‹ Geoffroy ChaucerChapitre 60 sur 60 · VALEUR DES CONTES · texte numérisé non relu

VALEUR DES CONTES

femme et de son ami. Qu'une note de vérité humaine se glisse dans le cadre traditionnel et voici qu'il menace d'éclater. Or, aussi vrai que Molière déconcerte le rire quand il nous met on face de la passion sincère et de la souffrance réelle d'Arnolphc, de même Ghaucer n'est pas loin d'exciter notre compassion, et jusqu'à notre préférence, pour le vieux Janvier du Conte du Marchand. Il tst ridicule, ce Janvier, d'avoirvoulu, sursesvieux jours,

I pouser la jeune Mai. Il est grotesque, lorsqu'avec ses^ rides et ses cheveux blancs, il caresse sa jolie femme, et le page Damien est singulièrement plus à l'aise que luL dans une semblable attitude. N'importe ! l'amourprofond,. attristé par le sentiment même de son âge, s'exprime st fortement par sa bouche ; il atteint si près du lyrisme dans ses appels à Mai; il a un cri si déchirant de détresse quand il se voit trahi : « il poussa un rugissement comme la mère quand son enfant va mourir », que le lecteur souffre avec lui, oublie l'aveugle égoïsme du vieillard, et incline à condamner la cruauté de la jeune femme insensible à sa peine, toute à la satisfaction de son sensuel désir. A ce moment, ce nest plus même la comédie simple ; c'est le drame plus complexe qui se joue devant nous, — le drame sans parti pris exclusif, oscillant entre le rire et la pitié. Et pourtant l'histoire qui nous est dite est purement le fa])liau du Poirier^ type par excellence du genre cynique.

II suffit, pour se rendre compte du pas fait en avant, de lire d'abord le Poirier Enchanté dans Boccace ou dans La Fontaine, puis d ouvrir le Conte du Marchand àc Chuniçr .

Sans cesse nous éprouvons en lisant les Contes de Canterbury^ surtout les contes plaisants, l'impression que rjuelque chose est en train de naître. Un levain d'observation et de vérité fermente à l'iiili'rieur de genres fixes, qui eurent leur perfection spéciale, mais étroits et condamnés. Ce travail qui s'opère, c'est le théâtre moderne, voire le roman moderne, qui donnent leurs premiers signes manifestes d'existence.

Pour revêtir des contes aussi divers, Chaucer a fait emploi des styles les plus variés. Ou plutôt il a trouvé dans tous les cas l'expression adéquate parce qu'il n'a pas, à proprement dire, eu de style, s'il faut entendre par là un moule préalablement travaillé dans lequel l'écrivain coule sa matière, ou bien encore une ornementation dont il s'ingénie à la rehausser. Le souci du style, avec ses brillants avantages, mais aussi avec ses dangereuses séductions auxquelles les plus grands nont pas échappé — on s'en aperçoit avec Shakespeare lui-même — ne commencera vraiment qu'à la Renaissance. Ni la splendeur ni l'artifice du style poétique, que celui-ci soit personnel ou de convention, n'ont été connus de Chaucer. Sa langue est celle de la prose dont elle ne se distingue que par les inversions où conduit l'emploi de la rime. La syntaxe n'est pas violentée par lui ; la métaphore n'enrichit ni ne tourmente dans ses vers le sens des mots, sauf dans la mesure où le fait l'usage commun. Le rôle de l'épithète y est discret et les procédés de rhétorique en sont absents. C'est seulement lorsqu'il suit un modèle italien que sa langue parfois porte quelque décor. A l'habitude son ton est simple, uni, coulant. Le plaisir qu'il procure vient droit du sentiment qu'il exprime ou des faits qu'il énonce, ou encore de l'humour qu'il fait jouer sur ses récits. Le mérite propre du style se réduit dans son cas à la justesse de l'adaptation. Il adhère simplement et étroitement à la matière, laquelle comme on l'a vu, est variée à merveille.

