‹ Geoffroy ChaucerChapitre 5 sur 60 · SON PATRON JEAN DE GAND · texte numérisé non relu

SON PATRON JEAN DE GAND

nous allons voir que si Cluiucer est un jour sorti de sa réserve habituelle au point de donner de très hardis conseils à son roi, ce fut probablement pour servir les intérêts de son patron.

Pendant la session du Parlement réuni à Salisbury, en mai 1384, Jean de Gand était dénoncé par un frère carmélite comme traître au roi et ayant machiné sa mort. La scène se passait dans la chambre d'un favori du roi, le comte d'Oxford, qui est suspect d'avoir fomenté cette accusation. Richard s'emporte ; sans s'informer davantage, il donne l'ordre de saisir son oncle et de le mener à l'exécution. Comme on lui demande d'examiner l'affaire de plus près, il se conduit en dément, ôte son chapeau et ses chaussures et les jette par la fenêtre; ce n'est pas sans peine qu'on parvient à le calmer. Gand réussit à se justifier, mais non sans que la dénonciation du Frère laissât un venin dans l'esprit du roi. Semblable accusation sera de nouveau portée contre lui en plein Conseil, en février 1385, et la mère de Richard, la princesse Jeanne (la jolie fille du Kent) devra employer toute son influence pour réconcilier l'oncle et le neveu. Dans l'été de la même année, le roi fait avec Gand une expédition militaire en Ecosse, et comme Gand ouvre un avis différent du sien sur le plan de campagne, Richard éclate en reproches et accuse son oncle de félonie. Dans toute cette période on voit l'entourage des jeunes favoris du jeune roi — il a dix-neuf ans — travailler à ruiner le crédit du duc de Lancastre.

Si, connaissant ces faits, on lit le prologue de la Légende des Femmes Exemplaires que Chaucer écrivit en 1385, on s'aperçoit qu'ils y sont transposés en une allégorie transparente. Le poète y fait adresser parla reine « Alceste » des conseils de sagesse au jeune dieu d'amour qui personnifie Piichard. Elle le prémunit contre l'emportement auquel il est enclin, lui dit l'iniquité d'une sentence portée sans entendre le prévenu : « Un Dieu

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no se doit ainsi mettre en colère; en sa divinité il se doit d èlre stable;... il ne doit pas en justice assouvir son ire iivant d'avoir ouï l'autre partie. » Elle insiste sur le danger de prêter l'oreille aux insinuations : « Tout n'est pas évangile qui vous est rapporté; le dieu d'amour entend bien des contes mensongers, car en votre cour il y a maint losengeur et maint subtil accusateur chuchotant qui vous tambourine aux oreilles mainte chose par haine ou par jalouse imagination, et aussi pour avoir jeu avec vous. L'Envie (je prie Dieu qu'il lui donne malchance!) est lavandière à demeure dans la cour royale; jamais elle ne s'éloigne, nuit ni jour, de la maison de César — ainsi parle Dante. S'en aille qui veut, elle reste là. » Alceste poursuit, conjure le Dieu de ne point ressembler « aux tyrans de Lombardie qui usent de caprice et de tyrannie ». Puis elle trace les devoirs dun bon roi : il doit ouïr les plaintes et pétitions de son peuple et gouverner ses liges avec justice. Mais ici elle ajoute une parenthèse qui n'étant nullement sollicitée par la donnée du poème trahit la vraie préoccupation de Ghaucer. Alors que l'accusé qui comparaît devant le dieu d amour est le poète lui-même, humble et chétif personnage, Alceste appuie sur les devoirs d'un roi envers les grands de son royaume : « Il doit garder aux seigneurs leur rang, attendu qu'il est juste et raisonnable qu'ils soient exaltés et honorés et très chers, car ce sont les demi-dieux de ce basmonde. )) Enfin elle revient pour terminer sur la faute commise par le prince qui condamne un homme sans lui laisser répondre un mot.

Pour que Chaucer se hasardât à dicter ainsi au roi des règles de conduite, il fallait certes qu'il y fût poussé par le désir de servir son protecteur en même temps qu'il se sentait abrité par lui. En outre, il meltait de son parti la reine Anne figurée par Alceste et se trouvait encore garanti par la fougueuse alTection de Richard pour elle. L'allégorie lui permettait d'ailleurs un certain écart de la

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réalité ; les conseils graves et les reproches osés qu il prêtait à la toute jeune reine, — elle n'avait alors que dix-neuf ans — dépassaient le sérieux de cet âge; ils étaient bien plutôt ceux que la princesse Jeanne avait pu faire entendre avec l'autorité et l'expérience d'une mère. Enfin Chaucer ne pouvait pas ne pas se féliciter de l'occasion unique qui s'offrait à lui, tout en servant prudemment une cause où l'engageaient ses intérêts, d'émettre des leçons de sagesse tendant au bien de son pays.

Le même alliage de motifs purs et de Aues intéressées apparaît dans tous les autres vers de Chaucer qui ont Irait aux choses publiques. Nul doute que sous le triste règne de Richard les malheurs du royaume ne l'aient touché; il déplore l'instabilité où est l'Angleterre, comme on l'a vu; il s'afflige de voir que dans le monde il n'y ait plus nulle part ni loyauté, ni vertu, ni pitié, ni désintéressement. Mais en même temps qu'il conjure le monarque de tirer « le glaive du châtiment » contre les auteurs de ces maux, il est peu douteux qu'il l'invite à s'affranchir soit de ses favoris, soit de la tutelle de Gloucester, tous hostiles au parti de Lancastre, funestes à ses propres intérêts. Chaucer reste encore par force, même dans ces discrètes audaces, le poète courtisan. Il est préoccupé, au milieu des misères générales, des conséquences de la maladministration pour sa bourse de pensionné. Ce sont les appels au Trésor qui dominent dans ses dernières ballades {^Fortune, Envoi à Scogaii). C est d une demande d'argent qu'il saluera l'usurpation du fils de son grand patron. Ou bien sa doléance prend un tour si général qu'elle est sans danger pour lui, mais du même coup sans puissance d'action. Elle se fait, aA'ec l'aide de Boëce, philosophique. Chaucer se réfugie dans la pensée de l'Age d'Or pour fuir les misères morales du présent (Ze Premier Age). Il établit que la vraie noblesse est dans la vertu quand il voit les vices et les crimes dont se souillent les grands du monde (Gentillesse). Enfin (sur

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