‹ Geoffroy RudelChapitre 8 sur 8 · deI&^architecture dans le midi · texte numérisé non relu

deI&^architecture dans le midi

geur et sans profondeur , fait d'oripeaux que la poussière souillera demain et de fleurs qui seront fanées demain, aussi ! Des deux parts, le profane mélange de l'amour terrestre avec l'amour céleste, le culte de Dieu féminisé avec le culte de la' Femme divinisé !

Les plus grandes richesses de l'architecture provençale sont enfouies sous les cryptes ou conservées dans les musées et consistent principalement en tombeaux. Nous y trouvons de tous les ossements saints ou maudits , de toutes les cendres impures ou révérées, de toutes les reliques païennes ou chrétiennes : voici des stèles de l'Egypte , celui d'une vierge et celui d'une femme; Aoici des urnes de Rome , celle d'une matrone et celle d'une danseuse; voici les boîtes funéraires du martyr et de l'initié avec leurs rangées de figurines dont les vêtements ont toujours le même pli grave , simple , religieux , la sépulture du chevalier qui joint ses mains gantelées et appuie ses pieds sur un lion vivant , le sépulcre de la sainte immaculée qui porte une bible ouverte sur son cœur et repose en paix après avoir vécu en adoration. — J'ai toujours senti un charme douloureux et réel à feuilleter le livre des Tombeaux, ce livre où sont écrites tant de pages touchantes , et

DE l'architecture DANS LE MIDI. 293

je me suis oublié souvent sur les inscriptions mortuaires qui couvrent les dalles et les murailles des chapelles consacrées. C'est au fond du cerr cueil qu'on retrouve les époux , les amants , les filles et les mères , tous dégagés de l'histoire politique où tant de fois ils disparaissent avec leurs sentiments et leurs aîfections : la famille dont les sociétés usurpent le droit dès le berceau le ressaisit aux portes de la tombe : les herbes étrangères qui voilaient la source ont été fauchées par la mort , et , détachée des passions du monde , la nature se révèle comme aux jours de la création, dans le silence et dans la pureté ! . . .Plus de haines ni de ressentiments, ni d'intérêts, au-delà!... Le cœur est triste et les yeux se mouillent , on pleure, on aime, on regrette ! — Un autre charme bien doux pour les jeunes cœurs où le siècle a jeté quelques ombres et qui sont entraînés mollement vers les idées de quiétude , c'est celui qu'ils éprouvent à errer sous les arceaux des abbayes sanctifiées autrefois par tant de vertus obscures. Eh bien , les retraites monacales sont nombreuses dans le Midi , les villes ont des cloîtres attenants à leurs églises , les montagnes sont pleines d'ermitages , les vallées ont ouvert aux couvents leurs solitudes ombreuses au sein des-

29^ DE l'architecture dans LE MIDI.

quelles s'épanouissent les salutaires pensées de repos et d'innocence ! J'ai dit que la Provence était riche en tombeaux et je ne me démens point : les monasléres ne sont-ils pas des tombeaux aussi ? Ne sont-ils pas les premiers iils dfe l'Art chrétien qui , comme la Foi sa divine épouse , est né sur un sépulcre ? — A l'heure où j'écris ces lignes, la pluie ruisselle, l'air est humide, le ciel gris et brumeux : n'importe?... Mes souvenirs défient l'hiver, je ferme les yeux du corps , j'ouvre les yeux de l'ame , je reconstruis tour à tour le cloître d'Aix et celui de Cavaillon , le cloître de Mont-Mavour et celui d'Arles , et d'autres encore , ignorés ou célèbres, ornés ou simples, agenouillés parmi l'herbe des vallées ou priant au revers de la colline!... Le soleil brise ses rayons contre les colonnades, il étend des nappes de lumière sur les préaux incultes, il fait saillir l'angle des murailles et le diamant des pierres; les voici bien toutes, ces pacifiques demeures, voici bien les portes brisées de leurs chapelles, les larges fentes de leurs voûtes par où les étoiles regardent curieusement, la nuit, les escaliers dont les marches tremblaient sous mes pieds, et les figuiers sauvages qui m'ont prête l'abri de leurs feuilles rares et noires!...

