‹ Geoffroy RudelChapitre 4 sur 8 · LE DON DUNE BIBLE · texte numérisé non relu

LE DON DUNE BIBLE

le ciel, et vous aurez de la répugnance à remplir les devoirs que le monde nous impose. Sur la route où vous marchez , vos espérances s'éteindront plus vite que les éclairs d'orage , elles éveilleront autour de vous des murmures insaisissables et confus , si bien qu'un silence et une obscurité continuels vaudraient mieux !... Q mon enfant, je vous l'ai déjà dit: — quandonaime, cest qu'on veut mourir l — La mort ne vous inspire-t-elle pas un sentiment de terreur?

— Non , de tristesse : je regretterais tant de mourir sans avoir complété ma vie !.. .

— Vous le voyez , vous êtes esclave de la chair, car vous avez un but charnel; votre esprit descend vers la terre plutôt que de monter vers le ciel : trouver la femme que vous cherchez , mettre en elle toute votre confiance , tout votre bonheur, tout votre avenir, ne rien voir et ne rien admirer au-delà, oublier le monde et être oublié de lui , voilà votre unique désir ! ... Or Dieu seul est digne de cette adoration qui embrase votre cœur, Dieu seul doit être aimé spirituellement; si vous essayez le contraire , vous échouerez à coup sur. Le charme des yeux décidera de votre choix , la beauté invite à la jouissance, et la possession ne peut jamais être aussi chaste que le rêve. En vain

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aurez-vous toujours le fouet levé sur la chair comme sur une esclave révoltée , vous finirez par succomber malgré vos luttes et vos prévisions! Je le répète , votre malheur est de ne pas comprendre l'ordre naturel des choses et de les déplacer, contre la volonté divine , par un système d'erreur. — Etudiez à fond le mystère de l'Incarnation, pour savoir ce que c'est que la Chair et ce que c'est que l'Esprit ! . . .

Évangélista fit un signe de croix, pencha sa tête sur sa poitrine comme pour se recueillir, et continua ainsi :

— Adam nous avait perdus , Jésus-Christ nous a sauvés, la Chair nous avait condamnés, l'Esprit nous a pardonné : le Verbe, fds de Dieu et de la femme, unit l'ancienne loi et la nouvelle, la Chair et l'Esprit, qui sont les deux éléments inséparables de la création, et dont l'un est dominé par l'autre comme la terre par le soleil; car l'Esprit, ainsi que le soleil lui-même, emprunte ses rayons à une lumière éternelle et primitive quiestDieu.La vie charnelle a dû être nécessairement celle du monde avant la venue du Messie, comme elle est celle de notre enfance à tous avant la venue de l'intelligence qui nous donne la vie spirituelle et nous élève jusqu'à l'idée de Dieu :

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les enfants ne boivent la sagesse qu'après avoir sucé la mamelle! Mais le Christ est descendu pour nous régénérer par une transformation merveilleuse, et nous souffler comme une nouvelle naissance ; le Christ, Dieu et homme , Esprit et Chair tout ensemble, nous élèvera un jour de la vie terrestre à la vie céleste, de ce qui passe à ce qui est éternel ! . . . Ainsi la Chair nous vient d'Adam , et l'Esprit nous vient du Christ, dont les croyants portent le nom glorieux ; la Chair communique aux choses visibles et l'Esprit aux choses invisibles ; l'Esprit ne doit d'hommages qu'au souverain maître , il rend les pécheurs justes, et la justice qu'il leur donne leur donnera plus tard le salut, des enfants de l'Homme l'Esprit fera des enfants de Dieu !

— Je crois toutes ces vérités, réponditRudel; mais je ne puis voir par où je m'en écarte, ô vieillard inflexible !

— C'est que vous ne les croyez pas, alors, pas assez du moins pour que la grâce du Seigneur descende en vous , rappelle votre esprit à ses devoirs et le retire du péché ! . . .

Il prit un livre qu'il avait déposé sur une table en entrant et présenta ce livre au jeune homme :

— Voici une Bible que je vous offre, ouvrez-

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la souvent, la lecture vous en sera salutaire : vous n'y trouverez d'abord qu'un charme de poésie, mais plus tard peut-être y découvrirez-vous autre chose. — Adieu. Ma pauvre fille me réclame à son tour. Oh I oui , c'est bien la même ame que la vôtre ! . . .

Évangélista ne s'était point trompé : Geoffroy Rudel ne vit dans la Bible qu'une nouvelle source de poésie ; le sens prophétique , l'interprétation mystérieuse et profonde lui échappèrent sous le voile des images , la surface lui déroba le fond ; il respira les parfums de l'encensoir sans adorer l'autel, et, pour ainsi dire, l'œuvre divine se réfléchit à ses yeux dans un miroir humain. 0 temps de révélations et de miracles où les anges se rendent visibles, où les mers se déplacent, où les entrailles des montagnes s'agitent, où les nations palissent d'épouvante lorsque la voix du Seigneur retentit parmi les tonnerres et le vent des tempêtes pour exterminer tout-à-coup quelque peuple comme un seul homme , le poète inclinait un front soumis devant vos prodiges ! 0 lévites qui servez au temple avec un éphod de lin, voyants qui prophétisez sur les hauts lieux, guerriers en armure d'airain qui rapportez les immenses dépouilles des vaincus, le poète vous

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admirait!... mais il vous préférait toutes ces belles filles d'Orient qui se baignent dans les fontaines, dansent sous le figuier du champ paternel ou apprêtent les parfums des rois, ces humbles servantes de Dieu, vierges fortes, grandes, pures de tout leur corps, et que pas une caresse n'a souillées ! — Il était entraîné vers la rêverie plutôt que vers la méditation. — Dans l'ancien Testament, Judith ou Abigaïl lui faisait oublier David et Moïse; dans le nouveau, Jésus lui même, Jésus s'effaçait devant Magdeleine! 11 souriait à ces alliances rapides et simples où les vierges quittent sur un mot leur mère, leur famille, leur maison natale, pour aller dormir avec un époux étranger , boire dans sa coupe et être agréables à son cœur î — Ici , c'est la pudique Rebecca , qui vient en confiance vers Isaac et s'enveloppe de son voile dés qu'elle l'aperçoit ; là, c'est Ruth la Moabite, qui, timide, parfumée, vêtue de sa plus riche tunique, s'approche de Booz, et se couche à ses pieds, la nuit, pendant qu'il dort. Mais celle qui charmait surtout Geoffroy, c'était la Sulamite , fille brune, ruisselante d'arômes , étendue sur un lit de fleurs entre des lis et des palmes. Il écoutait sa voix se répandre avec celle du bien-aimé à travers les vignes , les col-

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liiies , les vallées et les jardins; il les écoutait coîiime une musique de paroles incohérentes, passionnées, folles, interrompues par des baisers, entrecoupées par des rires, et soupirées dans une nuit d'enivrement et d'oubli ; il répétait après la Sulamite que l'amour est fort comme la mort, et se persuadait de plus en plus que toute sa vie ne devait être qu'une espérance, une prière, une aspiration vers ce bien suprême.

Stephanette, pâle, souffrante, couchée plutôt qu'assise dans un fauteuil en bois d'olivier, froisse un parchemin entre ses doigts. Prés d'elle, Clara d'Anduse effleure les cordes d'un luth, et Marie de Ventadour brode, à la lueur d'une lampe, des fleurs d'argent sur une ceinture.

— Oui, mignonne, dit Clara, notre Marie que nous n'avions pas revue depuis Langon , promet de nous accompagner aux fêtes que le seigneur Guilhem d'Agoult donnera prochainement à Sault : on en raconte déjà des merveilles, et chacun est d'accord que ce gentilhomme-là fait plus de dépenses qu'un roi couronné.

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— Hâtez-vous de guérir, hàtez-vous, Stephanette, pour prendre votre part de ces plaisirs ! . . .

— Une vraie folle ! reprit Clara; cette grande fdle se rend malade à cœur joie. Aussi, regarde comme elle est changée, comme ses joues se creusent, comme ses doigts s'amaigrissent, comme son front se décolore : tout cela pour avoir pleuré quand il fallait rire et pour s'être souvenue quand il fallait oublier , pour avoir pris l'amour au sérieux enfin!... Elle ne m'écoute seulement pas, et son esprit s'en est allé je ne sais où. \oyage , voyage, ma chère. En attendant que tu reviennes, je vais chanter, moi ! . . .

Elle se mit à préluder et jeta un regard moqueur sur madame dcGantelmi, qui, toujours immobile et muette, froissait toujours le parchemin entre ses doigts. Voici ce que chanta la jeune femme :

— « Tout ni invite à chanter^ tout jn apprend à chanter autour de moi y dans les prairie s, dans les vergers, sur les arbres , sur les fleurs. Les oiseaux célèbrent la douce saison avec leur voix douce; mais thon cœur y gagne peu de joie, car lien n'est aussi puissant sur lui que les précieuses consolations de C amour!...

)) Je laisse aux bergers leurs chalumeaux j je

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laisse aux enfants leurs petits tambours. Il n'y a que l'amour qui puisse me rendre joyeux /.,.

» Si je ne rencontre point de soulagement avant peuy je n ai point autre chose à faire que de mourir ! »

Stephanette releva brusquement la tête.

— Qui parle de mourir ? dit-elle.

— C'est Geoffroy Rudel, ma chère.

— Eh bien , répète-moi les vers de mon ami ! . . .

La rieuse Clara d'Anduse ressaisit l'instrument ; mais , dés le premier mot , une corde se brisa sous sa main. Elle le repoussa loin d'elle avec dépit.

— Tiens , cousine , ton luth ressemble à ton cœur, les cordes sont trop tendues, et, lorsqu'on veut en tirer de la joie, elles se brisent ! . . . Quelle pauvre vie tu t'es faite à force d'exagérer les chimères les plus simples !. .. Toujours l'inquiétude ou la jalousie, toujours une larme dans le coin de ton (cil ou une plainte au fond de ton âme ! Mais de quoi t'inquiètes-tu? de qui es-tu jalouse? si tu pleures, si tu souffres, n'est-ce pas ta faute?... On t'offre mille couronnes, et tu choisis entre toutes la couronne d'épines ; on t'offre la coupe de la volupté, et tu saisis avidement celle de la douleur : c'est à toi d'être le

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bourreau, et tu es la victime; à toi de régner, et tu es l'esclave ; à toi d'être aimée , et tu aimes. Folle!...

— . Voulez-vous donc mourir sans avoir su vivre, ô Stephanette? laisserez-vous fuir la jeunesse et la beauté sans jouir de ce double trésor? attendrez-vous que le souffle de l'âge ait arraché vos cheveux si longs, vos cheveux si touffus, jauni l'ivoire de vos épaules, éteint à jamais les rayons de votre amoureuse et mobile prunelle .\.. Aux laides la tristesse , la jalousie , la continence • mais à nous les fêtes , les caresses et les baisers : soyons prodigues, nous qui sommes belles ; mais restons libres , et n'aimons dans nos amants que le plaisir qu'ils nous donnent!...

— Le cœur est la source des maux, reprit Clara, et tu aimes trop par le cœur. C'est bon pour ces femmes glacées de France ou d'Angleterre qui n'ont pas de sang dans leurs veines, de feu dans leurs yeux, de soleil dans leur ciel, et qui envoient leurs chevaliers chercher les blessures et la mort sur les champs de bataille plutôt que de les garder prés d'elles. Nous n'éloignons pas nos poètes, nous : le jour, ils chantent à nos pieds, et, la nuit, ils aiment dans nos bras '...

— Bonsoir , ma belle chérie , vous avec besoin

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de repos; endormez-vous sur nos paroles, et demain, réveillez-vous moins souffrante, plus consolée, prête à imiter nos actions. Dans l'amour il n'y a pas seulement l'union de deux âmes, mais aussi l'union de deux corps , et vous ne satisfaites qu'une partie de vous-même, vous n'êtes femme qu'à moitié : songez-y bien.

— Oh ! non , s'écria Stephanette lorsqu'elles furent sorties, non, je ne voudrais pas dire ce que vous dites, et faire ce que vous faites ! . . . Rien qu'à vous entendre, j'ai senti la rougeur me monter au front. Et pourquoi?... Ne sont-elles pas plus sages que moi, plus heureuses du moins? — Un bonheur facile en vérité que celui de ces femmes ! — Elles jouissent de l'amour comme elles jouissent du sommeil, de l'harmonie, de la lumière, de la nature odorante et fleurie ; elles se parent de la volupté comme d'un diadème, elles dépouillent la pudeur comme un vêtement, elles sont désirées des jeunes hommes et se livrent en souriant à leurs fantaisies. Pour elles jamais de regret, jamais de remords : leur cœur est toujours plein, ou, ce qui est la même chose, leur cœur est toujours vide. — Dormez, m'ont-elles dit; mais est-ce que je puis dormir, hélas! quand je suis suspendue sur un abime, remplie de ter- I. 12

reur et de vertige, quand de chaque minute qui s'écoule j'attends la vie ou la mort, la mort plutôt que la vie?... Mon Dieu! quelle exécrable main a donc écrit cela : — « Madame ^ il passe la nuit prochaine avec Aliéna, il s est vanté d aimer cette courtisane plus que vous. »

Après avoir lu elle foula le parchemin sous ses pieds.

— 0 qui que tu sois , dénonciateur, tu possèdes sûrement les secrets de mon amour et de ma faiblesse ; si je ne te connais pas , tu me connais bien , et ton œil perfide a sondé mon ame jusqu'au fond. Est-ce vrai que Bertran m'a délaissée pour une autre et qu'il s'est vanté de l'aimer plus que moi, cette autre?... J'ai trop longtemps été indulgente, abusée, aveugle, j'excusais les fautes et les affronts, je me laissais trahir, je me laissais oublier; mais, à force de souffrir je suis devenue savante, à force de voir saigner mon cœur j'ai compris ce que c'est qu'une rivale!... Je ne veux plus être crédule comme une enfant, mais soupçonneuse comme une amante, inexorable comme un juge : je n'écoute plus que ma passion, et je suis lasse de pardonner à la fin !... D(S pi cuves, et je me vengerai ! C'est elle-même qui va me les donner tout-à-l'heure , de sa bou-

che, seule avec moi ! Je suis certaine qu'elle viendra. Ces sortes de femmes sont des coureuses d'aventures. Elle suivra le guide qui doit la conduire ici, elle le suivra, espérant trouver au bout de sa route de l'or et des baisers : par bonheur la nuit est sombre, et personne ne la verra entrer. — Seigneur! il faut que j'aie l'ame bien tourmentée , bien avide de connaître la vérité , pour recevoir une pareille créatin^e chez moi , pour la saluer, pour lui parler en face!... Après tout, s'il en a fait ma rivale, il l'a élevée jusqu'à moi ou m'a rabaissée jusqu'à elle : égalité entre nous! — N'importe , c'est horrible à penser qu'il restera toujours quelque chose de sa parole , de son regard, de son haleine, dans cette chambre où je suis née , où j'ai vécu , où j'ai prié ; autour de ce lit où est morte ma mère, sous ces rideaux qui ont vu le sommeil de l'enfant , et les rêves de la vierge , et les douleurs après les rêves ! Je ne pourrai jamais oublier le souvenir de sa visite nocturne , ni effacer la trace de ses pas sur le pavé !... Puis, n'est-ce pas tenter le ciel ce que je fais là ?... J'éprouve à la fois de l'épouvante et de la honte, et je me sens aussi coupable d'avoir appelé cette femme que si j'avais évoqué le démon ! — J'entends marcher sous les fenêtres, on

monte l'escalier. . . Allons, vierge opprimée, redeviens forte de tout ton amour et de tout ton honneur ! Dieu veuille que l'amante triomphe de la courtisane!...

Aussitôt qu'Aliéna fut entrée, la porte se referma derrière elle.

— Une femme ici! Est-ce pour une femme que je suis venue?...

— Pour moi, répondit Stephanette, pour moi seule !

— Tant mieux, nous ferons connaissance.

Mais à quoi bon ce guide, ce mystère, cette porte fermée? Que voulez-vous de moi?

— Je veux savoir si vous aimez Bertran d'Alamanon, madame!...

— Non, pas plus lui qu'un autre. Je n'aime personne.

— Et lui , vous aime-t-il ?...

— Je n'en sais rien.

— Mais, dites , est-ce vrai qu'il doit passer la nuit chez vous et avec vous?...

— C'est vrai.

— Soyez maudite alors, et que mon désespoir retombe sur vous tout entier ! . . . vous voyez que je suis malade, que j'ai la fièvre, que ma raison s'égare, et vous m'accablez, vous me

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tuez, VOUS prenez plaisir à me torturer, misérable que vous êtes!... C'est surtout votre sang-froid qui est affreux ! N'est-ce pas que vous m'aviez voué une haine mortelle et que vous êtes bien joyeuse de ce qui arrive ?...

— Mon Dieu non , je ne vous haïssais point, pauvre fille , car je ne vous connais que de ce soir. Vous voici fort éplorée pour peu de chose ; voulez-vous que je vous rende votre amant ?

