Geoffroy Rudel
Josfred Rudel, qui était comte d'Angoulême vers la seconde moitié du douzième siècle, va rendre son ame à Dieu, dans son château dcBlaye. Il se meurt, isolé, pauvre, usé avant l'âge par les fatigues , mais heureux et calme, le visage serein et l'ame paisible; car c'est au service du roi qu'il a épuisé ses richesses, et au service du Christ qu'il a reçu ses blessures : comme il n'a plus de saupà répandre ni d'or à donner, il trépasse en bon sujet et en bon chrétien , le nom du roi sur les lèvres, l'image de Dieu dans le cœur. La dernière larme qu'il versa fut essuyée au ciel !
Ses cinq enfants entourent seuls le lit de mort. L'aîné Foulques et Arnaud portent la mine vaillante de deux soldats , Guillaume et Adhémar l'air humble de deux prêtres ; quant à Geoffroy , il tient son visage entièrement caché dans ses mains. Tout-à-coup le comte, qui les observait en silence depuis quelque temps, semble lire par révélation sur la figure de chacun le secret de leur destinée, ses traits s'illuminent comme ceux d'un inspiré , il se lève sans peine sur son séant, décroche ses armes pendues au fond de l'alcôve , et dit :
— A toi mon épée, Foulques ! à toi mon casque, Arnaud!... \'ous combattrez, ô mes fils, pour ceux qui prieront !
Puis , étendant la main vers une petite table placée à son chevet , il y prend une Bible et un crucifix en bois de la vraie croix.
— A toi ce livre, Guillaume, et à toi cette relique, Adhémar!... vous prierez, ô mes fils, pour ceux qui combattront. Accomplissez jusqu'au bout la mission que Dieu vous donne. Vivez et mourez comme moi : je n'ai point l'orgueil d'avoir été grand , mais j'ai la conscience d'avoir bien agi.
Quand ses frères eurent reçu les dons du
mourant, Geoffroy découvrit sa ligure qui était affreusement pâle , se précipita aux pieds du lit, et murmura d'une voix étouffée :
— Et à moi, mon père, que me donnerezvous? que me conseillerez-vous?
Le comte avait épuisé le reste de ses forces. 11 se frappa le front comme un pécheur qui vient d'oublier une pratique de salut, attira Geoffroy vers lui et l'embrassa étroitement.
— Oh ! parlez , mon père , parlez ! . . . quelle mission aurai-je à remplir moi?...
L'enfant attachait ses yeux sur les yeux de son père, qui étaient humides et pleins à la fois de regret, d'impuissance et de tendresse. Josfred fit quelques signes rapides , quelques mouvements brusques, remua ses lèvres, d'où ne sortirent que des sons inarticulés , et retomba sur sa couche...
— Mes frères, dit l'aîné, prions pour notre père qui n'est plus , prions pendant qu'il monte aux cieux ! . . .
Tous s'agenouillèrent.
— Oh ! s'écria Geoffroy , il n'est pas mort sans me répondre, c'est impossible! — Ne reste pas ainsi , mon père Josfred, relève-loi, regardemoi , réponds-moi! — Que veux-tu que je de-
vienne , comment veux-tu que je vive si tu ne me traces pas la route que je dois suivre ? — Où faut-il aller? que faut-il faire ? — Ne laisse pas ce doute dans mon ame et cette ombre devant mes pas : dissipe-les d'un mot ! éclaire-les d'un regard! — Montre-moi du doigt le but qui m'est destiné. — Quelle que soit ma tâche parmi les hommes, rude ou facile, heureuse ou funeste, je l'accepterai avec humilité et respect de la bouche de mon père mourant , j'y serai lié jusqu'à mon dernier jour par la chaîne sacrée du devoir, et je bénirai ton choix ; mais parle , parle. Et vous, mes frères, dites-moi qu'il n'est pas mort ! . . .
— Hélas ! notre père est bien mort, en vérité, répéta Foulques.
Au même instant un rayon de soleil vint colorer, en se jouant, la figure du cadavre et une douce exhalaison printanière entra par la fenêtre. Tous les enfants levèrent la tête. Le ciel était parfaitement bleu, les oiseaux chantaient, les arbres frémissaient et le parfum des fleurs s'exhalait dans l'air.
— 0 nature , comme tu nous railles ! dit Geoffroy ; ô toute-puissante nature , les douleurs et les joies de Thommc ne peuvent rien
sur toi , tu conserves toujours ton inaltérable volonté ! — Mon Dieu , la belle saison commence pour moi par la mort et l'incertitude!...
— Frère, ne parlez point de la sorte, interrompit Foulques; c'est un grand jour que le premier mai, et la nature prend soin de nous le rappeler. Notre père est heureux de trépasser le même jour que notre aïeul Pioland, tué à Roncevaux, Roland, neveu de Charlemagne et comte
d'Auffoulème.
— Puis , ajouta Guillaume , par cette douce et odorante matinée, ne croirait-on pas entendre les ailes et sentir les haleines des anges qui l'emportent parmi les élus ?
Geoffroy ne les écouta pas et continua de se plaindre.
— C'est donc bien vrai que je suis orphelin , tout-à-fait orphelin! Encore, si j'avais votre force et votre foi, mes frères , cela me donnerait un peu de courage , un peu d'espoir. Que vous êtes bénis de savoir par o\\ entrer dans la vie ! — Je ne le sais pas , moi ; mon père ne me Ta jamais dit , et ne me le dira pas, puisqu'il est mort. — Oh ! je porte en moi toute l'inquiétude de l'avenir ! — Mais je me tais , car un fils est cou-
pable de songer à des intérêls humains devant le cadavre de son père !
Le pauvre désolé ne lit plus entendre que des sanglots. — Quand ses frères et lui euj'ent prié quelque temps , Foulques ouvrit la porte aux vassaux qui jetèrent de Teau bénite sur le comte Josfred. — Ensuite on lui chanta l'ofTice des Morts, et on le descendit dans les caveaux de l'église Saint-Romain , sépulture de ses ancêtres, — Après l'avoir embaumé de leurs mains, et scellé le couvercle de sa tombe, les cinq fds remontèrent dans sa chambre , pour ouvrir le testament. Foulques en fit la lecture tête nue et religieusement; il fut écouté de même : pas un différend ne s'éleva sur le partage des terres qu'il leur avait laissées , car des sentiments de douleur, de justice et d'affection remplissaient leurs cœurs. — Le comté d'Angoulême échut à Foulques , comme aîné de la famille , l'évêché de cette ville à Guillaume, celui de Poitiers à Adhémar. Arnaud eut la seigneurie de ïMontausier el Geoffroy la seigneurie de Blaye.
Ces tristes occupations avaient pris du temps, et la journée était déjà fort avancée, lorsque Foulques pressa la main de Geoffroy entre les siennes et dit :
— Mon frère , il est à propos que nous vous quittions, pour nous mettre chacun en possession de nos héritages. Nous allons réciter ensemble une dernière prière et partir.
Geoffroy ne répondit que par un signe de tête; il souffrait trop pour parler. Bientôt après, il les reconduisit jusqu'aux portes du château ; et là il reçut l'accolade de Foulques et d'Arnaud, qui, la main sur la croix de leur épée, lui crièrent :
— Adieu ; fais-toi soldat comme nous!... Puis Adhémar et Guillaume l'embrassèrent
avec tendresse , et, les yeux remplis de larmes, murmurèrent à son oreille :
— Adieu; fais-toi prêtre comme nous !...
— La vérité est ici , ou là , ou ailleurs î pensa Geoffroy.
Puis le pont levis s'abaissa , et ils partirent tous quatre. Alors Geoffroy se ti'ouva complètement seul , car tout le monde s'écartait de lui pour ne point troubler sa douleur ; il essaya d'abord de se promener sur les remparts , mais la pure et sereine beauté du ciel lui semblait uîie moquerie trop amère; il rentra et parcourut les galeries et les salles désertes, frissonnant au bruit des portes qui se refermaient derrière lui. Cette
solitude causait une terreur involontaire après les lugubres scènes qui venaient de se jouer. Il passa plusieurs fois devant la chambre de Josfred sans oser même en toucher la clef du doigt, mais une pensée inflexible l'y ramenait toujours; le se décida enfin à entrer.
— Qu'ai-je à craindre dans cette chambre où l'espérance me ramène? j'ai compris votre angoisse lorsque la mort ne vous a pas laissé le temps de me répondre, ô mon père. — Revenez donc maintenant, esprit tutélaire et consolateur, répandre un de vos rayons sur moi ; revenez , ombre glorieuse , me révéler le secret de ma vie que j'ai tant besoin de connaître. Si jeune que je sois, j'ai hâte de pouvoir mesurer l'avenir d'un œil sûr. — Quand vous viviez, l'idée d'une sainte protection qui veillait autour de moi me donnait le calme et la sécurité; j'avais bien parfois l'ame flottante, malade, tourmentée , des mouvements d'elfroi devant des objets inconnus qui m'apparaissaient tout-à-coup, d'étranges inquiétudes que je ne définissais pas : je me surprenais à pousser des cris de souffrance aux heures du réveil ; mais, le plus souvent , comme un enfant crédule , je m'abandonnais au flot avec insouciance, et mes pensées n'étaient qu'à demi sérieuses. — Hélas,
tout est changé depuis que je vous ai perdu ! je viens d'apprendre ce que c'est que la mort; je veux apprendre ce que c'est que la vie. — Si vous vous taisez, je croirai que c'est une môme chose, et cela me rendra coupable envers Dieu , coupable envers les hommes. — L'avenir, dit-on, est en germe dans le présent : alors je ne sais pas ce que sera mon avenir, car je ne sais pas ce qu'est mon présent; mais, si on veut dire par là que la mort est en germe dans la vie, je crains de comprendre! — Vous voyez combien je suis triste et accablé , mon père ; ayez pitié de mon égarement! — Et rien ne me répond, et je n'entends que le bruit de ma voix ! — Est-ce là un présage, grand Dieu?... suis-je destiné à tendre toujours une main qui retombera sans aumône, à interroger quelque chose qui ne me répondra pas , à voir remuer des lèvres mourantes qui ne pourront me parler?...
Le soleil se couchait en ce moment et dorait les cieux de magnifiques teintes; ses rayons couvraient toute la campagne d'un reflet de pourpre et embrasaient les eaux de la Gironde , tandis qu'ils perçaient d'éclatantes trouées dans les massifs verts du parc seigneurial où des milliers d'oiseaux saluaient la venue de la nuit. On res-
pirait la poésie avec Tair ; des formes demi-nues et vaporeuses se jouaient parmi les nuages. — C'était une de ces tièdes soirées de printemps pleines de voluptueuses émanations et de souffles mystérieux qui font frissonner les feuilles sur la branche, les fleurs sur la tige et les pensées dans l'ame; une de ces soirées qui inspirent toutes les voix et élèvent tous les cœurs vers l'éternel amour, au temps de la jeunesse et avant la saison des nuages. — Geoffroy Rudel s'approcha involontairement de la fenêtre. Ce spectacle calma l'agitation de son esprit et l'inclina aux idées tendres.
— 0 mon enfance! qu'es-tu devenue?... j'étais heureux alors!... il me fallait peu de chose pour me faire de belles journées : je franchissais les collines, je courais à travers les bois, au beau soleil et dans la rosée ; j'aimais me coucher sous les arbres et cueillir des brins d'herbe que j'éparpillais autour de moi; je passais des heures entières à regarder les oiseaux voler, ou je montais à la cime des peupliers et je m'y laissais balancer par le vent. D'autres fois il m'arrivait de fermer les yeux et de marcher au hasard dans la campagne; puis, quand j'étais las, je m'asseyais au bord d'un ruisseau d'eau claire et je me peu-
chais, ail risque d'y tomber, pourcueillir quelque petite fleur bleue bien vite fanée î...
Le jeune homme pleura et sourit à la fois aux souvenirs de l'enfant .
— Jusqu'à présent, ma vie n'avait été qu'un sommeil, et me voici réveillé en sursaut ! J'allais où on me menait, sans savoir rien, sans penser à rien; je vivais dans la nature inanimée, odorante, calme, religieuse, murmurante, qui m'entoure : le ciel n'a pas une teinte , l'eau pas une
^ ' ^\ide, le bois pas une retraite, l'oiseau pas une j^Y^^iison, que je ne connaisse. Pourtant cet asile
I ^ l^ffllencieux et clos où je compte toujours les mêmes
"** *r roixet lesmêmesbruits, les mêmes refletsd'ombre
wet de lumière , a perdu ses charmes depuis quel-
? //y ques mois, et souvent, lorsque le ciel se couvre , je dis : Tant mieux ! — C'est que je n'ai encore vécu qu'en moi et pour moi , d'une existence incomplète et comprimée; je connais plus de choses par l'imagination que par la science ; j'ai plus rêvé que senti; j'ai plus deviné qu'appris : j'ai eu des émotions et point de passions encore. Aussi je suis las de la solitude où je n'ai point déjeune sœur, brune et souriante, pour partager mes jeux. — xVvoir une sœur, oh! c'était le désir de mon enfance comme ce sera le rêve de ma jeu-
nesse! — Je suis plein de préoccupations pénibles , j'aspire a de nouvelles alliances, je m'arrange à l'avance de nouveaux liens. J'ai besoin d'épancher mon cœur , j'ai besoin d'échanger des regards, des sourires, de douces paroles d'intimité; j'ai une soif de sympathies qui me dévore ! — Ce n'est plus assez pour moi des coteaux fertiles de Blaye et des flots de la Gironde; ce n'est qu'un fleuve, et je voudrais la mer! — Chaque jour, aux heures du reflux, elle semble venir me chercher , et , dans les murmures de ses vagues qui se brisent contre ces rochers , me parler de contrées lointaines el merveilleuses dont j'ai parfois des révélations en songe!
Cependant la nuit est tout-à-fait tombée. Cette nature si pleine, il n'y a qu'un instant, de vie, de couleur , d'agitation et d'harmonie, a changé complètement d'aspect : elle sourit encore , mais comme à travers des yeux voilés , car le faible rayonnement des étoiles ne peut dissiper les ténèbres. Ils ont fui les nuages de la mélancolie volage et dorée ; voici l'ange de la foi qui épanche sur l'univers les pensées humbles, graves et recueillies !
— 0 mon père, dit Geoftroy , peut-être attendiez-vous la nuit pour ouvrir votre bouche pro-
phétique , son silence pour parler et son ombre pour apparaître. Je vais donc me rendre dipne de vous écouter et me purifier au pied de votre tombe parla prière, jusqu'à Fheure solennelle choisie par vous ! . . .
11 descendit dans le caveau : des faisceaux de quatre colonnes , dont la base formait un trèfle assez régulier , soutenaient la voûte , et des piliers octogones, ornés à leur chapiteau d'énormes et grossières feuilles d'acanthe, remplissaient l'intervalle de ces faisceaux. Le tout était d'une architecture massive , lourde , écrasée , moitié païenne et moitié chrétienne, qui laissait à peine deviner la transition, mais portait un caractère de majesté sauvage et d'austérité implacable. — D'étranges frissons couraieni le long des murailles nues, et les profondeurs de la crypte se seraient facilement peupléesde fantômes pour le pécheur.— Une seule lampe était allumée au-dessus des trois tombeaux de saint Romain, de Roland et deJosfred, qui occupaient l'extrémité de la nef : cette lampe jetait des lueurs furtives aux aulres sépulcres dont les bas-côtés se trouvaient remplis , et parmi lesquels on remarquait ceux d'Alduin, de Guillaume, de Jaufrcd, ancêtres des comtes d'Angouléme, et d'un fils de Clovis, Cha-
ribert, roi d'Aquitaine. Selon Tiirpin , Ogier de Danemarck, Guérin duc de Lorraine, Gondebault de Frigie, Arestaigne roi de Bretagne, et quelques autres preux étaient aussi ensevelis là. — Le tombeau de saint Piomain , comme ceux des premiers chrétiens, n'était qu'une de ces boîtes en pierre où les disciples du Cbrist, sculptés à la file et enveloppés de draperies païennes , ressemblaient autant à des sénateurs qu'à des apôtres. Celui du paladin était d'une forme à peu prés pareille , mais légèrement soulevé de terre par quatre pierres carrées : à l'entour des parois , semées de poissons et d'oiseaux, serpentaient des pampres enroulées et des rameaux de vignes chargés de raisins; c'était la vigne parabolique, symbole de foi , de vertu et d'obéissance ; les feuilles n'en étaient point percées à jour comme elles le furent plus tard ; mais taillées à plat et en bas relief. Au centre et à toutes les faces était gravé le monogramme de Jésus encadré dans une gloire ovale, et une statue colossale de Roland, en marbre des Pyrénées , était couchée sur le tombeau avec la Diuandal de longue durée à sa tête et l'olifant d'ivoire à ses pieds. — Maintenant, si nous comparons le sépulcre de Josfred aux deux autres, nous remarquerons un travail déjà moins
simple et plus orné qui fait pressentir les richesses architecturales du treizième siècle.
— Pardonnez-moi , mon père , dit Geoffroy prosterné , si en ce lieu , où je ne devrais que prier et me taire , je vous poursuis encore de mes plaintes insensées! Mais , puisque je n'ai pu m'épancher dans votre sein, laissez-moi achever sur votre cercueil la confession de ce que souffre mon ame! j'ai tant besoin d'exhaler ce que j'ai là ! — Voyez-vous^ il se fait en moi un travail puissant, et je ne puis toucher du doigt les mille fantaisies confuses qui me bourdonnent ensemble au cerveau. C'est un chaos que ma pensée, un chaos où tout se mêle, se heurte, se confond; des rêves de guerre, d'isolement, de voyage et de volupté ; des besoins profonds de faire mon œuvre; mais de ces désirs vagues, incomplets, bornés, qui ébranlent une intelligence encore trop faible. — Je suis tout-à-fait triste ou tout-à-fait joyeux, et ma tristesse est, comme ma joie, sans motif, sans but. — J'ai le cœur tendre et la tête forte; je suis sensible, indolent et inexorable; je demande à chanter comme le cygne et à voler comme l'aigle. — J'éprouve tour à tour le besoin de prier, de combattre, d'approfondir les vérités anciennes et de découvrir des vérités
nouvelles, d'écouter tout ce qui a une voix et de me faire comprendre de tout ce qui a une ame ! — J'aperçois durant les nuits de jeunes vierges qui rougissent à mon nom; je voudrais être aimé du monde entier, et je me surprends parfois à m'écrier : Je t'aime! sans que cela s'adresse à personne; ou bien je suis prêt à pleurer sans savoir pourquoi. — H y a aussi des instants où je voudrais recommencer ma vie, n'avoir point vu ce que j'ai vu, et voir ce que je ne verrai pas; et, entre toutes ces idées, il n'en est pas une seule qui, plus fidèle que les autres , se familiarise avec moi, s'endorme quand je m'endors, s'éveille quand je m'éveille, et me fasse délicieusement frémir comme le baiser d'une lèvre mystérieuse! — J'attends, je vais et je viens, je cours en homme égaré; c'est comme un escalier noir et inconnu que je monterais la nuit! J'interromps brusquement un sillon presque achevé pour en commencer un nouveau, j'ai peur de mettre mille pas où il n'en faut qu'un peut-être , j'ai peur de marcher trop lentement ou de dépasser un but que j'ignore. — Le souvenir de ma mère elle-même, que j'ai perdue, enfant, n'a plus d'attrait pour moi; j'en suis venu à me dire que ses consolations eussent
échoué contre mes peines , et je souhaite d'autres baisers que les siens ; et, après, j'en ai des remords, je me trouve méchant, je rougis de honte; mais aussi je ne sais quel espoir coupable et doux ! — Voilà encore une chose qui me remplit d'épouvante. — Le vice ou la vertu , c'est l'occasion souvent, et moi, j'ignore ce qui est le bien, j'ignore ce qui est le mal, je suis sans cesse exposé à prendre l'un pour l'autre, mon salut ou ma perte dépendent d'un souffle. — 0 vous qui êtes au ciel, ayez pitié de moi! mon passé est mort avec vous, aujourd'hui; découvrez-moi le secret de mon avenir, annoncez-moi ce qui ne m'a point été révélé dans mes prières, faites jaillir la source du rocher, comme Moïse. A quoi suis-je prédestiné? où est l'orient de ma vie? de quel côté se lèvera le soleil? d'où viendra pour votre fils la lumière, la vérité, la mission qui rend l'homme vénérable? Dites-moi que je ne suis pas un de ces errants, un de ces réprouvés , un de ces pèlerins éternels qui sont condamnés à chercher toujours sans trouver jamais!... Dites-le-moi, dites-le-moi, si vous ne voulez pas que j'envie votre linceul, o mon
père!...
Le ieune homme retint son haleine , et, cour-
bant le front jusqu'à terre , il écouta : son corps frissonnait dans Tattente, et son cœur battait à se rompre. Mais rien ne remua , rien ne s'éclaira, rien ne parla autour de lui. Point d'autre clarté que la petite lampe , point d'autre bruit que quelques gouttes d'eau qui filtraient de la voûte! partout le silence et l'immobilité glacée. Il se releva avec désespoir.
— Eh bien , puisque la bouche de mon père reste muette , ce n'est plus à lui seulement que je m'adresse, mais à vous tous qui êtes couchés ici, et qui devez aA'oir maintenant la science prophétique ! je vous interroge tous à la fois , capitaines, rois, conquérants, religieux, je vous évoque , je vous conjure!... Qui de vous me sera secourable? qui de vous m'apprendra ce que je suis, et ce que je serai , quel sera le commencement et quelle sera la fm, comment se noueraet se dénouera ma vie ? Je vous demande trop , peut-être , mais qu'un seul me réponde : Fais ceci ou fais cela , comme mes frères me l'ont dit , et je le croirai, je lui obéirai, je l'adorerai comme un oracle de Dieu ! — Si c'est trop vous demander encore , inspirez-moi seulement, donnez une voix à ma conscience. — 0 mort ! exauce le vivant qui te prie! Et toi , passé, révèle au
présent le mystère de l'avenir ! Mon Dieu , mon Dieu ! ne sortira-t-il pas une lueur d'entre les fentes de ces tombeaux ?