DE l'architecture DANS LE MIDI. 295

Oh! je revois surtout se dresser à l'horizon les tours de Saint-Honorat , ces hautes tours dorées qui se dessinent sur l'azur d'un ciel limpide et se réfléchissent dans une mer bleue et verte , presque aussi transparente que les eaux de la Sorgue ! — Quelle heure délicieuse j'ai passée avec deux amis à visiter ce monastère, pendant qu'à l'autre extrémité de l'ile, notre barque nous attendait au fond d'une petite anse longue à peine de vingt pieds et cachée parmi les roches du rivage ; comme nous courions des sables aux esplanades , des salles basses aux galeries moresques , furetant tous les recoins, grimpant sur les décombres, nous appelant à chaque découvert-e nouvelle , heureux de la moindre sculpture ramassée dans la poussière et rapportée en triomphe ; comme nous le comprenions là , sans réserve et sans effroi, cet isolement de la prière qui, réfugiée loin des hommes sur une grève déserte et bornée, ne tient plus au monde que par un lambeau de terre aride et s'extasie incessamment devant les œuvres du Seigneur entre l'immensité des cieux et l'immensité des values ! . . . Vous rappelez-vous, mes amis, quelques-unes des étroites cellules dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur la mer? Il y restait encore une sorte de pro-

296 DE l'architecture dans le midi.

prêté dévote que l'abandon avait respectée, une pieuse empreinte que le temps n'avait point effacée, on remarquait encore la place du prie-Dieu et celle de l'alcôve où dormait autrefois la chaste couchette : plus d'un Religieux, jeune comme nous peut-être , s'était appuyé comme nous sur cette croisée , aux heures de méditation , il avait admiré souvent le lever du soleil , il avait écouté souvent les murmures du flot qui baigne les pieds de l'édificfi ! — La veille , nous étions allés au golfe Juan où Napoléon débarqua le jour qu'il revint de l'île d'Elbe, et, durant le trajet de Cannes à Saint-Honorat , un de nos rameurs, vieillard robuste, impassible et flétri, nous avait raconté l'histoire de ce retour merveilleux. —

L'autre moitié du midi de la France, qui a lesPyrénées pour frontières, possède aussi des cloitres et des abbayes fort remarquables. Après Saint-Honorat, le'monastére qui m'a produit l'impression la plus profonde et laissé les souvenirs les plus ravissants, est celui de Valmagne, situé à quelques lieues deMontpellier : je le trouve même supérieur comme architecture. C'est un beau monument du treizième siècle enseveli sous les feuillées dans un vallon sillonné d'eaux vives et où l'on ne pénètre que par des sentiers tortueux ou brûlés ; on en

DE l'architecture DANS LE MIDI. 297

devine volontiers les approches dés que la descente devient plus rapide , l'aridité moins désolante, le paysage plus riant , mais il est tellement perdu parmi les ombrages qu'il faut arriver à deux pas de son enceinte pour l'apercevoir. J'ai peu vu d'églises aussi sobres d'ornements et aussi élégantes dans leur simplicité que celle de Valmagne : les innombrables piliers qui supportent les bas-côtés de la nef ou encadrent le tour du chœur, s'élancent vers la voûte avec la plus gracieuse légèreté , et les ogives effilées qui les surmontent sont d'une délicatesse infinie. Quand on a dépassé le charmant portail , la mélancolie pénètre l'âme , on est heureux de l'ombre et de la fraîcheur, l'œil caresse avec amour toutes les formes de l'édifice, ses courbes les plus souples, ses cavités les plus secrètes, et joue avec les mille déchiquetures tremblottantes que les grands arbres du dehors projettent sur les dalles à travers les vitrages brisés ; mais les pensées qui remplissent alors le cœur ne sont pas austères, dégagées, surhumaines , invulnérables , comme à Saint- Honorat , il s'y mêle peu à peu je ne sais quels parfums et quels rayonnements charnels ; on éprouve plutôt de la reconnaissance pour la vie terrestre que Dieu a donnée aux hommes, que

298 DE l'architecture DANS LE MÎDI.

du désir pour la vie céleste qu'il a promise aux élus , on jouit plutôt dans le présent qu'on n'espère dans l'avenir et on se ferait volontiers de cette solitude un paradis éternel ! — Voici ce que je me disais sous le dôme sculpté à jour et entrelacé de jeunes vignes qui couronne , au milieu du cloître , une fontaine moussue dont on n'a jamais vu tarir la source.