— L'ironie après l'affront, c'est juste, vous soutenez voire rôle jusqu'au bout ! Mais quand vous consentiriez à me le rendre, croyez-vous que je le recevrais de vos mains impures, comme vme pitié , comme une aumône ? Ah ! vous ne me haïssez pas ! eh bien, je vous hais, moi !.. je vous abhorre autant que je vous méprise , et , puisque je vous ai là , je vais me venger, madame !... mais je suis folle d'appeler madame une femme telle que vous.

— Tenez , répondit la courtisane avec sa tranquillité grave, vous prenez là le mauvais parti : nous avons notre orgueil , nous autres, et vous pourriez vous repentir de m'avoir offensée.

— Est-ce qu'il vous est permis d'avoir un orgueil, à vous? Est-ce que vous avez le droit de me menacer et le pouvoir de me nuire .^ Dé-

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trompez-vous!... j'ai péché contre la pudeur en vous appelant prés de moi , mais , puisque j'ai commis cette faute, l'insulte que je vous apprête en sera la réparation ; vous ne sortirez point d'ici comme vous y êtes entrée , et, si je vous ai fait venir , je vous ferai chasser ! Courtisane , Stephanette de Gantelmi va te livrer à ses valets pour qu'ils te jettent à la porte de son hôtel!..,.

— Ah! c'est là votre nom? Eh bien, Stephanette, encore une fois, je ne vous conseille pas d'essayer.

— Je le répète , je te ferai chasser !...

— Pour ton malheur , alors ! voilà comme on nous aigrit , voilà comme on nous rend méchantes! Écoute-moi, ta vengeance éveille la mienne qui sera terrible : je suis femme et je connais le cœur des femmes , un coup d'œil m'a suffi pour lire dans le tien , mon métier m'a donné la science des passions. — Cet homme , tu l'aimes plus que ton repos , plus que ta vie , autant que ton honneur, car tu es honnête, à ce qu'il paraît; c'est bien ainsi que tu l'aimes, n'est-ce pas?... Mais ta jalousie égale au moins ton amour, elle te vaut un supplice de tous les instants, elle tient toutes tes pensées palpitantes comme sous la serre d'une aigle, elle envenime toutes tes joies

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et trouble ton sommeil le plus paisible ; c'est bien ainsi que tu es jalouse, n'est-ce pas?... Or, ton amour ne s'éteindra qu'avec ta vie, et ta jalousie ne s'éteindra qu'avec ton amour : ils sont inséparables ! Tu pourrais trahir cet homme et le tuer même que tu ne cesserais point de l'aimer; je raisonne juste , comme tu vois. — Sans ton insulte, j'aurais eu pitié de ta douleur , car tu ne m'avais point fait de mal et je n'avais aucun motif de t'en vouloir, j'aurais fermé mes bras à d'Alamanon : mais maintenant, et ce sera là ma vengeance, je les lui ouvrirai à toute heure du jour et de la nuit , je le séduirai par le désir , je l'enivrerai par la possession, je mettrai tout en œuvre pour le perdre , pour le détacher de toi , pour le forcer de t'oublier et de te haïr peutêtre !

— A moi ! à moi !... cria Stéphane tte échevelée , qu'on la saisisse et qu'on la chasse ! . . .

Quelques serviteurs se préparèrent à obéir, mais Aliéna s'était armée d'un stylet caché sous sa robe , et en dirigeant la pointe contre eux :

— Esclaves, dit-elle, que pas un de vous ne me touche s'il tient à la vie. Esclaves, faites-moi place.

Ils s' écartèrent devant le stvlet : fiére et mena-

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çante , la courtisane passa librement au milieu d'eux, et ces hommes qui sortirent après elle avaient l'air de la suivre pour lui faire honneur. — Le délire s'empara de Stephanette. — Prenant son luth , elle en tira des accords entrecoupés et confus comme ses paroles :

— Cet instrument est fort bon pour moi; une corde brisée, qu'est-ce que cela?... Comme elle m'a bravée , l'affreuse femme ! comme elle a été la plus forte !... C'est égal, je ne crains pas sa haine, car Dieu va m'ôter du monde assurément. Tout est fini : je dois mourir. Ma jeunesse ne serait point aimée comme l'a été mon enfance, puisque je n'ai plus de mère ; il vaut donc mieux renoncer à la jeunesse, renoncera la vie ! — Autrefois, dans mes heures poétiques, ce même luth à la main, quand je rêvais seule après avoir aimé avec lui , quand la nuit et le silence rendaient mon imagination plus épurée et plus subtile, j'ai souvent cru que je pouvais pénétrer l'avenir : j'étais belle, j'étais inspirée, j'étudiais les étoiles , je buvais leurs rayons, je leur parlais la langue du cœur, et les astres ne se voilaient pas... mais ils se taisaient!... Qu'étais-je, en effet, pour interroger le ciel?... Regarde à tes pieds, fdle de la terre, plus bas que tes pieds,

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plus bas que la boue , plus bas que le vice , oublie toute pudeur , ouvre ta porte à la prostitution ; c'est elle qui t'apprendra le secret que tu cherches ! Me reste-t-il encore du bonheur? Non; des souvenirs? Non; des espérances? Non; tout me manque à la fois!... Puis-je donc aller plus loin avec une ame brisée? Quel amour j'aurais mérité, pourtant!... quelle vie je m'étais promise !... des harmonies, des épanchements, des extases, une sérénité sans fin, un repos sans altération !.. Oh î comment mes yeux ne se sont-ils pas ouverts plus vite? chaque fois que la jalousie me dévorait le sein et que je heurtais l'inévitable soupçon, j'aurais dû penser que mon rêve ne pouvait se réaliser sur la terre , car on ne doute pas de ce qui est sûr , on n'est pas jaloux de ce qu'on ne peut perdre !

]Mais non, non, tout n'est pas fini : je demandais la mort tout-à-l'heure et je demande la vie maintenant. Ne me tuez pas. Seigneur !... je veux vivre , je veux me venger ! . . . Je suis une femme méconnue , profanée , insultée ; mais je ne suis pas une femme morte ! au contraire , je viens de renaître. — Une lamentable naissance !... Le berceau de la nouvelle fille est semé d'épines, à l'entour le ciel est noir, le vent est froid , lé-

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toile de l'horizon est sanglante , et c'est la douleur qui est ma mère : il faut que j'épuise sa mamelle jusqu'à la dernière goutte 1 — Que la volonté de Dieu s'accomplisse !. ..

Peu à peu le luth s'échappa de ses mains; elle tomba dans un accablement profond , d'où elle ne sortit que pour verser d'abondantes larmes. Bientôt un sourire se fit jour au travers de ces larmes comme un pâle rayon de soleil sur le ciel lavé par les pluies.

— Enfin je pleure, je puis pleurer ! j'en avais tant besoin ! . . . cette rosée me rafraîchit le cœur, je suis consolée, presque sauvée ; les nuages s'envolent, les pensées mauvaises replient leurs ailes, mon ame rouvre ses sources de pardon ! plus de haine, plus de vengeance; rien qu'une résignation tendre , patiente , religieuse ! — Comment ferais-je pour l'oublier, hélas?... je me suis crue bien loin de cet amour, et voici que j'y retombe tout-à-fait!... D'ailleurs, la bonté de Dieu est infinie : peut-être veille-t-il sur nous et ne veut-il pas que Bertran m'abandonne?... Souvent, Dieu nous mène jusqu'aux portes de la mort et nous ramène à la vie; l'amour a la môme puissance ! . . . Je ne sais quel espoir me pénètre ! merci, douces larmes, c'est vous qui me l'en-

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voyez ! — Oh ! me venger de ce bien-aimé , appeler la foudre sur sa tète, et détruire sou bonheur parce qu'il a détruit le mien, est-ce que cette horrible idée a pu m'occuper un instant, un seul instant?... Quoi, j'ai osé le menacer et le maudire , je me suis dégradée à ce point ! c'est la présence du démon qui m'a fait commettre ce ci'ime, un crime aussi impie que si j'insultais la mémoire de ma mère, aussi damnable que si je levais la main sur l'image du Christ ! ... Oh ! ma faute excuse la sienne, et je suis plus coupable que lui; vraiment, s'il était là, je crois que je lui demanderais grâce : le repentir efface tout, et nous nous repentirions ensemble!...

En achevant ces mots , elle sent deux lèvres de feu presser sa main; elle tressaille, elle se retourne et jette un cri : Bertran d'Alamanon est à ses pieds !

— Stephanette, lui dit-il d'une voix touchée , je viens d'apprendre que tu étais malade, et j'accours près de toi. Souifres-tu beaucoup .\..

— Non, répondit-elle, je ne souffre plus maintenant !

Et c'était vrai!... puis, les deux mains dans celles du poète, les veux levés au ciel, ses beaux yeux encore humides, elle ajouta :

— Je suis faible , mais je remercie Dieu de ma faiblesse!...

Alors, cette femme que nous avons vue tour à tour accablée, jalouse, furieuse, éplorée, passer par tous les degrés de la passion , redevint en un instant l'amante expansive et facile qui se concentre dans son bonheur comme l'insecte dans un rayon, ne cherche rien au-delà de l'heure présente, et ne s'inquiète plus si l'envie ou la vengeance veillent au dehors. — Les enfants se croient à jamais guéris dés qu'on a baisé leur plaie : Stephanette était de même. — Au fond des violentes émotions qui l'avaient opprimée, elle venait de retrouver une joie imprévue; son corps brisé par la fatigue se détendait doucement, sa poitrine soulagée respirait à l'aise , et , comme après un songe pénible , elle se laissait aller avec mollesse à ce langoureux sommeil qui répare et qui console.

— Mes yeux se ferment malgré moi , ô mon poète! veux-tu que je m'endorme sous ton regard comme je m'endormais enfant sous le regard de ma mère?... Je suis si fatiguée, va, qu'il faut bien me pardonner quelque chose. Berce-moi, demain je serai guérie ! — Voici l'heure des rosées!... la nuit se déroule radieusement et

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secoue les plis de sa robe d'où s'échappent les songes ainsi que des fleurs effeuillées!... Tu m'aimes; peut-il être un plus beau rêve que celui-là ? — Égarons ensemble nos doigts sur ce luth, ouvrons l'un à l'autre deux cœurs où. les pensées chantent et prient; nous sourions, nous aimons, nous sommes forts!... Que nous fait l'envie? que nous fait l'ombre?... pas plus de nuage au ciel que sur notre bonheur ! dans nos yeux qui s'admirent étincellent des rayons pareils à ces éclairs brûlants de l'horizon!... Regardemoi encore : on a quelquefois tant besoin d'un regard; tu le sais , toi qui aimes!... C'est bien vrai que mes yeux se ferment malgré moi. Parle à ta maîtresse , parle-lui ; puisqu'elle ne te voit plus, il faut bien qu'elle t'entende, au moins!... Je m'endors à l'abri de mon amant ! . . . N'est-ce pas que lorsque nous sommes séparés et que je rêve de toi , tu rêves aussi de moi , à la même heure ? j'en suis sûre ! . . .

Bertran d'Alamanon la berçait avec des soupirs et d'ardentes paroles : de temps en temps, elle entr' ouvrait les yeux ou lui serrait la main, afin de s'assurer qu'il était là. Puis , elle s'endormit tout- à-fait, souriante et calme. — Quelques moments après, le jeune homme parut

fortement agité ; il secouait la tête comme pour chasser une idée importune, il frémissait, il brûlait ; le devoir et la passion se livraient une lutte acharnée dans son ame. Il contemplait cette belle fille ;, amoureuse , endormie , près de lui , seule avec lui, il parcourait du regard les plis de son vêtement et couvrait ses cheveux de baisers : une fois , il osa porter ses lèvres sur le cou penché de Stephanette , et Stephanette ne se réveilla pas. La lampe épuisée ne jetait plus que des lueurs vapjues; une délicieuse brise de nuit pénétrait par la fenêtre.

— Oh! pourquoi ne te donnes-tu pas à moi? se disait-il, pourquoi ne me montres-tu qu'une face de ta beauté?... Je t'aimerais plus que je ne t'aime, si je te possédais telle que Dieu t'a créée, je t'aimerais à la fois avec tendresse et avec dé- \ue : tu ne serais plus seulement pour moi une froide déesse toujours voilée, toujours mystérieuse , toujours protégée par la pureté comme par un autel , mais une femme heureuse qu'on caresse et qu'on adore aussi ! Pourquoi rester dans une sphère où mes ailes n'atteindront jamais?.,, descends jusqu'à moi que je t'embrasse, et nous jouirons d'une félicité plus simple, mais plus durable ! . . . Quand je te vois si mollement

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couchée, au milieu du voluptueux silence qui nous environne , quand ta main serre la mienne, quand ton souffle m'effleure le visage, puis-je défendre à mon cœur de battre et commander aux désirs qui me dévorent ? oh ! pour résister à cette épreuve, il faudrait être plus qu'un ange, et je ne suis qu'un homme ! — S'il est vrai que le ciel nous ait destinés l'un à l'autre , accordemoi ce que je te demande, et je ne serai plus forcé de le demander à des étrangères, je ne séparerai plus mon cœur de mes sens ! Nas-tu pas entrepris toi-même une œuvre au-dessus de tes forces? n'est-ce pas de là qu'est née ta jalousie ? eh bien, elle sera morte du jour où je t'appartiendrai tout entier ; tu ne craindras plus de perdre ce que tu posséderas seule, tu ne seras plus inquiète sur une moitié de ton trésor ! — La pureté n'est que le rêve d'une nuit virginale : n'en fais donc pas le culte de toute la vie!... que de délices rendraient cette nuit éternelle, si tu voulais!...

— Je dors à l'abri de mon amant , murmura Stephanette dans son sommeil.

— Oui, dors en paix. Oui, je te respecte trop pour rien oser contre ta volonté. Mais c'est une contrainte qui entraîne mille dangers après elle ! i .... Ce qui serait amour prés de toi devient

192 LA CHAMBRE DE l'aMANTE.

vice prés d'une autre femme ! Si tu savais quelle puissance le vice exerce sur moi , si tu savais combien de fois je me répète : — Suis-je donc coupable de chercher ailleurs des plaisirs qui me sont précieux et qu'elle trouve indignes d'elle? Doit-elle m' accuser de les partager avec d'autres, puisqu'elle refuse de les partager avec moi?...

Tout-à-coup la porte s'ouvrit, et Aliéna parut devant lui. Il resta muet de surprise.

— Bertran , dit-elle , tu m'oubliais : je viens te chercher.

— Vous ici , madame ! . . . comment êtes-vous entrée? Au nom du ciel , allez-vous-en !...

— Je suis entrée ici avec de l'or, et je n'en sortirai qu'avec toi.

— C'est impossible !... de grâce, parlez plus bas', reprit-il effrayé d'un léger mouvement que venait de faire Stephanette.

— Il faut que tu me suives !...

Et la courtisane , l'œil ardent , les lèvres humides et lascives , étendait ses bras vers Bertran d'Alamanon.

— Oh ! ne me tentez pas , ne me tentez pas jusqu'auprès d'elle !

— Tenir dans votre main la main d'une femme qui dort , respecter son sommeil en perdant le

LA CHAMBRE DE l' AMANTE. 193

vôtre, et attendre ainsi le premier rayon du jour, c'est fort exemplaire à coup sûr I .. . quel gracieux et chaste amant vous êtes devenu, monseigneur ! . . Elle s'approcha, et sa mante glissa, comme par mégarde , sur ses épaules nues.

— Recule-toi , Aliéna , ou je la réveille pour me défendre ! . .

— Si elle me voit ici, je jure que vous ne me reverrez jamais , vous !...

— N'importe !...

— Adieu donc.

— Non...restez... Mon Dieu I... mon Dieu!...

— Enfant que tu es, n'hésite plus ! ma couche est parfumée et la volupté nous attend. . .une folle nuit ! viens !...

Le jeune homme chancelait : un baiser lui ôta la force de résister davantage. La courtisane l'entraîna sans peine, et, lorsqu'ils eurent atteint le seuil , elle s'écria :

— Dame de Gantelmi, tu peux te réveiller, maintenant !...

Stephanette répondit par un autre cri déchirant et sourd; avant d'ouvrir les yeux, elle avait tout compris. Elle se leva, fit quelques pas, et tomba évanouie.

Gaucelm Faidit a passé la nuit dans l'église de Saint-Trophime, seul avec sa prière et sa douleur. La lampe du sanctuaire s'est éteinte , l'angélus matinal s'est éveillé, le premier rayon du soleil a salué le tabernacle, et le jeune homme n'a point encore levé les yeux ni décroisé les mains : il a tant pleuré que devant lui la dalle est tout humide, il a tant prié que l'extase est enfin descendue sur son ame. INIais elle fut courte , cette extase ! il retrouva bientôt le sentiment de son affliction, ses larmes recommencèrent à couler, et aux actions de grâces qui sortaient de sa bouche

il mêlait encore des plaintes et des doutes, l'affligé qu'il était.