Je m'agenouille devant vous , ô Romain ! devant vous qui avez été un martyr ici-bas , et qui êtes un saint là-haut ! — C'était une belle àme que la vôtre ! — Être aussi simple que juste , aussi juste que fort, posséder la foi qui dissipe les ténèbres du cœur, consoler celui qui souffre et prier pour celui qui travaille, s'immobiliser par l'extase en face des grands spectacles de la création, et espérer dans le ciel une sérénité éternelle, comme le soleil ! — Mais hélas! votre semence n'a-t-elle pas pourri dans nos sillons? Les chrétiens d'à présent sont-ils dignes de l'héritaj^e sacré?... Quant à moi, suis-je assez pur pour le recueillir? serai-je assez fort pour le garder ? M'est-il réellement possible de ne songer qu'à Dieu, de ne m'épancher qu'en Dieu, de rester toujours attaché à Dieu comme l'enfant à la mamelle de sa nourrice ; de rompre tout commerce avec la terre , et d'atteindre le ciel par le mépris des hommes?... Hélas! conseillez-moi, saint martyr ! . . . Muet aussi ! ... eh bien, au guerrier, maintenant!...
Comme il se tournait vers le tombeau de Ro-
land , un reflet lumineux de la lampe tomba sur la Durandal , et fit resplendir l'acier de la large lame, l'ivoire de la poignée , l'or de la croix et le béril du pommeau. — Rudel s'approcha plein de confiance.
— Tu es mon aïeul , toi , antique seigneur de Blaye , et tout enfant, j'ai appris à t'aimer et à t'admirer! — Quelle œuvre tu as accomplie, ô conquérant ! — Tu as exalté la foi chrétienne et répandu la gloire de Dieu dans l'univers, mis à mort les ennemis de la nouvelle loi , vengé le sang de Notre-Seigneur, et aidé ton maître à établir l'unité de force et de vérité parmi les hommes î — J'ai souvent envié une de ces voix toutes puissantes qui é])ranlent les fondements des villes, un de ces noms illustres qui , jetés au vent par une seule bouche , éveillent des milliers d'échos; j'ai souvent rêvé d'illustrations soudaines, de conquêtes impossibles, de royaumes bouleversés par moi... •
Il toucha l'olifant poli.
— Le voilà, ce cor dont le son ralliait tes guerriers et glaçait le courage de tes ennemis ; cet olifant , qu'on a dit plus sonore que cent clairons , et retentissant comme le tonnerre ! — J'oserai l'approeher de mes lèvres et t'appeler.
— C'est aujourd'hui l'anniversaire de ta mort. Allons , lève-toi à ce signal, statue de marbre !
Geoffroy porte le cor à sa bouche et souffle dedans. — Aussitôt il se fait un fracas si terrible dans la crypte , qu'il est pris d'épouvante et qu'un nuage lui voile les yeux. — On dirait que le vent gronde et s'engouffre sous les cintres , que la grêle pétille sur les dalles tumulaires, que tous les piliers éclatent du haut en bas, comme des chênes foudroyés. — C'est un mélange inoui de pas qui trainent, d'étoffes qui se frôlent, d'ossements qui se choquent, de voix qui parlent, de cloches qui sonnent; ce sont des mugissements, des sifflements, des déchirements partout; enfin, il n'y a plus que Rudel d'immobile et de muet. — Il est comme pétrifié, et ses cheveux se dressent sur sa tête, et toujours l'illusion grandit dans son cerveau. Il voit l'énorme statue s'animer, ouvrir les yeux, se remuer, se lever... Alors ses deux genoux fléchissent , et il tombe à la renverse , tout d'une pièce , évanoui !
L'enceinte de la chapelle s'est élargie, la voûte s'est déchirée, et tout le drame de Roncevaux se déroule devant lui avec les formes un peu flottantes et les transitions brusquées du rêve.
2 2 LE PRHMIER MAI.
Il assiste au massacre des chevaliers chrétiens, qui ont mis Dieu en oubli sous leurs tentes impures; il entend la voix de ceux qui meurent et de ceux qui veulent fuir ébranler les échos avec ce cri : Roland , à notre aide 1 Roland , secours-nous ! Roland, venge-nous! — Puis, du haut de la montagne de Cézère , se précipite au milieu des infidèles un homme plus rapide et plus inexorable que la foudre ; il les rejette loin de lui , comme les cailloux que la mer roule sur le rivage un jour de tempête ; et , de toutes parts , les têtes, les jambes, les bras volent en pièces, comme des épis de chair fauchés par sa formidable main. — Puis l'invincible, resté seul des deux armées, se couche sous un arbre, dans un beau pré vert, au-dessus de Roncevaux; et c'est là qu'après avoir baisé son épée en pleurant beaucoup, demandé grâce pour lui et pour ses frères, s'être signé sur tous les membres, il s'endort du sommeil éternel. C'est là que le vieux Charlemagne vient se déchirer la face avec les ongles, s'arracher la barbe et pleurer inconsolable. C'est là qu'apporté par une nuée lumineuse et bleue , saint Michel descend chercher l'àme du héros chrétien, pour l'offrir à Dieu, tandis qu'une grande volée de cavaliers noirs ,
qui laissent derrière eux un sillon de soufre , entraînent aux enfers le Sarrazin Marsires.
Ensuite la vision s'absorba dans une immense lueur, le ciel et la terre disparurent ; il n'y eut plus qu'une masse éblouissante de lumière, comme si le soleil s'était augmenté de tout Tespace. Peu à peu, Geoffroy vit se dessiner au fond une épée qui grandissait démesurément : l'alpha et Voméga gravés sur la lame s'élargissaient à mesure ; une main gigantesque tenait la poignée; les branches de la croix s'étendaient de l'orient à l'occident. Charlemagne et Constantin, debout aux deux extrémités, portaient le globe impérial; Dieu les bénissait d'en-haut, et des rayons de la grâce arrosaient leur tête puissante ! . . . .
Geoffroy jeta un cri et s'éveilla. Il parut un instant recueillir ses idées , courut vers le tombeau, et, posant une main sur la Durandal , et l'autre sur le cœur de l'immobile statue :
— Je serai soldat! s'écria-t-il.
Les scènes de la chapelle avaient produit une forte impression sur Geoffroy , et ce souvenir ne le quittait plus, car l'attrait du merveilleux devait naturellement subjuguer un si jeune cœur. Il ne voyait que Roland, ne parlait que de lui, ne pensait qu'à lui. Il avait toujours des champs de bataille sous les yeux , et toujours il entendait sonner des clairons à son oreille. Le jour, il s'arrangeait à l'avance mille expéditions pleines de dangers et de coups d'ëpëc; la nuit, des troupes armées passaient au galop à travers ses rêves. Puis il essayait l'une après l'autre les ar-
mures de ses ancêtres, et, chaque matin, faisait parader dans la cour d'honneur la garnison du château. Il était fier, il était serein , il se livrait à la joie!
— 0 mon vaillant Foulques, disait- il souvent, j'ai une épée qui vaut bien la tienne; ce n'est pas un mourant, c'est un mort qui me l'a donnée !
Cet enthousiasme dura quelques jours. Un soir, il fut tout surpris de se trouver du vide et de l'ennui dans l'âme; mais il songea à la perte si récente du comte Josfred, et prit cela pour de la douleur. — Le lendemain , il devint distrait , pensif, préoccupé; puis les désirs infinis recommencèrent à bourdonner peu à peu ; ses idées ne suivirent plus sans dévier la ligne qu'il leur avait tracée , et les fantaisies qu'il croyait envolées bien loin , revinrent lui faire admirer le reflet de leurs ailes et lui demander un sourire. — Il y avait au fond de lui quelque chose d'opprimé qui se plaignait, et comme un vague sentiment de regret. — Alors, inquiet de ce malaise, qu'une vie solitaire augmentait de plus en plus; et pour s'affermir dans sa vocation, il visita les forteresses voisines deBlaye; mais quand il avait atteint le plateau des tours, au lieu d'en étudier
avec soin les dispositions défensives , il se mettait à suivre des yeux un petit nuage qui s'en allait. Parfois , il recherchait à travers la contrée les traces des Normands et des autres conquérants barbares; mais loin de lever la tète vers une colline de sable rouge , qui semblait encore humide du sang des Sarrazins, dont il s'était fait là quelque massacre, il regardait plutôt à ses pieds une haie d'aubépine où chantait un invisible oiseau ; puis encore , il descendait de cheval , rien que poar s'asseoir au bord d'une source , pour en écarter les herbes et se mirer dans l'eau pure. — Rentré au château, il s'enfermait avec l'histoire de ces hommes forts qui atteignaient leur but malgré tous les obstacles, géants, monstres, tempêtes, ligues infernales , eh bien , il s'intéressait moins aux blessures de la guerre qu'aux peines de l'amour, au plus hardi qu'à la plus douce , à la lutte sanglante de deux chevaliers qu'à la tendre causerie de deux amans sous les arbres d'un préau.
Le printemps était magnifique, les belles journées effaçaient peu à peu les souvenirs de la nuit lugubre, et l'azur des cieux faisait oublier au jeune homme les voûtes de l'humide souterrain. Chaque jour sa résolution chancelait davantage;
il s'agitait en vain pour trouver quelque repos, et dans son cœur mal fermé se glissaient toujours mille obj ections fur ti ves qui restaient sans réponse!
Or, un matin où il était au réveil encore plus seul et plus ennuyé que de coutume , arriva son ami d'enfance, le poète Bertran d'Alamanon qui venait le chercher pour l'emmener avec lui en Provence , et le décida facilement à ce voyage.— Ils partirent le jour même. — Durant la route, au milieu de cent confidences ébauchées, Geoffroy fit un aveu presque timide de ses projets à l'insouciant et joyeux rimeur :
— Mon ami, s'écria celui-ci en riant, je consens à devenir sage, si jamais tu deviens soldat. Quoi ?tu augmenterais le nombre de ces écervelés qui trouvent fort gracieux d'aller se faire tuer je ne sais où, pour je ne sais qui, et fort chrétien d'égorger vingt hommes dans une bataille ! Quoi ? tu courtiserais la gloire des armes, cette vieille femme, laide et féroce , qui a des poils au menton et des dents de sanglier. — Par bonheur le fou sera là pour t'épargner une folie pareille.
Geofiroy éprouva un secret plaisir d'être contredit.
Le lendemain, comme ils passaient devant Langon , ils aperçurent de nombreuses barques
amarrées au rivage : deux jeunes gens qui étaient assis sur un rocher les appelèrent à haute voix , et leur crièrent d'ahorder. Ayant reconnu ÉUas Rudel de Bergerac, cousin de Geoffroy, et Savari de Mauléon, ce gentilhomme qu'on surnommait le chef de toute cQurloisie , ils approchèrent du bord et mirent pied à terre.
— Mes chers cciisins, dit Elias, nous avons ordre de ne pas vous laisser repartir sans avoir payé un tribut à la châtelaine de céans. Madame Doëte de Bénanguès qui a rassemblé aujourd'hui chez elle des amis de Provence, d'Aquitaine et du Languedoc, désire vous compter parmi eux, surtout Geoffroy qu'elle a entrevu de loin en loin et paraît estimer fort déjà.
Le fds de Josfred répondit que son deuil lui défendait de prendre part à ces fêtes. En vain Elias et les autres redoublèrent-ils d'instances, lui jurant qu'il y avait là une simple réunion d'amis, et non point une fête bruyante; il avait déjà remis le pied sur la barque , lorsqu'un page accourut et lui présenta un rouleau de parchemin. — C'était une invitation écrite et signée par Doëte elle-même. — Il se sentit rougir innocemment, ne résista plus, et tous quatre montèrent au château. — Chemin faisant, Mauléon lui apprit que Foui-
ques et Arnaud étaient entrés la veille au service du sire deBorn, le victorieux défenseur de l'Aquitaine, et que lui, Savari, devait les imiter,
— Trois étourneaux pris d'un coup de filet ! répliqua d'Alamanon, ce damné Bertran de Born, qui cherche des recrues partout et a peut-être eu vent de tes beaux projets , ami Rudel , tâchera sans doute de te séduire aussi ; mais je l'en empêcherai bien.
Geoffroy baissa les yeux et se tut. — Dans une chambre haule du château, une douzaine de jeunes femmes étincellantes de grâce et de parure entourent la belle Doëte, qui porte une robe de velours vert à grand feuillage de Venise, et, sur l'épaule, des nœuds de brillants d'où pendent plusieurs rangs de perles : toutes se pressent vers une fenêtre encadrée de fleurs et de verdure, et de là, sans être aperçues, elles peuvent voir librement les promeneurs.
— Je m'en vais jouer un jeu qui vous plaira, mesdames, dit la vicomtesse de Bénanguès, je vous nommerai vos amants à mesure qu'ils passeront.
— De grâce, ne le faites pas, Doëte...
— Oui-dà, ma gente Agnès de Montferrand , vous prenez vite la réplique. — Oh! vos mains jointes et vos yeux suppliants ne me désarmeront
point. — Tenez, voici le sire de la Bacalaria, votre amant, qui traverse l'avenue : penchez-vous donc un peu pour l'admirer. —Pourquoi faire l'étonnée? croyez-vous cacher si bien votre petit cœur qu'on ne puisse y lire? Vous en êtes au premier, quand vous en serez au second, vous vous cacherez mieux.
— Oh ! je n'aimerai jamais que lui ! . . .
— Comme cela ment, ces blondes. — A vous , comtesse de Die. — Quel est donc ce jeune rieur là-bas?... c'est Rambaud d'Orange, pensez-vous; un cavalier que je trouve beau et qui me trouve belle , qui m'aime et que j'aime aussi : ce n'est pas Dieu qui Ta fait poète, c'est moi!...
— Hélas! soupira la comtesse, puisse-t-il ne pas demander à d'autres ce que je lui ai donné !
— Approche, Clara d'Anduse ; n'est-ce point Gaucelm Faidit, ton amoureux, qui entre dans la grande allée?...
— Tu railles, Doëte; il est trop maussade et trop laid pour qu'on en veuille.
— Oui; mais il ne se promène pas seul, et Hugues de Saint-Cyr, qui l'accompagne, n'est ni laid, ni maussade, celui-là; regarde comme son suzerain de Mauléon l'a mis en bel équij^ge !
— Il n'est pas encore assez grand pour que je lui accorde rien.
— De l'ambition, ma chère, prends garde; l'ambition nuit à l'amour ! — Je te souhaite de ne pas le trahir la première. — Eh!... la petite Marie de Yentadour qui s'en est allée se cacher dans un coin!... quelle frayeur elle a, mon Dieu! — Donnez-moi la main, et venez . novice que vous êtes : ne voulez-vous pas qu'on vous montre le Napolitain Matheolus d'Arcussia?... Bon, la voici prête à pleurer et rouge comme cette fleur ! . .
Elle cueillit une rose sur la fenêtre.
— Tenez, enfant, elle vous ressemble ; vous la lui offrirez, et il vous rendra un baiser. — Consolez-vous. — J'aperçois Elias Pvudel qui cause avec Savari sous les charmilles. Stephanette, c'est Bertran d'Alamanon qui est près d'eux , n'est-ce pas?...
La femme à qui s'adressait Doëte était d'une taille majestueuse. Ses cheveux noirs bouclés , sans fleurs ni perles , retombaient de toute leur longueur sur ses chastes épaules : elle avait le proGl grave, la bouche fière et l'œil inspiré d'une prophétesse. — On la nommait Stephanette de Gantelçd, dame de Romanin.
— Madame , dit-elle, un mot de plus et je reprends le chemin d'Arles..
La vicomtesse de Bénanguès se mit à rire aux éclats.
— Vous êtes pâle comme ce lis , vous , c'est le contraire de la petite. — La belle équipée! — L'une pleure et l'autre se fâche , l'une est écarlate et l'autre blême à faire peur. — Il est temps que j'arrête le jeu.
— Mesdames , interrompit Clara , connaissezvous le gentilhomme qui donne le bras à d'Alamanon, ce beau jeune seigneur en surcot noir, avec une cape grise sans fourrure et sans broderie?
— C'est, je pense , répliqua vivement Doëte, le vicomte Rudel de Blaye. — Eh bien, niez à présent que je sois la plus vertueuse : je vous ai nommé vos amants à toutes, et je vous défie de me nommer le mien.
— Peut-être le choix est-il trop difficile en effet? répondit la comtesse de Die.
— Peut-être encore, ajouta la belle Montferrand, que madame a de l'expérience et sait se cacher ?
— Peut-être enfin, dit Stephanette, n'avezvous pas un amour , mais seulement un désir à cette heure?... Vous croyez donc que c'est le vi-
comte de Blaye , ce jeune homme en deuil , làbas?...
— Vous prenez toutes votre revanche, et vous avez raison ; mais il est cruel de faire languir si long-temps nos chevaliers. — Descendons , mes douces amies , et pas de rancune , au moins !
Ce fut un cri unanime de joie lorsqu'elles parurent , et les entretiens galants se nouèrent aussitôt. D'Alamanon présenta Geoffroy à Doëte, qui lui sourit gracieusement, lui donna sa main à baiser, et reprit, comme à regret, avec Elias et Savari placés prés d'elle , un entretien qui semblait avoir cependant tout l'abandon de l'intimité.
— Vous en serez pour vos galanteries , leur disait-elle à voix basse et en riant, car je veux être éternellement fidèle à mon époux, le vicomte Gavaret, seigneur de Langon et de Saint-]\ïacâire.
— Allons, observa Elias, quelles idées vous viennent là !.. , Ne faut-il pas avoir un mari pour le monde et un amant pour soi , l'un pour le jour et l'autre pour la nuit? C'est de toute justice, madame,
— Savez-vous que votre cousin a vraiment fort bonne tournure ? . . .
— Ne nous faites pas repentir de l'avoir amené ici!
— Je n'aime point les jaloux , sire de Bergerac.
L'ivresse de la fête croissait de plus en plus ; le parfum des fleurs se mêlait au parfum des femmes, et le bruit des instruments accompagnait les chansons amoureuses. — Geoffroy oublia vite les remords qui lui restaient d'être venu, et, comme il surprenait toujours les regards de Doëte attachés sur les siens, d'étranges frissons lui coururent le long des membres, et il se jeta dans les jardins pour cacher son trouble et se rafraîchir au grand air. — Alors un homme qui le suivait depuis quelque temps s'approcha de lui et le salua :
— Vicomte Geoffroy , dit-il , je m'appelle Bertran de Born , seigneur de Hautefort, et je désire que mon nom vous devienne familier comme celui d'un conipagnon d'armes. — Ne me refusez pas ce que j'ai obtenu de vos frères. — Vous êtes Aquitain; moi je veux sauver l'Aquitaine. C'est une atroce position que la nôtre, et le pape Alexandre l'a bien définie. En effet, nous sommes toujours les victimes d'une oppression étraTigêre, toujours jilacés entre les deux rois d'Angleterre et de France comme entre di^us. marteaux!... Quel parti prendre?... nous ne
sommes pas assez forts pour lutter en face contre nos tyrans : eh bien, animons leurs passions viles ou généreuses , fomentons leurs querelles, semons la discorde parmi leurs familles, délruisons-les l'un par l'autre! — Voilà mon plan, voilà mon but , et je réussirai si on me seconde. — Nos affaires sont en bon train , car un jeune fou occupe le trône de France , et les fils du vieux Plante-Genest me serviront à merveille : Rassa est faible et indécis , Marinier plus léger qu'un étourneau , Oui et non plus ambitieux qu'un lion , et je les tiens tous les trois sous ma main. • — Il y aura de la gloire à gagner! Voulez-vous en être?... Je suis Bertran de Born, le poète soldat , celui qui anéantit des armées avec une épée et brûle des villes avec un sirvente î . . .
— Hier, répondit Geoffroy en soupirant , j'aurais peut-être accepté vos offres , mais tout est changé aujourd'hui ; j'aime mieux vos vers que vos faits d'armes; je vous suivrais plutôt comme poète que comme guerrier.
Le sire de Born frappa violemment du pied et grommela entre ses dents :
— Ah!... pourquoi n'y a-t-il pas que la guerre?... Je m'en veux à moi-même d'avoir une double face ! . . .
Ils gardèrent un instant le silence. — A vingt pas d'eux se tenait debout un vieillard qui paraissait les observer avec attention , un beau vieillard , robuste et blanc ; son visage à longue barbe était voilé d'une douleur calme , sereine et impénétrable comme celle des apôtres.
— Jeune bomme , dit- il en abordant Rudel , je veux vous apprendre aussi qui je suis. — Je m'appelle Évangélista de Glandevez, et j'babite la cité d'Arles : j'ai suivi le pieux Louis VII à la croisade, et j'y ai connu votre père; un seigneur de foi, que le comte Josfred! J'ai été vaincu , chassé , ruiné , comme le roi , comme Josfred , comme tous les autres , et je n'ai rapporté d'Orient que deux choses , mon honneur et mon épée ! . . .
Il la tira solennellement du fourreau; elle était percée de trous depuis la garde jusqu'à la pointe.
— A chaque bataille je creusais un trou à la lame. Il n'y a plus de place , ma carrière de soldat est finie. — Maintenant je suis armurier et sculpteur ; j'embellis l'église d'une main et je la fortifie de l'autre ; j'orne le portail des temples avec mon ciseau et j'arme les jeunes bras comme le vôtre avec les glaives que je fabrique !
Le vieillard se retourna vers Bertran de Born, lui lança un regard de courroux , et continua ainsi :
— Madame de Bénanguès m'a fait venir pour un travail qu'elle veut me commander, et j'en remercie Dieu , ô fils de Josfred, car je vous préserverai contre les tentations du mauvais génie ! — N'écoutez pas tout ce que celui-ci vous dira , c'est un homme impur qui a fait de son épée un instrument d'égoïsme et d'ambition , un homme injuste c{ui fomente des troubles entre les nations chrétiennes, à cette heure où elles devraient s'unir pour la croisade, puisque le Coran est dans la joie et l'Évangile dans les larmes. — Il n'y a qu'une guerre, et c'est la guerre sainte!...
— Ah ! s'écria Geoffroy, portant la main du vieilard à ses lèvres, que ne vous ai-je rencontré un jour plus tôt?...