Il a donc tous les tons, dirions-nous. A une exception près cependant. La vigueur ramassée, la densité musculeuse ne sont pas son fait. Si l'on trouve chez lui des passages où la force apparaît, et il y en a, c'est presque toujours lorsqu'il copie un modèle étranger. Les descrip-

lions souvent louées à cet égard, comme celle du Temple de Mars dans le Conte du Chevalier, viennent droit de Boccace, et il reste certes remarquable qu'il ait pu trouver ces accents métalliques pour rendre la sonorité de l'original. De même si l'idée se tasse en des vers plus drus que d'usage, il est rare qu'on ne s'aperçoive que Boëceou quelque ancien parle momentanément par sa bouche. Citer ces exemples mènerait à retraduire une traduction et ne servirait guère à le caractériser. Son propre génie n'allait pas dans ce sens, et puis il faut reconnaître que la langue lui faisait obstacle. L'anglais n'avait pas encore atteint de son temps sa brièveté énergique ; les puissants raccourcis lui étaient encore refusés. Il fallait pour cela que les désinences grammaticales eussent tombé et que les rudes heurts d'accents toniques rapprochés eussent amené un spondaïsme fréquent, nerveux ou massif.

A part cette note on trouve dans ses Contes la gamme entière, et je ne vois rien de mieux que quelques citations pour donner, si imparfaitement cpie ce soit, une idée de sa diversité.

Son pathétique est exquis. Il n'est aucun poète, même parmi les plus grands, qui le dépasse pour la pure et juste expression des sentiments tendres. On le proclamerait sans aucune outrance d'éloge virgilien ou racinien, si sa voix n'était aussi distincte. Comme Racine et Virgile, il mérite de fournir un adjectif qui désigne une nuance particulière d'émotion suave et pénétrante. Il excelle à peindre les peines du cœur féminin et à saisir avec sa note touchante la logique réelle mais spéciale que la femme met dans ses plaintes. J'en donnerai comme exemple la scène où Dorigène se lamente sur la côte d'Armorique en l'absence de son mari. Sans aucun doute Chaucer doit à ce lai celtique aujourd'hui perdu dont il se réclame le décor si exact de cette scène, les rochers noirs qui hérissent le rivage. Peut-être aussi lui doit-il le

igerme du sentiment qui emplit les doléances de l'épouse; mais pour qui rapproche ce passage d'autres endroits de •ses poèmes, il est manifeste qu'il a mis beaucoup de luimême dans les paroles qu'il lui a prêtées, dans leur tour ict dans leur accent :

De sou castel la mer était tout près Et ses amis pour calmer ses regrets La promenaient sur la falaise haute D'où pouvait voir voguer près de la côte, Allants, venants, nacelles et vaisseaux ; Mais cette vue éveillait tous ses maux, Car soupirait à part souventcfois :

« Las ! n'est-il nef, parmi tant que je vois, Qui me rendra mon mari ? Lors mon cœur Serait guéri de sa dure douleur. »

Un autre jour elle venait pensive Jeter les yeux du rebord sur la rive.

Mais en voyant d'affreux rocs noirs sous elle, Son pauvre coeur frissonnait de peur telle Qu'elle sentait ses pieds se dérober ; Il lui fallait s'asseoir pour ne tomber, Puis contemplait piteusement la mer, Disant avec maint gros soupir amer :

« Eternel Dieu, qui par ta providence

Mènes le monde en sûre gouvernance.

Il n'est, dit-on, chose qu'en vain tu crées;

Pourtant, Seigneur, ces roches abhorrées,

Que l'on dirait noire confusion

D'Enfer, plutôt que la création

D'un Dieu si bon, si parfait et si stable,

Pourquoi fis œuvre ainsi déraisonnable ?

A l'est, à l'ouest, au sud, au nord, en somme

Rien ne nourrit, oiseau, bête ni homme.

?>ul bien n'en sort, je crois, rien que malheur.

