‹ Geoffroy RudelChapitre 2 sur 8 · LE DON D'UNE BIBLE · texte numérisé non relu

LE DON D'UNE BIBLE

Le reste de la nuit ne fut pour Geoffroy qu'une rêveuse insomnie. Raoulette passait et repassait devant ses yeux j il entendait encore l'aveu timide et confiant de la vierge qu'il avait sauvée , et, une fois, il crut voir prés de lui appuyée sur le chevet , sa figure douce , paisible , épanouie , comme celle d'une chaste épouse : elle lui souriait en silence du milieu de l'ombre , et l'apparition ne s'effaça que lentement. — Pourquoi donc refuser la main qu'elle t'offre ? pourquoi ne pas l'aimer ? pourquoi ne pas la rendre heureuse? Elle est jeune, elle est belle, elle est noble, elle

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est pure ; les doubles liens de l'amour et de la reconnaissance l'enchaîneront à toi pour jamais; elle sera tout ensemble ta maîtresse et ton épouse, plus qu'une sœur, autant qu'une mère. N'hésite pas ! . . .mets à l'épreuve les conseils d'Évangélista, sanctifie tes désirs par le mariage, porte tes espérances sur la possession d'une seule femme, réunis eu un faisceau tes rêves égarés ! — Mais , dans le cœur du jeune homme , au-dessus de toutes ces voix , il s'en élevait une autre plus persuasive , plus implacable , qui lui criait d'attendre : néanmoins il se sentait coupable , il se reprochait quelque chose, et, au moment d'oublier Raoulette , au moment de se hvrer encore aux chères illusions, il éprouva une sorte de remords que sa conscience ne put défniir. Son trouble fut au comble lorsqu'il vit entrer le sire de Glande vez.

Il courut se jeter dans les bras que le vieux gentilhomme tenait ouverts, et leurs poitrines battirent avec force l'une contre l'autre.

— Et votre fdle, seigneur? demanda Rudel d'une voix émue.

— L'enfant souffre beaucoup ; mais ce n'est pas la maladie du corps que je redoute le plus pour elle ! . . .

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— Oh ! je n'ose lever les yeux sur vous.

— Pourquoi? je ne vous accuse pas. En auraisje le droit après que vous avez sauvé mon honneur, celui de ma fille , celui de ma vieille race? Je sais que ce n'est point le malheur de Raoulette ni le mépris de mon nom qui vous éloignent de cette alliance ; votre cœur n'a point parlé , votre heure d'aimer n'est point venue encore, et c'est la seule cause de votre refus. Vous étiez libre , Geoffroy, et je vous remercie même pour son bonheur de n'avoir pas été plus généreux : pardonnez à la pauvre fille, qui voulait vous récompenser, d'avoir fait trop vivement son devoir.

— C'est à elle de me pardonner, plutôt !...

— Je ne redoute qu'une chose, mais une chose terrible ! Lorsque vous êtes sorti de la nuit , la menace à la bouche et le glaive à la main , entre elle et son tentateur, éperdue ;, chancelante, sur le point de succomber peut-être , elle vous a pris pour un ange qui descendait terrasser le démon ; elle a vu en vous plus qu'un homme, et je crains qu'elle n'y voie désormais plus qu'un ami , je crains que V imagination ne lui soit funeste comme à vous , car c'est bien la même ame que la vôtre, une ame admirable parce qu'elle espère, et troublée parce qu'elle s'égare ! — J'ai quitte

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son chevet pour venir prés de l'autre malade : maintenant que le père vous a tout confié, ne conûerez-vous rien à l'ami ?...

— -Oh ! je serais ingrat de ne point vous ouvrir mon cœur ! Depuis que j'ai résolu d'atteindre le bonheur par l'amour et l'amour par la pureté, depuis que je vis dans cet espoir immense , des scènes bien affligeantes se sont jouées devant moi. L'amour est méconnu sans pitié, trahi sans remords , vendu sans honte chez les hommes ; on le détourne de sa source vers des égouts immondes, on en fait un dieu fangeux, on le défigure , on le blasphème , on le nie ! . . . mais rien n'a pu altérer ma foi : chaque jour elle se retrempe dans les désenchantements et dans les luttes; elle passe à travers les épines et ne s'y déchire point , et , pour empêcher le doute ou la corruption de pénétrer jusqu'à elle, je l'ai enfouie plus profondément , comme un trésor. Aussi mon premier échec m'avait apporté le désespoir, et les autres ne me donnent que de la tristesse tout au plus ; j'ai eu la fièvre, mais je suis convalescent.

— Et la convalescence vous charme par sa langueur voluptueuse , par une certaine indolence qui tient le milieu entre l'oisiveté et le travail : elle vous charme, et vous n'essayez point d'en sor-

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tir; puis, une fois enchaîné par la coutume, vous ne le pourrez plus: cette mélancolie vous deviendra nécessaire, et, pleine d'inquiétudes et de malaises sans fin , votre vie ne sera désormais qu'une longue plainte !

— C'est qu'alors Dieu me condamnerait à une attente éternelle ! . . . que faire ?. . .

