XXII. — A LA REINE MARGUERITE DE NAVARRE
(Bordeaux, 2 juillet 1595.)
Archives municipales de Bordeaux, ms. Delpit, f" 182 r°, copie.
Madame, j'ai vu des lettres que Vostre Majesté a escrites aus sieurs de Raimond, conseiller en ce Parlement, et Delas, lieutenant particulier d'Agen, par lesquelles elle ne trouve pas bon qu'au préjudice de ses droitz j'aye acquis la justice de la parroisse de Saint-Just en la jurisdiction de Penne en Agenois, dans laquelle parroisse ma maison de Cessac est scituée. Je serois en un extrême regret, Madame, si je pensois avoir en rien despieu à Vostre Majesté et choisirois beaucoup plus tôt de considérer vostre interest que le mien. Je suis personne de trop basse estofe pour attenter à chose qui vous appartienne. Je sçay le debvoir auquel ma naissance et la servitude que je vous ai m'oblige. Vous m'avés faict d'autrefois cest honneur de m'eslire pour vostre rapporteur, en ce Parlement, de certaines causes que Vostre Majesté y eut, laquelle demeura satisfaite de moi. Je n'ai pas moins de volonté de lui faire très humble service que lors, encore que mon pouvoir ne m'en donne pas le moien.
Or, Madame, l'acquisition que j'ai faite de ladite justice de Saint Just, ne diminue ne altère vos droitz en aucune façon. Car les profitz, amandes, revenus et esmolumens ne me sont point acquis par mon titre, ny pareillement le droit de pouvoir nommer et pourvoir aus offi-
ciers, tant que vostre appanage durera. Je n'ai que le seul et simple et, s'il le faut ainsi dire, le vain nom de la justice sans autre profit, debvoir ni émolument, laquelle justice s'exerçoit tousjours au nom du Roi et non au vostre. Et partant. Madame, mon acquisition ne vous y laisse pas moins que vous aviés auparavant. Ledit sieur de Raymond, auquel j'en ay communiqué, me respond que l'interest que vous y pouvés avoir, c'est de n'avoir point vos droitz et domaines en la justice des seigneurs particuliers, et que c'est rendre Vostre Majesté aucunement justiciable de vos subjectz. S'il vous plait. Madame, appliquer la clarté de vostre excellent et parfait jugement à ceste affaire, il vous sera très aisé à cognoistre combien il y a peu de solidité en ceste responce. Premièrement, pour ce qu'il est certain qu'en ceste parroisse Saint Just, Vostre Majesté n'i a du tout nul domaine. Et aussi c'est une bien pauvre parroisse, où il n'i a que des paysans qui sont tous mes tenanciers. En second lieu, les rois et les princes ne plaident de leurs droitz que devant les pairs et compagnies souveraines de ce royaume, et non devant les juges ordinaires ou seigneuriaus. Tiercement, le Roi mesme, qui a vendu ses justices en plusieurs endroitz de ce roiaume, ne laisse pourtant d'y tenir plusieurs beaus et grans droi'ctz et revenus dans le destroit d'icelles, sans qu'on puisse dire que Sa Majesté en demeure ravalée. Finallement, Madame, Vostre Majesté a maintz droitz et debvoirs es justices des seigneurs particuliers en Agenois et autres lieus de son appanage, comme seaus, tabellionages, offices et autres profitz et revenus, et toutesfois le lustre et la grandeur de Vostre Majesté n'i demeure point intéressée.
J'avois desja preveu que mon acquisition pourroit estre enviée d'aucuns particuliers, qui fust occasion que je me retraignis dans une seule parroisse, bien que mes rentes s'estendent dans dix ou douze circonvoisines. Si est ce que je n'ai peu esviter les impressions qu'on en a voulu donner à Vostre Majesté, laquelle je supplie très humblement vouloir considérer le tout, et me et me (sic) rendre si heureus de ne m'esclipser point les raions de sa faveur et bonne grâce, que désire sur toutes choses, outre les obligations naturelles que Vostre Majesté a sur moi, vous demeurer perpétuellement redepvable de ce bien fait que, par une singulière bonté, vous n'aurés point voulu révoquer en dispute, et que vous me pourries toujours oster, s'il prenoit envie à Vostre Majesté de le faire ainsi. Et je prierai le Créateur vous donner. Madame, en très parfaite santé très heureuse et longue vie et l'accomplissement de vos désirs.
A Bourdeaus, ce 2 jullet 1596.
Vostre très humble, très affectionné et très obéissant subjet et serviteur.
De Malvyn.