^te vois-tu pas comme elle occit. Seigneur.'

Cent mille corps humains se sont rompus

Sur ces rochers, quoiqu'on n'en parle plus.

Et pourtant, Sire, on dit le genre humain

Le plus chéri des travaux de ta main,

Tant que d'amour le fis à ton image.

Or peux-tu donc, toi si tendre et si sage,

Pareils engins créer pour le détruire.

Qui rien de bon ne savent, rien que nuire ?

J'ai bien ouï prouver aux clercs pieux Par arguments, que tout est pour le mieux Quoique pour moi la cause en reste obscure... Mais que Celui qui fait les vents ait cure •

De mon seigneur, c'est ma conclusion !

Je laisse aux clercs toute disputoison... Mais ces affreux rochers noirs, à Dieu plût Qu'ils fussent tous au fond pour son salut ! Ces rochers là navrent mon cœur d'alarmes. » Ainsi disait en versant maintes larmes.

Voici un autre exemple de sa tendresse, analogue et pourtant très différent. Ici l'émotion est plus indirecte; elle doit en partie sa source et son effet à l'intermédiaire que Chaucer a placé entre lui et son conte. C'est la Prieure qui parle, avec sa sensibilité à la fois na'ïve et un peu cultivée. Seule une femme peut trouver ces notes que l'on sent sortir d'une bouche mignonne et d'un cœur maternel sans emploi. C'est le parler d'une gracieuse dame sans enfants et qui ne peut se tenir d'embrasser les petits qu'elle rencontre. Il s'agit du clergeon dévot à Marie que tueront tout à l'heure ces abominables Juifs.

Ce petit clerc dans son école assis,

Courbé sur son petit abécédaire,

Ouït chanter Aima Redentptoris

Aux grands debout devant l'antiphonaire ;

A petits coups, tant qu'il osa le faire,

Il vint près d'eux, oyant de telle ardeur

Qu'il sut bientôt le premier vers par cœur.

Point ne savait ce que latin veut dire

Car il était tout jeune et tendre d'.Age,

Si pria-t-il un ))lus grand de traduire

Ce chant pour lui dans le commun langage

En lui disant quel était son usage ;

Il l'adjura d'y mettre mots connus

Par mainte fois, et sur ses genoux nus.

Lui répondit cet autre un peu plus vieux : « Ce nous dit-on, l'iiir qui te plait si fort Fut composé pour la Dame des cieux.

Pour la bénir, et pour prier confort Et secours d'elle à l'heure de la mort.

Je u'en connais pas plus sur la matière, J'apprends le chant mais sais peu de grammaire. »

« Ce chant est-il donc fait en révérence,

(Dit l'innocent) de la mère à Jésu ?

Or. par ma foi, ferai-je diligence

De tout l'apprendre avant Noël venu ;

Et me dùt-on pour l'A B C mal su

Frapper trois fois par heure avec la verge,

Je le saurai 2">our l'amour de la Yierge. »

Chemin faisant, tant qu'il le sût sans faute, L'autre l'apprit à ce gentil clergeon.

Qui depuis lors le chantait à voix haute Sans se tromper d'un seul mot ni d'un ton ; Deux fois par jour il lançait sa chanson Allant en classe et rentrant chez sa mère, Tant Notre-Dame avoit son âme entière.

On n'oserait parler d'iiuniour en pareil ca.s. Pourtant la linesse artistique fait le trait d'union entre un passage comme celui-là et maint autre caressé par le plus délicat enjouement. Dans le comique, Chaucer montre une souplesse plus grande encore que dans le tendre et c'est sûrement péché de n'offrir que deux spécimens de sa verve. Du moins les prendrai-je, autant que faire se peut, aux extrêmes de sa manière.

^ D'abord le préambule du Conte de la Boiwgeoise de Bath où elle fait honneur aux Frères mendiants de la disparition des fées, lutins et incubes ; — La Fontaine n'a rien de plus joliment malicieux.

