‹ Geoffroy RudelChapitre 6 sur 8 · DE L ARCHITECTURE DANS LE MIDI · texte numérisé non relu

DE L ARCHITECTURE DANS LE MIDI

et ces ombres, tour à tour pesantes ou diaphanes, violettes ou carminées , tantôt noires comme la nuit , tantôt lumineuses comme le soleil luimême , changent , déplacent et transposent à chaque instant les riches couleurs du paysage. L'œil ne suffît pas à les admirer ni la mémoire à les retenir. Tout flotte , tout fuit , tout s'ébranle, tout est profusion et confusion, tout se déchire , se hâte et se précipite comme aux accords d'une lyre invisible, tandis que la vallée, où le ciel se reflète, devient presque aussi transparente que la mer! Je ne sais pas en vérité si l'imagination et le rêve peuvent évoquer de semblables merveilles; on se croit transporté au milieu de ces fabuleuses contrées des anciens romans , on songe à d'autres siècles, à des mystères accomplis, à des croyances sanctifiées, et, lorsqu'on s'arrête à contempler la montagne avec sa couronne de neige éclatante et son voile de brouillards, la montagne qui déroule après elle jusqu'au niveau des plaines sa robe flottante de coflines , on frissonne dans l'attente de quelque prodigieuse transfiguration ! . . .

Le plateau où s'élevait autrefois le manoir des seigneurs d'Agoult, remplacé maintenant par une vraie petite ville du Midi , obscure , jaune , boueuse , fétide , aux maisons basses et aux rues

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étroites, offre une surface fleurie et riante. Les mûriers croissent le lonf^ des chemins , les amandiers garnissent les enclos , les grenades s'épanouissent parmi les buissons : le jour il y a de l'ombre, il y a des parfums la nuit, et on jouit d'autant plus délicieusement de l'une et des autres qu'on est entouré par une chaîne d'escarpements arides ; on «st heureux de se replier au sein d'une retraite t ..armante et bornée , de trouver des gazons sur la terre et des branches devant le soleil, quand on voit à quelques pas de soi les rochers qu'on a gravis, les sables qu'on a foulés pour venir chercher ce repos et cette fraîcheur. Alors le moindre brin d'herbe a du prix, le moindre murmure étonne et charme , on se sent du bien-être [jartout , un rien fait battre le cœur, un rien fait tressaillir le corps : ainsi, je me souviendrai toute la vie d'une belle fille qui m'a salué en patois du haut de son mulet , un soir que je me promenais aux environs de la ville.

11 reste à peine quelques débris de l'ancien château, mais, avant de rebâtir pour le lecteur cette demeure célèbre, je voudrais lui donner une idée de l'architecture du Midi dans son ensemble et dans plusieurs de ses détails.

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La Provence, fort riche en ruines romaines, est assez pauvre en monuments gothiques, et, disons-le de suite, ces monuments ne peuvent soutenir aucune comparaison avec ceux du Nord. — Le Languedoc a reçu des Maures, par les Pyrénées , un art plus orné, plus hardi, plus somptueux, dont on retrouve évidemment l'origine dans les Signes et les Symbçks de l'Egypte , au travers de ses développenip séculaires, comme on retrouve la roche primitive sous les couches de pierre ou d'argile qui la recouvrent : mais la Provence a reçu ses inspirations par les Alpes et s'est efforcée de se renfermer dans les exigences de l'art italien. Néanmoins, elle est toujours restée au-dessous du maître, elle a dévié gauchement de la tradition , et , stationnaire au milieu des progrès de l'architecture, elle n'a rien amélioré ni rien agrandi. Ce ne sont plus les lignes imposantes, correctes et carrées des Romains, il s'y est mêlé avec le temps une foule d'éléments étrangers qui , ramassés au hasard , sans choix , sans goût , n'ont servi qu'à surcharger et défigurer l'idée première , loin de lui donner une forme et une aisance nouvelles : de tous les ordres, tant anciens que modernes, pas un seul ne domine dans ces constructions informes d'où la sévérité