— C'en est fait, je dois fuir le monde pour n'y plus rentrer!.,, qu'un abîme soit creusé entre nous, il le faut; vivons désormais comme deux étrangers, lui dans sa splendeur, moi dans mon abaissement I 0 monde, je ne te demandais qu'un peu d'amour en échange de ma liberté, en échange d'un dévouement éternel, et tu m'as repoussé , tu m'as bafoué , tu m'as humilié , tu ne m'as pas même jeté les miettes du festin ! . . . aussi, comme chacune de tes joies me retombait en gouttes brûlantes sur le cœur , comme les flambeaux de tes fêtes me rendaient pâle, comme les baisers de tes nuits me rendaient fou, moi l'abandonné, plus seul dans ce tourbillon que je ne le suis dans cette église où Dieu m'écoute, du moins ! — Quelle vie que la mienne î L'homme le plus criminel est moins torturé par ses remords que moi par mes désirs!... je suis doux, facile , innocent , et j'ai les souffrances d'un damné : je suis poète, je suis riche, mais c'est en vain que je jette le manteau de la poésie sur mon amour et le manteau de la richesse sur ma laideur ; partout et toujours mon corps est le bourreau de mon ame ! je n'ai pas la paix avec

moi, une heure seulement : si je l'avais eue cette heure immortelle, je n'aurais plus trouvé de souhaits à former ni de plaintes à répandre. — Bien des soirs, enveloppé d'une cape sombre, j'ai passé sous des terrasses pleines de femmes et de fleurs, et pas une de ces femmes ne souriait pour moi, pas une de ces fleurs ne s'épanouissait pour moi ; les mystères les plus ardents, je n'ai fait que les deviner; les choses les plus désirées, je n'ai fait que les entrevoir à travers un voile soulevé par d'autres mains, impénétrable aux miennes. Déceptions ! opprobres ! luttes stériles ! — Jamais je n'ai senti tout ce qu'il y a de doux et de flexible dans une femme, je n'ai jamais joui de ces poses gracieuses et passionnées qu'elles savent prendre près d'un amant, jamais je n'ai murmuré de ces paroles limpides qu'un homme confie le soir à l'oreille d'une maîtresse, comme un dépôt sacré, jamais je ne me suis endormi sur les lèvres d'une femme !... l'insomnie me clouait à ma couche, mes nuits étaient pâles et sans rêves, ou je voyais au-dessus de ma tète le triomphe des autres, la volupté des autres : toujours les autres, jamais moi ! Pourquoi sont-ils aimés et ne le suis-je pas .\.. il V a donc bien de la différence de leurs baisers aux miens, hélas ! — J'ai vécu trop long-

temps ainsi, et les plus débauchés ont vieilli moins vite que moi; je m'étonneque mes cheveux ne soient pas encore blancs , et que mes yeux ne se soient pas éteints dans les larmes. — J'ai aimé avec une égale tendresse toutes les femmes qui ont passé devant moi, il me suffisait de les voir pour les aimer, j'avais assez de désirs, dépassions , de dévouements pour toutes. Oh ! si une seule m'eût compris, comme je l'aurais adorée, quel piédestal je lui aurais élevé avec ces trésors de ma jeunesse éparpillés depuis aux vents perfides î Quelquefois les amours que j'ai tués de force l'un après l'autre, ou plutôt que j'ai ensevelis vivants, se redressent tous ensemble, ils montrent leurs plaies saignantes, ils secouent leurs chaînes, ils s'agitent dans mon ame comme dans un sépulcre et m'environnent comme autant de fantômes : c'est alors que je souffre d'horribles angoisses , c'est alors que je conçois l'abandon et l'impuissance et le néant de ma misérable vie ! — Par où sortir de cet enfer 1. . puisque Aliéna m'a repoussé, faut-il descendre encore plus bas qu'Aliéna? Puisque le vice lui-même ne veut pas de moi, faut-il me livrer aux bras de la débauche, traîner dans la fange le reste de ma pudeur et de mes scrupules, me faire vil tout-à-fait pour être

heureux un peu?... Dieu soit loué, je ne crains pas d'en venir là, tant d'abjection m'épouvante ! — Mais, n'y a-t-il point quelque part une pauvre fille opprimée comme moi par la nature et par le monde* qui m'empêche d'aller vers elle et de lui tendre la main , d'unir nos deux misères et de nous assurer un avenir malgré tout?. . .Vain espoir qui ne m'est pas même permis !... la femme la plus kide a toujours un côté gracieux par où elle est sure de plaire, et peut-être me repousseraitelle? d'ailleurs, je porte en moi l'orgueil de mon désir, cet orgueil du poète et du rêveur, ce terrible orgueil qui ne s'agenouillerait pas devant une idole sans beauté ! il me possède, il écarte le miroir fatal, il m'inspire l'oubli de ce que je suis et ne me laisse entendre que les battements nobles et précipités de mon cœur !... Alors, je dédaigne les chastes douceurs de l'affection pour les ardentes étreintes de la volupté, je suis à la fois victime du monde qui me refuse l'amour et victime de l'amour qui me donne l'orgueil : il faut donc que je m'affranchisse enfin de ce double esclavage , et que je renonce à chercher un bonheur qui n'est pas fait pour moi !...

Dieu me pardonne d'avoir poussé des gémissements profanes au pied de l'autel où je me suis

réfugié î j'oubliais qu'il est écrit : Ma maison est une maison de prière. — Tu le sais, ô Seigneur! il est temps que je m'éloigne; j'ai déjà compris la haine et je commence à comprendre la vengeance, je deviendrais vite méchant si je restais parmi les hommes : il est temps que je me sauve de moi-même, j'aime mieux me bannir que de faire le mal. — Bénie soit cette nuit d'immobilité, de recueillement et de silence , car j'ai été consolé dans l'amertume de mes pensées, comme si Dieu prenait pitié de moi; je suis entré faible icij et j'en sortirai fort avec son aide! — Qu'ai-je à regretter de ce que j'abandonne? est-ce l'amour ?... mais dans l'amour tout est hasard et prostitution, il ouvre des blessures qu'il est inhabile à refermer, et, comme disent nos poètes, ses flèches sont d'or et d'acier , elles éblouissent et elles tuent ! Est-ce le monde ?... mais, dans le monde, toujours une souillure sur la robe la plus blanche, toujours une odeur infecte près du parfum le plus délicieux; il n'y a pas de plaisir humain qui ne laisse d'ordures après lui ! ... oh ! si le dégoût pouvait venir, je serais bientôt libre! — Que suis-je pour me plaindre de ce temps d'épreuves qu'on appelle la vie ? ce qui fait la joie des uns fait la tristesse des autres , et la loi

commune ne doit pas changer pour moi ; puisque la douleur m'est tombée en partage et qu'elle est née avec moi, elle ne mourra qu'avec moi, peut-être !... à moi de courber la tête et d'achever ma destinée ! Qui sait d'ailleurs si la souffrance n'est pas un trésor plus précieux que la joie, si je n'arriverai pas plus sûrement à la récompense que les heureux de cette terre? ô Seigneur, je me confie à votre miséricorde !...

Ainsi, je vais faire de ma douleur un bâton de voyage, et je suis sûr qu'il ne se rompra pas sous ma main. — L'amour est comme un glaive qui me déchire les entrailles, la poésie est comme le manche de ce glaive : je vais briser le glaive et jeter le manche à la mer!... Plus d'aveux, plus de chants, désormais ! plus de refrains sur la colline , désormais ! Je n'ai plus à m'occuper que d'une chose , c'est de guérir. — Ainsi donc , je disparaîtrai tout-à-coup du milieu de mes frères qui sont mes bourreaux, je me cacherai profondément pour échapper aux souvenirs eux-mêmes, et, comme toutes les sources du monde sont empoisonnées, je ne boirai plus que mes larmes qui sont pures au moins, ou l'eau du ciel avant qu'elle ait touché la terre! Que les autres cherchent, que les autres jouissent, moi, j'emporte à

20 2 LES DEUX ABl.MES.

jamais aux déserts mon ame vierge et souffrante, et demain, si les hommes se demandent avec étonnement : Qu'est-il devenu ? Dieu seul pourra répondre ! . . .

Cependant la porte de Téglise s'était ouverte, et Steplianette de Gantelmi était venue s'agenouiller à quelques pas du jeune homme.

— Je suis une femme offensée, disait-elle dans son cœur, et je ne sais comment parler au souverain Maitre; je porte sur moi tout le poids d'une faute qui n'est pas la mienne, et j'en serai punie comme si je l'avais commise. Hier, j'étais innocente et mon innocence venait de moi ; je suis presque coupable aujourd'hui, et mon péché me vient d'un autre I S'il ne m'avait pas trahie je ne me vengerais pas , au lieu que je suis bien résolue à me venger, maintenant! — Depuis cette heure fatale, mes yeux sont restés secs, j'ai perdu le don des pleurs, et je ne le retrouverai jamais, peut-être. Oh ! qu'il y a loin de la Stephanette d'à présent à la Stephanette d'autrefois ! c'est à peine si je me reconnais!... Songer qu'une nuit a changé tout cela, une seule nuit!... J'ignore quel souffle infernal a glissé sur moi pendant que j'étais évanouie, mais je me suis réveillée avec une autre ame : je n'éprouve plus ni attendris-

sèment ni fureur, je n'ai plus de ces fièvres que suivait un repos forcé mais salutaire, ni de ces délires que calmait une larme et que dissipait une espérance: je sais tout ce qu'il y a d'horrible dans ma position et je l'envisage de sang-froid ; mon cerveau parait s'être glacé comme mon regard ! — Pourtant , je suis toujours femme sous cette enveloppe de statue, le sang bouillonne avec plus d'ardeur encore dans ces veines de marbre, et, pour être comprimée, la flamme n'en est que plus dévorante et plus indomptable :elle étincelle moins, mais elle brûle davantage. C'est une indignation sourde, patiente, tortueuse, telle qu'il la faut enfin pour préparer une vengeance dont l'idée ne m'épouvante plus, car je m'y suis mise à l'aise, et, en quelques heures , elle m'est devenue familière comme un devoir ! Le reste de ma bonté s'était épuisé dans mon dernier pardon! — Est-ce donc étrange après tout?... Son amour me préservait contre les mauvaises pensées, et leur souffle n'arrivait pas jusqu'à moi; il m'avait élevée au-dessus de ma nature et de mon sexe , je voulais rester digne de lui , me conserver pure pour lui , et je serais morte avant de souiller d'une tache sacrilège le cœur qui l'adorait, l'autel dont il était le dieu. Mon honneur s'était

20i LES DEUX ABÎMES*

augmenté du sien, et je veillais sur tous les deux avec une égale sollicitude, j'étais comme une mère qui vit à la fois dans elle-même et dans son enfant ! Mais depuis que l'abandon m'a laissée libre de mes actions , elles trouvent en moi un juge moins sévère. Que m'importent des éloges ou des blâmes qui doivent rejaillir sur moi seule désormais?... Que ferais-je de la vertu si je n'ai plus son amour?... Puis-je croire à l'une quand je ne crois plus à l'autre?... Fatalité ! je les ai perdues ensemble, et la révélation du mal m'est venue par la douleur ! — Pourquoi l'aimer encore, malheureuse, puisque je n'espère plus rien de l'avenir et que je ne l'aime plus que pour me venger?... N'est-ce pas retourner le poignard contre moi?... n'est-ce pas m'offrir pour victime à sa place?... Oh ! si je creuse un précipice, je ne veux pas y tomber sans qu'il y tombe avec moi : aussi, j'attendrai, il n'est pas temps que ma vengeance éclate ; je la laisserai mûrir et elle n'en sera que plus terrible ! JMaintenant il me braverait à coup sûr, il rirait de moi dans les bras de l'autre femme, il répondrait par des baisers aux gémissements de mon agonie ! . . . mais plus tard, bientôt sans doute, il se lassera de ces voluptés faciles qui traînent le dégoût à leur suite,

il leur comparera les jouissances pures qu'il goûtait à mes pieds, les regrets amèneront le repentir, et je le verrai quelque jour accourir vers moi, blasé, suppliant, et sûr de me trouver prête à pardonner comme autrefois I... C'est alors que je serai maîtresse de lui, que je ferai taire la pitié et l'amour peut-être , pour ne me souvenir que de son offense et n'écouter que mon ressentiment; jusque là, je voilerai sous une insouciance apparente l'agitation de mes pensées, j'emploierai tout pour lire dans les siennes, et j'apprendrai comment on punit un homme par un autre , comment on venge son ame par son corps !... Que sais-je?... il y a dans ma tête un projet encore vague et irrésolu, mais terrible si je l'exécute jamais! — 0 mon Dieu, je me suis prosternée souvent sur ces degrés pour te remercier de notre bonheur, j'y viens aujourd'hui te demander des forces pour la lutte qui va s'engager entre lui et moi. Grâce! grâce!... chacune de mes paroles est un blasphème, car tu es un Dieu de paix et de pardon, car je ne suis plus digne d'entrer ici et de prier ! . . . Hélas ! par quelles épreuves dois-je passer encore ? à quelles souffrances suis-je condamnée encore ?. . . N'importe! j'ai déjà tant souffert!... je ne redoute plus ni l'affliction ni le crime , je suis une

206 LE& DEUX AbImES.

fille perdue, et je voue le reste de mes jours à la vengeance ! . . .

— Je voue le reste de mes jours à l'oubli ! murmura Gaucelm, qui achevait aussi son oraison.

Ils se levèrent ensemble, et, s'étant reconnus, ils s'arrêtèrent. Ce fut quelque chose de solennel que la rencontre de ces deux grandes douleurs placées ainsi face à face au pied du sanctuaire, entre l'instant où elles s'étaient exhalées devant Dieu et celui où elles allaient rentrer dans la vie par deux voies si différentes ; cet homme et cette femme se considéraient en silence , étonnés de se trouver si pâles ; une sympathie mystérieuse les rendait sacrés l'un à l'autre, et leurs yeux étaient pleins d'une ineffable pitié !

— Madame, dit Gaucelm , vous avez toujours été bonne pour moi, vous m'avez toujours accueilli par un sourire véritablement doux, lorsque je ne trouvais parmi vos compagnes qu'indiiTérence ou raillerie : Dieu vous rende ce sourire que vous m'avez donné, madame !... et moi, je vous admirais de loin , je ne vous abordais qu'avec crainte et les regards baissés; vous m'étiez si chère que j'aurais eu peur devons trouver trop belle, je vous vénérais tant que j'aurais eu peur

LES DEUX ABÎMES. 'ift?

de VOUS aimer! A quel titre me serais-je approché de vous, d'ailleurs?... je n'étais ni votre ami ni votre allié , mais un étranger importun , rien de plus. Vous me faisiez l'aumône quand je passais, et je n'aurais pas même eu le droit de baiser le bas de votre robe ! — Tout est changé maintenant : je puis vous regarder sans crainte , car je n'appartiens plus au monde ; je puis vous parler sans réserve^ car il est un lien entre nous !... Vous souffrez, et dés lors la distance qui nous séparait est franchie , nous sommes égaux dans l'église comme nous le serons un jour dans le cimetière ! . , .

— Je ne vous comprends pas , Faidit.

— On voit à vos yeux , madame , que vous n'avez pas pleuré depuis long-temps, depuis trop long-temps: votre visage porte l'empreinte d'une fausse résignation. Je crains que la douleur n'ait soulevé en vous un orage funeste , que votre foi ne chancelle, et que vous ne soyez prête à devenir coupable !... vous vous troublez ; j'ai pensé vrai. Prenez garde à l'avenir!,..

— Ma conduite ne regarde que moi, seigneur, et na que Dieu pour juge.

— Oh ! ne vous irritez pas , écoutez-moi plutôt comme vous écouteriez la voix suprême d'un

mourant. Je vous ai dit de prendre garde à l'avenir et je vous le répète : puisque vous ne pouvez oublier l'amour, soumettez-vous sans murmure à toutes les épreuves, à toutes les obligations de dévouement et de patience qu'il vous impose ; puisque vous ne pouvez être libre , soyez une esclave soumise pour devenir une femme heureuse ! — Celui que je ne vous nomme pas est mon ami, un des hommes rares qui m'ont laissé ma place au soleil et donné leur part d'affection : je connais ses faiblesses, ses défauts et ses égarements , c'est une ame inconstante , mais ce n'est point une ame vicieuse ; si le plaisir l'entraîne , le bonheur le ramènera , et sa loyale passion finira par triompher ! . . .

— Le croyez-vous? reprit-elle vivement avec un étrange sourire.

— Je n'en doute pas. Soyez donc amante toutà-fait, priez, attendez, pleurez, ne maudissez jamais, et ouvrez-lui vos bras à l'heure du retour; lorsque vous souffrirez trop, songez à moi qui vous parle , et dites-vous : Ma croix est encore moins pesante que la sienne. — Alors cette pensée vous donnera de nouvelles forces., vous éprouverez le besoin de remercier Dieu qui ne vous a pas faitelaplusmalheureuse, et vous sentirez com-

bien il est doux de pouvoir espérer ! . . . Adieu madame, voici la dernière fois que nous nous voyons.

— Ciel! est-ce que vous allez mourir? s'écria Stephanette.

— Oui, mourir pour le monde : mais, hélas ! vivre encore pour moi ! . . .

— Pauvre poète , il était digne d'une destinée meilleure! C'est comme moi.

Elle le vit s'éloigner à grands pas et sortit de l'église après lui. Sa litière l'attendait aux portes. Elle y remonta aussi inquiète, aussi tourmentée qu'elle en était descendue, car la prière ne l'avait pas consolée et les paroles de Gaucelm Faidit n'avaient point éveillé d'écho dans son ame !