Quelques femmes , poursuivies par des jeunes gens , fuyaient sous une allée. Geoffroy oublia les paroles sévères d'Évangélista pour les plis des robes flottantes.
— Ilélas, mon fils, défiez-vous de la Magicienne !
Comme il parlait encore , une troupe de da-
mes et de seigneurs accourut bruyamment, conduite par d'Alamanon.
— Venez , criait le poète, venez délivrer Geoffroy qui est tombé dans les griffes du diable ! — C'est toi qui es le diable, Bertran de Born, et je veux pourtant essayer de te convertir. — Or ça, je proclame la Volupté reine du monde! — Jouons franc jeu, capitaine : as-tu jamais rien vu de plus beau que cette femme?...
Il montrait Stepbanette. — Alors Bertran de Born laissa éclater sa fougue et répondit d'une voix tonnante :
— Oui , j'ai vu un plus beau spectacle ; c'était le cadavre d'un ennemi couvert de cinquante blessures. — La Guerre seule est la reine du monde! — Point de paix ! Toute heure est propice aux combats. Ma vie, c'est la- guerre; mon palais, c'est une tente; mon vêtement, c'est une armure ! — Je n'ai qu'un mot à dire, et les premiers barons du Périgord, les comtes d'Angoulème, deFoixet d'Armagnac , se bâtent de planter leur bannière autour de la mienne. — L'amour peut valoir quelque chose , mais la guerre vaut tout : j'ai . une maîtresse qui préfère à des rois et à des fds de rois Bertran de Born, qu'elle appelle son amant et son maitre; eh bien , ses baisers ne me
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rendent pas le cœur plus doux, et j'aime mieux un champ de bataille que son alcôve ! — Mon vrai bonheur, c'est la guerre, la guerre toujours! Si je suis en paix, il faut que je fasse de la satire !...
— Prenez garde , ô Geoffroy , repartit le sire de Glandevez avec un accent persuasif; les mauvaises paroles corrompent les bonnes mœurs ! — L'homme qui vient de parler est indigne du nom de soldat, car il aime les combats pour l'or, la jouissance et le renom qu'ils lui rapportent. — Certes, il y a loin d'un chevalier pareil aux rigides chevaliers du Temple, aux héros de l'Euphrate et de l'Oronte, qui, armés de foi au dedans et de fer au dehors, ne craignent ni le nombre ni la fureur, triomphent avec modestie et meurent avec joie ! Il y a loin de la guerre qu'il fait ici à la guerre qu'ils font en Orient ! — Noblesse, Noblesse, parmi eux sont tes fds et tes frères : ne les secourras-tu point? ne puniras-tu point les infâmes trahisons des Grecs? n'aurastu point aussi ton champ du sang ^ comme les Infidèles l'ont eu près d'Artésie ?
— Eh ! répliqua d'Alamanon, nous ne voulons pas de mal aux Sarrazins. N'est-ce pas le peuple
le plus voluptueux et par conséquent le meilleur peuple de la terre?...
— Tu ne crois donc pas à Dieu, jeune homme ?
— Si; mais je n'en crois que ce qu'il faut. Pourquoi hocher la tête, seigneur"?...
— • Parce que l'avenir m'épouvante!... Les hommes mènent une vie trop large maintenant.
— La dégénération des races est arrivée par la débauche ; la licence des idées a produit les schismes, et les désordres de la noblesse enfantent les révoltes : le mal aura son arbre généalogique !
— Oui, l'avenir m'épouvante; car les jeunes gens tournent en dérision la parole des vieillards, et recherchent de faux plaisirs qui tuent à la fois leur ame et leur corps...
— Cela t'eflraie-t-il aussi? demanda Bertran à un jeune homme frêle et blond qui souriait, appuyé sur son épaule.
— Non, répondit Rambaud d'Orange. Amour, dusses-tu me faire mourir frais, jeune et plein de santé, amour, je m» livre tout à toi sans réserve.
Et il jeta un regard voluptueux sur le cercle des femmes qui écoutaient en silence avec un intérêt croissant : ces querelles courtoises, où ellesjugeaient toujours en dernier ressort, étaient
fréquentes dans les réunions de cette époque, et les troubadours en ont rédigé ou composé un grand nombre sous le nom de Tornejamen. — Geoffroy n'était pas moins attentif. — Hélas ! il commençait à vivre après l'avoir tant souliaité : la lutte de ces caractères, la confusion de ces systèmes troublaient son cœur et le faisaient chanceler. — C'est encore un chaos qu'il découvrait là! — Le seigneur de Glandevez lui saisit vivement la main.
— N'agissez pas comme eux, vous!... Dites adieu à la grandeur , à la magnificence , au plaisir, à l'amour, pour la gloire qui donne le salut!...
— Vieilles phrases rigides qui sonnent creux, se hâta de répondre Bertran d'Alamanon. Vous êtes battu, Évangélista; les poètes sont en force ici. — Laissez-nous vivre à notre p-uise, et vivez à la vôtre; vous aimez recevoir bravement des horions, et nous préférons, nous, les baisers aux coups de lance : fort bien. — Emmenez à la croisade le plus de maris possible , et, pendant qu'ils iront guerroyer là-bas, nous aimerons ici leurs femmes ! . . .
— Décidément, reprit le sire de Born, tu
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n'es pas décidé à perdre au combat une maille de ton haubert?
— Et cela vaut mieux que de les y perdre toutes.
Évangélista leur posa ses mains sur les épaules.
— On ne sait rien de l'avenir, dit-il; mais peut-être aurez- vous la même fin comme vous avez le même nom. L'ambitieux et l'insouciant mourront peut-être moines tous les deux!
Ils se prirent à rire de la prédiction , et le vieillard ajouta sévèrement :
— Je vous le souhaite ! — Jusque là suivez la vanité de vos pensées. — Quant à moi, ma place n'est point au milieu de ces scandales. Qu'avezvous à me commander, dame de Bénanguès? apprenez-le-moi, que je puisse me retirer.
— Seigneur, on vous renomme dans l'art de la sculpture , et je voudrais avoir ma statue en marbre...
— Je ne sculpte que des images sacrées , madame !
— Et je ne suis qu'une profane, n'est-ce pas.' — Vous êtes libre de prendre congé, seigneur; je regrette que vous ayez fait un voyage inutile.
— Inutile, oh! non. Je reviendrai par Toulouse pour étudier saint Sernin.
Il la salua, et, conduisant Geoffroy à quelques pas, il lui dit :
— Un dernier conseil : c'est ici une école de volupté ; fuyez ! c'est ici comme aux fêtes païennes de la reine des fleurs; on n'immole pas la chair des hommes , mais la chasteté des femmes ! — Retournez prier sur la tombe à peine fermée de votre père. Fuyez, mon ami...
— Restez ! murmura une voix douce à son oreille , tandis qu'une main tremblante pressait la sienne.
C'étaient la voix et la main de Doëte. — Quand on aime, dit le vieillard, c'est qu'on veut mourir ! . . .
Geoffroy hésita.
— Quand on aime, c'est qu'on veut vivre ! dit la femme.
Et Geoffroy sentit la chaude haleine de ses lèvres effleurer sa joue. — Il abandonna la main de Glandevez, qui s'éloigna tristement.
— Oui , partez , noble vieillard : je devrais partir aussi , et pourtant je reste , et personne ne me retient , moi ! . . .
Rudel se retourna , car ces mots étaient prononcés derrière lui. — Il aperçut un jeune seigneur dont le corps était contrefait et la figure
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disgracieuse , mais empreinte de mélancolique douceur. Les femmes chuchotèrent le nom de Gaucelm Faidit avec des rires étouffés , et Geoffroy trahit un sentiment de compassion pour ce malheureux qui l'en remercia par un regard.
— Allons, s'écria Doëte, ne soyez plus distrait , oubliez tout-à-fait le mauvais prophète, et venez que nous fassions un peu connaissance.
Et il fut emporté dans le tourbillon , et Doëte ne le quitta qu'à la nuit. — C'était l'heure des rendez-vous î 11 voyait les couples amoureux se perdre sous les allées sombres : Stephanette et d'Alamanon passèrent près de lui et disparurent dans l'épaisseur du bois.
— Oh! disait-il en marchant au hasard, elle aussi m'a quitté pour courir près d'un amant, sans doute; après m'avoir ébloui, après m'avoir enivré, elle va suspendre ses bras au cou d'un autre ! — Tous les cœurs sont pleins , et le mien seul est vide ; tout est dans la lumière , et moi seul je suis dans l'ombre. — Aimer! voici la première fois que je comprends ce désir. Etre aimé, voici la première fois que je désire ce bonheur !...
Il entendit parler le long des arbres , et s'arrêta. — Quelques paroles arrivèrent jusqu'à lui.
— Je chante à votre vue comme le rossignol
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devant l'étoile du soir. Dieu a mis toute sa science à vous créer aussi belle, Clara.
— Vous, Hugues, mettez toute la vôtre à devenir illustre.
— Ne m'accorderez-vous rien auparavant?... Ayez pitié, j'embrasse vos genoux et je pleure. Ne riez pas , vous me faites mal... ou plutôt riez : il n'y a jamais eu, pour rire, de bouche vermeille comme la vôtre! suivez voire fantaisie. — Hélas ! je suis à vous plus qu'à moi !...
Un peu plus loin, dans le sentier qu'il suivait, Geoffroy aperçut une jeune fdle qui appuyait sa tète blonde sur la poitrine d'un gentilhomme richement vêtu. Honteux d'être seul , il se cacha vite, afin de n'être pas surpris.
— Je t'aime, ô Marie !... c'est à ton sein que j'ai vu la première fleur de l'année , et ton sein a l'éclat de l'améthvste.
— Laissez-moi jouer avec votre épéè , Matheolus.
— Et si je mourais, que ferais-tu, Marie?..-
— Je demanderais à vivre pour vous regretter. Les deux amants continuèrent leur promenade,
et bientôt leurs pas s'éteignirent sur l'herbe touffue. — Geofl'roy Rudel sentit qu'il pleuiait.
— Partout de l'amour !... 11 me regarde avec
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les yeux des étoiles, me sourit avec la bouche des vierges, me parle avec l'eau des fontaines, et me caresse avec les brises : même dans ces rameaux qui se froissent, il y a de voluptueux murmures î — Et tous les amours encore qui s'épanouissent à cette heure et que je ne vois pas, tous ceux qui ne se révèlent pas à l'étranger, tous ceux dont la nuit protège le mystère! — Partout de l'amour autour de moi , excepté pour moi ! — Oh ! j'ai raison de pleurer!...
Lu rayon de la lune lui montra Gaucelm Faidit adossé contre un arbre voisin : il regardait le ciel fixement , et bientôt ces tristes paroles sortirent de sa bouche :
— Maudit soit le jour où je suis né , car personne ne m'a jamais aimé et personne ne m'aimera jamais! — Je porte avec moi ce qui épouvante les femmes de la terre , ce qui me vaut l'abandon et l'isolement; ma laideur est le sceau de l'éternelle réprobation ! — Tout-à-l'heure j'ai dit à une jeune fille qui cherchait son amant : Donne-moi un regard, je ne fais que passer, va !.. . Eh bien , elle s'est mise à rire et s'est enfuie. — Les autres peuvent oser prés des femmes; mais la conscience de ma laideur m'ôte tout ce (pie j'ai là, et me rend si timide que je perds le mou-
veinent et la voix ; pourtant un baiser me rendrait beau, libéral, magnifique, j'en suis sûr! — Remerciez Dieu , vous qui avez la beauté du corps : la beauté de l'àme ne suffit pas sur la terre. — Oh! pourquoi ai-je reçu du ciel un cœur qui comprenne comme celui des autres, et pourquoi les femmes ne viennent-elles pas à moi comme aux autres ? — C'est cette pensée qui me torture ! — Que de luttes il m'a fallu pour ne pas blasphémer, pour ne pas devenir méchant, jaloux, tout-à-fait laid enfin! — Les hommes m'accablent de moqueries; mais je sens que je les plaindrais si j'étais à leur place et eux à la mienne , car Dieu est toujours resté avec moi , et je me suis amassé dans le malheur un trésor de charité!
— Ah ! je te plains , moi ! se dit Rudel en s' éloignant; j'ai su par Évangélista que l'amour donnait la mort , et je sais par toi qu'il donne le malheur. Qu'importe? je le bénis et je l'invoque ; les obstacles irritent mon désir , ma soif redouble , mon cœur bat plus vite ! — Les dangers ne sont rien pour celui qui veut. — L'amour immole des victimes sur son autel; mais avant de les frapper il les couronne de roses et les reçoit dans ses bras quand elles tombent!
Ah! qui ne voudrait de la mort à ce prix?
Et il buvait la rosée au calice des fleurs , se penchait vers tous les buissons pour les baiser, cueillait des feuilles qu'il appuyait sur ses tempes brûlantes. — Il errait ainsi depuis long-temps le long des avenues , lorsqu'il distingua derrière les arbres le rayonnement d'une lumière. Il se dirigea machinalement de ce côté. Plus il avançait, plus le jardin offrait de beautés et de délices, comme à l'approche d'un lieu enchanté. — C'étaient des bassins d'eau claire où flottait un léger voile de brume; c'étaient des bocages d'orangers où le soleil n'avait jamais pénétré. Les fleurs semblaient avoir là de plus suaves odeurs , le vent de plus douces harmonies , la lune des ravons plus célestes. — 11 arriva enfin à l'endroit d'où venait la lumière. — C'était une aile du château, complètement enfouie sous des arbres de haute futaie ; des jasmins d'Arabie et d'énormes buissons de roses grimpaient jusqu'au milieu des murailles et retombaient en pluie embaumée parmi riierbe. — Il y avait un balcon peu élevé et une lampe derrière le rideau d'étoffe si transparente que Geoffroy voyait distinctement au travers la forme d'une femme à demi couchée. — Cette femme chanta et s'accompagna d'un luth : il reconnut 1. ^
Doëte ! — Son premier mouvement fut de fuir ; mais il sourit de sa pensée et se tint debout prés d'un figuier qui atteignait le niveau du balcon ; les feuilles larges et noires le cachaient. — Lorsqu'elle eut fmi de chanter , la vicomtesse ouvrit le rideau et regarda le ciel qui n'avait pas un nuage, puis elle alla éteindre sa lampe. La lune, était pleine et radieuse, et ses lueurs molles pénétrèrent dans la chambre. — Doëte était si près de Geoffroy que , pendant toute une minute ^ il n'osa pas lever les yeux : ensuite , il la vit dépouiller ses splendides habits de fête , renfermer ses joyaux dans un riche coffret et dénouer sa chevelure , qui se déroula voluptueusement ; il se reprocha de rester , mais ne trouva point la force de fuir. — Doëte n'avait gardé qu'une longue chemisette de lin; elle se plongeait les bras dans une aiguière d'eau de rose , puis elle en remplissait le creux de sa main et la jetait en riant sur ses pieds nus , et il lui prenait un frisson qui remontait jusqu'à son sein et ses épaules. — Bientôt, elle apporta sur le balcon un vase où brûlaient des parfums, et demeura immobile, rêveuse, muette, le visage épanoui, en extase, tandis que la fumée ondulait autour d'elle en spirales bleuâtres. — Elle était éclatante comme
une statue d'argent, et l'ombre resplendissait sous sa beauté ! — Rudel serrait les deux mains contre son cœur, pour qu'elle n'entendit pas ses battements ! — Tout-à-coup, ce n'était pas une illusion , elle joignit les mains , sa gorge se gonfla , et de ses lèvres entr'ouvertes par un sourire s'échappa le nom de Geoffroy. . .
— Elle m'aime , s'écria-t-il , elle m'aime !
Il éleva vers le ciel des yeux reconnaissants ; mais, quand il les baissa, le rideau s'était refermé, et Doëte avait disparu ! -— Le vase de parfums restait seul au milieu du balcon.
Après avoir appelé plusieurs fois la châtelaine , Geoffroy se roula sur l'herbe humide qu'il couvrait de baisers.
— 0 Roland , tu viens d'être vaincu par une femme dans mon cœur!... Cette vision efface la tienne, cette nuit me fait oublier l'autre , la réalité détruit la chimère !... Insensé, j'interrogeais les morts , et les vivants seuls pouvaient me répondre; le secret n'était pas dans le passé, mais dans le présent ! — J'avais pris pour la voix du prophète ce qui n'était que le premier cri de tous les jeunes cœurs énergiques , exaltés par d'antiques récits et enthousiastes de l'histoire écoulée. — D'ailleurs, n'étais-je pas déjà poète, lorsque
j'ai crié : Je serai soldat ! Le don de Dieu n'étaitil pas en moi? Avais-je le pouvoir de faire un autre choix? — Je suis poète comme toi, d'Alamanon, comme toi, Rambaud, comme toi, Gaucelm, comme vous tous, comme les plus illustres ! — Si je n'ai pas compris de suite le but de ma vie , c'est que je n'avais pas encore la lumière , et cette lumière, c'est l'amour ! Mais voici qu'un rayon est tombé sur le trésor intérieur ; l'amour et la poésie se sont éclairés et révélés l'un par l'autre ! — J'oublie tout pour cet instant , mes pleurs pour mes sourires , mes regrets pour mes espérances , votre mort elle-même , ô mon père, pour l'avenir qui s'ouvre devant moi. . . je suis poète ! . .
Et ce fut avec une sorte de terreur qu'il ajouta :
— Je suis poète, et j'aimerai!...
JIJ
DOETE DE BENANGUES.
Geoffroy ne s'était pas couché de toute la nuit. — A quoi bon le sommeil qui est l'oubli , quand on a besoin de se souvenir et d'attendre ? Quelle illusion eût-il pu trouver belle ? N'y avaitil pas dans les pensées de son cœur plus de calme, de repos , de délices , que dans tous les rêves du sommeil? — Il ne fut donc tiré de son immobile rêverie que par d'Alamanon, qui entra chez lui dès le matin.
— Déjà levé ! dit le troubadour : j'eusse été moins matinal, quant à moi, si je n'avais pas craint une nouvelle tentative de l'autre Bertran ; mais
hlx DOETE DE BENANGUÈS.
qu'il s'avise de venir, et je lui tiendrai tête. — Rudel, tu es du bois dont on taille les poètes, et pour te servir de ton épée de gentilhomme tu n'as pas besoin d'endosser le harnais du soldat. — Ainsi, que Hautefort aille de son côté; nous irons du nôtre.
— INÎon ami , je ne partirai point avec toi.
— Retournes-tu donc à Blaye?...
— Non, je reste ici.
— Ah ! c'est à merveille ; je comprends alors ton humeur matinale. — Tu as vite fait ton chemin , à ce qu'il parait. — Eh bien, je resterai aussi, moi, quoique ce retard imprévu puisse inquiéter la jalouse Stéphanette, qui est loin d'avoir en moi la parfaite confiance que j'ai en elle.
— Ne tourmente pas celle qui t'aime : retourne en Provence.
— Après tout, je ne devais partir que ce soir, et le soleil se couchera peut-être autrement qu'il ne s'est levé. Au revoir, Geoffroy.
Lorsque le réveil interrompt brusquement un de ces rêves comme nos nuits propices nous en apportent quelquefois, on referme aussitôt les yeux parce qu'on espère ressaisir l'adorable vision : c'est ainsi que, resté seul, Geoffroy se hâta de renouer ses pensées autour de l'idole
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charmante qui lui souriait. Il trouvait tant de charme à songer qu'il y avait à quelques pas une femme pensive comme lui , rêveuse comme lui , et rêveuse du même souvenir, pensive du même bonheur ! — Mais bientôt le nuage flottant et vaporeux se déchira , les formes illusoires se dessinèrent plus nettement, le fantôme prit un corps, et la rêverie amena le désir dans le cœur du jeune homme. Il se dit qu'il devait chercher à voir sans retard la femme aimée ; car il voulait qu'elle fut Doëte pour lui avant de redevenir la vicomtesse pour tous.
Tandis qu'il marchait à pas discrets le long des corridors, il vit accourir derrière lui une espèce d'homme fort petit, fort gros, fort sale et fort laid, qui boitait d'une jambe et n'avait qu'un œil. Cet inconnu portait un justaucorps de buffle troué à toutes les faces et qui faisait ressortir la parfaite rondeur de son ventre ; un sabre démesuré lui aboyait aux talons avec un bruit de ferraille, et son énorme tête, où pleuraient quelques mèches de cheveux d'un blond fade, était grotesquement coiffée d'une toque crasseuse. — Il vint se poser avec tous ses avantages devant Geoflroy, et dit :
— Seigneur, BertrandeBorn, à qui j'appartiens
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pour riieure en qualité d'homme d'armes, est venu hier vous demander vos services, et je viens aujourd'hui vous offrir les miens. — Voyez par moi comme ce capitaine n'a guère soin de ses alliés 5 je meurs de faim et je dépéris à vue d'œil. Tirez-moi de la misère, seigneur! — Je devine que vous êtes poète, eh bien , Grimoard le Lombm-d sera, votre jongleur, il chantera vos vers et vous accompagnera de cour en cour, la citole en sautoir.
Geoffroy , qui voulait se débarrasser au plus vite du piteux solliciteur, lui répondit :
— Soit, je vous prends, vous êtes à moi.
Et il continua son chemin; mais Grimoard le suivit impitoyablement.
— Ah! seigneur poète, quelle reconnaissance je vous ai !. .. C'est un bon marché que vous faites là , au moins ! — N'allez pas consulter mes camarades à mon endroit : ce sont des mauvais plaisants , des Galiadours , — J'ai mille talents , seigneur, et une facilité prodigieuse pour apprendre ce que je ne sais pas; je n'ai point une voix cassée comme un pèlerin qui chante pour la canaille; mais , au contraire, mon gosier est plein d'harmonie. — Puis, s'il vous arrive des affaires d'honneur, je serai là, le jongleur rede-
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viendra guerrier , et après vous avoir aidé de sa voix, il vous aidera de son épée.
Geoffroy marchait toujours ; Grimoard le suivait toujours.
— La belle vie que nous aurons , une vie errante et libre ! — Nous serons hébergés partout, fêtés partout et partout admirés ! — Nous n'aurons que des courtines blanches à nos lits et des habits neufs sur nous ! . . .