— Ne pas jouer ainsi votre avenir, chercher une voie de salut plus certaine, imprimer une meilleure direction à cette énergie, à cette jeunesse , à cette pureté que vous livrez aux désirs comme à des bêtes dévorantes : laissez-les mourir de faim ces coupables désirs ! — Hier, vous avez délivré une femme de l'oppression, mais il en est une autre qui appelle un sauveur : c'est l'humanité, c'est la fille de Dieu que Satan convoite !... Oubliez les rêves du cœur pour elle, comme j'oublie , moi, les douleurs de la famille!... 11 est temps!... elle souffre dans tous ses membres, car elle a péché par tous. — Jetez les yeux sur l'Occident : que de confusion et de discordes ! La sagesse des anciens est mise en doute, le respect et la tradition sont morts, la guerre civile et l'anarchie divisent les royaumes , le schisme ronge les entrailles de l'église ! — Regardez l'Orient : il agonise oublié ; l'indiflerence et l'égoïsme Taban-

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donnent aux païens sans lui donner même le baiser de trahison : pendant que l'hérésie s'avance jusqu'aux déserts glacés de la Bohème , le christianisme déserte le sépulcre saint; à peine quelques vieux croyants vont-ils y mourir en pèlerins ou en soldats, et offrir à Dieu la dernière prière de leur ame ou la dernière goutte de leur sang ! Quel obstacle peut arrêter les kalifes victorieux? L'hérésie ouvre les portes du monde aux descendants de IMahomet comme il les ouvrit autrefois à Mahomet lui-même ! — Je sais bien que la vraie religion est immortelle; si elle s'éteint au nord , elle se rallume au midi : saint Boniface établissait la loi du Christ dans la Germanie barbare au moment où les kalifes la renversaient dans l'Espagne civilisée ! Je sais bien que, si trois siècles de persécution ne l'ont pas empêchée de triompher, mille siècles d'hérésie seraient impuissants à la détruire : de luttes en luttes , elle poursuit sa course invariable et victorieuse ; les nuages combattent sans cesse contre le soleil , mais ils passent et le soleil reste ! . . . Cependant la terre a besoin d'hommes justes qui intercèdent pour elle par leurs actions ou par leurs paroles , et lui rendent une paix trop long-temps troublée: pourquoi ne seriez-vouspas un de ces hommes ?. . .

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Parce que je ne le pourrais pas , répondit

Rudel avec un soupir ; à d'autres cette mission céleste!... Laissez-moi ma vie faible et tendre , je ne ferai rien avant d'aimer !

— Rappelez-vous le caveau de Saint-Romain , rappelez-vous Langon : la voix de Dieu vous avait parlé la première, et vous avez obéi de préférence à la voix du monde , la séduction a été plus forte que la sagesse, vous n'avez pas compris ce qui convient à votre nature : il vous faudrait le repos absolu ou l'agitation impérieuse , et vous flotterez entre ces deux mobiles de la vie bumaine sans jamais choisir ni posséder rien de stable .Brisez plutôt les liens qui vous enchaînent, acquérez la double science : vous avez un si beau rôle à jouer, maintenant qu'il s'agit de ramener l'unité dans le monde moral comme dans le monde politique ! Cherchez , cherchez, les nuits, parmi l'ombre, autour des populations endormies et des races mortes, quelque fragment de l'éternelle vérité tombé du ciel avec une étoile : allez écouter les secrets terribles que l'Océan confie aux rochers battus par la tempête !

■ — Je préfère les vagues bleues, les brises murmurantes et les plages rêveuses de la Méditerranée; l'Océan n'est pas plus complet sans elle I. 11

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que l'homme sans la femme , que le principe de force sans le principe d'amour ! . . .

— -L'idéela plus lointaine vous ramène là: c'est ainsi que vous dénaturez vos meilleures facultés faute de comprendre l'origine et la valeur relative des choses : le péché ne vient pas de Dieu, mais de l'homme seul , qui a bouleversé l'ordre de la création : nous n'avons tenu compte ni des conditions ni des bornes qui nous étaient imposées ; on nous avait permis l'usage, et nous nous sommes permis l'abus qui a engendré le tice. Alors est née la concupiscence des yeux et de la chair, le règne des idoles a commencé, la liberté s'est appelée licence, et les œuvres divines sont devenues entre nos mains des instruments de perversité; l'injuste a changé tout en mal sur la terre, de même que le juste sera changé tout en bien dans le ciel !

— Vous avouez donc que la poésie et l'amour ne sont point coupables par leur nature ?. . .

— Non , mais seulement par l'emploi que vous leur donnez. Vous ne réglez point assez la mesure de vos attachements , vous mettez l'amour à la place de l'affection simple , vous faites une passion de ce qui est un sentiment, et, au liéù d'aimer avec ordre, vous aimez avec désordre^

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Quant à la poésie , le temps où elle pourra être utile aux hommes n'est pas venu, et j'ignore s'il doit venir; mais, telle qu'elle est, elle s'occupe de charmer l'oreille plutôt que d'instruire le cœur; elle entraîne à sa suite mille dangers pour les ignorants et les faibles : d'ailleurs elle est fondée sur une trop grande liberté d'esprit et se sépare trop aisément de la morale : l'homme le plus dissolu peut être le meilleur poète , et la plus belle œuvre est souvent la plus pernicieuse. Aussi vaut-il mieux fermer une bouche qui propagera cent vices pour une vertu et cent erreui-s pour une vérité ! 0 Geoffroy, l'amour et la poésie vous seront encore plus nuisibles qu'à tout autre , car vous en avez fait les deux ailes de votre rêve.

— La poésie charnelle et perfide que vous condamnez est celle de l'antiquité païenne : pourquoi nous serait-il défendu d'élever sur ses ruines une nouvelle poésie née du christianisme, juste comme son divin maître , pure conime lui, comme lui consolante, et qui adoucisse par l'espérance les peines de ce monde pendant que la théologie sa sœur nous inspire la foi d'une autre vie* Pourquoi lamour ne l'aiderait -il pas dans cette mission, l'amour tel que je le comprends,

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