Au temps jadis où régnait cet Artus

De qui Bretons vont prônant les vertus,

Tout ce pays était plein de féerie.

Souvent dansaient sur la verte prairie

Les gais lutins en ronde avec les fées.

11 s'est passé des centaines d'années.

Ce m'a-t-on dit, depuis ces temps lointains

Et nul ne voit à présent de lutins,

Car le saint zèle et les grandes prières

Des Limiteurs et autres pieux Frères

Qui vont plus dru par les champs d'alentour

Que grains de poudre en les raypns du jour.

Bénissant tout : la cliaiiibro et la cuisine, Et le grenier et la salle où l'on dîne, Ferme et manoir, étable et laiterie, — De cela vient qu'il n'est plus de féerie. Car où soûlait rôder quelque lutin, Un Limiteur récite son latin Tandis qu'il va durant la matinée Faire de porte en porte sa tournée.

Femme peut bien, sans péril et sans peur, De çà de là, sous les buissons en fleur Et dans les bois s'éjouïr aujourd'hui, Il n'y demeure autre incube que lui.

Et ne voudrait lui faire déshonneur.

De la franche verve des récits il est bien autrement difficile de donner un aperçu. Le propre de cette verve est son abondance ; elle s'étale, elle coule largement, sans défaillance, dans des contes d'un millier de vers. Elle entraîne parfois dans son cours une érudition Inzarre, toute la scolastique, tous les livres de piété ou les auteurs classiques qu'on lisait alors. En remplissant une coupe au fleuve, on ne peut guère espérer montrer la couleur et le cours rapide de l'eau. Qu'on veuille bien se contenter d'une partie de la scène des noces de Janvier et de Mai dans le Conte du Marchand.

Et Mai siégeait si gracieuse à table Que de la voir était chose féerique.

Eslher n'eut oncque un regard si pudique Pour .\ssuer, ni si doux et modeste.

De sa beauté je vous tairai le reste Hors que chacun ce jour en fut charmé Et que semblait un beau matin de mai Où régnent joie et douceur à l'envi.

Le vieux Janvier en extase est ravi .\ chaque fois qu'il contemple sa face Et dans son cœur tout bas il la menace De la serrer en ses bras, la nuit vienne. Mieux que Paris ne fit jamais Hélène.

Mais grand'pitié le trouble et grand ennui Pensant qu'il doit l'offonser cette nuit : « Las! (se dit-il) ô douce créature!

Veuille le Ciel que ta tendresse endure

Tout mon courage, il est si vif et chaud ! Pourras-tu bien en soutenir l'assaut ?

Je n'y mettrai toute ma force, Ta !

Ah ! plùt à Dieu que la nuit arrivât Et que jamais cette nuit ne prit fin ! Quand tous ces gens partiront-ils enfin .' »

Il boit clairet, hypocras et vernage Chaud épicé, pour croître son courage... Puis prend à part ses amis éprouvés :

« Au nom du Ciel, sitôt que le pouvez, Faites sortir poliment tous ces gens ! » A lui complaire amis sont diligents :

On a tiré la courtine fermée, Au lit porté l'éjjouse mi-pâmée.

Puis quand le prêtre eut la couche bénie Chacun s'éloigne et la noce est finie.

Notre Janvier tient dans ses bras enclose Sa fraîche Mai, son paradis, sa chose, Cent fois la baise et rebaise et cajole Et de sa joue épineuse la frôle, Rude au toucher comme peau de requin, Car il s'est fait la barbe le matin.

Or, se frottant à sa doucette face :

« Hélas ! (dit-il) il faut que je vous fasse, Ma chère épouse, offense et grand souci, J'ai peur, avant que je sorte d'ici.

Mais cependant considérez (dit-il) Qu'il n'est au monde ouvrier si subtil Sachant ouvrer à la fois vite et bien ; Cette œuvre-ci sans loisir ne vaut rien. D'ailleurs qu'importe à nous le temps et l'heure ? Sommes-nous point mariés à demeure ?