Cependant Rudel ne se souciait pas qu'il le vît entrer chez la vicomtesse, et lui dit avec impatience :
— Je vous répète que je vous prends à mon service. Allez-vous-en.
Grimoard le Lombard ^t sa plus gracieuse révérence , et descendit clopin-clopant un escalier qui se trouvait là.
Précédons Geoffroy dans la chambre de Doëlc ; car, à présent que nous connaissons les pensées du jeune homme, il faut connaître les pensées de la femme. — Elle est assise près d'un vase de fleurs, et parfume devant un miroir d'acier poli sa chevelure qu'elle vient de peigner.
— Il peut arriver, je suis prête! — Comme je l'ai vite séduit , ce pauvre enfant qui n'avait point encore quitté son château natal! comme je
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l'ai vite étourdi, ce beau papillon à peine envolé de sa coquille : je n'ai plus qu'à lui brûler les ailes pour qu'il tombe sur mon sein ! — ] es cette nuit, j'avais pensé qu'il oserait : il y avait là un figuier si commode à l'escalade ; mais il aura craint de m'irriter, le timide amoureux. — La splendide nuit qu'il faisait, pourtant! ... Dieu sait si j'eusse résisté ! — Ce matin, il viendra, j'en suis sûre. J'ai laissé ma porte entrouverte , afin qu'il n'eût pas un seul obstacle. — Lui qui aime pour la première fois , il a dû veiller tout le temps et croire que je veillais aussi ; mais j'ai dormi d'un voluptueux sommeil. N'importe... je veux qu'il garde son illusion : j'ai réparé le désordre de mes cheveux, j'ai rajusté ma chemisette de lin, et me voici telle qu'il m'a vue au balcon, telle que si je ne m'étais point couchée. — Songer que je vais l'avoir à mes pieds tout-à-l'heure, le prendre dans mes bras , faire de lui ce que je voudrai !. .. 0 mystères de son premier amour, que j'ai hâte de vous connaître! 0 premiers fruits de cette jeune branche , que j'ai hâte de vous cueillir! — Sa peau d'enfant doit être blanche aux veux et douce au toucher comme celle d'une femme, presque autant que la mienne. 0 volupté, volupté!... Mon haleine est brûlante, mes sens
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refroidis s'allument, et ma poitrine déhorde de désirs!... Viendra- t-il bientôt? — Ce vase qui est prés de moi ressemljle à mon cœur , et les fleurs qui le remplissent, à mes passions : cueillies du soir , elles sont déjà fanées le matin , et , chaque jour, le vase demande de nouvelles fleurs pleines de rosée et le cœur de nouvelles passions pleines de volupté !
Cette femme était seule et parlait selon sa pensée, sans honte et sans réserve. — Lorsque Geoffroy Rudel entra, elle remit son masque. — Vous l'auriez vue rougir comme une vierge ! — Elle se couvrit la figure d'une main et tendit l'autre au jeune homme, qui se précipita à ses pieds.
— Je vous attendais , je vous espérais ! Je ne chercherai point à nier ce que vous avez surpris hier, et je suis heureuse que le hasard ait servi mon désir ; il vous a révélé ce que je n'eusse jamais osé vous dire moi-même. — Asseyez-vous près de moi, plus près encore, et maintenant queje vous ai fait mon aveu, faites-moi le vôtre!,..
— 0 madame ! . . .
— Est-ce là le nom qui me convient?...
— 0 Doëte, je t'aime; mais que suis-je pour être aimé de toi si belle, si noble, si admirée? — Laisse-moi cacher ma tête dans tes genoux, laisse-
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moi 1 ire et pleurer d'amour à la fois , laisse-moi toucher tes mains et tes bras, pour que je sois sûr de mon trésor , et souris-moi pour que je sois sûr de mon bonheur.
Elle se pencha vers lui , l'entoura de ses bras, chercha ses lèvres avec les siennes , et les deux têtes amoureuses disparurent dans les boucles parfumées de ses cheveux ; puis les joues de Rudel pâlirent, ses yeux se fermèrent, et Doëte crut qu'il allait s'évanouir sous les baisers qu'elle lui donnait, des baisers plus ardents que le feu!
— Reviens à toi, mon amant; pourquoi rester sérieux lorsque je suis folle ? pourquoi pâlir lorsque je t'embrasse? pourquoi fermer les yeux lorsque je te regarde? — Enfant, est-ce que tu as peur de moi? Lequel est le plus blanc de nos deux bras, laquelle est la plus mince de nos deux tailles?... veux-tu voir?...
— C'est étrange, ce que l'amour ouvre en moi de sensations inconnues! si vous saviez à quel point il m'absorbe et me domine , vous en seriez effrayée vous-même !,.. 0 madame, je désirais mourir tout-à-l'heure, et pourtant, quand on a l'amour, comment croire au ciel? comment croire à un autre monde plus délicieux et plus sublime?...
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— Tiens , mon chevalier , c'est avec mon collier favori que tu joues là ; prends-le , il t'ira mieux qu'à moi, je te le donne, je voudrais ainsi te donner tout ce que je possède !
— Quelle vie nous aurons ensemble, Doëte ! — Je veux que ma poésie devienne illustre comme ta beauté; jamais les plus grands poètes ne trouveront aux bras de leurs maîtresses des élans d'amour comme les miens, de ces phrases du cœur qui éclosent entre un regard et un sourire !...
— Touche-moi ! enivre-moi! je t'aime ! je t'appartiens! — La nuit prochaine, tu viendras à ce balcon où l'aveu m'a échappé, nous allumerons des parfums, et nous serons seuls avec nos baisers. — La douleur est qu'entre deux nuits il y ait un jour!...
Ils entendirent parler et marcher au dehors.
— Mon Dieu, s'écria la vicomtesse, on monte l'escalier...
— Il ne faut recevoir personne, au moins.
— Par malheur, j'y suis forcée. — Hier, j'ai permis étourdiment aux sires de Mauléon et de Bergerac d'assister à ma toilette; s'ils trouvent ma porte close, ils vont en faire grand bruit , et les soupçons viennent si vite, les envieux sont si empressés à troubler la joie des autres, que mieux
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vaut souffrir un peu pour cacher la nôtre à tous les yeux.
— Les importuns maudits ! . . .
— Je vais rattacher mes cheveux et jeter ce manteau sur moi. — Ecoule , je serai prompte à me retirer; sors avec eux, trouve un prétexte pour les quitter, et reviens ici... Encore un baiser. . . sois heureux, je t'aime ! . . .
Elias et Savari entrèrent et échangèrent un sourire à la vue de Geoffroy.
— Messeigneurs , dit Doëte , vous êtes en retard de Pialanterie, et vous vous laissez devancer.
— Nous en sommes confus, madame, mais certes nous ne pensions pas trouver quelqu'un chez vous à cette heure.
— Allons, je ne vous en veux pas; placez-vous là.
Us s'assirent à droite et à gauche d'une table entre Rudel et Doëte. — Celle-ci tint promesse, car, après quelques paroles échangées sur la fête de la veille, elle se retira comme pour achever sa toilette. — Les trois gentilshommes .sortirent ensemble. — Lorsqu'ils eurent quitté la chambre, Elias et Savari se mirent à rire à gorge déployée , et Geoffroy leur demanda sérieusement ce qu'ils avaient.
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— 0 mon naïf cousin, répondit Elias, c'était chose dilDcile de satisfaire trois amants à la fois; mais Doëte vient de nous prouver que rien n'est impossible à une femme : du reste, elle avait là un rôle fort embarrassant à soutenir, et voilà pourquoi nous avons été si vite congédiés.
— Au nom du ciel , parle , parle , Elias ! s'écria Geoffroy, qui avait pâli tout-à-coup.
— Ne t'es-tu donc pas aperçu qu'au moment où elle t'envoyait des regards amoureux , Doëte me pressait la main sous la table?...
— Et appuyait en souriant son pied sur le mien, ajouta Mauléon.
Les deux jeunes gens recommencèrent à rire. Geoffroy tremblait de tous ses membres.
— Oh! reprit-il, c'est un mensonge infâme que vous avez fait, et je vous tuerai si vous ne me donnez des preuves sur l'heure !
— Pardieu, cousin , cela ne vaut pas la peine de verser du pur sang de gentilhomme. — Voistu cette bague?... Doëte l'avait au doigt ce matin et me l'a laisse prendre.
— Mon pied n'a point gardé la marque du sien , repartit Savari ; mais ma parole d'homme noble est la meilleure de toutes les preuves, et je vous la donne ! . . .
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— Merci ! merci ! . . . vous êtes mes amis ! . . . ce n'est point sur vous que je me vengerai, mais sui^ elle seule ! . . .
— Eh, ne te fâche pas pour si peu de chose, sous peine d'être appelé mauvais joueur. — N'estu pas encore le préféré ? — Si cette bague me vient de Doëte, c'est d'elle aussi que te vient ce beau collier...
— Oui, et je vais le lui rendre!...
Geoffroy Rudel arracha le collier et courut vers le château. — Lorsqu'il rentra dans la chambre, Doëte était encore plus nue, plus lascive, plus environnée de désirs ; elle quitta lentement sa pose voluptueuse pour marcher au-devant de lui, mais il la repoussa sur son siège.
— Restez là! — ^ Je n'ai pas tardé, j'espère. Il n'y a plus rien entre nous, madame; mais avant de nous quitter , je veux vous parler un peu!... Que notre liaison, dont j'ai honte, soit brisée comme ce collier ! . . .
Il le rompit en trois morceaux et les jeta l'un après l'autre aux pieds de la vicomtesse.
— Voici pour Elias ! . . . voici pour Savari ! . . . voici pour le premier venu qui passera sous les fenêtres ! . . .
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— Votre tête s'égare, Geoffroy : qu'est-ce que ces hommes ont pu vous dire de moi, grand Dieu?...
— Ils ne m'ont dit que la vérité; vous le savez bien. Vous savez bien que vous ne m'aimez point, que vous ne les aimez point, que vous n'avez jamais aimé personne ! — Vous vous êtes éprise de mon corps, vous avez convoité ma jeunesse, voilà tout; vous cherchiez une proie, je me suis trouvé là et vous m'avez fasciné. — J'étais pour vous un hochet , une fantaisie , une jouissance, rien de plus ! — Mais vous êtes mal tombée, madame, car votre ame est aussi laide que votre corps est beau; et je ne veux point de vous! j'ai regret de vous, avoir touchée, seulement. Ma fierté se révolte quand je songe au passé d'une femme telle que vous î — Combien avez-vous eu d'amants jusqu'à ce jour? combien avez-vous flétri de jeunes corps? combien avezvous effeuillé de fraîches espérances? combien avez-vous tué d'ames croyantes, car vos caresses tuent plus sûrement que le poison et le poignard ! — 0 fausse et ardente femme que vous êtes, vous ne connaissez que la trahison et la moquerie! Comment pouvez-vous vivre ainsi? c'est ime chose monstrueuse!... est-ce que vos anciens I. 5
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amours ne reviennent pas vous maudire dans les bras des nouveaux ? est-ce que leurs fantômes n'envahissent pas votre chevet la nuit ? — Tenez, je vous épargne encore, parce que je suis votre hôte; mais ce que je ne vous dis pas, votre conscience doit vous le dire, et je suis aussi bien vengé ! . . .
-— Je vous répondrai en peu de mots, seigneur Rudel. — D'abord j'ai l'avantage sur vous en ce que je snis calme et que vous êtes furieux. — Malgré la colère qui vous possède, je vous ramènerais à mes pieds de suite, si je le voulais... Ah! ne craignez rien , ma fierté me le défend; vous avez parlé de la vôtre tout-à-l'heure, et il m'pst permis d'avoir la mienne. — C'était trop d orgueil à vous de croire que vous pouviez remplir seul la vie d'une femme comme moi, et vous en êtes puni î — Je vous parle avec sang-froid et je ne suis pas émue. — \ous avez sur ma vie des idées fausses que je veux bien redresser : moi, vovez-vous, je suis toujours également heureuse, parfaitement calme, sans remords parce que je ne pense pas, sans douleur parce que je n'aime pas : je passe mes jours à rire et mes nuits à dormir d'un bon sommeil toutes les fois que le plaisir ne nie tient pas éveillée. — Maintenant sor-
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tez. — C'est aussi en votre qualité d'hôte que je vous épargne !...
— 0 vicomtesse de Bénanguès, je ne vous hais pas, mais je vous méprise I
— i\Ioi , je ne vous hais ni ne vous méprise , mais je vous oublie, seigneur. — Adieu.
Geoffroy chercha aussitôt Bertran d'Alamanon, et, quand il l'eut trouvé, lui dit d'une voix altérée :
— Partons ! partons tout de suite, mon ami ! . . .
— Je suis un excellent prophète. — Le soleil n'est qu'à moitié de sa course et le voici déjà couvert de nuages. — Ami , tu es bien pâle et bien agité , mais je ne te presse pas de question maintenant : tu me conteras cela plus tard.
Les préparatifs furent terminés à la hâte. On allait monter à cheval lors ;ue Grimoard accourut tout essoufflé en criant de loin :
— Attendez! Seigneur, seigneur poète, estce que vous m'oubliez , moi i
— C'est à toi qu'en veut ce nain.^ dit Bertran.
Geoffroy regarda d'abord Grimoard comme s'il ne se rappelait pas leur entrevue du matin , puis il répondit machinalement :
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— C'est un homme qui était au service du sire de Hautefort et que j'ai pris pour jongleur.
— Une bonne fortune, sur ma parole ! cela va faire un compagnon au mien. — Ici, Communal.
A la voix de Bertran , une manière d'ëchalas humain sortit de dessous un cheval qu'il sanglait. Ce pauvre diable était le contraste philosophique de Grimoard; sa voix était aussi nasillarde que l'autre était rauque et forte; il avait en longueur ce que Grimoard avait en grosseur: s'il ne boitait pas, en revanche ses deux jambes étaient si frcles qu elles menaçaient de se briser à chaque pas comme des tiges de bois mort : s'il n'était pas borgne, en revanche il louchait horriblement de ses deux bienheureuses prunelles; de plus, il était vieux et ridé. Communal avança d'vm pas et toisa avec une fierté dédaigneuse Grimoard le Lombard, i\m se rengorgeait de son côté ; puis il se mit à ricaner. Cette malice ne fut pas du goût de Grimoard , qui répondit par un grognement de mauvais présage pour leur future liaison. Communal eut peur à ses jambes et se tut. — La petite troupe se mit en marche. — Au même instant Bertran de Born sortit aussi du château avec Savari et son escorte ; les gentilshommes se saluèrent de la main.
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— Sans rancune, de Born, cria Bertran , nous avons chacun le nôtre : j'emmène Rudel, et toi Maulëon , c'est partager en frères.
— 0 ami de mon maître, dit Grimoard, songez que le sire de lïautefort ne s'enrichit pas à ce compte, car, s'il retrouve un allié, il en perd un autre aujourd'hui.
— Qui donc?...
— Moi, monseigneur.
Geoffroy Piudel eut la force de ne pas retourner les yeux vers Langon; s'il l'avait fait , il aurait vu Doëte se promener au bras d'Elias sur une des terrasses du jardin !...
Depuis plusieurs semaines, Geoffroy habitait le château d'Alamanon , mais le souvenir de Doëte l'avait suivi jusque là : il était triste. Bertran l'entourait de soins affectueux , et cherchait à le bercer dans sa douleur avec des chansons comme un enfant malade ; il négligeait les plaisirs d'Arles et d'Avignon pour rester prés de lui ; et quand les gentilshommes du voisinage venaient le convier à quelques brillmtes fêtes, ils repartaient seuls. Sans altérer son humeur toujours égale , les souffrances qu'il avait sous les yeux y mêlaient néanmoins une teinte de mélancolique sollicitude
qui prouvait d'une manière touchante la sincélité de son aOection. — Souvent, lorsqu'il montait le ma tin à la chambre de Rudel pour reprendre son rôle de consolateur , Grimoard lui annonçait que son maître était sorti à cheval dès le point du jour. Alors Bertran secouait la tête avec tristesse, et, malgré l'ennui d'un isolement inaccoutumé, se résignait à attendre le retour de Geoffroy. — Il allait se coucher à l'ombre sous quelque épaisse feuillée et s'endormait bientôt en murmurant :
— Je le plains. Il a pris là le mauvais côté de la vie.
La plupart du temps , Geofl*roy passait toute sa journée hors du château et n'y rentrait qu'à la nuit. Le charme et l'habitude avaient tracé le plan de ses longues promenades. Il côtoyait jusqu'au Rhône les eaux de l'inégale et bourbeuse Durance, et regagnait Alamanon par l'intérieur des terres ; mais il se plaisait surtout aux bords du fleuve, qui étaient, pour ainsi dire, le but de ses courses. Arrivé là, il laissait flotter sa pensée avec la bride de son cheval . Tour à tour fougueux et rêveur, il se lançait au galop dans un sentier de pierres ou suivait au pas les allées ombreuses. Après avoir gravi de rudes et stériles coteaux, il redescendait dans les ravines creuses où se dégor-
gent des flots de buis verts. — Ici c'était une roche renversée sur le penchant d'une colline fleurie, comme un barbare ivre aux pieds d'une jeune reine; plus loin surgissait un lambeau de tour pareil au buste pétrifié d'un géant. — Le contraste que présentent les deux rives du fleuve excitait son admiration : l'une est déroulée et gracieuse, l'autre escarpée et sévère; l'une s'incline avec grâce , l'autre se dresse avec majesté. Les flots du Pihône eux-mêmes ont à la fois delà transparence et de la profondeur : près d'un gouffre aux tourbillons terribles on aperçoit une petite ile verdoyante qui se balance à fleur d'eau ; enfin la rêverie d'une jeune fille et la méditation d'un vieillard pourraient également vivre là ! — Quant à Geoffroy , il trouvait une sympathie réelle et mystérieuse entre cette nature mobile et la situation de son ame : écoutons-le parler durant une de ces promenades dont le charme agissait plus sur lui que toutes les consolations de l'amitié.
— J'ai beau faire, se disait-il, les heures s'écoulent lentement, et je pense encore à cette femme!.,. C'est un souvenir pénible que je tâche en vain d'écarter! — Tout me la rappelle; mesjours et mes nuits lui appartiennent; je tourne
lu UiNE FLEUR FOULEE AUX PIEDS.
sans cesse mes regards vers son pays ; je me représente l'emploi de ses journées, et j'y trouve une tristesse qui me séduit. — H y a des instants 011 je la vois à mes côtés ; elle me suit, elle m'appelle, sa chair effleure ma chair, son haleine se mêle à la mienne , et l'illusion est si complète alors que je crois sentir le poids de sa tête légèrement appuyée sur mon épaule ! — Pourtant elle m'a trompé hideusement , elle est indigne de moi; il est juste et nécessaire que je l'oublie !... Eh bien , c'est cette contrainte de l'oublier qui me révolte!... Il faudrait donc, si je repassais devant sa maison, dire à haute voix : C'est une étrangère qui habite là ; et à voix basse : J'ai aimé cette femme et je ne l'aime plus. Il faudrait donc bannir de ma pensée ce nom que j'ai murmuré tant de fois, et chasser de mes rêves cette figure de femme qui s'est familiarisée avec mes nuits! — Figure charmante, nom chéri, vous seriez pour moi comme si vous n'aviez jamais été ! — Est-ce vraiment possible?... Donnez-moi de la force, ô mon Dieu !... Peut-être ne l'ai-je pas aimée, après tout, et mon cœur n'a-t-il point répondu au cri de mes sens? ou , si je l'ai aimée, c'est parce qu'elle était venue la première, et une autre m'aurait surpris aussi bien qu'elle. — Oh!
je l'oublierai, je le crois , je le souhaite ! La solitude est revenue au-devant de moi comme une amie; j'en étais sorti pour fuir l'ennui , j'y rentre pour fuir la volupté : la lumière m'a été fatale, et je retourne chercher l'ombre !... Isoletoi, mon ame!...
L'amour , c'est le bonheur : la poésie , c'est la consolation! 0 poésie, console-moi de l'amour! tu seras la vierge que je rendrai féconde ! — Ma vie est changée désormais; je sens mes idées grandir, et je deviendrai vite ambitieux ; j'attendrai l'amour et je chercherai la gloire. — A l'œuvre donc ! — Quand je serai triste , je travaillerai : aux instants où notre sanff surabonde , où nos veines se gonflent , oi^i un besoin fiévreux de vivre brûle nos jeunes poitrines, je travaillerai. Je veux que le travail ne laisse pas de place à mes souvenirs, et de cette manière la fatigue me donnera un sommeil forcé qui sera du moins le sommeil! — Mais, hélas! sur quoi travailler et pourqui?. . pour des indifférents et des envieux î . . . Puis, avec ce que Dieu m'a mis dans l'ame, comment travailler par d'aussi belles journées , sous les rayons de ce soleil et parmi les émanations de cet air enflammé .^ Ici la nature a des teintes plus chaudes et plus colorées qu'ailleurs, l'éclat des
métaux semble y reluire avec profusion : devant de tels spectacles, Tadmiralion ne se concentre point en pensées et ne se répand point en paroles, elle se faitextase ! — Puis l'art n'est qu'un moyen : qu'est-ce que la gloire sans l'amour? à quoi bon gagner une couronne si je n'ai pas de front où la poser?... Votre destinée fut meilleure, ô morts inconnus et tendres ! — \ oici que le fantôme me poursuit encore ! . . . C'est bien ainsi que mon bras enveloppait sa taille; c'est bien ainsi qu'elle se penchait, frémissante, sur mes lèvres! — Si j'examine froidement ma position , je sens qu'il me faudrait pour l'oublier tout-à-fait : ou l'indifférence, et je ne l'ai pas; ou la haine, et je ne l'ai pas; ou le mépris, et je ne l'ai pas. — L'assurance intrépide qu'elle conserve dans sa dégradation a fmi elle-même par me séduire; car, à notre âge , nous aimons avant tout ce qui est étrange, et nous préférons souvent la force à la vertu !