Avec ses suaves et aériennes proportions , l'abbaye de Valmagne fait exception dans le pays où elle se trouve , car le principal caractère de ses monuments n'est pas à coup sûr la légèreté. Le plein cintre y étend partout sa pesante arche ; l'ogive ne s'y manifeste souvent que par le triangle symbolique, elle manque de souplesse et n'a point encore élargi son frêle ovale , on ne reconnaît pas là cette ogive effilée et simple qui se multiplie par milliers dans nos églises , et qui figure si bien la grâce sur la force , l'amour sur la puissance, la chevalerie sur la féodalité. Les trèfles sont dépourvus d'élégance , les arêtes ne sont point assez vivement taillées et la charpente extérieure n'est pas hérissée comme chez nous de clochetons ou d'aiguilles à ciel ouvert : de plus , il y a sur presque toutes les façades de gros choux épatés d'un mauvais goût inoui. — Quoi qu'il en

DE l'architecture DANS LE MIDI. 299

soit, les églises de cette seconde moitié dulNIidi laissent bien loin derrière elles leurs sœurs de Provence. Ainsi, d'une part nous n'avons guères à citer que celles d'Aix, d'Arles et de Saint-Maximin, tandis que de l'autre, notre admiration peut sedéploy er sans obstacles et s'étendre à son gré . —Voici l'église de Béziers avec ses tourelles , ses mâchicoulis , ses meurtrières , et sa ceinture crénelée : ne croirait-on pas voir un de ces prêtres qui endossaient l'armure dans les guerres de religion? Au dehors une cuirasse éprouvée où le soleil brise toutes ses flèches, au dedans une mystérieuse enceinte où la force s'agenouille en présence du souverain maître et devient humilité î . . . Cherchez derrière les remparts d'Alaric, derrière ces redoutables tours dont le faîte est acéré comme le bec d'un oiseau de proie et creusé comme la gouttière sanglante d'un dolmen druidique , c'est là qu'au fond d'une place étroite vous trouvez la vieille église de la vieille Carcassonne , basse et sombre nef où Montfort repose sous une tombe oubliée. Quant à la cathédrale de Narbonne, bien qu'elle soit inachevée, elle se distingue par des beautés du premier ordre et d'imposantes fortifications. Toulouse possède Saint-Sernin , majestueux édifice complètement

300 DE l'architecture DANS LE MIDI.

bâti dans la forme plein-cintre depuis son premier rang d'arcades jusqu'au sommet de son étrange clocher où apparaissent seulement quelques ogives triangulaires posés là comme les présages d'un art nouveau qui devait gagner en élégance sans perdre en solidité : Bordeaux possède sa cathédrale , le péristyle de Saint-Seurin , et Sainte-Croix surtout avec les merveilles de son portail et de sa façade. — Je ne connais pas les monuments plus voisins des Pyrénées et je ne veux pas les juger d'après les voyageurs qui mentent souvent ou les dessins qui mentent quelquefois; pour ceux dont il est question ici, je les ai soigneusement étudiés selon mes forces. — S'ils ne réunissent point comme dans le Nord gothique l'ampleur à l'uni! é , la naïveté du plan au bonheur de la perspective, et n'offrent pas à travers leurs lignes les mieux raisonnées des contradictions aussi imprévues , aussi étranges, aussi savantes que celles de la nature elle-même, s'ils n'ont pas enfm cette vérité d'ensemble que le vulgaire appelle désordre, ils sont assez riches d'ailleurs pour craindre peu de rivaux. Tout ce qu'ils ont emprunté au génie oriental avant les époques de transition et de fusion me paraît irréprochable : ainsi, les ornements de certaines galeries rappel-

DE l'architecture DANS LE MIDI. SOI

lent à s'y tromper les symétriques figures dont le Bas-Empire composait ses mosaïques et la plupart des chapiteaux qui couronnent les piliers sont des chefs-d'œuvre de sculpture. La science des contrastes a fait jaillir de la pierre mille fantaisies exquises ou monstrueuses et reproduit tour à tour ce que le monde renferme de plus gracieux et de plus terrible : à côté d'un soldat qui attaque des lions il y a une femme qui peigne un enfant , à côté d'un cygne qui plonp-e son bec dans les cheveux d'une jeune fille il y a un monstre qui dévore le crâne d'un homme , et toutes ces images , réelles ou rêvées , tous ces accouplements naturels ou symboliques^ tous ces groupes en bosse ou en relief, sont parfaits comme goût, comme pensée, comme exécution!...