Stephanette trouva Geoffroy chez elle en rentrant. Accoudé sur la balustrade du balcon, il regardait avec une attention rêveuse la cime des grands arbres ondoyer au-dessous de lui. Elle s'approcha et lui tendit la main:

— Quelle pensée vous inspirent les arbres de mon préau? demanda- t-elle.

' — Une pensée triste en vérité ; je ne veux pas vous la dire.

— Si, car je veux la savoir.

— Eh bien , je songeais que la brise qui joue

210 LES DEUX ABÎBIES.

avec ces feuilles deviendra un vent d'hiver qui les dispersera!... Mais, qu'avez-vous donc ? comme vous voici défaite et troublée ? vous serait-il arrivé quelque malheur?...

— Rien, je vous jure : ce n'est qu'un peu de fatigue, j'ai mal dormi cette nuit. — En effet, vous avez raison , la vue de ces arbres m'inspire de la tristesse comme à vous ; ils ont beau étaler au soleil leurs dômes verts où nichent les oiseaux et Couvrir de leur ombre épaisse le bassin où nagent les cvgnes , l'hiver viendra, c'est-à-dire la désolation, la ruine, la mort!... Nos passions et nos sentiments frémissent aussi sous la brise et se dorent sous le soleil : printemps éphémère, hélas!... Ces feuilles-là doivent jaunir, tomber et pourrir enfin dans le bassin des cygnes! Oh! l'hiver, l'hiver!...

— Oubliez qu'il viendra, il est si loin encore! Est-ce à vous d'y songer , à vous qui possédez la beauté du corps et la noblesse du cœur, à vous qui jouissez de l'amour, cette double jeunesse .^ Est-il temps de songera l'hiver et à la mort, lorsque la vie se répand partout et que la saison des fleurs s'épanouit? est-il temps de regretter, lors- qu'on n'est pas au bout de ses désirs? Quand donc croirez-vous à l'éternité, si ce n'est pas mainte-

nant que Dieu a complété pour vous ce cercle d'êtres chéris hors desquels on ne peut vivre?...

— Assurément, j'ai tout ce qui doit me rendre heureuse.

— Et vous seriez ingrate de ne pas l'être. Vous êtes sortie de bonne heure : où êtes-vous allée, ce matin?...

— A l'église.

— Prier pour lui , sans doute , demander à Dieu qu'il vous le conserve !... Ange, votre prière est inépuisable comme votre amour, vous ne séparez pas ces deux hymnes sans tache et sans fin; ces deux inspirations se confondent l'une dans l'autre , s'animent , se vivifient et s'échauffent l'une par l'autre : vous ne pensez jamais au maître de là-haut, que vous ne pensiez en même temps à l'esclave d'ici-bas! vous êtes heureuse et la durée de votre amour égalera sa violence , car l'œil le plus puissant et Tceil le plus doux veillent sur lui !...

— Merci , Stcphanette , je vous comprends ; c'est un regret pour l' homme qui porte ce nom, une prière encore pour l'homme qui est votre ami. Le ciel vous exauce ! — vous n'avez point

attendu de longues années, vous, gémi en vain, appelé en vain : vous n'avez point heurté l'infamie et la déception à votre premier pas dans le monde ; le bonheur vous a ouvert ses bras dés le berceau et vous avez été aimée aussitôt que vous en avez senti le besoin ! — Vous êtes vraiment une jeune fille bénie de Dieu !

— Quel amant j'ai trouvé , n'est-ce pas !...

— Un poète et un homme digne de vous. Pardonnez-lui des fautes qu'il expie par le repentir : le plus noble devoir de la femme, c'est de pardonner. D'ailleurs, ses fautes elles-mêmes l'attachent plus étroitement à vous , croyez qu'il vous aime uniquement; vous perdre, c'est une idée qu'il ne supporterait pas , il me l'a répété mille fois , et ce matin encore ! . . .

— Il vous l'a dit ce matin !

— Oui.

Stephanette détourna la tête.

— Ah ! continua Rudel, quand aurai-je un bonheur égal au vôtre ?

— Dieu vous en préserve , Geoffroy ! . . . Non , non , îie m' écoutez pas , ce cri m'a échappé malgré moi , je suis aimée , je suis joyeuse... encore une fois ^ ne m' écoutez pas ! . . .

— Que croire?... Vous souffrez, vous me ca-

chez quelque chose! parlez, Stephanette,

parlez ! . . .

— C'est impossible. Demain, plus tard, un jour peut-être , vous saurez tout !...

— Ainsi , vous refusez de me confier k cause de votre douleur : eh bien , Bertran doit la connaître et je cours le trouver. Adieu.

— Adieu , Geoffroy , vous êtes heureux d'être libre!... Puissiez-vous passer toute votre vie à chercher l'amour !

— Jamais , s'écria Stephanette restée seule , jamais je ne te révélerai les secrets de ma honte , ô cœur loyal et tendre ! ... ne m'arrête pas , oublie-moi , je ne mérite même pas tes reproches; j'ai renoncé aux douceurs et aux sympathies de l'amour , je renonce aux épanchements et aux confidences de l'amitié , je suis morte à tout ce qu'il y a de vrai , de consolant et d'honncLe! — Si j'ai laissé voir mon trouble aujourd'hui , c'est que je n'ai point appris encore à cacher mon visage sous un masque : je deviendrai plus habile avec le temps. — La nuit dernière, j'étais assise à cette même place , ce luth à mes pieds comme le voici , abattue , irritée , désespérée comme à présent , et lorsque j'ai entendu sa voix , j'ai pardonné !... Oh oui î mais j'avais pleuré , !a nuit

dernière, l'espérance m'était permise encore, mon

ame n'était point fermée à ne plus s'ouvrir !

qu'il revienne maintenant, et le pardon que je lui donnerai sera un mensonge comme son amour ! — Il n'y a plus pour moi de retour possible vers le passé, les ailes de ma chimère sont arrachées, il ne me reste de sentiment et d'énergie que pour la vengeance : tant pis ! c'est le destin qui est coupable et non pas moi , les luttes m'ont épuisée et je suis au bout de mes forces!... Ah! pourquoi le monde entier ne repousse-t-il pas celui qui m'a indignement trahie? pourquoi son éloge est-il dans toutes les bouches ?... il n'a donc que des amis, cet homme !...

— Vous vous trompez , madame , dit Matheolus d'Arcussia qui venait d'entrer. ISe vous étonnez pas de me voir, car nos intérêts sont les mêmes ; vous voulez vous venger de Bertran d' Alamanon et je le veux aussi.

Stephanette prit dans son aumônière le parchemin de la nuit et le présenta tout ouvert à Matheolus.

— C'est vous qui avez écrit cela , n'est-ce pas?

— Oui , noble dame.

— Vous êtes un de ces envieux qui rôdent perpétuellement autour de nos demeures pour

y porter le trouble , qui se glissent au sein de nos familles, et qui n'entrent jamais dans nos secrets que par des issues cachées ; vous êtes un de ces misérables , n'est-ce pas ?

— Je suis tout ce qu'il vous plaira.

— Mon Dieu , les vices vont donc pénétrer ici l'un après l'autre ! hier la courtisane , aujourd'hui l'accusateur; hier la prostitution opprobre de la femme , aujourd'hui la lâcheté opprobre de l'homme ! . . . Je devais m'y attendre ! — Et c'est un pacte que vous me proposez ! . . .

— Quelque chose de pareil , en effet.

— Et si je vous montrais cette porte ?...

— Je sortirais de suite : mais vous auriez tort de me congédier, car je puis vous être utile. Ne suis-je point d'ailleurs un complice digne de vous? je suis jeune et riche et je porte un grand nom !

— Leur rencontre de cette nuit était concertée entre eux , sans doute ?. . .

— Oui.

— 11 sait tout ! . . . dégradation ! je le méprise et je n'ai pas la force de le chasser; mais, est-il plus méprisable que moi, si sa vengeance est juste?... voyons.

— Vous pensez bien, noble dame, que je ne

suis pas méchant par instinct comme une bête féroce , ni par habitude comme un scélérat de profession. J'ai une excuse à ma haine : on a toujours une excuse. Tenez, la mienne ressemble assez à la vôtre; moi aussi, je suis tout simplement jaloux. — Sans vous avouer certains autres motifs , il y a de lui à moi rivalité de nation et de poésie, rivalité de l'Italien contre le Provençal.— Avez-vous entendu parler de ce mystérieux rimeur dont personne ne connaît et ne devine le véritable nom et qui poursuit Bertran de ses implacables satires, qui le blesse dans ce qu'il a de plus cher et de plus estimé, qui l'attaque dans son amour , dans son honneur, dans sentaient?... eh bien, ce rimeur, cet ennemi, cet envieux, comme on dit, c'est moi : Guigo y c'est Matheolus. — Vous voyez que si je sais vos secrets je ne vous cache pas les miens.

— Ah ! vous êtes vil de haïr un homme qui ne vous a jamais fait de mal !...

— Qu'importe la cause, lorsque le but est le même?... Crovez-moi, je puis vous servir mieux qu'un autre; vous resterez sa maîtresse, je resterai son ami, et comme je n'ignore pas que les femmes de Provence sont très-curieuses, j'aurai soin d'épier sa conduite et de vous en rendre bon

lesJdeux abîmes. î17

compte , jusqu'à ce que ses outrages de chaque jour vous aient complètement prouvé la justice et la nécessité d'une vengeance.

— Mais je veux des preuves, toujours des preuves !

— Vous en aurez et de sûres. — Comment avez-vous pu aimer ceBertran, madame?...

— Oubliez-vous que je l'aime encore?...

— C'est convenu : vous vous vengez de lui pour son bien.

Stephanette baissa les yeux et se tut quelques instants.

— Mais, reprit-elle enfin, quel abominable salaire exigez-vous?

— Nous causerons de cela plus tard , lorsque l'intimité nous aura rendus plus libres ensemble. Maintenant, parlons du beau temps, si vous voulez.

— Je veux être seule !

■ — A vous de commander et à moi d'obéir, noble dame; qu'il en soit toujours ainsi.

Elle lui laissa baiser sa main ; il s'inclina respectueusement et sortit de la chambre.

-^ ïlélas ! dans quel gouflre suis-je tombée?., ô Bertran, lequel est le plus à plaindre de nous deux?

Le soir du même jour, Gaucelm Faidit quitta la ville, seul, à pied, la tète nue et couverte de cendre, avec une tunique de toile grossière pour tout vêtement.

Cependant, la célébrité de Geoffroy Rudel croissait de jour en jour et tous les yeux étaient fixés avec espoir sur cette jeune renommée.

Les poètes d'alors menaient une vie errante qui leur ouvrait une route facile aux honneurs et à la richesse : suivis de leurs jongleurs . ils parcouraient la Provence où il y avait autant de cours que de châteaux ; les seigneurs les appelaient auprès d'eux, se les disputaient à l'envi et ne négligeaient pour se les attacher ni fêtes , ni dons , ni bienfaits. On en voyait un grand nombre s'élever rapidement des classes les plus humbles

220 LE DESTRIER d' HONNEUR.

jusqu'à l'amitié des plus hauts princes et l'amour des plus illustres dames. Le talent ne redoutait point d'obscurité , il s'ouvrait à la fois les portes les mieux fermées, les bourses les moins prodigues, les cœurs les plus rebelles, et, dés qu'il s'appuyait sur l'ambition, il pouvait aspirer à tout impunément , car l'opinion publique le rendait inviolable. — C'est la poésie qui était la véritable souveraine de ce peuple sagement pacifié par l'empereur Frédéric , et Idelfons d'Aragon , comte de Provence, n'était que son premier sujet. — Si quelques-uns de ces gentilshommes bourrus et rancuniers qui avaient soutenu la querelle encore récente de R. Bérenguier et des princes de Baulx ne laissaient pas les hardis rimeurs soupirer impunément près de leurs femmes, le comte protégeait les Troubadours contre eux, et les vengeait même au besoin, comme il le Ht pour Guillaume de Cabestaing assassiné par le sire de Castel-Roussillon : pauvre et noble Guillaume, le Coucy provençal ! chaque fois qu'un poète ou sa maîtresse étaient frappés de mort violente , on leur élevait des tom])eaux et des statues ; l'homme était adoré comme im martyr et la femme comme une sainte. Quant à ceux que l'amour ou la fortune poursuivait de ses rigueurs ,

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ils couraient se réfugier auprès du bon Raymond de Toulouse , ils trouvaient là un refuge assuré, ils étaient consolés et chéris, ils devenaient les amis et les enfants du mélancolique vieillard qui, trois siècles après, sembla revivre dans le roi René. Enfin les Troubadours avaient une immense carrière à parcourir : rien ne résistait à leurs ambitieuses passions, et ils jouissaient sans réserve de ce franc-parler que n'avaient point encore leurs voisins de France et que l'Angleterre conquérait à peine; leur pensée marchait indépendante, sa toute-puissance était hautement proclamée, et les satires entraient aussi librement dans les châteaux que les chansons galantes, dans les couvents que les psaumes sacrés. Aucun homme , aucun rang , aucun vice, aucune vertu, ni la bourgeoisie , ni le clergé , ni la noblesse , ni la monarchie, n'étaient à l'abri de leurs coups ; ils défendaient le vers avec l'épée , savaient épouvanter un roi , séduire une reine , soulever un peuple , et, même au temps des sanglantes croisades de Montfort , ils conservèrent assez d'audace pour protéger les opprimés et maudire les oppresseurs.

La vie solitaire de Rudel offrait donc un contraste trop bizarre avec les mœurs de l'époque

2 22 LE DESTRIER d' HONNEUR.

pour ne point exciter, chez les femmes surtout, un vif intérêt de curiosité ; mais on essayait en vain de l'attirer aux cours voisines. Ce qu'il connaissait déjà du monde le rendait craintif et défiant, il s'était replié sur lui-même avec vertu, il se résignait à attendre le bonheur, et n'osait plus le chercher. Il savait bien qu'il lui faudrait tôt ou tard replonger dans l'océan perfide pour trouver sa perle ; mais cette pensée lui causait un sentiment d'effroi. Où trouverait-il la sœur de l'image adorable qu'il avait enfermée dans son ame comme dans un sanctuaire?.,. Assis sur la rive , il regardait couler les vagues , et il aurait perdu courage , s'il n'eût pas vu le ciel se réfléchir au fond! — Deux fois seulement, il avait consenti à suivre Bertran chez Barrai vicomte de INIarseille , et chez le seigneur de Sade qui était parent de Stephanette. — Il rencontra dans ces nobles assemblées tout ce qui peut satisfaire la vanité du poète; mais son cœur ne partagea point l'enivrement de son esprit et n'en rapporta que plus de tristesse encore. Là , comme à Langon, de voluptueux regards avaient cherché les siens, des voix émues l'avaient interrogé, de blanches mains avaient eflleuré la sienne, pas assez pour le séduire, il est vrai ; mais assez pour

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le troubler. — Du reste, s'il plut tant aux jeunes femmes , ce fut peut-être grâce à son grotesque jongleur qui faisait ressortir favorablement la beauté du maître ; Grimoard le Lombard^ c'était l'ombre du tableau.

Or , un matin, cet illustre entra dans la chambre de Geoffroy.

— Je viens d'entendre des cris lamentables au dehors, qui donc criait de la sorte, Grimoard?...

— Ah ! ah! c'est Communal que je corrigeais, et qui s'est mis à hurler comme un possédé. Il est si maigre qu'on lui compterait les côtes d'ici à Jérusalem, et le premier morceau de bois venu est aussi bien tourné que lui : donc, il a fort mauvaise grâce à me plaisanter parce que j'ai un peu d'embonpoint et que je traîne légèrement la jambe. — Ce vieux niais veut toujours faire l'agréable, quoiqu'il ressemble autant à un homme d'esprit que le feulre à la soie et le cuir à l'écarlate, comme dit le seigneur Rambaud d'Orange dans une chanson . . .

— Quelles nouvelles de Gaucelm? interrompit Geoffroy.

— Aucunes. Il ne s'est montré nulle part, et on a trouvé cet écrit sur sa table : — Je laisse aux pauvres tout ce que je possède. — Aussi, l'opi-

nion générale est qu'il a perdu la tête et qu'il s'est tué.

— Pauvre jeune homme ! . . .

— Dites plutôt pauvre fou.

— Tais-toi , Grimoard, et va- t'en.

— Volontiers; mais j'aurais à vous parler de moi. Ah ! monseigneur, mon pourpoint est troué, ma toque est trouée , mes bottines sont trouées , et ma bourse est percée comme le reste , car elle est vide. Je n'ai pas de quoi faire dérouiller mon sabre , et , vous le savez , monseigneur , cela déshonore un chevalier d'avoir une robe décousue et de la rouille à son épée ; je ne suis pas chevalier, mais c'est égal.

— Tu es plus bavard et plus sale qu'un mendiant. Achète ce qu'il te faut.

— Voilà où je voulais en venir. Oui, vous êtes généreux , oui , vous m'entretenez comme un digne jongleur que je suis , ô mon admirable maître , et c'est ce qui me chagrine ,- car enfin pourquoi puiser dans vos coffres lorsque ceux des autres vous sont ouverts? — Mettons-nous en route, et je ne serai plus à votre charge alors, je vivrai de votre verve et non plus de votre argent; avec un couplet j'obtiendrai du vicomte un manteau double, avec un autre j'aurai du comte une

selle de Carcassonne pour ma mule, et, grâce au troisième , la baronne me donnera des souliers qui valent mieux que des baisers; de plus, je lui demanderai ses vieilles robes pour me faire des habits neufs. Les deniers, les clermontois, les raymondins me pleuvront à force : autant de vers dans ma mémoire, autant de pièces rondes dans ma bourse ! . . .