Bertran est heureux, lui !... Il possède ce qu'il désire , il s'ignore , il jouit , il n'est pas forcé comme moi de se créer des joies passagères en présence d'une douleur dont la cause est immuable. — Oh ! je soufl're quand , tourmenté parrinsomnic; je songe qu'un autre homme dort
profondément dans la chambre voisine ! — Mais est-il heureux en vérité ou le sera-t-il lonig:temps? voudrais-je échanger sa vie contre la mienne? voudrais-je puiser le bonheur à la même source? — Non! nonî... cette idée me relève de mon abaissement!... Tout est fini désormais entre moi et i-i femme adultère , tout est fini ! Le flambeau cjui est éteint ne se rallumera point ! — r\îerci , mon Dieu ; vous m'avez averti dés le premier pas que la route où je m'engageais est semée d'erreurs, de chutes et de pièges. Grâce à vous , je puis encore retourner en arriére !... Vous m'avez montré que je ne devais point entrer dans le temple par une pareille porte ; vous m'avez puni d'avoir choisi par la chair avant de choisir par ie cœur ! . . .
Cette femme ne me fera point maudire l'amour. — J'ai été plein d'inexpérience et de légèreté; mais je me repens , et désormais je veux replier mes ailes , repousser les influences perfides , me réserver pour les biens à venir sans hâter mes jouissances, veiller enfin sans relâche sur le seuil de mon ame I... Je ^raisonnerai mes affections, et j'aurai toujours la défkance côte à côte, jusqu'à ce que j'aie trouvé entre toutes une femme en qui je me confie ! — INIais quand viendra-t-elle ?
est-elle prés? est-elle loin? faut-il la chercher, ou l'attendre, ou marcher au hasard ? Je peux la trouver demain comme je peux ne la trouver jamais ! — Et mon jeune sang qui brûle , la volupté qui me pi¥sse , les luttes qui se succèdent et m'épuisent ! — Où est l'autre autel? où est l'autre Dieu?... Encor l'incertitude par ici! — Et si le rêve me menait à l'inconstance, si à force d'analyser j'allais m'endurcir le cœur?... Encore le trouble et la crainte parla ! — N'importe... la route que je me suis tracée est belle, et je veux la suivre, je veux lutter du moins autant que je le pourrai, et il n'y a rien d'impossible avec l'aide dv Dieu ! L'enfant est fort dans sa faiblesse en ce qu'il a la foi innée qu'une puissance sublime veille sur lui : je serai comme l'enfant! — Peut-être vais-je me passionner pour des nuages qui ne descendront jamais vers moi et donneront à mes désirs leur mobilité fup^itive? Peutêtre n'aimerai-je qu'un rêve , une chose céleste qui n'est pas de ce uK^nde? — N'importe... les événements se préparent de loin; mais ils arrivent infailliblement ! D'ailleurs, si celle que j'attends ne vient pas, elf bien , je profiterai seul \ de mon œuvre, je vivrai par moi et pour moi ; il me restera toujours ma force qui est à moi et
que l'abandon rendrait inflexible ! ... Oh ! puisséje ne jamais en arriver là !,..
— Je reverrai ce sage, ce vieillard, Évangélista, et je lui demanderai conseil. — C'en est fait ; je ne veux point m'asseoir sur le siège de la débauche; Dieu m'a créé pur et je veux me conserver pur pour la vierge fidèle , pour la femme inconnue , pour la reine future , pour celle qui viendra ! — Vous me promettez qu'elle viendra, n'est-ce pas , mon Dieu? — La pureté, c'est le double salut du corps et de famé , c'est elle qui embellit tout et fait croire à toute beauté; c'est elle qui donne l'espérance ! . . . avec elle Thomme s'endort la foi dans le cœur, le sourire sur la bouche, et des lueurs prophétiques brillent à son réveil, et tous les objets s'idéalisent sous son regard! — 0 pureté , trésor de la jeunesse , pureté sainte , aimable , vénérable, lumineuse , je t'invoque!... descends de tes retraites vorlécs , colombe qui t'efl'arouches du grand jour et de la multitude; permets que j'abrile ma vie sous ton aile; sœur de l'amour et de la toi, prête-moi un pan de ta robe blanche ! ô pureté, rends-moi la paix que j'ai perdue , délivre-moi de mes égarements et rappelle sur mes lèvres l'essaim des paroles chastes! me voici devant toi en adoration ! . . .
Geoffroy Rudel, subjugué par l'élan de sa pensée, inclina la lête et fléchit le genou. — A ses pieds, il y avait une fleur que le vent du soir balançait sur sa tige ; elle lui effleura la main, et il la cueillit machinalement ; peu à peu ses yeux s'y attachèrent , et , par une dernière séduction du démon qui le possédait, il en vint à trouver d'étranges ressemblances entre cette fleur et Doëte, et se reprit aux souvenirs. C'était la grâce de sa taille, Todeur de ses cheveux et le reflet de sa peau; une feuille lui rappelait un regard, une autre un mot , une autre un baiser ; les corolles de la fleur s'ouvraient comme les lèvres de la femme ! — Il aborda une jeune fille occupée à garder un troupeau de chèvres blanches qui bondis'saient parmi les touffes de buis et broutaient les herbes odorantes de la montagne.
— Comment nommez -vous cette fleur? lui demanda-t-il.
— Cela n'a point tie nom, répondit-elle, cela pousse sous les pieds ; une de ces mille fleurs communes qui sont belles et odorantes pour tous les passants à la fois.
Elle ajouta en souriant :
— C'est à peu près comme une beauté qui est à tout le monde et n'est à personne !...
Aussitôt Geoffroy l'effeuilla et la broya du talon avec dédain. — La jeune fille le regarda s'éloigner avec de grands yeux ébahis , et continua sa chanson qu'il avait interrompue.
Depuis ce jour, il pensa rarement à Doëte et ne la revit jamais.
OFFICINA OPERARII
Il est nuit close. — Bertran et Geoffroy viennent d'entrer dans Arles, suivis de Grimoard et de Communal montés sur des mules : après avoir traversé quelques rues , ils s'arrêtent devant l'hôtel de Gaucelm Faidit ; au coup de heurtoir, un serviteur ouvre le guichet de la porte, et leur apprend que son maître est sorti.
— N'importe, répond Bertran, mets nos bêtes en litière, et quand il rentrera, dis-lui que le vicomte Geoffroy Rudel et moi nous serons ses hôtes pour plusieurs jours.
Les jeunes gens quittèrent l'étrier et continué-
8 h OFFICINA OPERARII.
rent leur route à pied , toujours suivis des jongleurs; la lune n avait pas encore paru, mais les étoiles étaient si nombreuses et sur un ciel si bleu qu'il en rejaillissait une masse de lumière, blanche , égale , immense , diamantée : il n'y a des nuits pareilles que dans le midi ! — Au-dessus de la ville s'élevait l'amphithéâtre, qui formait luimême comme une autre ville ; son enceinte fortifiée était remplie d'habitations, et quatre tours modernes construites sur ses quatre portes coiffaient assez bizarrement les pilastres doriques et les colonnes corinthiennes.
— Devant cette niche à gladiateurs, dit Bertran , je ne pense pas à tous les lions qui ont rugi sous ses soixante arcades ni à tous les curieux qui s'y sont étouffés par les vingt-quatre mille à la fois : je ne pense qu'à ces ardentes courtisanes qui regardaient le sang couler , appuyées sur les genoux du César...
— Pourquoi pas plutôt à ces chastes vestales qui avaient le pouvoir d'arrêter le carnap^e?...
— Elles n'entretenaient le feu sacré que pour les dieux, et je suis un homme.
— Bertran, je n'aime pas que tu parles ainsi. Tiendras-tu ce soir la promesse que tu m'as faite?..?
OFFICINA OPERARII. 85
— Eh bien oui , c'est à Vesta que je rendrai mes premiers hommages , en la personne de Stephanette , ma prêtresse inviolable, ma vierge inspirée.
— Tu devrais songer plus gravement à cet amour ! — J'ai peur parfois que tu n'apprécies point assez ton bonheur. — Sois indulgent pour une tendresse si prompte à s'inquiéter, épargnelui les soupçons, ne la froisse pas dans ses craintes , et guéris les blessures qu'elle se fait ellemême.
— Certes , je l'aime ! mais elle ne se contente pas d'être aimée plus que les autres femmes, elle voudrait l'être uniquement : est-ce donc possible, quand elle ne me donne que son ame et me refuse son corps ?.. Le jour où elle se livrera tout entière, je l'aimerai tout entière aussi; jusque la, ma passion sera incomplète comme la sienne ! . . .
Geoffroy ne répondit que par un soupir. — Ils marchaient en silence et n'entendaient que ces bruits vagues d'une ville endormie, assez pareils aux murmures de l'eau qui coule sous un pont. — Tout-à-coup , comme ils tournaient l'angle méridional de Saint-Trophime , et que Bertran montrait , vis-à-vis, la demeure de Glandcvez, une rumeur confuse s'éleva d'une des rues voi-
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sines ; bientôt ils distinguèrent les pas de plusieurs chevaux et de joyeuses voix d'hommes et de femmes qui chantaient en chœur , au son des instruments : une clarté rougeâtre, comme celle des torches, promenait des lueurs rapides le long des toits et commençait à colorer l'extrémité de la rue. — La cavalcade approchait. — Les deux amis se rangèrent contre un mur pour lui céder le passage quand elle déboucha sur la place. — C'étaient de riches cavaliers et de jeunes femmes couchées dans des litières écarlates que traînaient des esclaves noirs ; un double rang de musiciens fermait la marche. Rambaud d'Orange, qui caracolait en tète , aperçut Bertran , sauta en bas de l'arçon et courut l'embrasser.
— Arrêtez, cria-t-il, arrêtez. La bienheureuse rencontre!... C'est d'Alamanon , mesdames ! . . .
Au nom de Bertran, il se fit un mouvement de joie parmi les femmes, et d'autres gentilshommes vinrent lui serrer la main.
— Ventre de Satan, dit Matheolus, t'es-tu d'aventure cloîtré dans ton château pour accomplir la prédiction du vieux?... Nous voici justement devant sa porte, et il faut lui donner une aubade. Holà, prophète, montre tonnez!...
OFFICINA OPERARII. 87
— Tais-toi, d'Arcussia , tu es ivre. — Nous avons avec nous, continua Rambaud, Ogier de Saint-Donat que tu vois d'ici prés de Blanca- Flor la rieuse, et Raymond de Miravals qui baise en ce moment la main de Mascarosa. — Viens où nous allons.
Bertran , qui se sentait déjà cbanceler , baissa les yeux pour ne pas rencontrer ceux de Geoffroy.
— Je ne puis, balbutia-t-il, j'ai promis...
— D'aller chez ta maîtresse peut-être. — Au diable les rendea-vous vertueux !
— • Ami Bertran, dit Raymond de Miravals qui s'approcha , ces dames se plaignent de ce que tu les négliges. Regarde : nous avons l'élite des belles filles , Mascarosa , Blanca-Flor , Roseline œil de vipère , la dédaigneuse Omphale , et pardessus les plus belles, Aliéna la perle, Aliéna la reine, Aliéna la déesse ! . . .
— Venez et partons ! . . . répondirent à la fois toutes les femmes qui brûlèrent Bertran du regard.
— (T«st Aliéna qui nous emmène à sa maison d'été sur le Rhône : on se promènera en barque avec de la musique, on dansera la Moresque avec des guirlandes de lis et de grenades sous les al-
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lées de platanes, et ensuite on éteindra les flambeaux pour se baigner.
— Si la lune se lève, reprit Aliéna, mais autrement nous garderons les torches allumées, seigneurs. Au reste, que les poètes soient galants, et les muses dénoueront leurs ceintures ! . . .
L'admirable beauté de cette femme frappa Geoffroy, ainsi qu'un mélange d'ironie grave et d'ennui répandu sur ses traits. — En ce moment, la porte d'Évangélista s'ouvrit, et il parut luimême au sommet du perron.
— ^Loin d'ici, débauchés et courtisanes ! criart-il en étendant le bras ; loin d'ici, coureurs de nuit! . . . allez dresser ailleurs votre théâtre d'obscénités ! . . . vos paroles empoisonnent l'air, et je ne veux pas qu'elles troublent le pudique sommeil d'une vierge qui dort dans cette maison et qui est ma fille!...
— Et qui sera ma maîtresse le plus vite possible, répondit Matheolus.
—Damné, je vais te fendre la tête pour ce mot ; mais non, les gens de ta sorte ne sont pas dignes qu'on tire l'épée contre eux ! . . .
— Je la tirerai pourtant , moi ! — Et Rudel s'élança l'épée nue prés d'Évangélista .
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— Et le jongleur suivra son maître, dit bravement Griraoard.
Mais tandis qu'il faisait mille efforts pour dégainer sa redoutable lame que la rouille attachait au fourreau, Communal lui asséna un coup de citole par derrière, en s'écriant :
— Moi, je suis de l'autre parti, compère !
L'instrument rendit quelques notes douloureuses sur l'échiné de Grimoard, qui saisit son adversaire à la gorge avec une héroïque nonchalance, l'envoya rouler à quelques dix pas dans la rue, et le releva ensuite courtoisement. — Cette équipée avait excité un rire général ; la voix du vieillard devint plus tonnante :
— Partirez-vous enlln , femmes de mauvaise vie?... Je vous répète que j'ai là ma fdle qui est pure et qui dort ! — Ah ! prenez garde ! . . . Pierre de Botignac, mon ami, et plusieurs autres encore vous poursuivent à outrance, ils prennent liste de vos excès et de vos infamies, et bientôt, grâce à nous, le comte Idelfons vous fera chasser de Provence!
— Tout un complot , sur ma foi , répondit Aliéna , et bien digne de Botignac , qui est laid comme ses vertueux sirventes. — Quant à toi,
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maître, tu es encore beau malgré ton grand âge, et tu as tort de nous détester.
— Cesse de rugir à mon seuil, lionne impudique !
— Partons vite , observa Mira vais en riant , Aliéna deviendrait pour le moins amoureuse de lui!...
— Plutôt que de vous , peut-être, répliqua la courtisane.
— Oh ! oui, partez ! partez vite! s'écria Rudel, ou je vous appelle lâches tous à la fois!...
Les jeunes gens tirèrent à demi leur épée; mais d'Alamanon se jeta au-devant d'eux :
— Ne lui en voulez pas : il a la fièvre 1...
— En route donc; usons de la créature et fêtons saint Julien!...
La joyeuse caravane entraina Bertran et s'éloigna au milieu des rires et des chansons. — Geoffroy la suivit tristement des yeux, et, lorsqu'elle eut disparu , dit au seigneur de Glandevez :
— 0 vous qui avez aimé le père , accorderezvous au fils les conseils dont il a besoin pour être consolé ?
— Entrez , mon enfant.
Le vieillard le prit par la main, et la porte se referma derrière eux. — L'atelier d'Évangélista
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était une vaste salle au plafond élevé; point de lambris , de portières ni de rideaux : on eût dit au premier coup d'œil raustèrecellule d'un moine ou la tente d'un chevalier pauvre , en temps de guerre. — Une table de chêne, placée au-dessous de l'unique et large fenêtre, partageait à peu prés cette salle par le milieu; elle contenait quelques manuscrits que le vieillard avait copiés lui-même, entre autres une Bible à fermoirs , les Épîtres de saint Jérôme, la Cité de Dieu de saint Augustin, et l'ouvrage de saint Bernard de Consideratione ^ ce manuel chrétien composé pour un pape et imprimé plus de six siècles après par l'ordre d'un pape. — Des outils acérés ou tranchants, tenailles, pinces et marteaux, couvraient le reste de la table. A droite était une enclume, au pied d'un four creusé dans l'épaisseur du mur; un peu plus loin étaient pendus des heaumes, des cuirasses, des gantelets, des armes de toute espèce, depuis le poignard à lame courte jusqu'à la lance de treize pieds. — C'était le laboratoire de l'armurier.
Passons à gauche maintenant : de ce côté, il y avait des blocs de marbre , des bas-reliefs , des statues droites ou couchées, des jarres d'eau blanchie et des boites pleines de ciseaux. Derrière
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des groupes d'écussons et de bénitiers historiés , des figures aux sévères draperies , aux ailes repliées , aux cottes de maille étroites, se dressait une lourde croix en pierre qui séparait les sculptures chrétiennes des sculptures païennes placées au fond. — Celles-ci n'étaient point rangées comme les autres avec une symétrie presque relipiieuse , mais asjfflomérées au hasard , sans ordre , car la croyance et l'inspiration se passaient d'elles : l'étude seule en avait besoin parfois. — L'œil distinguait dans ce fouillis plusieurs débris de l'art égyptien si reconnaissable à ses formes raides, anguleuses, accroupies ; des vases à fleurs de lotus et des stèles funéraires se mêlaient à des tronçons de colonnes cannelées ou de chapiteaux corinthiens en marbre blanc; près d'Horus à tête d'épervier et d'Osiris seigneur de l'Amenthi, on apercevait le buste d'un Hercule et la pardalis d'un faune : Ariadne avec sa couronne bacchique aux grappes de corymbe et ses cheveux relevés en nœud dormait près de la déesse Tafné à figure de lionne. — C'était là le laboratoire du sculpteur , l'autre face de cet homme qui s'appelle Évangélista. — Il avait fait asseoir Geoffroy au coin d'une haute cheminée sans feu , où brûlait f suspendue à un chaînon de fer ; une lampe
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qui éclairait seule l'atelier; l'ensemble des objets vus sous cette lueur donnait une idée de la disposition confuse et régulière pourtant avec laquelle les images doivent être rangées dans la mémoire.
Rudel ne tarda point à ouvrir son cœur en toute confiance. Il apprit au yieillard ce qui s'était passé depuis la mort de Josfred, et la conduite qu'il se proposait de suivre désormais pour écarter les regrets anciens et les tentations nouvelles.
— C'est ainsi, dit-il en terminant, que je veux me renfermer dans l'attente , garder la vertu du corps et la vertu de l'ame, confier mon présent à la poésie, mon avenir à l'amour, et m'entourer jusqu'à la mort de leur double pureté. C'est tout. Je vous ai parlé comme j'eusse fait à mon père ! . . .
— Et moi, je vous répoffdrai comme je ferais à mon lils! — Hélas, pauvre enfant, vous avez cberclîé remède à votre mal dans un mal plus grand encore, vous vous êtes guéri d'une main et blessé de l'autre. — Le rêve vous épuisera lentement et avec charme : au lieu de vous être salutaire , la solitude même vous deviendra nuisible , et les désirs que vous enfermez au fond
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de votre ame la dévoreront. — Vous comptez sur la poésie pour vous sauver , dites-vous : la poésie ! . . . c'est une autre branche de l'arbre perfide , c'est la volupté sous un autre nom : elles rallumeront ensemble ce feu que vous voulez éteindre , et , si elles se livrent combat , vous serez comme entre deux glaives qui vous transperceront d'outre en outre.
— Quelles paroles lugubres, ô vieillard ! votre œil voit les ténèbres où le mien voit la lumière. La poésie est pour moi la langue vraie, naturelle, primitive , céleste ; je l'appelle ame et beauté du monde , je la proclame fille de Dieu !
— Blasphème ! ce n'est que la fille de l'homme : vous adorez une idole. — Et quand elle serait la fille de Dieu, vous vouez à la chose créée le culte dû au créateur , et ce culte vous ne le devez pas même au soleil sous peine d'impiété. — Ainsi un abîme des deux parts T
• — Mais ce que nous adorons dans le soleil , dans la poésie, dans l'amour, c'est Dieu, c'est sa grandeur, sa beauté, son essence éternelle; c'est Dieu qui se manifeste et se rend visible! Aimer, prier, chanter, vapeurs du même encens, rayons du même astre, élans de la même foi, qui entraîne le mortel vers l'immortel ! . . . Oh ! si votre science
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ne vous a rien appris de ces vérités, votre science est fausse, et vous avez dénaturé le don du Seigneur , la foi première qui dort côte à côte avec l'enfant au berceau et qui est sortie en même temps que lui du ventre de sa mère ! . . .
— Vos paroles vous sont pardonnées là-haut , car l'intention est pure. Vous en êtes aux premiers transports : vous aimez la poésie comme on aime une femme , et tant qu'on aime une femme, on ne voit pas ses défauts, le squelette ne perce point sous la chair, la passion aveugle les yeux et détourne la raison. Mais écoutez-moi, mon enfant. Votre croyance manque de base et de solidité, votre admiration ne se porte que sur l'œuvre, c'est encore là une insinuation de la doctrine voluptueuse ! — En effet , par votre poésie , vous n'adorez Dieu que dans la beauté du monde extérieur , vous ne voyez en lui que l'auteur de la, nature, vous en faites le Dieu de vos yeux et non celui de votre esprit ; donc vous sacrifiez à l'idole, vous prostituez à la matière votre volonté qui est toute spirituelle.
— Et l'amour , le repousserez-vous aussi de 1 idée religieuse, comme vous en repoussez la poésie?... Qu'y a-t-il de plus grand que Dieu, de plus pur que l'amour, de plus souverain que
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la grandeur et la pureté fondues ensemble? L'amour, n'est-ce point la vertu, n'est-ce point le repos humain qui prépare au repos éternel et céleste?...
— Pourtant ceux contre qui vous avez tiré l'épée tout-à-l'heure se nomment des amants et des poètes...
— Oh ! tous indignes de ce nom , tous profanateurs, tous perdus, si j'en excepte un seul qui n'est qu'égaré ! Je l'aime et je le plains, celuilà ; les autres, je les méprise, car ils sont de ces hommes qui ont une jeunesse sans intelligence , un âge mûr sans force et une vieillesse sans honneur. Oh ! je ne tomberai jamais dans cette fange, moi !...
— Je ne le crois pas en vérité, car vous avez une ame trop pure et trop belle. A votre âge on croit tout possible, on est ébloui de chimères, on ne calcule point ses forces , ou veut étouffer des géants ^ bras le corps. — \ous méprisez ces insensés, dites- vous : alors songez â la fragilité de l'homme ! — Une fois que l'épine de la volupté nous est entrée au cœur , il est bien difficile de l'arracher; puis vous vous êtes trompé déjà, ne pouvez-vous vous tromper encore?... Un faux pas, et vous tomberiez peut-être où ils
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sont tombés ! Si vous saviez sur quelle pente vous utes !...