Ici se termine ce que j'avais à dire sur l'architecture du Midi. Qu'on me pardonne d'avoir si long-temps occupé la scène : j'éviterai désormais cette faute , car j'aime mieux laisser la parole à mes personnages que la prendre moi-même et développer leurs idées que les miennes ; aussi , les lecteurs de ce livre me reprocheront-ils plutôt les longs monologues que les longues descriptions.

Maintenant , il me tarde , ô Provence , de revenir à tes paysages et à tes poètes!

La journée touche à sa tin et quelques brises rafraichissantes descendent du Ventoux, Deux jeunes gens sont assis au sommet de la grande tour de Sault qui correspondait avec la Courtine et avec la tour à cinq étages de Montjeu éloignée d'une lieue. L'un est Geoffroy Rudel , l'autre Geoffroy Plante-Genest, comte de Bretagne et fds de Henri II, roi d'Angleterre; ils ont les mains entrelacées et leurs yeux rêveurs s'égarent parmi les nuages rosés du couchant.

— Prince , dit le troubadour, voici notre dernière soirée de calme el de liberté : demain ce sera

le jour des fêtes, le jour du tumulte et de la foule, demain toute cette vallée ne suffira pas à contenir les litières, les chevaux, les tentes et les cortèges ; l'herbe de nos promenades sera écrasée sans pitié , la petite source oîi nous buvions au retour sera troublée impurement, ce vaste château n'aura pas un pauvre coin ignoré où nous puissions nous serrer la main à loisir. Si loin que nous nous cachions il y aura des regards et des lumières pour nous voir , si bas que nous parlions il y aura des oreilles pour nous entendre. Jouissons donc dans la solitude des courtes et chères heures qui nous restent ! . . .

-^ Ami , répondit le comte , vous ne devriez pas maudire d'avance la journée de demain ; peut-être nous sera-t-elle propice ? Mon vœu le plus ardent c'est qu'elle me rende libre, le vôtre c'est qu'elle vous rende esclave; eh bien, peut-être s'accompliront- ils tous les deux? qui sait, mon poète, si demain, à pareille heure , vous n'aurez pas oublié nos causeries , l'herbe des promenades , la petite source du rocher, si vous ne trouverez pas la solitude lien triste, si vous ne bénirez pas la lumière d'où jaillira pour vous quelque radieuse espérance?... Plaise à Dieu que demain vous cherchiez parmi

tous l'œil d'une femme aimée, et que moi j'évite parmi tous l'œil d'un homme maudit! — Je m'isolerai dans le tumulte et je me ferai de la foule un rempart plus sûr que la solitude, elle sera mon asile et mon salut contre lui , je ne veux pas qu'il me regarde , je ne veux pas qu'il m'approche ! , . .

— Vous craignez trop ce Bertran de Born , sire comte.

— Bertran de Born , c'est le mauvais génie de ma race, c'est l'envoyé de la colère divine, c'est la discorde et l'incendie et la mort !... Étonnezvous donc que je le redoute et que je m'épouvante même de son nom. Devant lui, je tremble et je courbe la tête, un de ses regards me fascine, une de ses paroles me persuade, un de ses p-estes m'entraîne ! Comme Satan , il peut tout ce qu'il veut et il ne veut que le mal ! Ma faiblesse me livre à lui sans réserve, car j'épuise mon peu de force à craindre ou à prévoir les pièges qui me menacent, et, lorsque l'heure de lutter est venue, je ne suis jamais en garde contre ses impérieuses séductions. —Tenez, la paix est conclue aujourd'hui, notre royale famille d'Angleterre a retrouvé le repos et le bonheur, les mains désunies se sont rejointes, la haine s'est éteinte dans l'amour; eh

s 06 UN PLANTE-GENEST.