— Quelle envie tu as de courir le monde ? reprit Rudel en souriant.

— Eh ! nous ne pouvons rester ici , puisque la maison n'appartient plus à feu le seigneur Gaucelm, mais aux pauvres, ses héritiers. Ne refusez donc point l'occasion qui se présente !

— Que veux-tu dire , Grimoard ?. . .

— J'ai rencontré prés d'ici l'envoyé d'un prince qui vient vous chercher en grande pompe. Il est escorté de gens d'armes et de musiciens, d'un héraut qui porte un oriflamme sur lequel est brodé votre monogramme , et de deux écuyers qui conduisent par la bride un magnifique cheval!... 0 monseigneur, jamais on ne vous a rendu de pareils hommages, et c'est bien fait pour me donner l'ambition de devenir poète comme vous! — Mais, tenez, ils approchent, voici qu'on entend leurs trompettes ! . . .

Geoffroy écarta les rideaux de la fenêtre. Une cavalcade nombreuse s'avançait au bruit des fanfares , la rue était pleine de monde , le chiffre de l'oriflamme et la housse du cheval étincelaient au soleil, enfin l'honnête jongleur n'avait rien exagéré. Le cortège entra dans la cour de l'hôtel, et, un instant après , le chef de l'escorte fut introduit chez le jeune homme avec un poursuivant d'armes richement armorié.

— Vicomte Rudel , dit-il , je suis envoyé vers vous par Guilhem d'Agoult, seigneur de Sault , premier gentilhomme du comte Idelfons et premier suzerain de la haute Provence. Votre nom est arrivé jusqu'à mon maître qui remplit l'univers du sien, il est poète comme vous et vous êtes noble comme lui ; or voici le message dont il m'a chargé. Le désir qu'il a de vous voir ne peut se comparer qu'à votre renommée, il vous offre son château pour y commander, son lit pour y dormir, sa main droite, sa main vaillante, généreuse et pure, pour y placer fraternellement la vôtre. N'attendez pas que la noblesse de tous les pays chrétiens se rende aux fêtes qui se préparent; venez de suite afin qu'il vous présente à ses hôtes comme un ami dont il sera fier et que les rois eux-mêmes envieront. Un destrier vous attend à

la porte; personne ne l'a monté que lui, et son épouse , qui est la plus belle comme il est le plus illustre, en a brodé la housse de ses mains !

— Sire écuver, vous aurez ma réponse avant une heure, et toi, Grimoard, veille à ce que rien ne manque aux envoyés de Sault.

Ils sortirent avec le jongleur.

— Faut-il partir, faut-il rester? pensait Geoffroy; la gloire vient me chercher du fond de la Provence, elle traverse les montagnes , les fleu-ves, les cités, elle jette mon nom à tous les échos, elle prend pour messagères la noblesse et la beauté : les fronts couronnés s'inclinent, les mains blanches applaudissent, la foule regarde et s'écrie. Je suis le triomphateur, je suis le maître , je suis l'homme qu'on envie, l'homme qu'on proclame et qu'on admire !.,. Jamais la gloire ne m'a parlé ni souri d'aussi prés qu'aujourd'hui; pourquoi résister à cet enivrant sourire, à cette voix persuasive?... Jamais je n'ai combattu de tentation aussi puissante; et pourquoi la combattre?... pourquoi ne pas recueillir le prix de mon travail, de mes veilles, de mes maux et de mon génie peut-être? — La gloire, ce fut mon premier désir, une de mes chimères l«s plus pures

2 28 LE DESTRIER d'hONNEUR.

et les plus caressées : raccomplissement des autres est en elle ! C'est par elle que je dois me rendre grand , célèbre , honoré , digne de l'avenir ! — Un mois plus tôt, j'aurais refusé de pareilles offres; maintenant, j'hésite à le faire, les obstacles se nivellent, mille raisons me disent de céder et je résiste faiblement. L'occasion est tout ! . . . Depuis que Faidit a quitté cette maison, le séjour m'en devient insupportable, elle est pleine de fantômes qui sillonnent les ténèbres et de voix lugubres qui se plaignent dans le silence : je me représente avec angoisse les traits de ce jeune homme si tendre et si méconnu, si difforme et si beau, victime de son cœur autant que du monde, je trouve dans sa fuite je ne sais quoi d'étrange et de désespéré qui m'effraie ; la nuit il se penche sur mon chevet , et souvent je crois voir saigner à son flanc une blessure qu'il s'est faite lui-même!... Il aimait, celui-là!... Quel présage pour moi ! — C'est ainsi que partout où j'arrête les yeux je ne vois que des souffrances, je n'entends que des sanglots : si j'échappe un instant à ma douleur, celle des autres me la rappelle et m'y replonge violemment. Mes amis souffrent par moi comme je souffre par eux, je porte leur affliction comme ils portent la

LE DESTRIER d' HONNEUR. 229

mienne, double fardeau pour chacun ; les larmes que nous mêlons deviennent plus am.ères, nous savons comment on pleure , mais nous ignorons comment on sourit ensemble !... Hélas! là moindre de mes sympathies est funeste et mon malheur est contagieux, carceux que j'approche une fois sont condamnés à jamais, l'amitié que je leur voue est impuissante ou nuisible, c'est un champ qui demeure stérile ou qui produit de l'ivraie! Stephanelte ne veut plus que je la console, Bertran ne profite pas de mes conseils, et je paie ceux de Glandevez par l'ingratitude et la dureté; le père m'inspire la sagesse , et je refuse l'amour à sa fille que j'ai sauvée et que j'ai perdue en la sauvant. Mes bienfaits eux-mêmes donnent' la mort! — Elle m'aim.e, je n'en doiKe plus, elle m'aime dans toute la force et tonte la naïveté de son ame, cette enfant du sage que j'ai conservée à la vertu, cette vierge aussi jeune , aussi chaste, aussi belle que la vierge de mes rêves ; et cependant une destinée fatale nous sépare, je n'ose lui sacrifier un avenir incertain, et nous ne serons jamais unis : mon devoir est donc de partir afin qu'elle tache de m'oublier lorsque je serai loin d'elle. C'en est Hnt!... 0 maison de Gaucelm, je te fuis à mon tour, maison de douleurs et de

têH LE DESTRIER D HONNEUR.

cruels souvenirs, un de tes hôtes t'abandonne encore!... 0 ville d'Arles, la tristesse m'exile de tes murs, comme le désir m'a chassé de Blaye, comme le dégoût m'a chassé dcLangon ! . . . Adieu, patrie d'Évangélista , de Kaoulette et de l'autre femme qui m'avait appelé sou ami! Puissent -ils être heureux et m'oublier tous les trois ainsi qu'un étranger mal venu ! Quant à moi, je continuerai ma route , jusqu'à ce que Dieu m'arrête et me dise : C'est ici le repos, le bonheur, la stabilité , l'amour enfin !...

J'éprouve au moment du départ un charme secret qui me dispose à la rêverie , et l'idée de ce voyage me donne presque de la joie. En effet, je laisse derrière moi, comme un accablant fardeau, toutes ces misères d'autrui dont le souvenir me sera moins pénible que la vue. Me voici libre pour quelques jours entre les liens que je brise aujourd'hui et ceux que je nouerai demain, libre de marcher au grand soleil, de respirer au grand air, de courir à travers ce pays de Heurs, d'ombrages et de sources jaillissantes qui se prolonge jusqu'à Sauit! Je vais entrer au sein d'une famille inconnue , m'attacher à de nouvelles habitudes, voir de nouveaux visages, entendre des voix nouvelles dans l'intimité , j'habiterai une

LE DESTRIER d'hONNEUR. 231

autre chambre , ce ne sera plus le môme vent qui m'endormira ni le même rayon de soleil qui me réveillera ; d'autres oiseaux chanteront sous mes fenêtres, un autre horizon s'étendra devant moi : je me choisirai des promenades solitaires, je passerai de lonmies heures au fond des ravins ip,norés, j'irai m'asseoir au bord d'une onde plus rapide ou plus lente. — 0 vous qui m'appelez, soyez bénis !.. . Dieu veuille que je repose mieux sous votre toit , dans le lit préparé par vous ! Dieu veuille surtout que je ne vous apporte point le trouble pour prix de votre chère hospitalité ! Geoffroy rappela l'écuyer du seigneur d'Agoult, lui exprima l'intention de parlir sur-le-champ, et ils descendirent ensemble. Évangélista et d'Alamanon se trouvèrent au bas de l'escalier.

— Que devient Raoulette , mon père ? demanda Rudel à voix basse en embrassant le vieillard.

Celui-ci baissa les yeux et répondit avec tristesse :

— Vous partez donc, mon ami ?

Cette seule parole eût sufii pour déciderle jeune homme, car elle contenait à la fois la prière qu'Évangélista lui faisait de s'éloigner, la reconnaissance muette qu'il lui en gardait et toute une révélation de l'ardent amour dont il n'avait pu

guérir sa fille. Aucun lien ne le retenait plus , il s'élança sur le beau cheval d'Arabie qui secouait fièrement les panaches de sa tête et les grelots de son poitrail; après avoir emboîté ses pieds dans les étriers de Chalcédoine orientale qui pendaient aux flancs du destrier, il s'écria :

— Partons !... à la grâce de Dieu !...

— Vivez avec lui! dit le vieillard.

— Ami Geoffroy, reprit Bertran , je t'accompagnerai hors la ville.

Et il se mit en selle avec les autres : tous partirent au galop , et Riidel ne retourna la tête que pour saluer une dernière fois le sire de Glandevez.

— Je gage , continua en riant dWlamanon , que ton départ ne fait point de peine à Communal ; il va trouver au moins quelques instants de repos. Ce brutal de Grimoard aurait fini par l'endommager sérieusement , car il a des poings de bouvier breton , tandis que mon Communal est aussi délicat et aussi frêle qu'une jeune fille à marier.

— Ah! répondit Grimoard, il n'a point à se plaindre de moi , le compère : je l'épargne beaucoup depuis qu'il m'apprend à imiter le gazouillement des oiseaux, à contrefaire les personnages

LE DESTRIER d'hONNEUIî. 23 3

ridicules, à récliapper des citrons sur la pointe d'un couteau, et mille autres gentillesses qui fout la fortune des jongleurs. Ce qu'il m'a montré de plus lucratif, c'est le secret de composer du fard au moyen de cafara et d'angelot mêlés avec du vif-argent, d'excellent fard, ma foi, que je vends aux vieilles dames pour de beaux deniers comptant. Aussi , j'ai de la tolérance à l'endroit de messer Communal, je le protège même au besoin, et nous sommes les meilleurs amis du monde.

— Oui, oui, de fort bons amis en vérité ! ajouta l'autre avec un regard sournois.

— C'est-à-dire que vous êtes deux ivrognes : vous buvez d'abord et vous vous battez après.

Lorsque Geoffroy Rudel et son escorte approchèrent des portes de la ville , IMatheolus y rentrait; il les reconnut, leur envoya un salut gracieux , quoique assez brusque, donna un coup d'éperon à son cheval et s'enfonça dans une rue détournée.

— Eh bien , dit Bertran, qu'a donc le Napolitain pour se sauver ainsi à franc étrier? ne croirait-on pas que tous les archers de la Viguerie sont à sa poursuite?... c'est étrange, il ne m'aborde plus chaque fois qu'il nous voit ensemble; est-ce que tu lui fais peur?...

284 LE DESTRIER d'hONNEUR.

— Peut-être.

— Mais j'ai remarqué que tu pâlis toi-même d'aussi loin que tu l'aperçois. Que s'est-il donc passé entre vous deux ?

— Il s'est passé entre nous des choses terribles que je ne t'ai point révélées parce que le secret ne m'en appartient pas ! Bertran, ne serre jamais la main de cet homme, car c'est un hypocrite qui te caresse, et qui, je l'ai deviné, te hait d'une haine implacable. Il n'est pas moins lâche que méchant et Dieu me permettra de le prouver un jour .-jusque là, veille sur lui,je te le conseille. — Je sais qu'il va souvent chez Stephanette depuis la scène de l'autre nuit , et j'ai le droit de le croire capable de tout.

— Comme tu maltraites ce pauvre cousin d'Arcussia î . . . Geoffroy, j'attendrai tes preuves.

— Bertran, je te répète d'avoir l'œil sur cet homme ! ... il est difficile de lire au fond d'une ame si tortueuse, si pleine de ténèbres et de corruption que la sienne; la défiance est juste envers les méchants, et, à défaut de certitude, le pressentiment nous tient sur nos gardes. — Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il s'est opéré dans Stephanette un changement douloureux et inex-

LE DESTRIER d' HONNEUR. 23^

plicabJe : son dernier pardon ne ressemble point aux autres , vois-tu !

— En, efï'et, après cette funeste nuit, j'avais cru trouver chez elle plus de sécheresse que de douceur, plus de contrainte que d'expansion; elle n'avait pas sa voix accoutumée , ses gestes démentaient ses paroles , et la fierté blessi^e perçait au travers : elle semblait jouir de mon humiliation et me laissait long-temps à ses genoux sans me relever. Mais elle a fini par redevenir Tamante d'autrefois, et les craintes que j'attribue au remords de ma faute furent bien vite dissipées.

— Quoi qu'il en soit, tâche qu'elle n'ait plus rien à te pardonner. Oh ! ne l'aimeras-tu donc jamais comme elle veut, comme elle mérite être aimée?...

On était arrivé en rase campagne. Les amis prirent le devant sur leurs jongleurs et le reste de l'escorte; puis, mettant leurs destriers au pas, ils chevauchèrent côte à côte, pensifs et la tète inclinée. Après un silence assez prolongé, ce fut d'Alamanon qui renoua le premier l'entretien ;

— Ah ! mon cher Geoffroy, les deux maîtres se ressemblent aussi peu que les deux serviteurs!... comment l'aflection a-t*elle pu combler la distance qui nous sépare et joindre nos mains pour

236 LE DESTRIER d' HONNEUR.

toute la vie ? comment nos destinées se trouventelles confondues? pourquoi nous sommes-nous rencontrés?... — 0 jeune homme, j'étais indigne de tes paroles; j'étais indigne de tes regards, ô jeune femme!... quel ami suis -je prés de Rudel? quel amant suis-je près de Stephanette?... Double pureté des cœurs, je t'ai profanée! Laissez-moi dans mon désert, laissez-moi dans ma folie, accomplissez sans moi votre chaste et p-lorieuse mission : ie ne fais que retarder vos pas , je ne suis qu'un obstacle pour vous, j'empoisonne jusqu'à votre amitié, je vous prive d'un bonheur que vous ne me donnez pas ! . . .

— Ce n'est point à nous de changer pour toi , c'est à toi de changer pour nous !

— Je ne le pourrais pas. Je n'ai ni force, ni volonté , ni science , mes actions se démentent continuellement Tune par l'autre, je suis comme une ombre vaine et décolorée dont on ne peut saisir la forme réelle , je suis un être sans idée , sans caractère, sans but, un être nul, enfui; je n'ai point de place marquée au milieu de mes semblables, ma vie d'homme est un mensonge , mon génie de poète est encore un mensonge , car quelques vers échappés du cerveau ne remplissent

LE DESTRIER d' HONNEUR. 2 37

pas le vide d'une ame : une goutte d'eau de plus dans la mer, qu'est-ce que cela, quand cette goutte d'eau ne s'appelle pas fleuve ou torrent ? — Que je vive, la poésie et le monde ne gagneront rien à ma vie ; que je meure, ils ne perdront rien à ma mort ! En vérité , je suis comme si je n'étais pas! — Si je me compare à toi, Rudel, je n'en sens que mieux la misère et l'infirmité de ma nature : Dieu m'a donné un cœur facile , impressionnable , avide d'émotions comme le tien , mais je ne me fixerai jamais, et, si j'en crois mon espoir, tu te fixeras un jour, tes recherches ne demeureront pas stériles. Je rampe et tu voles; tu es un oiseau que ses ailes conduisent , je suis une feuille que les vents emportent à leur gré ! — Laisse-moi finir. — Avant de te connaitre, j'avais une certaine tranquillité d'esprit qui me tenait lieu de foi, je me livrais à mes penchants avec une nonchalance aveugle, sans hésitation, sans inquiétude : je dépensais les jours et les nuits sans me demander compte de Temploi que j'en faisais, j'étais heureux parce que je pensais Fètre. Maintenant, ton exemple a ouvert mes yeux , ta parole a troublé mes oreilles; j'ai sondé les sentiers où je marche , je me suis habitué à réfléchir, je suis devenu sérieux , jusqu'au désespoir souvent , et

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le doute a bientôt suivi la tristesse ! Aussi , je ne me connais plus, je ne sais plus où je suis, je m'étonne de tout , et tu m'as rendu plus à plaindre que jamais , parce que j'ai acquis la conviction de mes fautes et que je ne puis les réparer, parce que je sens le poids de mes chaînes et que je ne puis les rompre ! . .. Les efForts de ton amitié en auraient sauvé un autre, à coup sûr, et ils n'ont fait que m'ôter le repos ! . . .