■ — Je le sais!... je sais tout ce qu'il y a de luttes et de dangers sur. ma route : ceux que vous me signalez en augmentent le nombre ; mais j'ai l'espoir, et je marche droit : je ne crains pas , je ne doute pas !
— Enfant, c'est de l'orgueil!...
— Vieillard, ce qu'on nomme de l'orgueil est si souvent de la noble et sainte confiance!...
— Comment vous condamner? vos vices ne sont pas les vôtres; mais ceux de votre âgç. — Je vous le répète, lejeune homme rêve naïvement de grandes choses impossibles : il ne trouve de droit et de raison autre part que chez lui, il croit posséder le don d'intuition et voir tout où les autres ne voient rien; il entreprendrait de franchir la mer d'un seul pas ! — Age de croyance et de faiblesse à la fois ! — Aussi c'est dans ce printemps de la vie où le sentiment se forme , que les séductions sont le plus nombreuses , le plus puissantes; de toutes parts le vent les apporte par bouffées avec des chants et des parfums. — Pvésistez , résistez alors ! ne vous envolez pas comme l'oiseau, soyez homme plutôt que poète,
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dissipez la rêverie par la pensée, n'écoutez point ce qui murmure , n'écoutez que ce qui parle : ou vous verrez toutes vos facultés vers le bien s'énerver misérablement.
— Je n'ai qu'un mot à répondre : la poésie m'a donné la foi !.. .
— De quelle foi parlez-vous , hélas ! d'une foi périssable , éphémère , pleine d'indécisions et de caprices ainsi que la poésie elle-même ? — J'ai lu de vos vers ; certes, ils valent mieux que ces pastourelles sans invention , sans idée, sans charme, comme on en compose- à cette heure, et votre talent vous rendra vite célèbre ; mais vous ne serez jamais que le poète des hommes , et vos efforts seront de dire avec attrait des choses pernicieuses. — Je m'écrierai donc avec saint Augustin : « 0 poètes, vous corrigez un mauvais vers, » et vous ne corrigez point un mauvais penchant ; » n'avez-vous pas de honte?... Vous avez un ;) corps corrompu sous des vêtements spiendides ; )) qu'ai-je à faire de vos paroles d'or , pendant n que vous aurez un cœur de fer? — L'imagina- » tion n'est qu'une plaie faite à l'ame par les ;> sens! n — Méditez à fond ces pensées, Rudel, et si vous en acquérez l'intelligence, vous êtes sauvé ! — Il n'y a qu'une poésie , celle qui émane de
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Dieu même; il n'y a qu'un poète , celui de Dieu!... le poète sacré marche en Dieu et demeure attaché à lui comme une plante à sa racine : il se nourrit de sa parole comme les anges, il boit à longs traits aux sources de la sagesse, et de sa bouche rejaillissent sans relâche les louanges du Très-Haut I — Croyez-moi, lisez plutôt saint Paul que l'Iliade, le livre de Job que les souffrances de Didon ; et encore , avec vos penchants, peut-être ne verriez vous que de la poésie de mots dans les livres sacrés?... Croyez-moi, ce sont des choses terribles que je vous dis là!...
— Mais nous ne sommes pas tous des saints et nous sommes tous des hommes : si les éhis ont une mission céleste , nous avons , nous , une mission humaine , et de même qu'ils chantent Dieu dans le ciel , nous chantons l'amour sur la terre !
— Un amour étroit, égoïste , indigne, qui tue toute vigueur; qui, à coup sûr, descendra de la poésie au luxe et du luxe à la mollesse ; un amour né de la femme comme la femme est née des ténèbres! — Ah! si c'était du moins cette adorable charité, cette sœur du sacrifice, qui vole partout où l'appelle une voix souffrante I... N'avezvous jamais songé combien il est beau d'être utile au prochain , de le consoler dans ses maux , 'de k
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corriger dans ses vices , et, pour y parvenir, de joindre la prière au travail ?
— J'y ai songé.
— Qui vous a fait reculer alors?... vous êtesvous dit que souvent les bonnes actions sont méconnues, et qu'en semant des bienfaits on récolte plutôt de l'ingratitude que de la reconnaissance?
— Non. Je me suis dit que je ne pouvais donner le bonheur aux autres , parce que je ne l'avais point en moi ! — Il faut que je passe par V amour pour arriver à la charité , et peut-être par la douleur pour arriver à l'intelligence et à la justice I . . .
— Eh bien, si vous ne pouvez être utile, tâchez de n'être pas nuisible. — L'amour, comme vous le comprenez, c'est quelque chose de mobile et d'irrésolu, sans limites précises ; vous croyez en vain que tout doit se plier à vos désirs et les comprendre; vous vous fiez trop à l'avenir , car c'est un mauvais joueur qui a l'humeur tricheuse î — - Puisse Dieu vous envoyer au plus vite une affection simple et durable! Alors coupez l'aile aux rêves par le mariage, et retranchez-vous dans une paisible vie de famille : vivez isolé, conservez les traditions chrétiennes;, rapprenez l'Évangile qu'on oublie, et peut-être un jour la science vous
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élèvera-t-elle à cette sagesse que Salomon a dite plus belle que le soleil ! . . .
— 0 vieillard , vous êtes heureux , car vous êtes sage !
— Mon ami, vous parlez légèrement des choses graves. Le bonheur, c'est ce qui existe de plus grand et de plus désirable, le but suprême oii tendent tous nos efforts et que nous n'atteignons point ici-bas! On n'est véritablement heureux que quand on est véritablement sage , et comme la sagesse et la stabilité ne se trouvent qu'en Dieu , le bonheur ne se trouve aussi qu'en Dieu : c'est l'éternité qu'il a promise aux hommes ! . . .
— ^Puisque le bonheur n'est qu'au ciel, laissezmoi donc mon malheur sur la terre.
— Oh ! la plaie est profonde chez vous ! . . .
Ils en étaient là de leur entretien lorsqu'un bruit vague et lointain de cloches pénétra dans la salle avec un rayon de la lune.
—Voici qu'on sonne matines à Mont-Mayour, dit ÉvangéUsta. L'abbaye est à une lieue d'Arles, et on n'entend les cloches que la nuit ; durant le jour, c'est le bourdonnement humain qui domine.
— Voici que la lune est levée , répondit Geoffroy, il est tard, et je me retire. J'étais venu
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VOUS demander conseil, et je m'aperçois maintenant que ma résolution était d'avance inébranlable. Priez pour moi !
— Je prierai ! . . . \ ous êtes un noble cœur ! mais revenez me voir : je ne désespère pas encore, nous approfondirons ce que nous n'avons fait qu'effleurer. Revenez me voir souvent. — Il est donc bien vrai , seigneur , que chacun de nous a son vice fatal , durable , irrésistible, qui le ronge et qui le tue ! — Adieu , mon enfant.
Ils étaient émus tous les deux et leurs mains se pressèrent long-temps avec effusion.
Geoffroy secoua Grimoard qui dormait d'un bienheureux sommeil sur une des marches de la porte, et il s'achemina vers l'hôtel de Faidit. Le jongleur causait librement de choses et d'autres, de la belle nuit , de sa femme , de sa voix , de ses innombrables enfants ; mais c'était aux oreilles de Rudel comme le bourdonnement monotone de ces gros insectes qui voltigent autour de nous les soirs d'été. Quand ils arrivèrent devant la maison de Gaucelm , une voix émue et faible prononça ces mots derrière eux :
— Monseigneur , faites éloigner l'homme qui est avec vous. . . j'ai à ,vous parler. . .
Ils se retournèrent et virent une personne en-
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tiérement cachée sous un manteau de couleur sombre et un chapeau à larges bords ; aux deux cotés du cou et sur les épaules luisaient comme des cheveux de femme ; ce reflet brun et ondoyant n'échappa point à l'œil de Grimoard.
— La douce voix ! dil-il ^ je vous laisse en toute sécurité : si c'est un voleur, ce n'esj point à coup sûr votre bourse qu'il vous prendra ; si c'est un fantôme, vous pouvez l'exorciser tout seul ! . . .
Il s'écarta d'une trentaine de pas. — Aussitôt le fantôme s'avança vers Geoffroy et releva légèrement son chapeau de la main droite :
— Me reconnaissez-vous, seigneur Rudel?...
— Oui, vous êtes madame Stephanette de Gantelmi !
— Oh! que n'est-il avec vous, lui ?... Je l'ai vu partir, et je veux le voir revenir : voici pourquoi je suis là , dans la rue , au milieu de la nuit. JN'essayez pas de m'en détourner, ce serait inutile ; je veux l'attendre !... Oh ! dites-moi que son ame ne l'a pas suivi, dite^-moi qu elle est restée avec la mienne !
Une larme brilla sous la paupière du jeune homme.
— 11 est bien coupable ; mais pardonnez-lui , madame!...
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— Lui pardonner : c'est déjà fait ! . . . Mais j'ai peur , car il est au Rhône , et l'heure approche où la Tarasque sort du fleuve; aussi je vais prier la sœur de Lazare qu'elle enchaîne encore le monstre avec sa ceinture rose, pour qu'il n'arrive point de mal à Bertran : je vais la prier sur ce crucifix !
Stephanette ouvrit son manteau , et Geoffroy aperçut une croix d'argent qu'elle appuyait contre sa poitrine. Son émotion fut si forte qu il ne put s'empêcher de baiser ce crucifix et la main qui le tenait.
— Je vois que vous êtes pieux et que vous êtes bon , dit-elle en souriant ; je vous connais à peine , mais il me faut votre amitié : me la promettez-vous?
— Toujours et tout entière !
— Je vous remercie. Soyez donc mon ami, vous qui êtes le sien ! Maintenant laissez-moi. Assise sur ce banc de pierre , dans l'ombre , je vais prier et regarder les astres jusqu'à son retour : ces deux étoiles qui se touchent , ce Sont les nôtres , voyez-vous I... Adieu, adieu, je vous attendrai demain.
Geoiïi oy pressa encore une fois la main qu'elle lui tendait, et rejoignit Grimoard. Celui-ci parais-
OFFICINA OPERARII. 105
sait fort joyeux, et se caressait le menton d'un air triomphant.
— A merveille! dit-il; si cela continue, j'aurai plus souvent besoin de l'Harmonieuse qui me pend à l'épaule que du Redoutable qui me pend au côté.
11 montrait sa citole et son sabre.
Cette nuit-là , Geoffroy Rudel s'endormit d'un sonmieil paisible en murmurant :
— Voici toujours une amitié !
Dès le matin, Rudel entra dans la chambre de son ami et lui raconta ce qui s'était passé la veille.
— Je suis donc réellement coupable, répondit Bertran , puisque te voilà si triste : ton émotion me gagne, et j'ai honte de moi. Je me souviens que là , devant la porte, au moment de quitter ces belles filles , Tune d'elles m'a tendu sa joue, et que je l'ai embrassée deux fois...
— Et la malheureuse t'aura vu , mon Dieu ! un autre amour se serait brisé sous une pareille épreuve, une autre femme ne te garderait à l'a-
venir que du mépris ou de la haine ; mais Stephanette a toujours au fond de sou cœur une excuse pour tes fautes. Elle m'attend : viens avec moi.
Gaucelm sortit de la maison en même temps qu'eux. Son costume était riche et son visage exprimait la joie; il leur donna l'accolade, les remercia de l'avoir choisi pour hôte, s'excusa de les quitter aussi vite , et s'éloigna d'un pas rapide.
— Pauvre dupe! dit Bertran, j'ai appris hier que, pour se divertir, Clara d'Anduse l'avait rendu éperdument amoureux : Gaucelm , qui n'est point hahitué à de telles faveurs, tombe de bonne foi dans le piège, et ne se doute pas qu'on se moque de lui; il la chante avec passion, exalte sa vertu et déifie ses charmes , mais le malheur est qu'un beau jour, la folle le congédiera en lui riant au nez.
— Oh ! reprit Geoffroy , cette femme est bien misérable ! . . .
— Allons, tu es trop sévère pour ces sortes de choses.
. — L'ai-je donc été trop tout-à-l'heure?...
— Non , mon ami : tu vaux mieux que moi ! Les serviteurs de Stephanette laissèrent les
deux jeunes gens pénétrer sans obstacle jusqu'à sa chambre. Bertran se plaça derrière la porte, et Rudel entra seul.
Il trouva madame de Gantelmi agenouillée devant un prie-Dieu : sa tète, roulée dans ses cheveux épars, reposait sur une de ses mains qui tenait encore le crucifix d'argent; ses lèvres étaient pâles et des traces de larmes entachaient ses joues. Elle paraissait dormir , mais aux pas de Geoffroy, elle se leva brusquement, et, l'ayant reconnu, lui dit avec un sourire douloureux :
— Ah ! c'est bien, vous tenez votre promesse. Je m'étais assoupie de lassitude en priant; il y en a qui nous font un crime de prier pour ces chagrins qu'ils appellent profanes; je ne me crois point coupable cependant : dès qu'une souffrance est réelle, la prière est permise et bien venue de Dieu. — Quelle nuit j'ai passée!... Qu'allais-je faire là? que n'étais-je restée dans mon lit où j'eusse trouvé du moins la paix du sommeil et le bonheur des songes? — Après deux heures d'angoisse et d'attente mortelles, je l'ai vu revenir avec sa honteuse escorte , je l'ai entendu balbutier le refrain d'une chanson obscène, je l'ai vu poser à deux fois ses lèvres sur les lèvres souillées
d'une courtisane ! . . . et cela s'est fait sous mes yeux, pauvre femme qui l'aime et qui suis chaste ! . . . Mon front a pâli de désespoir et rougi de pudeur tout à la fois; la vierge a senti le coup de poignard comme l'amante , et je suis demeurée plus immobile , plus froide, que la pierre où j'étais assise, comme si un fantôme terrible avait glissé devant moi ! — Mais bientôt je me suis dit que son cœur n'était pour rien dans ces infamies; et alors ma vie , prête à m'abandonner, s'est réfugiée tout entière vers mon ame qu'une douce chaleur pénétrait : ce fut comme une résurrection!... Un espoir éclatant traversa les ténèbres qui m'enveloppaient , la résignation et la bonté me sourirent au travers , et je retrouvai assez de force pour me traîner jusqu'ici , où je me suis mise en prières ! . . .
— Comment pourrais-je vous consoler?. . . Oh ! laissez-moi plutôt pleurer sur sa faute et sur votre amour , madame !
— Merci de votre pitié, car elle est sincère : mais, hélas! qu'il y a loin des larmes de la pitié aux larmes de la douleur!... Jeune, heureux, aimé sans doute, vous ne savez point ce que c'est que pleurer comme je pleure; puissiez-vous ne le savoir jamais! — Écoutez ! c'est lui qui m'a inspiré
CONTRASTES. Hl
ma première passion, et j'en suis fiére et j'en rends grâces à Dieu : tous mes rêves de jeune fille ont pris une figure qui est la sienne , une voix qui est la sienne , un regard qui est le sien encore ; mon passé lui appartient comme mon avenir et sans qu'il me soit possible de l'oublier; je l'aime plus que mon sang , plus que ma vie , plus que tout au monde!... Après Dieu, c'est lui qui vient le premier , et il n'y a point de place dans mon ame pour d'autres images : je ne vois que lui, je ne pense qu'à lui; s'il est prés de moi, je me suspends à ses paroles ; s'il est absent, j'écris son nom sur le sable et j'y attache mes yeux des heures entières ! . , . Froide pour les autres , brûlante pour lui, je ressemble à une statue de marbre que le soleil seul peut échauffer : vivre de la même vie, mourir de la même mort, ce serait la félicité suprême !... Voici comme j'aime et comme je voudrais être aimée!...
— Moi aussi ! murmura Geoffroy.
— Aimer autrement ce n'est point aimer. — Je suis jalouse du temps où je ne le connaissais pas , jalouse de ce qu'il peut dire et faire loin de moi, jalouse de ceux qui l'approchent et de ceux qui lui parlent ; je le veux uniquement, sans partage, sans réserve, et je défends ma pureté con-
tre lui-même pour être digne de cette affection durable et vraie à laquelle j'aspire!... C'est par la pureté qu'on arrive à l'amour dans ce monde et au bonheur éternel dans l'autre ! — S'il se passait encore des choses comme cette nuit, je croirais que c'est le châtiment de quelque faute ignorée, et je redoublerais d'efforts, de tendresse, d'amour. — N'est-ce pas juste, mon Dieu?... Le dévouement, c'est la vie des femmes sur la terre ! Nous sommes toujours bien assez heureuses, nous!... Allons, amante, lave ton cœur avec tes larmes, ne te venge de son abandon que sur ton repos, garde tes peines pour toi seule, et ne partage avee^ui que tes joies! D'ailleurs ne vaut- il pas mieux croire le bien que le mal?... es-tu sûre qu'il te trahisse ?. .. quelles preuves en as-tu donc, insensée?...
Stephanette parlait rapidement et avec exaltation, mais il y avait des pleurs dans sa voix.
— Oh!... je mens, je mens! continua-t-elle , vous voyez bien que c'est la douleur qui m'arrache ces paroles; j'affecte une force que je n'ai pas, car je suis faible , très-faible en vérité ! — Oh î n'avoir que la seconde place dans son ame , c'est une idée que je ne pourrais supporter, et
si cela doit arriver demain , faites-moi mourir aujourd'hui , mon Dieu ! . . .
A ce mot, Bertran ouvrit la porte et vint tomber aux genoux de sa maîtresse ;
— Je vous admire, madame , mais je suis indigne de tant d'amour ! . . . repoussez-moi , chassez-moi, reprenez votre sérénité que j'ai troublée, soyez libre, soyez heureuse, et laissez-moi vivre seul avec le remords et le repentir.
— Ah ! je l'ai retrouvé ! s'écria- t-elle.
Et tout son visage rayonna , le sang reparut sous les chairs, sa taille sembla se redresser et se grandir : ce n'était plus la même femme !
— J'oublie tout, je n'ai rien vu, je n'ai fait qu'un mauvais rêve, ce qui s'est passé ne compte pas dans ma vie!... Maintenant , je ne veux savoir qu'une chose , c'est que tu es là et que tu
m amies
— Hélas ! si vous oubliez ma faute , puis-je l'oublier, moi?
— Il le faut bien, mon amant ! — Te pardonner, c'est me pardonner à moi-même, c'est me rendre le calme et la confiance! — Puis, quel droit aurais-je donc de te faire des reproches? n'es-tu pas le maître? n'es-tu pas libre d'aller où tu veux et d'agir comme tu veux ?... Tes fan-
taisies sont absolues, et c'est déjà trop pour moi que tu me sacrifies quelques instants et quelques pensées.
— Oh ! que toutes t'appartiennent désormais î
— Sois béni pour cette promesse ! . . . D'Alamanon se releva et la pressa entre ses
bras; elle inclina languissamment sa tête sur l'épaule du jeune homme, et dit avec un long sourire :
— Je parlais de mort tout-à-l'heure , mais j'espère que je ne mourrai point encore aujourd'hui; Dieu ne voudrait pas... je suis trop heureuse !... et toi?...
— Tu es mon bon ange ! Parmi les femmes , les unes sont belles et les autres vertueuses, mais il n'y en a point qui réunissent comme toi la vertu à la beauté; aussi, l'espérance près de toi vaut mieux que la possession prés d'une autre !
— Et vous , Rudel , n'êtes-vous point heureux avec nous ?...
— Oh «ui ! bien heureux de voir ceux qui s'aiment réconciliés !
— Maintenant laissez-moi tous deux , repritelle , je ne dois pas être ingrate envers le Seigneur qui m'exauce , et j'ai besoin de le remercier par la prière. Allez en paix : adieu.
— Mon ami , dit Geoffroy lorsqu'ils eurent marché quelque temps, le bonheur est vraiment ton esclave ! ... tu le portes dans tes mains comme un roi porte son sceptre : il obéit à tes ordres et se courbe sous ta volonté ; Dieu semble t'avoir déjà placé parmi ses élus ! — Oh î qu'il te laisse toujours une ame pour chanter, une maîtresse pour comprendre tes chants, un ami pour serrer ta main!... que peux-tu désirer de plus jusqu'à la tombe ? — Amour, amitié, poésie, trinité sublime!... va!... ton cœur est croyant, ton front léger , ton pied rapide ! va , suis la route qui s'offre à toi, toute colline s'aplanira devant tes pas, car la poésie te guide, l'amitié t'accompagne, et l'amour t'attend!... mais tu parais soucieux : à quoi penses-tu?
— Je songe que Stephanette m'inspire du respect et que le respect nuit à l'amour; je songe encore que sa jalousie nous portera malheur à tous les deux.
— Il dépend de toi qu'elle n'éclate pas!...
— Je le sais ; mais j'aime avant tout la jouissance commode et facile ; les autres sentent la guerre et me fatiguent. La passion mystique n'est point de mon goût ; je me suis fait à des liabitudcs plus simples. — Quand on est à l'é-
glise , c'est pour prier , et quand on est chez une femme, c'est pour aimer. — Enfin je trouve que ma maîtresse me vend le bonheur trop cher.
— Pauvre ami , pensa Geoffroy , c'est qu'au lieu du bonheur tu ne cherches que le plaisir ! Auriez-vous raison, ô Évangélista?... n'y a-t-il point de félicité réelle sur cette terre?... Si elle se présente par hasard , les hommes d'aujourd'hui la méconnaissent dans l'amour comme ceux d'autrefois ont méconnu le salut dans le Christ!...
JMatheolus d'Arcussia traversait en ce moment la rue et s'empressa d'accourir à leur rencontre. Geoffroy l'accueillit froidement, car il avait malp^ré lui de la répugnance pour cet homme.
— Eh bien , Bertran , connais-tu les nouvelles?...
— Non, Matheolus.
— Alors, j'en ai trois à t'apprendre : d'abord, on parle d'une paix définitive entre Henri II , ses fils et le roi de France ; Bertran de Born en est furieux, il se démène, il intrigue, il fait rage pour rompre le traité ; mais on ne pense pas qu'il y parvienne, et nous verrons bientôt arriver Savari avec les autres.