Béni le joug qui nous unit tous deux ! L'homme ne peut non plus pécher aux jeux Qu'il prend avec sa femme, tard ou tôt, Que se blesser de son propre couteau.

De par la loi avons congé d'amour. »

Ainsi Janvier besogne jusqu'au jour, Puis prend à l'aube une soupe au clairet Et sur son lit s'assied tout guilleret, Et le voilà qui chante d'allégresse.

Baise sa femme, à nouveau la caresse.

11 est joueur comme un poulain lâché Et sans tarir bavarde comme un geai.

Autour du cou sa peau flasque tremblote Tandis qu'il cliante à lue-tète et chevrote. Dieu sait si Mai le trouvait à sa guise Ainsi siégeant sur la couche en chemise, Le cou ridé sous son bonnet de nuit ! Moins qu'une fève estime son déduit.

Il dit alors : « C'est assez travailler ; Voici le jour, je ne puis plus veiller. » Sa tête tombe, il s'endort jusqu'à prime...

Encore convient-il que nous nous abstenions des pages où la verve plus cordiale peut-être et plus vraiment joyeuse s'exerçant sur des histoires plus grasses, comme celle du Meunier, ressemble à ces bouffées qui sortent d'un fumier généreux. Ici le conteur qui tout à 1 heure nous faisait penser à Racine, laissant loin maintenant la gaillardise mince, élégante, aux lèvres un peu pincées, de La Fontaine, nous apparaît comme le rival nullement inférieur de Rabelais.

Ce comique est allé s'élargissant avec les années. Discret d'abord, simple iilet de raillerie fine, il devient peu à peu la rivière principale où se déversent et se noient à la fin le tendre et le sérieux. Le gentil poète de Cour a fait insensiblement place à un savoureux humouriste. Pourtant sa marque distinctive est de n'avoir rien perdu le long du chemin. Il n'a pas affamé une de ses facultés pour en nourrir une autre. Il n'a pas, selon le conseil de Toinette, fait crever son œil droit pour y voir plus clair du gauche. Il suffit d'évoquer la fréquente fadeur d'un style exclusivement sentimental, la sécheresse presque inévitable de celui qui n'est rien que comique, pour apprécier aussitôt le caractère plus large et plus vrai des Contes de Canterbury . L'un des grands attraits du poème est dans son passage aisé et constant du plaisant au sévère. Malgré la croissance de son humeur railleuse, Ghaucera gardé intact, sa vie entière, le don d'aimer 'et d'admirer. Ce rieur a toujours conservé un coin tendre. Jamais la moquerie, discrète ou bouffonne, n'a flétri en hii la poésie.

Elles ont cheminé de conserve en bonne harmonie comme sa Femme de Bath et sa Prieure. Alors même que l'une d'elles parle, on sait que l'autre est toute proche, et l'on ne peut oublier que le bruit de la vie est, comme le poème, fait de leurs voix mêlées.

Et maintenant, si l'on embrasse d'un regard l'œuvre entière du poète, comme on voit nettement la direction suivie par ses pas depuis le premier jour jusqu'au dernier de sa carrière ! Il est allé vers plus de vérité. Il avait trouvé la poésie éloignée du naturel, habituée à croire que son essence était la fiction et que sa tâche était la transposition ingénieuse de la réalité selon des règles artificielles. Il a commencé par se soumettre à ce code en usage; comme ses contemporains il a eu des rêves, vu des figures allégoriques lui apparaître, combiné des incidents imaginaires. Ou bien il a cherché dans les livres la matière de ses poèmes, il leur a emprunté sujets et personnages. Tout ce temps, il est vrai, il a eu des velléités d'indépendance; il a fait entrer dans ces conventions plus de vie et d'observation qu'elles n'en semblaient comporter. Puis peu à peu il est arrivé à sentir que rien n'égalait en intérêt et en diversité la nature elle-même. Reléguant ses livres au second plan, se débarrassant tout à fait des allégories et des songes, il a regardé en face le spectacle (|ue lui offraient les hommes et il s'est mis à le reproduire ->atis intermédiaire. Toute la docilité dont il avait fait preuve envers ses auteurs, il la reporta sur la nalnro seule. Au lieu d\i Roman de la Bose, de Boccace ou d'Ovide, • lie fut désormais pour lui impulsion et loi. Il se lit, selon les pages, le peintre ou le greffier de la vie.