— C'est triste , c'est bien triste !

— Oh! oui, n'est-ce pas?... prodigue donc à de plus dignes tes reproches et tes conseils, je ne vaux pas la peine qu'on s'occupe de moi, mon noble enfant.

— Ne parle pas ainsi , s.'écria Rudel , une amitié comme la nôtre ne se brise pas d'un mot, et, tu l'as dit, nos mains sont jointes pour toute la vie ! Le nom d'ami n'est pas un hochet puéril qu'on donne et qu'on reprend à sa guise: l'amitié , c'est une seconde famille , tu es le frère de mon choix, et certes les devoirs du cœur ne sont pas moins sacrés que les devoirs du sang. Tu serais un étranger que j'exposerais mes jours pour protéger les liens,- ne ferai-je* donc pas pour toi ce que je suis prêt à faire pour le premier venu ? Je veux lutter contre le mauvais ange qui t'op-

prime, jusqu'à ce que tu sois assez fort pour combattre et pour triompher toi-même ! Crois-le

bien, mon ami, tout est possible avec la grâce d'en-haut , il n'est jamais trop tard pour revenir à la justice et à la vertu : les portes en sont toujours ouvertes comme celles du ciel ! Il ne .s'agit que de prier, il ne s'agit que de vouloir ! — Si le prêtre peut arracher un pécheur à l'enfer , si le monarque peut sauver un criminel du gibet, l'ami peut délivrer son ami des embûches du mal , car sa mission est royale et sainte ! — Assurément , tu n'es pas aussi loin du bonheur que tu le penses, mais un Océan tout entier t'en séparerait-il que tu devrais garder ton courage et ta résignation. Songes-y, le doute est* un blasphème et le désespoir une impiété , le désespoir est la mort de l'ame ! L'athée seul désespère quand les forces lui manquent , parce qu'il croit les cieux vides , mais quand le chrétien chancelle, il n'a qu'à jeter un reeard vers Dieu et il se relève !...

— La sagesse est sur tes lèvres : je crois entendre le plus croyant des vieillards et je trouve à mes côtés un enfant simple, ignorant et chaste, qu'une parole un peu libre fait rougir encore. Je suis ton ami , Hudel , j'ai vécu dans des plaisirs où mon front s'est ridé , où mon cœur s'est en-

durci, et je deviens timide devant toi comme devant un jugej l'innocence me pénétre, je t'admire, et j'ai honte de moi! — Pourtant, ô mon frère , tes vertus servent d'excuse à mes vices : puisqu'elles te paraissent aussi douces et aussi faciles à suivre , c'est que tu possèdes la Grâce plus que moi ; puisque mes égarements ne sont point le fruit d'intentions dépravées, c'est que ma première nature est seule coupable. Je distingue ce qui est bien de ce qui est mal, et je n'ai pas de volonté pour choisir ni de force pour résister, je ne puis trouver la continence en moi ni parvenir à aimer chastement : c'est qu'alors Dieu ne m'a pas donné comme à toi cette flamme intérieure et pure qui dissipe la fumée des sens et cette invincible foi qui détruit leur influence grossière!... ]\îe punira-t-il donc de suivre la destinée qu'il m'a imposée, et, toi-même, s'il faut tout rapporter à Dieu , dois-tu être fier de la tienne ? N'as-tu pas en cela plus de bonheur que de mérite?.,. Le hasard nous a faits ce que nous sommes ! Tu es né avec la vertu et moi avec le vice, comme il y en a qui naissent libres et d'autres qui naissent esclaves ! — Il est facile de concevoir que ce raisonnement m'ait conduit à l'insouciance par une pente naturelle , à une in-

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souciance plus nécessaire et plus opiniâtre que jamais. Tel a toujours été , pour mieux dire , le fond de mon caractère, ce qui le dirige, ce qui le domine : j'unis la volonté la plus froide aux passions les plus ardentes et ma puissance d'exécution est nulle, je suis ambitieux autant que notre Bertran de Born, je voudrais l'empire d'Alexandre, l'amour de Tristan, le savoir de Merlin , la force de Samson , je voudrais de l'or pour tout acheter, un bras pour tout terrasser, un cœur pour tout aimer, et mille superbes cavaliers à ma suite, quand je sors ; eh bien, je reste couché sous mes désirs comme sous une feuillée verdoyante et je ne me lèverais pas pour cueillir le précieux rameau!... Cependant, je ne suis ni faible ni lâche , mais c'est mon idée.

— ' Hélas ! l'insouciance et la paresse d'esprit sont deux choses qui perdent les jeunes âmes, car elles écartent le sentiment de la pudeur et changent les moindres défauts en vices condamnables!...

— Je ne le sais que trop. Du reste, ne te glorifie pas de l'impression que tes conseils ont produite sur moi : je ne m'y suis attaché sans doute que par fantaisie et il suffisait que ce langage fût nouveau pour m' étonner , pour me se'i luire un I. 16

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instant; mais qu'il vieillisse d'un jour encore et je l'oublierai tout-à-fait et j'irai étancher ailleurs ma soif intarissable. — Alors, je te prêcberai peut-être à mon tour. — Cher Geoffroy, te diraije, tu aimes mieux attendre et moi j'aime mieux jouir, tu amasses et moi je prodigue, tu recules ta vie et j'avance la mienne , tu es l'homme de l'avenir et je suis l'homme du présent ! Prends garde d'imiter ces avares qui entassent des richesses immenses dont ils ne profitent jamais, laissemoi chercher le bonheur par une voie différente, si je le trouve j'aurai raison ; il y a des heures pour prier et des heures pour aimer, prions dans les églises, aimons dans les alcôves, ayons comme les Anciens nos courtisannes et nos vestales, possédons les unes et adorons les autres. Reine des cieux antiques, lascive déesse, à toi notre corps, ô Vénus!... Mais à vous que le chrétien adore. Vierge mère, Vierge voilée^ à vous notre cœur, ô sainte Marie ! . . . Partageons-nous entre ces deux enfants divins que vous allaitez de vos blanches mamelles : amour et charité, jouissance et consolation, double rayon d'un même astre, double courant d'une même onde ! Aliéna, c'est Vénus, et Stephanette , c'est Marie, pour moi!...

— 0 confusion impie dont Évangélista me par'

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lait tant de fois, jamais je ne t'ai comprise et redoutée comme en ce moment ! . . . Insensé, insensé, tu cours à ta perte : diviser ton lionheur c'est le frapper de mort , aimer deux femmes c'est en aimer mille, c'est n'en aimer aucune! Ne joue pas avec l'impossible, car cette épreuve aurait un résultat fatal. Si tu veux satisfaire à la fois et séparément les désirs de ton ame et ceux de ton corps , tu les tueras l'un par l'autre , tu useras le reste de ta jeunesse dans la possession de l'Etrangère et tu t'habitueras à te passer de l'Amante ; puis, un jour, et ce jour arrivera, tu sentiras le besoin de revenir à ton point de départ , mais il ne sera plus temps ! . . .

— Qu'importe? la volupté me restera!... Je suis né pour elle , il n'existe rien qui la vaille et qui la remplace, jamais elle n'a de fin , jamais on n'en épuise toutes les jouissances ! La volupté , c'est elle qui se mêle à tout , qui embellit tout et qui domine tout, c'est elle qui nous fait regarder la Vierge avec l'œil d'un amant!... La vois-tu , l'éternelle tentation , la vois-tu se glisser auprès du malade qui souffre, du prisonnier qui pleure, du moine qui prie, du savant qui médite?... Elle est partout, te dis-je, dins le rire et dans le§ larmes, dans la misère et dans l'opulence , dans

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la paix et dans la guerre ; Salomon le roi des sages est voluptueux jusque dans sa plus inflexible sagesse ! — Mais voici que nous touchons aux plaines de la Crau : il est temps de nous quitter.

— Adieu donc, mon ami !

— De quel air tu m'embrasses, mon pauvre Geoffroy ?.. Oublies-tu que notre séparation sera courte, et qu'avant deux semaines j'irai te retrouver aux fêtes de Sault?. . .

Bertran d'Alamanon affectait une assurance qu'il n'avait pas , sa voix était émue et sa main tremblait dans celle de Rudel. — De leur côté , Grimoard et Communal s'embrassaient à s'étouffer.

— Un dernier mot , reprit Geoffroy ; ne quitte plus Stephanette , fais pour elle ce que tu as fait pour moi quand je souffrais. Me le promets-tu ?

— Plains-moi! plains-moi ! répondit Bertran.

Et il s'éloigna de toute la vitesse de son cheval. — La nuit commençait à tomber, lorsqu'il arriva sur les bords du Rhône , devant la maison d'été de la courtisanne : une foule de gentilshommes rassemblés aux portes accoururent à sa rencontre et se pressèrent autour de lui avec de grands éclats de rire.

LE DESTRIER d' HONNEUR. 245

— Saint-Julien! cria-t-il, que s'est-il donc passé pour vous rendre si joyeux ?...

— Figure-toi , repartit Ranibaud , qu' Aliéna ne veut recevoir personne , pas même les plus galants et les mieux tournés de ses adorateurs j nous avons beau supplier, implorer, protester , elle reste muette et inexorable. La folle créature s'est métamorphosée en nonne farouche !

— Ou plutôt en vertueuse amante , continua Raymond de Miravals, car les gardiens de la porte nous ont prévenus qu'un seul d'entre nous serait admis ; il est vrai que nous nous sommes présentés l'un après l'autre et que l'huis ne s'est point ouvert. Qui donc laisseront-ils entrer?...

— Ce sera peut-être moi, mes beaux sires , dit Bertran.

11 se redressa fièrement sur les étriers, traversa la foule et s'avança vers la porte qui s'ouvrit à son nom et se referma dès qu'il fut entré. Les jeunes gens se regardèrent , ébahis.

— Nous sommes joués, aussi vrai que je m'appelle Rambaud et que je suis un mauvais poète ! vous n'êtes pas d'avis , je pense , de passer la nuit à la belle étoile, comme ces manants qui maugréent au seuil tandis que le châtelaiin prend ses ébats avec leur épousée .- eh I)ien , puisque la

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reine nous éconduil, allons demander asile à Roseline, première princesse du sang, et, si elle nous le refuse aussi , ma foi , nous irons au diable !...

Les autres applaudirent et suivirent Rambaud d'Orange. — Ce soir-là , Matheolus passa quelques heures chez Stéphane tte ; les deux vengeances commençaient ! . . .

— L'oubliera-t-elle , se disait Évangélista tristement accoudé sur la table de son laboratoire, l'oubliera-t-elle , ma Pvaoulette chérie, maintenant qu'il ne respire plus le même air, qu'il n'habite plus les mêmes lieux et que l'idée de sa présence ne nourrira plus les mêmes chimères dont elle est possédée? redeviendrat-elle joyeuse et libre comme autrefois?... Hélas! je n'ose l'espérer, je crains d'avoir augmenté sa douleur, sans diminuer son amour, je crains que le remède ne soit plus violent et plus dur à supporter que le mal lui-même. Elle

s'est accoutumée à franchir les distances qui la séparaient de lui; cent pas ou cent lieues, qu'importe, lorsque l'imagination nous prête ses ailes rapides? les espaces de la création se renferment dans le cercle de nos désirs et nous mettons moins de temps à parcourir l'univers entier que le modeste héritage de nos pères ! — La nouvelle de ce départ lui a porté un coup si terrible que je ne sais plus par où la consoler , le sourire n'a pas reparu sur ses lèvres , le sommeil n'a pas fermé ses yeux rouges et gonflés de larmes , la prière n'a eu pour elle ni charmes ni bienfaits ; elle n'éprouve que le besoin d'exciter et de raviver sa douleur ;, elle n'existe plus que par là !... Me l'avouerai-je? celle qui est ma fille repousse mes caresses et reste froide sous mes baisers : peutêtre m'accuse-t-elle dans son cœur, peut-être se sent-elle pour moi de l'éloignement et de la haine. — Eh quoi? une enfant qui n'a jamais connu sa mère et qui a trouvé près de moi , rude vieillard à tête blanche, tous les soins, tout le dévouement , toute la tendresse indulgente et facile que cette pauvre femme aurait pu lui prodiguer, une enfant que j'ai bercée sur mes genoux comme un frère aîné berce sa petite sœur et pour laquelle s'est déridé mon front austère ,

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épanouie ma lèvre soucieuse, une enfant qui tant de fois , par ses malicieuses agaceries , m'a rendu enfant moi-même , à me faire rougir de honte et tressaillir de joie ; une fille , une fille unique, ma fille, se détacherait de moi tout-àfait et ne verrait en moi qu'un être odieux et importun, ma fille ne m'aimerait plus!... Oh! retirez-moi du monde, Seigneur, et si j'ai trouvé grâce devant vous, ne me condamnez pas à une pareille épreuve!... IMais non : je me résigne! il faut que je sois père jusqu'à la fin ; après en avoir rempli les devoirs, il faut que j'en endure les souffrances! Si je ne console plus mon enfant, je pourrai du moins la plaindre et prier pour elle , l'affection d'un père ne s'épuise jamais. — Je prierai aussi pour Geoffroy qui a perdu le sien , pour l'autre affligé, pour l'autre martyr: ô Raoulette et Geoffroy, la même erreur subjugue vos âmes si douces mais si indomptables , le même avenir vous est réservé ! Ce qui rend la jeune fille languissante, maladive, éplorée, ce qui prolonge ses insomnies , ce qui lui fait méconnaître son Dieu et son père, c'est l'amour ; ce qui donne au jeune homme l'inquiétude fiévreuse, la volonté impuissante et les troubles continuels et les pénibles désenchantements, ce qui l'entraîne tour

à tour avec une égale passion du repos à l'activité , de la solitude à la foule , c'est l'attente de l'amour; ce qui creuseravotre tombe à tous deux, c'est l'amour, toujours l'amour!... Geoffroy mourra peut-être sur quelque rivage étranger, à la recherche de son idole , et Raoulette mourra sous le toit paternel , prés du foyer , à l'endroit où fut son berceau , où sourirent les jeux de son enfance. En vérité oui , le même vent éteindra ces deux flambeaux de jeunesse, d'espoir et de beauté, sans qu'ils aient mêlé leur flamme rayonnante et pure , les deux étoiles sont tombées du ciel ensemble et remonteront ensemble aux pieds de l'Eternel qui leur pardonnera quand elles auront expié leur chute ! — * Ah ! le comte Josfred est mort à temps, lui : d'ailleurs, il aurait conservé quatre fils pieux et vaillants pour le consoler de la perte de l'autre. Moi, je n'ai qu'elle, et je vivrai pour recevoir le châtiment de mes péchés sur la terre, je vivrai pour voir mon unique enfant incliner chaque jour vers le tombeau, pour fermer ses yeux que j'ai vus s'ouvrir, pour ensevelir de mes vieilles mains sa triste et virginale dépouille ! Mon supplice a commencé, Dieu est juste , et je me tais! — H y a sur la fenêtre de Raoulette une touffe de lis qu'elle arrosait

soigneusement à son lever, tous les matins, mais elle les néglige maintenant , ils sèchent, ils s'affaissent , et déjà plusieurs feuilles se sont détachées de la tige : cette touffe de fleurs n'est-elle pas 1 emblème de ma fille malade?... Pauvre vierge, pauvres fleurs, elles auraient besoin d'eau fraiche pour relever leurs fronts pâles, elles sont comme de jeunes sœurs de la même famille qui souffriraient du même mal!... Pitié que de les voir souffrir autant !...

La nourrice vient de m'apprendre que Raouiette allait un peu mieux et désirait être seule ; puisse-t-elle reposer toute la nuit, puissiez-vous aussi reposer avec elle , à mes douleurs de père , réfugiez-vous dans la science qui élève et dans la méditation qui console î . . .