— Nous tâcherons que l'idée ne prenne plus à ces Jïalants de retourner là-bas.
CONTRASTES. Il7
— La seconde nouvelle te regarde, mon cher; le mystérieux Guigo vient de lâcher encore un tenson contre toi , il y dit que tes vers sont ennuyeux et mauvais , il t'appelle grand corps lâche y mou, fiasque et plein de couardise...
Bertran haussa les épaules et se mit à rire :
— C'est une étrange chose qu'on ne puisse mettre la main sur ce chien hargneux ; toujours a-t-il le mérite de se bien cacher. — Guigo, d'où cela sort-il?... nul ne connaît cela!... un pareil homme doit me nommer son ami au jour et n'exhaler sa rage envieuse que la nuit.
— Ma foi, c'est possible, reprit Matheolus, qui se mordit légèrement la lèvre.
— Au reste, qu'il soit ce qu'il voudra; je ne le chercherai point, mais si je le trouve... Que saistu encore?...
— ' Ce matin , la belle Clara doit porter le coup fatal à GaucelmFaidit : ses nombreux amants, que ce manège fatigue, l'ont priée de détromper le triste poète, et elle l'a promis de bonne grâce. Mais, tenez, voici qu'il sort de chez elle , les habits en désordre et l'œil égaré; pourquoi avoir le malheur d'être aussi laid et l'orgueil d'aimer une femme?...
Gaucelm Faidit courut jusqu'à son hytel sans
prendre haleine , s'enferma dans sa chambre et s'y livra aux transports de son désespoir :
— Allons , s' écriai t-il , me voici retombé dans la réalité de toute la hauteur de mon rêve!... j'ai cru qu'elle avait deviné mon ame sous son enveloppe de chair , mais je me suis trompé ; elle ne m'aime pas, elle ne peut m'aimer , car elle me l'a dit et me l'a répété , cette femme. — Tout le venin de ses paroles est resté dans la plaie , et je le sens qui me brûle î — Ainsi elle se jouait de moi, je lui prêtais à rire : ainsi , madame , vous avez encouragé ma passion, vos soupirs ont répondu à mes soupirs, vos yeux se sont pudiquement baissés devant mes yeux, vos promesses m'ont fait entrevoir le bonheur, et tout cela n'était qu'une feinte, qu'une infâme et vile moquerie!... Et lorsque vous m'avez vu soumis à vos pieds, tranquille sur l'avenir, enchaîné de toutes parts, enfermé dans mon amour comme dans un cachot sans issue, vous êtes venue me dire : — Il est temps de vous apprendre que je ne vous aime pas! — Puis , par dérision , vous m'avez offert votre amitié; ch! que voulez-vous que j'en" fasse de votre amitié?... ce n'est pas d'elle que j'ai besoin ! — Projets, espérances, désirs, édifice de chimères laborieusement entassées qui croule
SOUS un mot ! — Oh ! si au lieu de dire : Je ne vous aime pas , elle avait dit : Je vous aime ! oh ! qu'elle eût été heureuse , pourtant ! oh ! renoncer de force à un avenir qu'on rêvait si beau ! — Certes l'illusion ne peut perdre ses enchantements tous ensemble ! . . . l'arbre ne se dégarnira de ses feuilles qu'avec le temps.
Eh bien, si je continuais de l'aimer après qu'elle m'a joué, qu'elle m'a repoussé, qu'elle m'a trahi, si je l'aimais sans espoir de retour i . . . non ! non ! elle n'est pas digne d'un dévouement pareil ! — A cette heure où je soufïre , où je me frappe le front des deux poings , où je me briserais volontiers la tète contre le mur, elle rit sans doute, elle regarde l'azur des cieux, elle arrange quelque joyeuse promenade: en effet, pour une femme tuer un homme, c'est peu de chose ! — Eh bien, à défaut de l'amour la haine jalouse me reste; puisqu'elle ne peut être à moi, je ne veux point qu'elle soit à d'autres : le bonheur des autres me" ferait trop de mal !... j'irai me placer devant sa porte jour et nuit, une épée nue à la main, et je provoquerai tous ceux qui voudront entrer , je les forcerai de se battre , et si je meurs à la fin , j'en aurai du moins tué beaucoup ! — Non ! non ! cette vengeance même ne m'est point permise ,
car ils viendront en foule, ils m'entoureront, ils me désarmeront, et je deviendrai la risée du monde qui ne manquera pas de les applaudir et de m'appeler fou ! et je le serais en effet !... Pourquoi chercher le remède si loin, quand je l'ai là, sous la main, dans ma maison. — Je conçois bien maintenant qu'un homme se dise une bonne fois : Je ne puis atteindre le sommet de la montagne; je me jetterai au fond de l'abîme ! La ve?tu me réussit mal; à moi le vice.
Gaucelm ouvrit une armoire secrète d'où il tira un coffret plein de pièces d'or et d'argent. Il y plongea ses deux mains , et les enlevant par poignées, il les laissait retomber avec bruit.
—- Je suis riche et je veux profiter de mes richesses ! Jusqu'à présent je les donnais aux pauvres, mais j'en ferai un meilleur emploi désormais; j'ai moi-même plus besoin de secours que les plus pauvres et les plus malheureux , et je garderai tout pour moi!... Allons, j'achèterai l'amour au poids de l'or; puisque celles qui le donnent m'ont refusé, j'irai chercher celles qui le vendent , et peut-être trouverai-je sympathie chez ces femmes qui sont repoussées comme moi par le monde? — C'est Aliéna, c'est la plus belle que je veux avoir la première !
Ce jour même, les trois joailliers d'Arles les mieux renommés portèrent leurs bijoux les plus précieux à la courtisane de la part du seigneur Gaucelm Faidit, et la courtisane les reçut.
VJl
Voici une salle de bains décorée avec tout le luxe de l'Orient. Elle offre à peu près la forme d'une coupe renversée; des panneaux d'étoffe phénicienne lambrissent les murailles, et les tuiles de la Chine grotesquement peintes qui ornent le plafond, se réfléchissent dans le marbre des pavés ; les meubles sont couverts de joyaux, d'instruments de musique, de miroirs, de vases précieux et rares; le parfum des cassolettes où brûle l'aloës se mêle à ime douce odeur de chèvrefeuille
12Zl TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT.
qui monte d'une terrasse placée sous la fenêtre , et la clarté de deux lampes lutte avec les reflets mourants du crépuscule. En ce retrait voluptueux, tout est plein de molles séductions, tout dispose a la noïichalance , tout invite au plaisir : on sent planer autour de soi cette sorte de désir vague qui énerve le corps comme un besoin de sommeil, et enivre le cerveau comme les fumées d'un vin exquis.
Aliéna est couchée dans un bassin de porcelaine taillé comme un lit de repos et surmonté d'un dais écarlate : elle est entièrement nue , et n'a gardé que son collier et ses bracelets à double rang de perles sur un double cercle d'or. Sa tête s'appuie paresseusement au chevet de labaignoire, ses yeux sont à moitié clos, ses doigs effeuillent un bouquet de lauréoles et de belladones , et regardant flotter les fleurs à la surface de l'eau :
— Fuyez , murmure-t-elle , fuyez , heures de délices et d'oubli ! Parfums, exhalez-vous; rayonnez , clartés mystérieuses ; pénètre jusqu'à mon sang , fraîcheur salutaire ! ... Je suis heureuse , et d'un bonheur qui vient de moi, d'un bonheur que je ne dois à personne. La vie ne me donne point de chagrin, la pensée ne me donne point de
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. 125
remords. Si les familles souffrent , si les passions torturent les âmes, si les peuples se déchirent, que m'importe à moi , fille sans mère , femme sans amour, créature sans patrie?... Je suis heureuse! — 0 reines, je n'envie point votre puissance ; ô vierges consacrées, je n'envie point votre vertu ; ô saintes, je n'envie point votre sérénité ! . . . Le souvenir n'existe pas pour moi plus que l'espérance, mais je suis très-heureuse ! — Un jour, la vieillesse viendra, je le sais et je l'attends ; un autre jour viendra la mort , je le sais et je serai prête; j'aurai du moins épuisé tout ce qu'il y a de rires, de chants et dejouissances dans le monde. Je me riderai sous la vieillesse comme cette eau sous mon souffle , je m'effeuillerai sous la mort comme ces fleurs sous mes doigts ! Quand la coupe est vide, il faut qu'elle se fêle et se brise î — Rien ne m'afflige, rien ne me tourmente, je suis ignorante et folle , je ne connais point l'heure de ma naissance ni le nom de ma mère : que me fait cela ?... Je me laisse aller à ce qui m'emporte, je n'ai que la science de mon corps , et le désir est mon maitre !,.. Je suis une voluptueuse fille qui aimcles diamants et la parure, et qui pouren avoir profite de sa jeunesse comme de sa beauté : je me suis appris toute seule à vivre ainsi , et je n'ai
que ma fantaisie pour guide, je n'ai que mon plaisir pour but ; insouciante , va !.. .
La courtisanne agita des pieds l'eau parfumée qui bruit alors comme son haleine , et se gonfla comme sa gorge; puis elle se répandit sur la tête du jus de grenade frais, à la manière des femmes arabes.
— 0 le luxe , le luxe î soif insatiable dont je suis possédée. Oh! pouvoir se ruiner en un jour, et être aussi riche le lendemain!... Faire labourer un champ et y semer d'un seul coup trente mille pièces d'or, cornme le baron de Simiane!... Ne manger que dans l'or, ne boire que dans l'or, ne marcher que dans l'or ! 3Jettre des habits que toute la fortune d'un royaume ne paierait pas; avoir assez de pierreries pour en paver un palais , puis mettre le feu à ce palais, et en bâtir sur ses ruines un autre encore plus splendide et plus merveilleux! — Apportez, mes nobles seigneurs, versez vos richesses à mes pieds : c'est l'encens que je préfère ! . . . Les plus généreux seront les mieux venus et me trouveront reconnaissante ; ils auront un regard pour un diamant , un sourire pour un collier, un baiser pour une couronne ! A celui qui vendra sans regret ses chevaux , ses palais , ses domaines , je donnerai une
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. 127
fleur flétrie sur mon sein ou une boucle de mes cheveux noirs!... Apportez, apportez, mais je veux vos offrandes comme une reine qu'on adore, et non comme une femme qu'on achète , je reçois debout, et ce n'est pas à moi de m'agenouil- 1er : n'allez pas croire qu'il suffise d'être opulent et libéral pour me posséder, mon corps n'appartient pas au plus offrant à moins que la volupté ne m'entraîne vers lui , et ce n'est point parce que vous me donneriez un lit tout de pierreries que j'y dormirais avec vous! — Ah! seigneur Gaucelm , voici l'erreur où vous êtes tombé , et je vous ferai servir de leçon aux autres : certes, vos dons étaient magnifiques ; mais quand vous êtes accouru pour en réclamer le prix , au lieu d'une esclave soumise, vous avez trouvé une femme dédaigneuse ; au lieu du plaisir et des caresses que vous attendiez , vous avez trouvé les refus et l'ironie. Depuis ce jour, vous êtes devenu plus humble , vous m'avez désirée plus ardemment encore, vous êtes prêt à me sacrifier tout, m'avez-vous dit; tant pis, monseigneur!... Je ne suis point de celles qui pardonnent une offense, votre repentir glisse sur ma fierté blessée ! — Si j'étais honnête, j'aurais pitié de vous peutêtre ; ce n'est pas votre laideur qui m'en éloi-
128 TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT.
gnerait , car vous avez un cœur loyal et capable d'aimer ; mais moi , femme perdue , qu'ai-je besoin d'être aimée?... L'amour pour moi c'est une nuit de baisers , rien de plus, et, si tous les présents sont bons à mon luxe, il faut de beaux corps à ma volupté.
Elle frappa deux coups sur un timbre, et une femme souleva la portière de l'appartement.
— Roseline ma chère , dit Aliéna, fais entrer mon oiseau divin...
A peine a-t-elle parlé qu'un paon accourt se percher sur le rebord de la baignoire, et déploie sa roue éclatante; la lumière des lampes n'arrive plus à la courtisane qu'a travers le prisme de ses couleurs qu'elle multiplie encore. Il penche familièrement son bec vers le sein de sa maîtresse, où 1 boit les gouttes d'eau et frissonne sous la main qui le caresse.
— Mire-toi dans ta queue , étale ton plumage de toute sa largeur, plonge ton bec parmi ma chevelure, approche, que je baise ta poitrine d'or et d'émeraude ! — Chez vous autres , le mâle est plus beau que la femelle; ce n'est pas comme chez nous. Oh ! quels reflets dans ces plumes ! quelle mollesse dans ce cou flexible ! que de grâce
dans cette huppe à la fois jaune comme un épi mûr, verte comme la mer et bleue comme les nuages!... Oui, oui, cela t'est permis à toi d'être vain de ta beauté ; tu défies les envieux , tu dédaignes ceux qui t'insultent, et tu m'as appris à faire de même. — Ne sont-ils donc pas plus méprisables que moi , ces grands seigneurs qui recherchent la courtisane , qui ont besoin d'elle, et qui essuieront demain avec leurs baisers la boue dont ils la couvrent aujourd'hui avec leurs injures?... En vérité, le symbole de ma vie est tout entier dans cet oiseau : Luxe , insouciance , orgueil !
Roseline revint lui dire que Gaucelm Faidit demandait à la voir. Alors son visage s'assombrit rapidement , ses lèvres s'amincirent , son front se plissa, tous ses traits enfin reprirent peu à peu ce caractère d'ironie grave que Rudel avait remarqué.
— Maudit soit-il de troubler ma jouissance ! . . . Fais-le attendre néanmoins; je suis contente qu'il soit là. — Je ne sais pourquoi j'éprouve ce soir tant de haine et de dégoût pour les hommes ; j'ai besoin de les railler, de les humilier, de les fouler aux pieds : cilui-ci a heureusement une ame et je sais par où la torturer! — Que ma I. 9
130 TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT.
force et ma fierté me soient en aide ! Je ne suis pas méchante ; mais je me venge.
Lorsqu'elle entra dans la salle où l'attendait Gaucelm, elle portait un manteau à franges noué sur la poitrine, comme l'Isis de l'antique Rome, et une longue tunique d'orfroi ; ses cheveux étaient enroulés en tresses plates et retenus au sommet par un large rubis. Le paon la suivait. Faidit la salua tristement et demeura immobile, l'air humble et le front baissé.
— 0 madame, lui dit-il , épargnez-moi les paroles amères, les sourires glacés et moqueurs ! . . . Je vous ai offensée, mais vous m'avez assez puni ! Je vous croyais une de ces créatures qui se livrent au premier venu pour un peu d'or, et le désespoir d'un amour trahi m'avait jeté à vos genoux ; je ne voulais que me consoler par une possession facile de tous les dédains qui m'avaient accueilli partout , étourdir ma douleur au bruit des baisers, étouffer sous une jouissance brutale les regrets de mon cœur désolé; enfin je commençais à me regarder comme un être incomplet, mal venu, frappé d'anathéme, justement repoussé * du monde , et il me fallait à tout prix serrer une femme dans mes bras pou» me prouver à moimême que j'étais un homme!... Je souffrais
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. ISl
tant ! . . . Mais je vous ai vue, vous m'avez parlé, et j'ai compris mon imprudence : je m'étais trompé sur vous comme sur moi , car je pensais que vos pareilles ne surprennent que nos sens, et ne peuvent sur nos âmes! — H Y a toujours en moi une force secrète qui détruit mes prévisions les mieux aflermies : c'est ce qui m'est arrivé prés de vous, madame; ce violent besoin d'aimer, qui m'a déjà valu de si rudes douleurs et me sera fatal jusqu'à la mort , s'est porté vers vous avec toute sa fougue et toute sa frénésie ; je ne considère point quel rang vous occupez dans le monde ou dans l'esprit des hommes, je ne vois et je n'écoute que ma passion!... 0 Aliéna, je vous aime beaucoup, et je vous supplie de m'aimer un peu ! . . .
— Certes , un tel dévouement désarmerait la plus irritée. — Tenez , si je vous disais : J'ai voulu t'éprouver, et l'épreuve a réussi selon mes désirs, je cherchais un amour comme le tien, et je te pardonne! — Me croiriez-vous, seigneur?...
La courtisane avait pris une voix caressante, et ses yeux étaient pleins de douceur; Gaucelm leva les siens, la regarda en face, et, comme s'il avait lu dans sa pensée, il répondit :
132 TROIS HEURES d'uNE MÊJIE NUIT.
— Je ne vous croirais pas.
— Et TOUS auriez raison , car je raillerais à coup sûr!... Il m'importe peu que vous m'aimiez ou non ; ce qu'il y a de certain , c'est que je ne veux pas de vous. Les joyaux que vous m'avez envoyés sont déjà brisés ou perdus : la plupart servent à parer mes esclaves, et je serais en peine de les retrouver; mais si vous l'exigez, je vous les paierai le double de leur valeur. — Tant pis pour vous si mes paroles vous blessent.
Le jeune bomme fit en silence quelques pas vers la porte; mais il n'eut point la force de sortir, et revint tomber sur ses genoux devant Aliéna.
— Hélas ! murmura-t-il avec un accent inexprimable, ce serai t une cbarité que de m'aimer ! . . . Pourquoi ne feriez-vous pas cette bonne œuvre , madame?...
Au même instant s'éleva sous les fenêtres une voix d'homme, retentissante et grave, qui criait :
— 0 vous qui passez dans la rue , écartez vous de cette maison, car c'est le repaire du vice, l'école de la débauche et le chemin de la mort; c'est l'antre d'une femme sans pudeur
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. 153
et sans pitié, maudite de Dieu et promise à l'enfer!...
— Ah ! dit tranquillement Aliéna, voici Pierre de Botignac qui récite ses litanies.
— Écartez-vous, croyez-moi!... celle qui habite là ne peut être qu'une fdle de Satan , car nul ne sait d'où elle sort ni quelle est sa famille ! . . .
— Aliéna , reprit Gaucelm, voulez-vous porter le nom de la mienne pour être aussi noble que vous êtes belle?...
— Non , seigneur.
Et elle agaçait en riant son oiseau favori.
— Signez-vous, continua la voix, signez-vous devant cette maison comme devant un cimetière, car c'est en effet le cimetière de l'honneur!... La chair s'y corrompt dans les parfums et s'y damne dans les baisers!... Honte à l'infâme! honte à l'étrangère !
— Aliéna, dit Gaucelm, voulez-vous devenir ma femme pour être aussi respectée que vous serez noble?...
— Non , seigneur.
— Accordez-moi seulement ce cheveu qui est tombé sur votre cou ! . . .
Elle l'approcha d'un flambeau de cire odorante
iZh TROIS HEURES DUNE MEME NLIT.
et le brûla lentement ; Faidit , de plus en plus pâle, paraissait défaillir. — Comme la voix du dehore ne se taisait point, Aliéna prit quelques pièces de monnaie, et les jeta par la fenêtre en criant :
— Bien chanté, vieil aveugle.
— Sang du Christ , une telle injure à un gentilhomme î . . .
Un sourire de triomphe entr'ouvrit les lèvres d' Aliéna ; mais la voix eut vite i^pris son premier calme , et continua de psalmodier ses étranges et sévères paroles ;
— Qu'est-ce que les insultes dune créature pareille pour un cœur honnête .\.. des femmes que je n'oserais pas toucher du doigt, des femmes qui ne sont bonnes qu'à être couvertes de boue et battues de verws ! . . .
La courtisane poussa brusquement le châssis de la fenêtre et retourna s'asseoir; Gaucehn était toujours agenouillé à la même place.
— Madame , lui dit-il , madame, ne brisez pas ma dernière espérance!... faites-moi seulement une promesse , et vous ne la tiendrez pas après si TOUS voulez : faites-la , et je vous bénirai î... Regardez-moi seulement, si je ne mérite pas un sourire!...
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. 13 5
— J'ai un amant qui va venir , seigneur , et il faut que je sois seule !
— Mon Dieu! mon Dieu! il n'y a donc plus d'espoir ! . . .
Elle accorda un psaltérion et en tira nonchalamment quelques notes. Gaucelm se releva, et il éteignit le flambeau.
— Vous me verriez pleurer, madame , et cela ne doit pas être !. , . Adieu , j'ai assez prié , je me retire. A ous jouez avec l'amour comme les enfants avec le feu; prenez garde qu'un jour vous vouliez, et qu'on ne veuille pas!... Retenez bien ces paroles : elles sont prophétiques peut-être !
Aliéna lui répondit par un éclat de rire, et il s'élança hors de la chambre.
Le seigneur de Glandevez lit un manuscrit ouvert sur la table. A la fin de chaque feuillet, il place une main devant ses yeux et parait méditer profondément; puis il tourne la tète vers une jeune fille assise à la place que Rudel occupait l'autre soir au coin de la cheminée. — C'est une enfant de seize ans, toute belle, toute délicate ,
au front dégagé, à la peau claire, transparente et fraîche : elle a un cou mince et un peu long sur des épaules rondes , de beaux yeux légèrement cernés et urre bouche entr'ouverte avec grâce pour sourire et pour prier comme doit l'être celle des anges devant Dieu ; ses cheveux noirs, qui retombent en tresses le long de ses joues, sont surmontés d'une coiffure plate et carrée d'où pend un voile très-court ; un chapelet d'ambre et une aumôniére sont attachés à la ceinture qui serre sa taille flexible. Chastement et simplement vêtue, elle ne porte point d'autre joyau qu'une opale qui fixe sa gorgerette de velours.
Les mains jointes sur ses genoux , la tête penchée en arriére , elle paraît suivre des yeux une chimère que son imagination vient d'évoquer, et, par instants, un soupir silencieux s'exhale de sa poitrine qui bat plus vite.
— Te sens-tu besoin de sommeil, Raoulette? dit Évanffélista.
— Non , mon père , répondit en souriant la jeune fdle; je rêvais là sans dormir.
— Défie-toi de ce demi-sommeil, mon enfant, car il est loi^i de l'innocence et prés de la tentation : l'ame en est obscurcie comme d'un brouillard , et les fantômes qui flottent dans ce crépus-
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. 157
cule incertain sont dangereux pour la pensée. Il faut veiller tout-à-fait , ou dormir tout-à-fait ! Dieu le veut ainsi ! . . .