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du Nord et l'élégance de V Orient sont bannies à la fois. Aussi est-il résulté de là un genre étrange, incomplet, mal venu, indéfinissable, qui, à l'exception de quelques édifices purs , et ils sont rares , se reproduit partout en Provence. — Le fameux palais d'Avignon peut être considéré, à mon avis , comme le type de cette architecture. L'Italie s'était transportée là tout entière avec ses peintres et ses bourreaux , son double luxe de poésie et de supplices , auprès de la salle des tortures il a d'admirables fresques -, depuis le sommet des plates-formes jusqu'au fond des cachots, à travers les vastes salles , les escaliers sonores , les galeries nues, que l'œil se baisse ou s'élève, que le pied se hâte ou se ralentisse , on réveille des voix mortes qui racontent les soumissions humbles et les sanglantes représailles, l'histoire des hommes qui se sont agenouillés devant le pontife pour être absous , et l'histoire de ceux qui se sont agenouillés devant le bourreau pour être décapités. Mais, si ce palais maintenant dépouillé de sa magnificence intérieure, est encore admirable par les souvenirs , il ne l'est certes pas par son architecture aux irrégulières et colossales dimensions : somme toute , ce n'est qu'un jrrand bâtiment avec de grands murs, de grandes

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fenêtres et de grands toits plats , où les yeux fatigués n'aperçoivent que lourdeur et désordre. Quant à la couleur générale du monument, elle ne me semble rien oflrir de remarquable. Il en est qui s'émerveillent devant cette teinte citronnée , uniformément répandue , ainsi qu'un badigeon, du haut en bas des murailles, et s'entêtent à y voir la chaude empreinte des baisers du soleil : pour moi, je puis avoir un mauvais goût et de mauvais yeux , mais je ne vois là franchement qu'une sorte de pâleur mate et livide comme celle des malades, — J'en dirai autant de tous les édifices provençaux. — Le visage des femmes, la surface des rochers , le sable des ravins , à la bonne heure , voilà où j'ai compris le soleil!...

Dans le Nord , les cités sont presque toujours dominées par une cathédrale, un château etime tour du beffroi, trinité de monuments qui représente une trinité de puissances, le clergé, la noblesse et la bourgeoisie : les tours de la commune ont quelque chose de droit et d'orgueilleux , les manoirs montrent une attitude aussi forte que menaçante, et les majestueuses églises placées au milieu de la ville, symbolisent merveilleusement l'idée de Dieu placée au centre et au sommet de l'humanité. Il n'en est pas de même dans le Midi.

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En effet, comment y aurait-il unité d'édifices, là où il n'y eut jamais unité de pouvoirs ? Comment imposer une architecture nationale à ce pays sans nationalité réelle, passif de toutes les influences, ouvert à toutes les conquêtes ? Comment asseoir une architecture religieuse sur cette terre de schismes et de divisions ? . - . Les œuvres qui nous restent prouvent que c'était impossible. — Franchissons les collines où les barons du moyen-âge avaient enfoui les fondements de leurs forteresses abritées derrière un triple rempart d'eau , de pierre et d'acier , cherchons les pics nuageux où nichait la race des guerriers et des hommes forts, race injuste et sublime , terrassée par la Raison comme Goliath par David, sans que sa gigantesque épée et son large bouclier aient pu la garantir du coup de fronde, penchons-nous aux créneaux de ces tours qui ont les pieds dans le roc et le front dans le soleil; alors, le vertige nous prend, nous nous sentons petits malgré nous en présence du passé, et, l'œil attaché sur ce bûcheron qui traverse la vallée, nous avons vite compris que d'une hauteur pareille il est facile de mépriser la foule, de se faire oppresseur quand on est si grand, et ces ruines démantelées nous épouvantent encore ! Les constructions féodale

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ressemblent aux âmes de ceux qui les ont habitées, les unes et les autres ne se sont pas détruites pierre à pierre ni pensée à pensée comme de fragiles créations , elles n'ont croulé que par blocs , et, malgré les douleurs, les tempêtes, les funérailles et les guerres, il en est toujours resté debout quelque grande portion inébranlable, contre qui les siècles ne peuvent rien! — Ces idées qu'on sent se développer si largement à travers les donjons foudroyés de nos pays frappent aussi le voyageur qui parcourt les citadelles croulantes et les villages fortifiés de la Provence , mais , peut-être sont-elles moins inspirées par leur architecture que par leur position escarpée et formidable au penchant des abîmes?... Toujours est-il qu'on éprouve là une autre espèce de terreur. Ce n'est plus une crainte muette, comprimée, résolue, comme celle qui peut saisir un homme sous le genou d'un ennemi loyalement vainqueur, c'est la défiance avec ses mille aiguillons et ses mille tressaillements; on soupçonne la trahison derrière la force, on songe aux stratagèmes italiens, on appréhende les reptiles cachés sous l'herbe, on est mal à l'aise parmi ces conduits souterrains qui serpentent ténébreusement. Les châteaux du Midi n'ont point l'épaisseur et la sombre gravité

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