Ah ! si ma fdle de sang et de chair se consume lentement au milieu des angoisses , j'en ai une autre dont la gloire et la beauté toujours croissantes réjouissent mes entrailles , une fille immortelle , sublime , insensible aux passions humaines, qui s'enveloppe de la pensée de Dieu comme d'un vêtement, chante ses louanges plus haut que les voix bruyantes et ne détourne pas de lui ses lèvres muettes : cette fille , c'est l'architecture 1 — A oici qu'une époque de puissance

et de liberté approche jx)ur elle, voici qu'elle rejette le voile antique et que sa face rayonne; elle va déchirer les draperies païennes qui la couvraient aux jours de son enfance et sont devenues indignes de la vierge catholique. L'unité religieuse entoure sa tête d'un diadème. Elle grandit, elle court , elle s'élance , elle enfle ses mamelles, comme la Sulamite à qui le Bien-aimé s'est révélé dans les jardins de la Jérusalem céleste ! Avec quel orgueil j'applaudis à ses victorieux efforts et combien je suis heureux d'ajouter avant de mourir quelques ornements à sa parure, de lui consacrer les derniers dons de mon intelligence, d'avoir vécu assez loin dans ce siècle pour jouir des promesses que l'autre accomplira ! — C'est de l'Orient, c'est de la terre des prodiges que le nouveau prodige a pris son vol pour étendre ses ailes sur le monde entier, c'est l'Orient qui renouvellera notre architecture après avoir déjà doté nos églises du chant des cantiques ! Cependant l'art qui s'élève parmi nous ne doit point être une froide et servile copie de l'art oriental. 0 reine des basiliques, ô sainte Sophie, j'ai vu tes colonnes couronnées d'airain , tes innombrables portes aux gonds sonores , les sièges d'argent de tes prêtres , l'arc-en-ciel de tes immenses roton-

des, les disques lumineux pendus à tes voûles, j'ai marché sur les pierres dorées et rouges de la Lybie qui pavent ton enceinte , j'ai admiré les mille couleurs de tes marbres tantôt verts comme l'émeraude, tantôt blancs comme la neige, ou noirs avec de larges veines blanches, j'ai battu des mains à Isidorus et Anthemius qui ont rassemblé tant de merveilles et j'ai courbé la tète au souvenir de l'empereur Justinien; mais je n'ai point ressenti entre tes murs cette terreur salutaire qui nous annonce la présence du vrai Dieu et je me suis demandé si c'était Mahomet ou Christ qu'on adorait devant tes autels ! Tu offres au recueillement un sanctuaire trop voluptueux, trop magique , trop ruisselant de lumières , trop enchâssé dans le marbre et dans l'or, tu rappelles le temple de Salomon et l'ancienne loi , mais tu n'es pas le temple de Jésus et de la loi nouvelle ; les sens n'étouffent pas leurs murmures quand on a franchi ton seuil et chacun devine à ta vue que tes ministres ont altéré le cérémonial et la pratique du culte qu'ont prêché les apôtres. Sans ta croix tu serais une mosquée : avec ta croix, tu n'es qu'une mosquée chrétienne, si j'ose unir ces deux mots. — Non, Sainte-Sophie, et vous-mêmes, monuments plus modernes de l'Orient ou

nous allons chercher tant de trésors, vous ne pourriez convenir , tels que vous êtes, aux descendants de ces races neuves et barbares qui ont foulé sous leurs pieds la civilisation etFéminée du Bas-Empire! Il faut qu'après avoir dépouillé vos charnelles magnificences , vous exposiez votre frontaux glaces, aux vents, aux brumes duNord, que vous retrempiez votre mollesse à ses mœurs austères , et , que sans être moins majestueuses , vous deveniez plus saintes. L'Angleterre et l'Allemagne sont choisies du Seigneur pour donner le baptême à l'art nouveau-né ; elles lui feront une crèche de pierre dure comme celle où le maître dormait avec ses disciples dans le désert, le reste des peuples lui en taillera mille autres à cette image et les traditions de l'antiquité s'effaceront à jamais devant lui, comme les faux dieux et les philosophes ont disparu devant le Messie!

L'architecture romaine est merveilleuse, à coup sur, et les édifices que le temps a respectés nous étonnent par leur masse imposante et nue: on dirait autant de palais bâiis pour le soleil qui s'y étale dans toute sa splendeur. Ces aqueducs, ces théâtres, ces arènes, ces blocs entassés proclament hautement le génie des dominateurs du monde; mais ils ne révèlent que la force de

l'homme livré à son orgueil et enseveli maintenant avec lui sous les ruines; aussi, l'humble chrétien qu'une telle grandeur attriste et repousse lescompare-t-ilàdesBabels inachevées. Leurs temples ne différent point des autres monuments. Nul mystère, nulle gravité, nul sentiment religieux : toujours la force, toujours l'oppression; le moindre tribun qui se prosternait aux degrés était plus puissant que Jupiter arrné de sa foudre!... Comment donc adorer le Dieu simple et bon , le Dieu de paix et de charité , le Dieu qui punit l'orgueil comme le plus coupable des vices et récompense l'humilité comme la plus précieuse des vertus ? Puisque l'homme intérieur est renouvelé, pourquoi ne pas renouveler ses vêtements? Puisque l'essence du culte est changée, pourquoi ne pas changer aussi son enveloppe?... Ce qui était nécessaire dans les premiers siècles pour la propagation du christianisme, n'est plus ni permis ni juste depuis qu'il a obtenu l'héritage universel et que la parole des prophètes est accomplie. Il ne faut plus seulement renverser l'idole de son piédestal pour y substituer l'image du Sauveur, mais il faut briser le piédestal lui-même avec la statue parce qu'il est impur comme elle; il faut que l'idée catholique règne seule dans des

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temples élevés pour elle seule, loin des préoccupations et des souvenirs profanes d'un passé qui ne doit plus renaître ; il faut enfin , que nous puissions dire de l'architecture nouvelle ce qu'un poète grec dit de l'église byzantine : — Elle est au-dessus du Capitole comme le Dieu véritable au-dessus des faux dieux ^ comme la cité du Bosphore au-dessus de la cité du Tibre. T^ienSy antique et latine Rome , et chante un hymne à la nouvelle Rome , et réjouis-toi de ce que si jeune encore elle est déjà plus belle que sa m,ère !

Courage aux artistes , courage ! . . . . ils auront une grande tâche à remplir ceux qui viendront après moi. Désormais Voperarius doit être inséparablement architecte et sculpteur, s'occuper à la fois des détails et de l'ensemble j de toutes parts la vieille masse romane se creuse en portails, s'allonge en galeries, se découpe en trèfles, s'arrondit en rosaces, le bloc informe se taille en statues, et les lourds piliers se couronnent de chapiteaux historiés , de sveltes faisceaux et de minces colonilles. Les entrelacs et les feuillesd'eau remplacent les masques et les feuilles d'acanthe , les dragons , les monstres de l'enfer , les enroulements d'oiseaux fantastiques remplacent les har-

pies et les centaures de la mythologie : la verge pastorale ne ressemble plus à la baguette du magicien , et le symbole , qui est la personnification d'une pensée vraie , chrétienne , éternelle , succède à l'allégorie dans les sculptures , comme les fées ont succédé aux nymphes dans les grottes souterraines. Partout la miséricorde et la pitié, partout l'espérance qui sourit du milieu des tortures et la pudeur qui rayonne au front des femmes adorantes, partout saint Martin et le mendiant, la Vierge et Jésus qui regardent passer les fidèles, partout la promesse d'une résurrection céleste à côté du martyre , l'invincible union de la force et de la foi chez l'homme de guerre et chez l'homme d'église, partout la doctrine du Christ dans toute sa pureté , dans toute sa sagesse, et les paraboles traduites par des figures sensibles à l'œil de l'ignorant et du pauvre ! — Continuons l'œuvre des apôtres , montrons aux mortels la lutte impuissante et furieuse du mal contre le bien, du vice contre la vertu, de l'enfer contrele ciel, enseignons-leur comment on se perd et comment on se sauve, comment 6n succombe à la tentation et comment on échappe à ses pièges : qu'ils apprennent à craindre en apprenant à aimer, pour que la simplicitéde leurcroyance les préserve 1. 17

des faux prophètes, des anges déchus et des docteurs de scandales. La muhitude comprendra que les puissances terrestres sont les soutiensnaturelset légitimes de la religion, lorsqu'elle verra des têtes couronnées, des têtes de rois et de reines, supporter pieusement les arceaux de ses églises ; la race des forts lira sur les tables de la loi portées par un vieillard qu'elle doit protection aux sujets et le peuple des faibles lira sur l'écusson porté par un ange qu'il doit fidélité aux maîtres ; tous connaîtront la valeur et l'étendue de leurs devoirs dans les conditions où Dieu les a fait naître ou dans les sociétés qu'ils ont établies eux-mêmes, ils sauront tous se garantir du schisme et de la révolte, avec les principes invariables de l'unité ! Qu'ils lèvent les yeux avant d'entrer au temple et la disposition des figures qui ornent le portail leur offrira presque toujours un magnifique symbole : voici des monstres hideusement groupés qui hurlent et qui grimacent ; au-dessus, des saints, des prophètes, des apôtres qui tiennent des palmes à la main ou élèvent pour bénir l'index et le médius ; au-dessus de tout , Dieu le père entouré d'anges qui chantent , qui prient , qui brûlent des parhims à ses genoux. N'est-ce pas là cette échelle de Jacob qui s'étend de la terre jus-

qu'au ciel et dont les justes franchiront un jour les degrés , tandis que pour les méchants elle descendra jusqu'aux profondeurs de l'abîme ?... Ces monstres obscènes ne représentent-ils pas les sens, les passions, les jouissances corporelles? Ces bienheureux , la paix de l'ame et l'extase ? ces anges, l'harmonie, l'encens et la prière qui s'exlialent incessamment autour de l'idée de Dieu ?. . . Ici le monde impur, plus haut le monde pur, plus haut encore le monde éternel! — Courage donc, ô vous qui recevrez le ciseau de nos mains mourantes , souvenez-vous que notre art n'a pour but que la gloire du Seigneur, que la propagation de son culte, et semez les édifices religieux au milieu des cités , au milieu des campagnes , au milieu des solitudes, comme autant d'évangiles de pierre ! . . .

Le vieillard fut distrait de ses pensées par un coup frappé brusquement à la porte.

— Je reconnais cette main-là , dit-il en souriant.

Il s'empressa d'ouvrir et le sire de Botignac entra dans la salïfe.

— Ami Glandcvez, nous partons demain matin pour le pays de Sault ; les envoyés du seigneur Guilhem ont publié aujourd'hui à grand

son de trompe que les fêtes étaient fixées au trentième jour du mois d'août, et la ville est remplie d'étrangers qui s'y rendent de tous les royaumes chrétiens. Nous n'avons pas de temps à perdre. A cheval donc comme les autres!... allons chercher parmi cette foule de tètes illustres s'il reste encore quelques débris de l'antique loyauté , de l'antique noblesse ; allons porter nos plaintes aux pieds du souverain; allons voir si la justice peut encore élever librement la voix et trouver un écho en Provence ! — Gaucelm Faidit n'existe plus : que Dieu lui fasse grâce , mais que son sang retombe sur la courtisane , car c'est elle qui l'a désespéré , qui l'a tué , qui l'a précipité dans ce sépulcre ignoré où il est étendu sans linceul et sans prière!... Nous évoquerons l'ombre du mort devant ïdelfons qui le vengera, s'il est digne de sa haute renommée! Ah! puisse-t-il frapper d'un seul et même coup toutes ces odieuses femmes ! . . .

— La lutte sera pénible , répondit Évangélista , le vice ne manquera pas de puissants protecteurs contre deux vieillards sincères, honnêtes , résolus , mais obscurs et pauvres. N'importe ? si le comte se laisse séduire , si nous

échouons , ami , nous aurons la conscience d'avoir rempli notre devoir.

— Si nous échouons, s'écria Pierre deBotignac, j'éclaterai , moi ! j'épancherai tout ce que l'abjection des hommes de ce siècle m'a mis d'amertume et de colère dans l'ame ; je parlerai haut une bonne fois , et , Dieu merci , il y aura là des oreilles pour m' entendre! ... Je n'ai qu'un regret^ c'est de ne pas avoir avec moi notre vieux Jean de Matha qui me prêterait le secours de sa rude et forte voix. — Oui , j'en jure le ciel, je vous ferai pâlir et trembler, ministres, gentilshommes, prélats, capitaines, les plus corrompus, les plus insouciants et les plus déhontés aussi : débauchés, oiseaux de nuit qui craignez la lumière, je vous y traînerai de force ; nobles sires qui combattez pour voler une seigneurie à vos voisins et ne tirez pas Tépée pour conquérir le royaume de Dieu, francs pillards que vous êtes , je vous traiterai de telle façon que vous aurez peur, car vous n'avez jamais insulté que des esclaves et égorgé que des porcs ! Cardinaux, évêques, abbés, faux pasteurs, qui n'aimez plus vos brebis que pour leur toison, vous n'oserez pas soutenir mon regard î Baillis et sénéchaux qui déshonorez vos robes par un trafic simoniaque, et qui vendez la justice pour de l'ar-

gent, au poids et à l'aune, je vous démasquerai I vous tous enfin , déjjositaires infidèles des pouvpir§ que Dieu vous a confiés , vous trouverez en moi un accusateur inHexible .'...

— Et tu auras tort, rcj)rit Iroidenient Évangélista. Yeux-tu donner aux peuples l'exemple du mépris, de la révolte et du scandale? le monde n'est-il pas assez gonflé de haines, déjà? est-ce à toi de les faire déborder?... iSe démens pas à ton dernier jour une vie entière de soumission pacifique; attends , et la mort t'aura bientôt délivré , plus tôt que moi , peut-être I

— Comment ne pas maudire?... jette les yeux autour de toi : que de désordres , que d'infamies, que de crimes! jNotre siècle ne présente que des faces incomplètes ou vicieuses, la prostitution et l'avarice ont étouffé le feu sacré dans toutes les âmes ; il y a tant de souillures à la surface du monde, que si tu rencontres un homme et une femme sur ta route , tu peux dire sans crainte de te tromper : Voici un lâche, voici une adultère ! , , . Lorsque les sujets d'une nation n'ont plus entre eux d'autre lien que la débauche, cette nation touche à sa décadence ; et lorsque la noblesse et le clergé, double clef de voûte de tout état social, viennent à Aiiblir, à se crevasser, à se disjoindre,

la chute de 1 édifice est certaine. Voilà ce qui arrive aujoui d'hui. Ces deux ordres souverains se déshonorent à l'envi par des excès multipliés de jour en jour. — Où sont les fils de ces hommes vaillants et justes qui s'étaient partagé la terre? les reconnaitras-tu dans nos maîtres d'à présent? Ceux-ci ont hérité des biens sans les vertus , et ne valent guère mieux que les Sarrasins qui descendent de Pharaon ; les méchants portent la couronne , les poltrons sont armés de la lance et de l'écu , les ivrognes font des vers. Le sort des autres n'est rien pour eux, ils se livrent aux bras immondes, s'accouplent aux races les plus honteuses, et forment à eux tous une pyramide de traîtres ! C'était bien la peine qu'il y eût large place pour neuf royaumes dans Tempire de Charlemagne, leur aïeul, puisque ces royaumes devaient tomber en de pareilles mains ! — Où sont-ils aussi les dignes successeurs des Pères et des Martyrs?... luxe , intolérance, hypocrisie, cupidité, pollution volontaire , voici leurs noms ! Ils pratiquent ce qu'ils condamnent et ne reculent devant aucun péché ; ils soulèvent les guerres , fomentent les discordes, troublent les familles et les peuples , ils aiment mieux le lard que le bon Dieu et dévorent de gros saumons à l'heure

de none, tandis que les pauvres meurent de faim à leur porte! — Les courtisanes vendent leur corps, eux ils vendent la religion : les courtisanes arrachent aux amants par leurs caresses, des anneaux , des lacets , des colliers ; mais eux, ils arrachent aux fidèles par leurs violences, des terres , des dimes et des prébendes !.. .

— Tais-toi , Pierre, tais-toi ! . . .

— Non , j'irai jusqu'au bout ! — Leurs iniquités encouragent l'hérésie, les Albigeois relèvent la tête , et Valdo , qui a tiré de cette doctrine une doctrine nouvelle , prend chaque jour de formidables accroissements. Que font les chefs de l'Église, alors?... Ils ne s'amendent pas, ils ne cherchent pas à ramener les esprits égarés, mais ils se changent en bourreaux et ressuscitent la loi d'orgueil et d'oppression abolie par le Christ : au lieu de guérir ils se vengent , au lieu de redresser ils brisent , au lieu de persuader ils tuent! Plus de modération, plus de douceur! A quoi bon prier et convaincre ?... ils ont la force! Ils assemblent des centaines de conciles , jamais pour convertir, toujours pour frapper, jamais pour verser de l'huile sur la plaie , toujours pour y mettre le feu; comme si la mort était le salut des pécheurs, comme si tuer les méchants c'était

tuer le mal ! — En somme , laïcs et clercs se valent bien , c'est à qui montrera les mœurs les plus dépravées ; ils se liguent d'abord pour piller et se battent ensuite comme des soudards ivres pour partager le butin. Le pape est injuste contre l'empereur, l'empereur contre les rois, les rois contre les comtes, les comtes contre les barons, les barons contre les vassaux, et les serfs, qui n'ont que les chiens maigres à tourmenter, s'en acquittent de leur mieux ! . . .

— Laisse-moi parler à mon tour. Je t'ai reproché toujours trop de fougue et d'emportement, le zèle immodéré te fait tomber dans l'ironie et par suite dans l'exagération : c'est aussi là le mauvais côté de mon caractère, maisj'aimistantde persévérance à le réprimer que j'y suis presque parvenu et que le vieil homme des camps a disparu sous le chrétien. Dieu me pardonne comme à toi les heures de violence et de colère!... 0 mon ami , fermons la bouche tant que celle de Dieu restera muette , attendons qu'il intervienne , et songeons qu'il n'oublie jamais ni l'innocent ni le coupable! Un guide immortel nous a montré la voie du salut et de la récompense : c'est à nous de le suivre sans mettre en doute les promesses divines , sans être distraits ou préoccupés par des

causes étrangères. Ce qui n'est pas selon Jésus- Christ est faux et engendré par l'esprit d'erreur; ne nous écartons pas du chef, ne nous éloignons pas de la source. Lorsque nos maîtres d'ici-bas semblent atteints de vertige , pensons au maitre de là-haut, épargnons ses ministres comme le pàtre-roi épargna l'oint du Seigneur dans sa folie; il faut respecter ce qu'ils devraient être et leur obéir quoi qu'ils fassent , car leurs paroles viennent de Dieu et leurs actions viennent de l'Homme; il suffit que nous ne concourions point aux œuvres des méchants, pour être justifiés ! — Les crimes de quelques-uns peuvent -ils nuire à l'Église ou détruire l'éternelle unité?... Non assurément : les principes demeurent inaltérables. L'apôtre a promis que ceux qui persévéreraient jusqu'à la fin seraient sauvés^ taisonsnous donc et adorons ! . . .