— Je ne vous comprends pas, mon père; mais alors j'ai péché bien souvent : je suis si heureuse de rêver , d'ouvrir ma fenêtre aux beaux soirs , de regarder les nuages , le ciel et les étoiles ; j'aime tant regarder les étoiles ! Hier, dans mon lit, je me suis mise à imaginer à un de ces petits astres une histoire que j'ai achevée en dormant.
— Ton cœur n'est point coupable, Raoulette ; mais ce qui est innocence peut vite devenir péché : tu le comprendras un jour pour ton malheur. — Que ne restons-nous toujours enfants ! — Je te préserve du mal selon mes forces , mais la protection d'un homme est faible et fragile : prie Dieu qu'il t'accorde la sienne dès à présent et te la conserve lorsque je serai mort!...
— Ne parlez point de ces choses qui font pleurer votre fdle î
— Pourtant c'est mon devoir d'en parler. Tu es le seul lien qui m'attache encore à la terre , car mon espoir l'a déjà quittée , et l'espoir est presque la vie de l'homme; mais ce lien du sang, de la vertu, de l'honneur, ne se brisera qu'à la mort ! . — La pensée de ton avenir me remplit de
sollicitude : tu resteras près de moi jusqu'à mon dernier jour... Pourquoi pleurer?... Ensuite tu entreras au couvent...
Une émotion douloureuse fit tressaillir Raoulette dans les bras d'Évangélista, et ses larmes coulèrent en abondance.
— Ou bien, continua le vieillard, s'il se présente un homme bon, juste, religieux, je te donnerai à lui pour épouse.
Aussitôt les pleurs de la jeune fille se séchèrent comme par enchantement : elle retint un cri de joie prêt à lui échapper, et saisit à deux mains la tète de son père, dont elle baisait les cheveux blancs.
— Il est tard, mon enfant, et je ne veux point prendre sur ton sommeil; appelle ta nourrice pour qu'elle te mette au lit.
— Oui, mon père, et je vais tâcher de m'endormir de suite; pourtant, ne soyez pas trop sévère, et permettez-moi de rêver quelquefois. — Tenez, c'est vous qui m'avez donné l'opale de ma gorgerette, une opale arabe des plus rares qu'on puisse trouver : celle de Bohème et la Girasole d'Italie ne sont que de fausses pierres auprès d'elle, vous me l'avez dit. Comme elle est changeante et diaphane ! comme toutes les couleurs
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. 139
de l'arc-en-ciel se confondent sous sa blancheur de neige !... eh bien, la rêverie ressemble à cette opale !...
Pvaoulette l'avait détachée pour en faire jouer les reflets ; tout à coup elle glissa entre ses doigts et tomba sur un lingot de fer où elle se rompit en morceaux. La jeune fille jeta un cri et demeura interdite.
— Qu'est devenu ce que tu admirais , pauvre enfant?... cherche dans ces débris un reste d'éclat : tu ne l'y trouveras point. Quand une opale se brise, les couleurs s'évanouissent à jamais!... Eh bien, l'honneijr des femmes lui ressemble !.. . Va dormir, ma fille.
Elle l'embrassa et sortit tout émue. — Après avoir continué sa lecture pendant une heure, le vieillard consulta le sablier, et monta chez Raoulette; il souleva doucement le rideau de l'alcôve et cacha sa lampe avec la main pour ne pas blesser les yeux de la jeune fille, qu'il se mit à considérer; elle avait écarté les couvertures du lit, un de ses bras était replié sous sa tète, l'autre s'appuyait sur sa poitrine dont les battements semblaient pénibles. Évangélista la vit se retourner plusieurs fois avec agitation, tandis que deux larmes glissaient à travers ses paupières fermées :
1^0 TROIS HEURES d'uNE MÊJIE NUIT.
— Qu'a-t-elle donc? murmura-L-il; déjà tourmentée à son âge et pendant le sommeil ! . . .
Puis , il la baisa au front , recouvrit son corps demi nu, et , après avoir fait le signe de la croix comme pour appeler la bénédiction de Dieu sur cette chambre, il allait regagner la sienne , lorsqu'il entendit frapper à la porte de la rue. Il se hâta de descendre. — Quand il eut ouvert, deux vieillards se jetèrent dans ses bras et il leur rendit cordialement l'accolade. — Le premier avait une taille haute et robuste , un regard plein de feu et de mobilité , un visage barbu , cicatrisé et ridé : c'était Pierre de Botignac. Son compagnon avait une figure jaune, décharnée, souffrante, mais sévèrement et noblement expressive : il portait une cotte de mailles et une cuirasse où paraissaient quelques restes de dorure , un casque bien fourbi sur la tête , et , au côté , une épée de bataille qui lui montait jusqu'à l'aisselle. Il se nommait Jean de Matha.
— Embrasse-moi encore , mon vieux Jean , mon vieux frère d'armes ! s'écria Glandevez ; pourquoi as-tu quitté la cour de France?... où vas-tu?...
— Je vais à la guerre, et je viens te dire adieu î '—'Est-ce possible?...
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— Écoute. — - Les chrétiens de Palestine sont menacés d'une ruine certaine; chaque jour, le carnage et Fincendie frappent à leurs portes : Hérode, Judas e^t Caïphe sont revenus à la vie, et chaque jour Jésus-Christ est crucifié de nouveau ! . . . Tant que j'ai compté sur les jeunes bras de l'Occident pour délivrer TOrient, j'ai vécu dans la retraite, édifié des monastères, payé la rançon des prisonniers, tâché enfin de rendre ma vieillesse agréable à Dieu par des œuvres charitables et pacifiques. Puis , j'ai couru les places publiques et les palais, j'ai montré au peuple et aux princes mon reliquaire, mon épée, mes blessures ; personne n'a tressailli ! — Je leur ai crié : Les filles nobles sont jetées dans les fers où on leur défend de prier et de pleurer , les orphelins n'ont plus d'épées qui les protègent et de caresses qui les consolent , les mères dispersées au miUeu des sables suspendent leurs enfants à la mamelle, mais ceux-ci n'y trouvent pas de lait et ferment les yeux en palpitant ! — Personne n"a répondu : Vengeance ! — Je leur ai crié : Les Infidèles creusent autour de Jérusalem un fleuve de sang plus large et plus profond que le Jourdain, allez mourir pour le Christ sur la terre où il est mort pour vous! — Personne ne s'est levé. Partout de l'é-
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goïsme , de la fausse ambition , de la peur et de rinsouciance! — Alors , j'ai repris la croix , j'ai mis le reste de ma fortune dans l'équipement d'un vaisseau, et je m'embarque demain à Marseille; des blessés, des malades, des captifs que j'ai rachetés aux Sarrazins et qui retournent chercher la mort où ils ont déjà trouvé Tesclavage , voilà ceux que j'emmène avec moi , voilà les guerriers qui ont un vieillard pour chef ! . . .
Les croisés réunis devant la porte étaient au nombre de cinquante environ ; ce n'étaient pas de ces cavaliers hautains du moyen-âge, droits sur selle et bardés de fer ; ils avaient pour la plupart de mauvaises armes et de mauvais chevaux : les ims portaient des souquenilles de pèlerin à moitié déchirées, les autres des pièces d'armure incomplètes ; on apercevait encore dans leurs casques l'entaille des cimeterres et le trou des lances dans leurs cuirasses. Parmi eux , quelques serfs en jacquettes ou en pélicons tenaient un fauchar de la main droite, et delà gauche une branche de pin enflammée ; le reflet de ces torches passait tour à tour des yeux éteints aux fronts cicatrisés, des barbes . incultes aux visages flétris, et à les voir tous immobiles, silencieux, étranges, on les eût pris pour des fantômes. Ce tas de malheureux
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. IZjS
était amoncelé sous un lambeau d'oriflamme et le monogramme du Christ se balançait comme un divin espoir au-dessus de toute cette misère et de tout cet héroïsme I . . .
— Tu le vois, Évangélista, reprit Jean ; si nous ne sommes pas des conquérants, nous pouvons être des martyrs. Au reste , nous n'appartenons plus qu'à la mort , nous sommes de vieux orphelins qui allons retrouver notre père céleste, et nous le bénissons de répandre à son service la dernière goutte de notre sang! — Plus de fortune, plus de santé, plus de famille pour nous dans le monde , pauvres troncs découronnés sans branches comme sans racines !... Moi, par exemple, j'ai eu cinq enfants qui ont péri tous les cinq en Palestine , et je dois mourir où ils sont morts ; ils m'ont gardé ma place auprès d'eux! voici l'emblème du vœu qui m'enchaîne ! . . .
11 déboucla le coin de son justaucorps, et montra une ceinture en anneaux de fer appliquée étroitement sur sa chair nue.
— 0 mon frère, je t'admire ! que ne suis-je libre de te suivre !... que n'ai-je du moins un fils pour aller combattre et mourir loin de moi , un fils pour hériter de mon épée qui devient tiop lourde et de mon nom qui s'éteindra!... Mais
IZiA TROIS HEURES DUNE BIEME NUIT.
Dieu en a jugé autrement : sa volonté soit faite î . ..
— jNous avons aussi une grande mission, dit le sire de Botignac ; tandis que Jean poursuivra le crime d'un coté, Évangé lista et Pierre poursuivront le vice de l'autre !
— Puisse l'impiété succomber ! répondit Jean de Matha ; puisse à cette heure le dépôt sacré de la vertu n'être pas confié qu'à nous , ô mes amis ! . . .
Et ce fut une chose solennelle que de voir ces trois vieillards s'embrasser étroitement , les yeux levés au ciel , pendant que les croisés chantèrent en chœur un cantique de rédemption.
— Chrétiens, s'écria Glandevez, puisque je ne peux vous donner de mon sang, je veux au moins vous donner de mes armes !...
11 saisit à brassées des poignards, des épées, des masses, des lances, et les présenta aux croisés, qui descendirent de cheval et se les arrachèrent avec transports ; pilis la chevauchée continua sa route. iNlalgré les refus du yeux capitaine, ses deux amis conduisirent son destrier par la bride pour lui faire honneur, et l'accompagnèrent ainsi jusqu'à une lieue d'Arles sur la route de Marseille. — Or, jamais Jean de Matha ni un de ses compagnons ne rentrèrent en Provence.
TROIS HEURES DUNE BIEME NUIT. IZjS
Depuis la chute du jour l'Italien Matheolus rôdait autour de la maison d'Évangélista ; quand le vieillard se fut éloigné , il sortit d'un porche voisin qui lui servait de cachette, et rejetant sur ses épaules son capulet de couleui- sombre :
— Les voilà partis enfin , dit-il, et je n'ai plus appréhension de leurs damnés luminaires ! vite à l'œuvre!... mais, je ne me trompe pas... quelqu'un approche... je connais cette démarche et ce visage... Eh ! eh! l'endiablé aurait-il le même projet que moi ?...
Matheolus s'avança vers le nouveau venu et lui frappa sur l'épaule au moment où il soulevait le heurtoir de la porte : celui-ci retourna vivement la tête.
— Est-ce vous, seigneur Rudel ?. . .
— Oui, seigneur d'Arcussia.
— Soyez donc assez courtois pour répondre à ma demande : est-ce comme ami du père ou comme amant de la fille que vous fréquentez cette maison?...
— Je ne connais pas même la fille dont vous parlez...
lZi6 TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT.
— Alors je ne risque rien à vous mettre dans ma confidence, car je vous sais trop loyal pour en abuser. Lorsque le sire de Glandevez s'absente, il confie la belle Raoulette à l'abbesse des Ursulines, qui est de ses parentes, et je l'ai vue plusieurs fois dans le trajet de sa maison au couvent ; elle avait avec elle une vieille nourrice presque aveugle et tout-à-fait sourde ; aussi je l'ai suivie facilement, je lui ai parlé, et je me suis fait aimer d'elle.
— En êtes- vous sûr ?. . .
— Très-sûr. Une fois avertie que son père ne peut nous surprendre, elle va me jeter par sa fenêtre la clef du jardin qui est derrière l'hôtel. — Je ne vous cache rien , seigneur , et vous savez le premier ce que toute la ville saura demain. — A présent laissez-moi place libre , comme cela se pratique entre gentilshommes.
— - Et vous trahissez Marie de Ventadour sans remords ! dit Rudel d'une voix lente et pénétrée.
— D'où vous vient cet air ébahi ?... elle s'est déjà consolée de mon abandon avec un autre. — Rappelez-vous un peu tous les hôtes de Langon : eh bien , Ramband d'Orange a quitté la comtesse de Die, et, en revanche, Clara d'Anduse a quitté Hugues de Saint-Cyr. Tantôt c'est la femme qui
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. 1A7
trahit , tantôt c'est l'homme ; il y a émulation, échange de procédés et chacun y trouve son compte.
Geoffroy Rudel s'éloigna, mais, arrivé à l'angle de la rue , il se cacha dans l'ombre pour observer . Matheolus :
— Oh non ! je ne te laisserai pas souiller ainsi l'honneur d'une famille et porter tes lèvres immondes à cette coupe de pureté ! , . . comment ai-je pu me contraindre ? comment ne t'ai-je point craché au visage ? comment ne t'ai-je point tué?... c'est que je n'ai pas voulu te croire sans preuves ! — Qui sait? tu mens comme un lâche , peut-être ; les gens de ta sorte se vengent souvent d'un refus par une calomnie! — Mais, si tu as vraiment séduit cette jeune fdle , je la désabuserai : si tu emploies la force contre elle , je la défendrai : c'est un devoir ! c'est un droit! — Le vice me semble plus odieux dans cet homme que dans mon ami ; pourtant , je suis forcé de me l'avouer, Bertran vit à cette école, il joue avec ces infamies et trouverait une pareille action simple et naturelle! Dieu veuille le sauver un jour!...
Matheolus, une fois qu'il se crut seul, chanta le refrain d'une chanson galante. A sa voix une fenêtre de la maison s'ouvrit, et une ombre blanche s'y dessina, des paroles furent échangées,
a AS TROIS HEURES d'uNE BIÊME NUIT.
mais trop bas pour que Rudel pût les entendre ; puis l'ombre se pencha davantage , deux mains jointes se levèrent au ciel, et quelque chose de sonore tomba au pied de la fenêtre, qui se referma. L'Italien se saisit avidement de cet objet et disparut derrière l'hôtel. Geoffroy marcha de loin sur ses pas, et pénétra après lui dans le jardin, dont la porte était entrebâillée, la referma tout-à-fait, mit la clef dans son pourpoint, et suivit la première allée qui se présenta. — D'abord il n'entendit que ces bruissements qui courent la nuit sous le feuillage, et les harmonies vagues et on- >ihileuses des grands arbres au-dessus de sa tête. Les battements de son cœur redoublaient à chaque pas, et il était agité de pensées pénibles , car il comparait involontairement cette nuit à celle deLangon, et il en ressentait mille impressions douloureuses ; il songeait à Marie de Ventadour, cette enfant naguère si aimante, si naïve, et déjà parjure, déjà perdue; il songeait à tant de liens rompus si vite, à toutes ces fleurs dont le parfum l'avait enivré, pauvres fleurs épanouies hier et fanées auj ourd 'hui .
— Hélas ! se dit Geoffroy, n'y aurait-il que de pareils amours sur la terre?...
Tout-à-coup il s'arrêta : on parlait derrière un
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. 1A9
massif de lilailliers; la voix timide d'une jeune fdle s'abritait sous la voix plus forte et plus empressée d'un homme , et au travers des branches il aperçut Matheolus aux genoux de Raoulette.
— Oui, murmurait-elle, c'est une nuit de mauvais présage assurément ! Cette opale brisée et les paroles de mon père m'épouvantent ; mais ce n'est pas tout : j'avais dans un vase , sur ma cheminée, une rose que j'avais cueillie en me couchant; eh bien, lorsque je me suis levée pour venir ici, je l'ai entendue se plaindre et soupirer : — Pourquoi m'a-t-on détachée de ma tige?
— Folles craintes, mon ange!... L'amour est plus fort que le reste ! . . .
— C'est vrai; car, nous autres Provençales, nous sommes peu confiantes, et je vous ai aimé tout de suite pourtant.
— Laisse-moi ta main, Raoulette.
— Elle est bien brûlante, ma pauvre main...
— Oh ! tu es belle , tu es belle ! . . .
— Oui, puisque vous m'aimez : quelle nuit radieuse , voyez donc !
— Son éclat lui vient de toi : Raoulette est radieuse , et la nuit doit l'être comme elle ; tu ressembles au rayon qui argenté la surface des eaux
150 TROIS HEURES d'lNE MEME NUIT.
et sans lequel la vague serait noire!... 0 lumineux et adorable rayon , je te bénis ! . . .
Matheolus enlaçait la taille de la jeune fille, qui, descendue à ia bâte, n'avait jeté sur elle qu'un vêtement léger : il attirait vers lui sa douce figure, et elle se défendait faiblement contre ses baisers. Alors Geoffroy se jeta dans la clairière en s'écriant :
— Cet homme vous trompe! cet homme ne vous aime pas! cet homme est un lâche !...
— Ne le crois pas , Raoulette, il ment ! balbutia Matheolus, qui devint pâle.
— Je suisl'^mi de votre père, et j'ai dit la vérité ! Ce misérable voulait faire de vous sa maîtresse et publier partout votre honte, comme il s'en est vanté àmoi-mème ; jelejure devant Dieu, qui m'a conduit entre vous deux î — Je n'ai ici que l'intérêt de l'honneur ; mais c'est assez pour que le jeune homme remplace le père, pour que l'étranger remplace le vieillard ! or Évangélista le tuerait s'il l'avait trouvé dans les bras de sa fille. L'épée à la main donc, et que Dieu nous juge !..
Le Napolitainabandonna Raoulette, qui tomba, pliée en deux, sur un banc d'herbe, et il recula de quelques pas.
— Diable î vous y allez trop vite , mon cher.
Si je suis coupable, faites-moi citer en cour damour, comme il convient.
— J'aime mieux vous tuer!...
— Et moi , je n'ai point envie de mourir. Au fait, pourquoi garder le masque plus longtemps?... Oui, ma belle, celui-ci a dit vrai, car j'ai eu l'imprudence de lui confier mon secret comme un novice; mais, puisque vous m'échappez, je cours me dédommager prés d'une autre.
— Lâche ! cria la jeune fille , qui peu à peu trouva la force de se relever.
— Vous ne sortirez point, reprit Geoffroy, vous êtes enfermé ici !
D'Arcussia, qui voit une épée nue dirigée contre sa poitrine, jette autour de lui des regards inquiets, une sueur froide lui baigne le front, il a peur et ne sait comment échapper. Tout-à-coup il aperçoit les murs du jardin à quelques pas derrière» une rangée de platanes , et , avant que Geoffroy puisse faire un mouvement pour l'an êter , il grimpe sur l'arbre le plus voisin et atteint le sommet de la muraille avec une agilité incroyable.
— Eh bien, dit-il en riant, vous êtes joué, mon vertueux sire : d'ici je ne crains pas plus votre épée que l'épée de bois d'un enfant. — Me
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voilà tranquille. — Personne ne nous a vus que la nuit; et d'ailleurs je n'aurai point la peine de nier ce qui est arrivé , car vous n'oserez parler de rien à cause de Raoulette.
— Sei faneur Matheolus , nous nous reverrons seul à seul ! . . .
— Oh! pour éviter vos provocations, je ferai en sorte de ne vous rencontrer que si j'ai besoin de vous. Maintenant méprisez-moi si vous voulez : pour votre mépris je vous donnerai de la haine. Prenez garde à mon poignard , vous qui m'avez menacé de votre épée ! — Mais je vois une lumière courir à travers les chambres de la maison, c'est sans doute le vieux qui revient... D'un bond je suis dans la rue... Adieu, mes amis.
Geoffroy resta comme étourdi par un coup violent. Il n'aurait jamais cru qu'un homme aussi vil pouvait exister parmi les hommes ; lË mal venait de se révéler à lui dans toute sa laideur, et il sentit encore une de ses croyances frappée de mort au fond de son ame. — Après le premier moment de stupeur, il s'approcha de Raoulette; elle étaitdebout, les mains croisées sur sa poitrine et les yeux attachés sur lui avec l'étrange fixité de l'extase.
TROIS HEURES d'uNE MEME NUIT. fSS
—«Dieu soit loué! dit-il j je craignais que vous ne fussiez évanouie.
— Non. J'ai tout vu!... j'ai tout entendu!...
— Et c'est là l'homme que vous aimiez !
— Oh î dites plutôt le démon qui me possédait, hélas!...
Elle se couvrit le visage, et des larmes abondantes s'échappèrent entre ses doigts.
— - Pauvre enfant , pensa Rudel , ton premier désir t'a trompée comme le mien !
— Ma fdle ! . . . Raoulette ! ... où est ma fille?. . . criait Évangélista, qui les aperçut et se hâta d'accourir. ,
— Je vous la rends pure! dit le jeune homme.
Raoulette se jeta aux pieds de son père, et lui avoua en sanglotant ce qui s'était passé.
— Maintenant vous savez tout : pardonnezmoi, mon père, comme Dieu m'a pardonné puisqu'il m'a sauvée!... Son envoyé, qui est devant vous , a fait trembler le lâche, l'affreux lâche; il a écrasé sous son pied la tête du serpent , il a sauvé votre fdle, enfin ! ... Le voile tombe de mes yeux, et ils s'ouvrent à la vraie lumière !... Oh! je ne suis pas condamnée à jamais, je puis encore espérer, je puis encore aimer, je puis effacer un instant d'erreur par un dévouement de toute la
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vie ! ^ Oh ! ce que je vais faire n'est point coupable, et je n'hésite plus. — 11 est votre ami, mon père, votre ami le plus sur et le plus noble, n'estce pas?... il est bon, juste, religieux, n'est-ce pas?... eh bien donc, ô mon sauveur, voici ma main, mon père vous la donne, et je vous aimerai !.. .
Puis, surprise et honteuse de sa hardiesse, elle se cacha dans le sein du vieillard. Geoffroy Rudel leur pressa la main à tous les deux; mais, lorsque Raoulette releva la tète , il n'était plus là !
VJIJ