Mais cette reproduction de la réalité peut être, on le sait de reste, dure, morose, amère. Elle a souvent pour effet de dégoûter de la vie et des hommes. Or, sans flatter son modèle, Ghaucer le présente dans une atmosphère qu'il fait bon voir et où il fait bon respirer. On ne peut le lire sans se réjouir d'être au monde.

C'est d'abord, en entrant chez lui, une impression de fraîcheur salubre qui vous pénètre de toutes parts. Elle vient en premier lieu de l'usage d'un dialecte encore neuf, dont les mots n'avaient pas eu d'emploi vraiment littéraire. Gomme une terre retournée en avril, le langage exhale alors des odeurs qu'il ne donne en aucune autre saison. Toutefois il est habituel que cette nouveauté de la langue coïncide avec une certaine crudité de pensée, un art resté enfantin. Or Ghaucer qui ouvre la poésie anglaise ferme le moyen âge. Il s'est trouvé hériter de toute la littérature de France, riche de trois siècles d'efforts généreux, à la parole déliée, à l'esprit fécond, qui même donnait à cette époque des signes de lassitude pour avoir trop produit. Dans son cas il s'est fait une combinaison rare, peut-être sans autre exemple, d'une littérature automnale avec un langage printanier. Ghaucer, très jeune et très^mùr, allie le charme de ce qui débute à l'expérience de ce qui a beaucoup vécu. Son expression naïve a pu rendre la grâce de la nouveauté à plus d'une description, à plus dune idée un peu" fanées dans le parler où elles avaient pris naissance. Les mots anglais jusque-là glacés par un long hiver d'attente ont donné dans ses vers déjà savants les prémices de leur parfum.

A cet avantage qui tient à des circonstances d'exception il a joint des dons de nature, au premier chef celui d'une large sympathie dont l'autre nom est indulgence. G'est par là surtout que sa poésie doit de baigner dans une lumière douce, aimable et souriante. La joie de vivre, ou de contempler la vie, le contentement d'être parmi les hommes, émanent de tous les vers de Ghaucer. Entre

ses semblables il en est pour lesquels ils se sent de la tendresse ou du respect ; pour tous les autres il éprouve une curiosité qui ressemble à de l'intérêt. Personne n'est exclu. Il n'a pas la répugnance facile. Il ne s'isole pas avec dédain du niais dont il a percé à jour la sottise, ni ne recule avec dégoût devant le chenapan dont il sait les indélicatesses. Ces êtres ont encore quelque drôlerie ou singularité qui peut réjouir un brave homme. Il sait gré aux défauts d'être différents des qualités. En même temps que sans avoir l'air de rien il démasque les drôles, il les remercie en son for intérieur du plaisir qu il leur doit et qui compense bien des choses. D'ailleurs il répudie l'idée un peu trop simple d'une division nette entre bons et méchants. Il estime les hommes beaucoup plus mêlés qu'on n'a coutume de les peindre. Lui-même se regarde sans illusion et se juge sans amertume, nullement emporté d'un désir d'excellence. Il se range au niveau moyen, et donc se trouve de plain pied avec la multitude.