— Eh bien , repartit Pierre de Botignac un peu calmé , je conviens qu'il est dangereux de professer en public .ces opinions que tu condamnes, mais entre nous...

— iNIème entre nous, car ce sont là des pensées qu'il faut cacher au plus profond de son ame; il y a toujours péril à les exhaler. L honnne est si fragile que le mépris des grands peut l'en-

traîner rapidement au mépris du pouvoir et la haine des prêtres à la haine du culte : le schisme et l'anarchie ne sont pas autre chose.

— Soisdoncohdi pour ta sagesse, Evangélista !..

— ITolà seigneur Glandevez ! appelèrent plusieurs voix au dehors, ouvrez , voici des acheteurs ! . , .

— Garde-toi bien d'ouvrir à ces donzeaux, débauchés insolents qui courent de nuit la ville.

— Pourquoi ? reprit Glandevez avec un sourire , tu te plains de ce qu'on n'essaie pas de convertir les pécheurs et tu veux renvoyer sans les entendre ceux qui frappent à notre huis.

Après avoir ôté la clef de l'escalier qui conduisait chez Raoulette, il fit quelques pas vers la porte de la rue, mais il s'arrêta tout-à-coup, et croisant les bras sur sa poitrine agitée :

— Oh! murmura-t-il , songer que l'infâme est peut-être avec eux et que je n'ai point encore exigé son nom , que je ne l'ai point encore châtié!...

— Ami, la vengeance est -elle permise à l'homme?...

— Merci, Pierre. Instruisons-nous et corrigeons-nous l'un par l'autre. J'oubliais qu'il faut courber la tête sous les épreuves que Dieu nous

envoie et le bénir de tout ce qui nous arrive. Il pressa la main de Botignac entre les siennes et tira le verrou ; d'Alamanon , Miravals , Rambaud , Ogier de Saint-Donat et d'autres jeunes cavaliers entrèrent joyeusement.

— Seigneur, demanda Bertran, nous avons besoin d'épées et de dagues légères pour les fêtes de Sault, pouvez-vous nous les fournir?

— Je n'ai point d'armes de parade , je n'ai que des armes de guerre , regardez.

Lorsqu'ils eurent aperçu les larges et longues lames qui couvraient la muraille , ils se mirent à rire.

— Merveille ! ... les plaisants coutelas ! . . .comme cela serait bien assorti à des pourpoints de velours ! . . .

— Eh , mes braves , observa Pierre de Botipnac, quelle manie avez-vous de porter des armes qui ne vous servent pas?. . .

— Tiens, c'est Botip^nac! crièrent-ils tous ensemble, nous ne l'avions pas vu dans son coin; bonjour Pierre, bon an Botignac, los à ta moustache , mon cousin !... Je gage qu'il va nous parler encore des croisades.

— Oui, je vous en parlerai!... n'est-ce donc pas une honte pour des gentilshommes tels que

VOUS de n'avoir pas plus de vigueur et de courage que des filles, de vous énerver dans les orgies, de ne porter récusson des ancêtres que brodé sur la soie ou le damas, et jamais gravé dans l'acier ou arrosé de sang?... Il s'est livré une bataille aux bords du Jourdain, savez-vous, et l'armée du Christ a été taillée en pièces par l'armée de Satan. Les pauvres comme les riches, les prêtres comme les profanes , les maîtres comme les esclaves, ceux qui combattaient vaillamment et ceux qui s'inclinaient lâchement, tous ont été tués! Un effroyable carnage , ô mes fils î... Ne vengerez-vous pas les morts?... Quittez ces parures qui seraient bonnes pour un festin de noces, changez les courtines voluptueuses de vos lits de pourpre pour le hamac du navire et la croupe des chevaux fougueux , allez suspendre des guirlandes de têtes autour des remparts de Jérusalem, courez donner là-bas des bracelets de fer aux hommes plutôt que de donner ici des bracelets d'or aux femmes ! Par la Passion-Dieu , si vous refusez , enfants indignes de cette ville qu'on a surnommée la Rome des Gaules , vous mériterez que la main du bourreau détruise les douze cents écussons peints et blasonnés dans la salle de la Viguerie!...

— Ce que vous nous dites là est assurément

^b LES VIEUX ET LES JEUNES.

fort beau , répondit le troubadour Raymond, et je vous conseille d'en composer au plus vite un sirvente que nous chanterons aux dames; mais, voilà de nos amis qui sont revenus de la guerre avec Bertran de Born et n'ont point envie d'y retourner.

— Moi, ajouta Rambaud, je suis très-aimant de ma nature et je ne hais au monde que cinq choses : un mari qui adore sa femme à l'excès , un ami qui ne prête pas au jeu , trop d'eau ou trop peu de vin , et une courtisane ruinée. — Comment donc irais-je à la guerre?...

— Moi, reprit Ogier de Saint-Donat d'un ton bourru , je déteste ces vieillards maussades que l'impuissance a rendus vertueux et qui sont jaloux de la jeunesse comme une duègne l'est d'une belle fdle; aussi, je livre de rudes combats à la vieillesse dans mes chansons , et c'est la seule (guerre que j'approuve, prêcheur de croisades.

Pierre de Bolignac s'était animé par dcj^rés , et, à ces derniers mots, il allait s'élancer vers les rieurs, lorsque son œil qui étincelait rencontra le regard doux et serein d'Évangélista. Il se rassit froidement.

— Voyons, dit celui-ci à Saint-Donat , quelle idée vous faites-vous de la vie ?

— Une idée charmante , ma foi ,* dés devoirs faciles à remplir, de brunes créatures à courtiser, des fêtes continuelles , des fleurs , des lyres , des flambeaux, l'insouciance ou l'ivresse, le sommeil ou la folle veillée, voilà toute la vie!... Les gens d'église et de noblesse qui ne la comprennent pas autrement sont plus que jamais d'utiles modèles pour les peuples et ne méconnaissent point leur mission comme le vulgaire les en accuse. — Où est la nécessité d'avoir une mine refrognée et discourtoise, une épée de six pieds et une barbe à l'avenant, parce qu'on est de race illustre ? Estce une raison pour fuir le vin comme un Turc et se condamner à un purgatoire anticipé , parce qu'on porte sur le chef une tonsure plus ou moins ronde ? — C'était bon aux tenqDS de la barbarie, mais nous avons corrigé ces tristes et sauvages traditions, nous avons réformé nos mœurs ainsi que nos habits, nous ne tenons point à honneurd'avoir les cheveux mal peignés , et , quand les femmes nous caressent, elles ne meurtrissent plus leurs frêles poitrines contre un ciliée ou une armure ?

— Jeune homme, tu manques de cœur et d'intelligence, tu ne comprends ni le passé ni le présent et tu n'as jamais su vivre. Puisses-tu le savoir un jour ! . . .

— Le ciel m'en préserve ! vos cheveux blancs me font peur et je me hâte d'user la vie pour ne la voir jamais des mêmes yeux que vous.

— Ne crois-tu donc pas à la vertu ?

— Non. Je ne crois qu'au plaisir !

— C'est comme moi Rambaud, comme Bertran, comme Mira vais, comme nous tous!... d'ailleurs, la vertu n'existe pas.

— Malheureux, reprit Glandevez, il n'y a rien de pur, de sacré, de vénérable pour vous ! Malheureux, vous n'exceptez de cet anathème ni la mère dont le sein vous a nourris, ni le père dont le bras a protégé votre berceau , et vous ne vous inquiétez pas du mépris que vos enfants auront pour vous dans l'avenir!... Oh ! vous êtes bien ces buveurs de l'apôtre Mathieu, qui, assis devant la porte de la ville , insultent la Vertu et font de cette vierge céleste le but de leurs chan sons! ■ — Avez -vous jamais examiné le portail latéral de Saint-Sernin à Toulouse, et vos yeux se sont-ils arrêtés sur un groupe admirable placé à gauche de rarchivolte?... Deux courtisanes, deux femmes Étrangères, comme la Bible les appelle , ornées de vêtements liches et variés , avec descolhers, des pendants d'oreilles, des aigrettes, des perles dans leurs cheveux , des broderies à

leurs sandales, sont assises sur deux lions qui paraissent heureux et craintifs : entre elles, par derrière , se montre la face lubrique d'un homme qui entoure leurs têtes de ses mains ; au-dessus d'elles s'élève un moine calme et confiant qui les foule aux pieds et regarde le ciel. Eh bien , à laquelle de ces jfigures ressemble chacun de vous ? — A celle du milieu, répondit Bertran d'Alamanon, j'y consens pour ma part et ne m'en offense pas. Il y a dans la lèvre, dans le port de tête, dans l'allure des courtisanes, un dédain sublime pour le débauché dont elles supportent les caresses, mais si le moine que vous glorifiez tant ne joue pas le rôle de cet homme, c'est qu'elles n'ont jamais pris la peine de le séduire , et qu'il n'a point eu de lutte à soutenir contre elles ; autrement il serait vite descendu de sa|j( austérité pour prendre humblement la place d'un des lions, il serait aussi devenu heureux et craintif de sa servitude, car il n'a que la force de l'esprit et elles ont la force des sens. — Croyez-moi, les plus rigides ne résistent point aux plus belles ! . . . , On fait grand bruit de ces anciens cénobites qui dormaient à côté d'une femme sans la toucher, mais, comme ils étaient vieux et glacés, l'eflort ne leur coûtait guère. — Avouez vous-même I. 18

qu'au temps des passions ardentes , vous fléchissiez le genou devant les femmes ; aujourd'hui vous n'êtes plus indulgent avec notre jeunesse , parce que vous avez perdu le souvenir de la vôtre , et Ogier avait raison , ce ne sont pas des vertus mais des années que vous avez de plus que nous ! . . . Le vieillard se pencha vers l'oreille de Bertran et lui dit d'une voix qui le fit tressaillir :

— Vous n'êtes pas digne d'avoir un ami comme Geoffroy Rudel !

— Oui , mille fois oui , cria Rambaud d'Orange, c'est le désir des sens qui conduit le grand univers par le bout du nez ! . . . les femmes sont plus puissantes que rois et papes , le globe impérial leur appartient de droit , et si elles se mettaient à prêcher, il n'y aurait plus d'héré-

Jj^ques , cornes du diable ! — On maudit les païens à tort , car ils valaient mieux que nous, et je regrette amèrement l'Antiquité: c'était un bon temps que celui où les dieux avaient leurs maitresses chez nous et nous les nôtres chez eux, avec cela que les hommes ne perdaient pas au change : pour Europe ils avaient Junon. — Comme le passé ne peut revivre, nous tâchons de rendre le présent au moins tolérable et de nous rapprocher le plus possible du voluptueux

Olympe ! aussi, je compte établir une maison pareille à celle que le comte Guillaume IX fit construire à Niort, elle sera bâtie en forme de monastère, divisée en cellules, gouvernée par une abbesse , et si quelqu'un trouve mauvais que j'y prenne mes plaisirs, je répondrai comme le même Guillaume : Les fées m'ont ainsi constitué!...

— Sur ma parole , ajouta Raymond , c'est un modèle fameux que tu choisis là!... mais voici onze heures à la Major, nous n'avons point acheté d'armes , et je commence à m'ennuyer ; allonsnous-en.

— Je cours chez Aliéna , dit Bertran d'un ton moins assuré , la belle fille ressemble aux courtisanes du portail et je lui baiserai les mains de votre part, sire de Glandevez.

— Vivent les amis du Gai saberl reprirent les autres.

Et ils sortirent aussi joyeusement qu'ils étaient entrés. — L'indignation de Botignac était à son comble et n'aurait pu se comprimer plus longtemps.

— Va, maudit, sécria-t-il, va jouir de ses derniers baisers!... tu la verras bientôt fouettée en place publicjue, et peut-être alors rougiras-tu de sa honte ! ... A demain , Évangélista.

276 LES VIEUX ET LES JEtîNES.

— Bonne nuit, Pierre, à demain. — Hélas! comment convaincre des hommes qui ne raisonnent pas et sont descendus à ce degré de corruption ? . . . Dieu seul le peut , car il peut tout!...

Au lever du soleil , le vieillard entr' ouvrit doucement la porte de Raoulette. Elle était assise au pied de son lit, à moitié cachée par les rideaux et la tète dans ses genoux : lorsqu'elle l'entendit, elle écarta ses cheveux que les larmes avaient collés sur son visage.

— Est-ce que tu ne t'es pas couchée , ma fille?

— Non, mon père. A quoi bon puisque je ne dors plus?...

— Et tu souffres toujours !. ..

— Toujours, mon père !

— Je souffre aussi , moi , de te quitter malade et désolée comme te voilà , mais il le faut ; embrasse-moi, mon enfant, je pars ce matin.

— Vous partez ! . . . est-ce lui que vous allez chercher?... Oui, oui , vous êtes bon, vous voulez me guérir, vous voulez sauver votre fille, vous avez compris que c'était inutile d'attendre, d'espérer , de lutter contre la destinée, et que lui seul pouvait réparer le mal qu'il a fait. Parlez-lui avec ma voix, avec mes yeux, avec mon ame , et je suis sure qu'il ne résistera pas à vos prières :

il se souviendra de moi , il aura pitié , il viendra , et, quand il sera venu, je pleurerai tant, je l'aimerai tant , qu'il séchera mes larmes et bénira le ciel de mon amour î . . . Nous serons heureux alors, tous heureux! — Oh! dites, le verrezvous? lui parlerez -vous? me le raménerezvous?...

Elle lui jeta ses bras au cou et ses lèvres essayèrent un sourire qu'elle n'acheva pas, car son père avait détourné la tête sans répondre.

— Eh bien , peut-être me trouverez-vous morte à votre retour?...

— Tu es ma fille , mais s'il n'y a que la mort qui puisse mettre un terme à tes douleurs, je prie Dieu de te l'envoyer, dussé-je recommencer ma longue vie pour te regretter sans relâche !

Et ses yeux se mouillèrent pendant qu'il effilait une mèche de cheveux gracieusement déroulée sur l'épaule de Raoulette immobile.

— Allons, mon ange, lève-toi, reprit-il, la litière est en bas et je vais te conduire moi-même aux Ursulincs, te confier à ta tante, une pieuse femme qui te chérit comme une mère.

La jeune fille, toujours pensive , toujours absorbée, se leva, descendit l'escalier et s'étendit machinalement au fond de la litière.

— Je sais que je suis malheureuse, disait-elle, que je tue mon père de chagrin, que cet amour est coupahle , mais je ne puis l'arracher de mon cœur!... Il me reste deux espérances, Dieu et Lui, Dieu pour me faire mourir, Lui pour me faire vivre : je n'en aurai plus qu'une bientôt! — On me dit de l'oublier!... Est-ce possible?... Je n'en serais pas moins condamnée, et, puisque la fosse est ouverte , j'aime mieux y tomber avec l'amour et le pardon qu'avec la haine ou l'indiflerence ! . . .

Lorsqu'il fut arrivé aux portes du monastère, Evangélista parut hésiter un instant à quitter sa fille, mais ayant aperçu derrière lui Pierre de Botignacqui l'attendait, calme, sévère, inflexible comme le devoir , il la pressa étroitement contre sa poitrine, et, après l'avoir déposée entre les mains de l'abbesse , il remonta sur son cheval , l'ame pleine de pensées religieuses et de pressentiments sinistres.

La route était couverte de voyageurs : on riait, on devisait, on chantait, des essaims de gentilshonuiies provençaux caracolaient autour des litières et des palefrois pour attirer l'œil noir d'une Espagnole ou entrevoirie frais visage d'une Française sous le voile qui l'enveloppait; de leur côté,

Espagnols et Français jouaient le même jeu avecles dames de Provence. — Quant aux sires de Glandevez et de Botignac , noblement et simplement vêtus , ils cheminaient en silence , à l'écart , insensibles aux railleries des jeunes fous de la veille qui les suivaient d'assez près. — Soudain, à quelques portées de flèches au-dessus de Mont- Mayour, un bruit de chevaux lancés au galop fit retourner toutes les têtes. Des casques et des cuirasses étincelaient du milieu de la poussière.

— Eh ! cria Rambaud , c'est Bertran de Born et Mauléon. Arrêtez, arrêtez ! . . . Voulez-vous nous écraser, mille diables?... Est-ce vrai, Savari, que tu es un politique à présent et l'ame damnée du Hautefort?... Jette ta chemise de fer dans le fossé et reviens avec nous pour nous prouver qu'on te calomniait!... La guerre n'est pas ton fait, mon amoureux.

Savari de Mauléon et Bertran de Born traversèrent la foule sans regarder personne et ne tardèrent pas à disparaître derrière les arides collines où Charlemagne extermina les Sarrasins un jour d'Ascension.

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