‹ Geoffroy ChaucerChapitre 59 sur 60 · VALEUR DES CONTES · texte numérisé non relu

VALEUR DES CONTES

proteste; l'Hôtelier baille et déelare que « ce conte ennuie toute la compagnie ». Le chapelet funèbre ne sera pas égrené jusqu'au bout, et le Moine rentrera dans le silence, après avoir, par la force soporifique de sa parole, rétabli l'opinion de sa gravité dans l'esprit des pèlerins. Chancer non plus ne pourra pas mener au terme le conte qu'il s'est attribué. L'aubergiste sensé le rabrouera pour ce qu'il chante une ballade de chevalerie qui rime beaucoup mais ne rime à rien. Sommé de dire une histoire où il y ait moins d'assonances et plus de doctrine, il se vengera de son critique sournoisement en lui obéissant à la lettre. Il renoncera aux vers et répétera en prose la redoutable et interminable allégorie où dame Prudence prouve •à son époux, par tous les Pères de l'Eglise et tous les docteurs du stoïcisme, qu il doit prendre en douceur les maux peu communs dont il est affligé. Dans ces trois cas il serait malavisé, le lecteur qui chercherait son plaisir dans l'excellence des contes, au lieu de l'extraire, comme le poète, de leur absurdité même ou de leur ennui.

Ainsi se transforment les contes, simplement par la justesse de l'attribution, alors que, pour le reste, ils conservent visible leur marque d'origine. Mais il faut se garder de croire qu'à l'intérieur même des contes nul progrès ne se révèle. Ne revenons pas sur les digressions qui les pénètrent, mais qui, après tout, n'en font point partie intégrante. La même faculté vivifiante qui donna corps et âme aux pèlerins court et circule dans beaucoup dos récits qu'ils font. Ici sans doute l'apport de Chaucer est très inégal selon les cas. Si grande et légitime que soit l'admiration des Anglais pour le premier poète qui leur ait fait connaître les vers de tendresse et de grâce, il faut convenir que Chaucer est très faiblement original dans la partie sérieuse, proprementpoétique, des Contes de Can~

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terbury. L'une des histoires de ce genre qu'il ait le plus remaniée est sûrement la Théséide de Boccace ; il a réduit ce qui était presque une épopée chevaleresque en stances au point d'en faire surtout un drame de rivalité amoureuse, et il se trouve que le récit de Boccace, surchargé de matière, a gagné souvent à cette réduction. Mais ailleurs Chaucer est ou traducteur littéral, comme pour le conte de Mellibée, ou adaptateur très voisin du modèle comme pour le sermon du Curé, pour la vie de sainte Cécile, le De Casibus du moine, la légende de Constance et la légende de Grisélidis. Sans doute il est admirable qu'il ait pu conter en stances si pures, dans une langue avant lui si incertaine, ces deux dernières histoires. La preuve de son véritable don de poésie tendre est encore plus manifeste si l'on songe que les quelques additions qu'il y a faites en sont à peu près sans exception les passages les plus pathétiques, les plus pleins de douceur humaine, et témoignent d'une exquise délicatesse de sensibilité. Toutefois les vers originaux ne sont là que quelques gouttes très pures apportées à de larges rivières. D'un goût plus douteux sont des jiarenthèses humoristiques qui dérangent quelquefois (sans justification dramatique) la teneur égale, l'unité d'impression d une histoire qui a besoin de foi. Si chère que nous soit sa malice, avouons que Chaucer ne se retient pas toujours assez de sourire aux endroits où il devrait tenir sa gravité. Atout prendre, c'est surtout pour ses compatriotes qu'il est considérable comme poète de la piété, de la chevalerie ou du sentiment. A cet égard, si l'on fait exception pour le Conte de la Prieure et les deux cents premiers vers si .suaves du Conle du Franklin dont on n'a pas encore retrouvé la source immédiate, il n"a rien .ipporté de considéral)le à la poésie européenne. Ses additions pour le fond sont insignifiantes et restreintes pour les détails. Son mérite est dans l'exécution, souvent admirable, et la traduction lui enlève le meilleur de son originalité.

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Tout autre est le cas pour les histoires comiques et réalistes, analogues à nos fabliaux. Ici l'enrichissement est tel qu'on pourrait parler de création. Et cela reste en partie vrai, môme si nous comparons Chaucer avec l'auteur du Décaméron, qui sut infuser à un genre originairement si sec tant de chaleur et de rougeur de sang. Mais tandis que Boccace, gardant la concision du genre, ne dépasse guère le tableau de mœurs, Chaucer, moins dense et moins passionné, s'avance progressivement vers l'étude des caractères ; il reproduit à l'intérieur de plus d'un de ses contes cet effort pour saisir l'individu qui fait la gloire de son Prologue. Boccace mène au roman picaresque ; Chaucer montre déjà la voie à Molière et à Fielding. C'est à ce point que chez lui l'intrigue, l'anecdote initiale, qui fut le toutdu fabliau et qui reste le principal dans Boccace, passe à l'arrière plan, s'efface, n'est plus guère qu'un prétexte. Dès le Conte du Meunier on s'en aperçoit à l'importance que prennent les portraits : celui de l'étudiant, celui du clerc Nicolas, celui d'Alison. Mais le plus caractéristique à cet égard est le Conte du Seinoneur. Tout ce qui importe, ce sur quoi Chaucer s'étend, c'est la mise en scène du Frère mendiant, ses façons à la fois patelines et familières, ses extraordinaires efforts d'éloquence pour arriver à escroquer l'argent de son malade. Quand on atteint la grosse farce primitive, le meilleur du conte est achevé, et plus des deux tiers en est dit. Ce qui fut l'unique raison d'être du fabliau de Jacques de Basieux n'est plus ici que la simple conclusion d'une étude de caractère ensemble très approfondie et merveilleusement comique.

Il y a plus. L'étude des personnages ne peut se faire à une certaine profondeur sans ébranler la convention du genre. A l'état pur le fabliau repose sur le ridicule de cocuage. Le mari trompé est l'objet d'un éclat de rire. Ce que le fabliau recèle de sympathie, et c'est peu, va au contentement de voir se satisfaire la sensualité de la

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