Il est pour le lecteur non un mentor, mais un égal qui volontiers même se donne pour un inférieur, un compagnon plein de bonhomie, toujours prêt à céder le pas à autrui ou à lui laisser la parole. Loin de prétendre enseigner, il écoute avec une attention oîi il est loisible de voir du respect. Il passe bien çà et là une lueur de malice dans son œil exprès terni, et l'on pourrait s'en inquiéter. Mais non, c'est de lui-même qu'il a dû sourire. On ne sait où le prendre en flagrant délit de raillerie sous couvert de cet air modeste. C'est qu'après tout sa modestie n'est jamais tout à fait feinte, qu'elle repose sur une conscience sincère des bizarres agissements de la nature humaine, et de la sienne en conséquence. C'est le sentiment des communes défaillances qui fait la grande camaraderie entre les hommes. Chaucer est parmi les écrivains de génie celui en qui on sent le plus vile un camarade.

Une sympathie de ce genre fondée sur la connaissance de soi est une forme de l'intelligence. Et peut-être, s'il

256 COXCLLSION

fallait absolument exprimer d'un mot la nouveauté de son chef-d'œuvre, dirais-je que c'est avant tout d'un progrès de l'intelligence qu'il témoigne. D'une part, décroissance de la passion qui conduit au lyrisme ou à la satire et qui a pour soutien la foi en soi-même, l'énergie des désirs, des aspirations, des amours, ou des antipathies; décroissance aussi de l'imagination en tant que faculté de transformer ou grandir le réel, de le projeter sur un plan distinct et en partie arbitraire, par quoi l'on va vers le poème épique, ou romanesque, ou allégorique. D'autre part, la personnalité du poète ainsi amortie, ce qui prend la première place, c'est le plaisir d'observer et de comprendre. Je ne vois rien de pareil auparavant, rien du moins qui atteigne à ce degré de paisible et loyale contemplation. Il était, certes, des œuvres plus nobles et plus essentiellement poétiques ; ne nommons, à des titres divers, que la Chanson de Roland et la Dh'ine Comédie. Il en était de plus exquises et frémissantes dans cette lignée de chansonniers français qui depuis nos romances du douzième siècle passe par Rutebeuf d'où elle ira cent ans après Ghaucer- atteindre son apogée en Villon. Il y avait un raffinement de sentiment et de langage dans les sonnets de Pétrarque à quoi Chaucer n'atteint certes pas. Mais où trouver l'œuvre qui, avant la sienne, aurait eu pour premier objet de représenter les hommes au naturel, sans les exalter ni les diffamer, et d'étaler dans sa vérité moyenne le spectacle de la vie ? Chaucer voit ce qui est et le peint tel qu'il le voit. Il s'efface pour mieux regarder.

C'est ainsi que cet Anglais qui sort de la nuit littéraire où était encore son pays et qui sera pendant deux siècles sans vrai successeur ; cet écrivain parfois encore empêtré dans une syntaxe inachevée, encore imbu de scolastique, la mémoire surchargée d'autorités bibliques ou profanes, ayant sur sa tête un ciel astrologique plus étrange aux regards européens d'aujourd'hui que celui

de l'hémisphère sud; ce « translateur » docile d («.-uvres disparates et souvent surannées, — se trouve en vérité avoir montré à la littérature une voie nouvelle. Poète gracieux et tendre, mais exilé poui" péchi- d humour des régions les [)lus hautes de la poésie, la curiosité la décidément emporté chez lui sur la foi, et les joies des yeux ou de l'intelligence sur celles de l'enthousiasme. Les choses qu il a vues l'ont captivé bien au-delà de celles qu il a pu rêver. Les paroles qu il a entendues lui ont paru toujours réjouissantes, et même véridiques, du moins comme indices de la nature et de la pâture de qui les disait. Il mène le groupe des conlenq)lateurs qui accepteront comme un fait, avec une indulgence amusée, sans prétendre à reteindre 1 étolTe d une couleur unique, l'entrecroisement des fils de diverses nuances dont se compose le tissu bigarré d'une société. Il a sans doute jugé certaines couleurs plus belles que d'autres, mais l'est sur le contraste de toutes qu'il a fondé à la fois sa philosophie de la vie et les lois de son art.

Page 1