bien, que ce démon me dise un mot à l'oreille, et , malgré mon cœur, malgré ma conscience, malgré mes remords, je me parjurerai, je recommencerai la guerre impie, je ressaisirai le glaive parricide , je serai prêt à combattre mon père , à trabir mon frère Henri ou à livrer mon frère Richard ! . . . Pauvres fils de roi que nous sommes , nous servons de jouets à ce vassal et toutes ses fantaisies sont sanglantes ! — Comme il n'avait signé le traité qu'à regret, j'ai pris aussitôt la fuite, sans lui parler, sans avertir personne dans le camp, je suis venu me cacher ici, et j'en remercie Dieu, car je vous y ai trouvé, Rudel : les deux Geoffroy sont devenus les deux amis , le poète a consolé le prince , un autre David a dissipé les fantômes d'un autre Saûl, vous avez chanté quand je souffrais et souri quand je pleurais. Maintenant, mes souvenirs me pèsent moins, mon cœur s'épanche en liberté , ma jeunesse reverdit, mon front peut s'appuyer quelque part , et c'est à vous que je dois ces bienfaits, à vous qui m'avez fait comprendre l'amitié pour la première fois ! . . .

Rudel lui montra dans la vallée une femme qui suivait au galop le vol d'un émerillon, et il reprit avec douceur :

— Vous devez bien plus encore à celle qui vous a fait comprendre l'amour!

— Oh! oui, je la bénis aussi de toutes mes forces, ma jeune et chaste épouse, je la bénis pour sa tendresse , pour sa foi , pour son inaltérable sérénité, pour les joies inconnues qu'elle m'a révélées !... à vous deux vous remplissez et vous complétez ma vie : il ne nous manque plus qu'un enfant à caresser ensemble ? — Regardez-la courir, l'aventureuse Bretonne ; elle est si belle et si fragile qu'on croirait voir un ange voler; mon œil s'attache aux plis de sa tunique, aux boucles de ses cheveux , aux rênes de son cheval , le vent lui porte mes pensées et me rapporte les siennes. — Mon Dieu , que tes voies sont profondes!... je m'étais laissé marier à Constance par ambassadeur, sans m'inquiéter ni de son visage ni de son âme, je convoitais Théritage du vieux Conan , et c'est la couronne du père que j'épousais dans la fdle : des années s'écoulèrent, et je ne la connus point ; les intérêts, les dissensions , les combats me séparaient d'elle , nous restions étrangers l'un à l'autre ; enfin, une heure de trêve nous réunit , et, dans le premier regard échangé entre nous, il y eut la promesse d'un amour éternel. La vierge sacrifiée devint une épouse heureuse ! . . .

Tu me l'avais gardée, mon Dieu, pour ranimer les secrètes vertus que les méchants voulaient étouffer en moi , pour relever mon courage et ma bonté, pour m'apprendre que l'homme trouve toujours une récompense au bout de ses douleurs ! Depuis que la douce créature m'a présenté le rameau du salut, j'ai dépouillé mes inimitiés passées ; le devoir, l'espérance , l'affection me paraissent justes et faciles; j'avais souffert par ma famille et je m'en suis fait une nouvelle qui m'a donné le bonheur ! . . .

— 0 Raoulette! murmura Geoffroy.

— Hélas! continua le comte, pourquoi suis-je né prince ? pourquoi suis-je sorti de la race condamnée des Plante-Genest ? l'un d'eux peut-il posséder une jouissance durable ici-bas? Peut-il exister pour eux d'autres passions que la fureur et le meurtre? puis-je renouveler le sang qui coule dans mes veines , et ne faudra-t-il pas que je subisse la destinée des miens après m'étre abusé vainement? — Une fatalité déplorable pèse sur notre maison ! . . . c'est comme une caverne où des tigres se dévoreraient entre eux ! — L'époux avait sacriCé sa femme à de viles maîtresses, et la femme s'est vengée de lui par ses fils : t^le nous a dévoilé ses vices et ses crimes, elle nous l'a

montré tour à tour débauché, lâche , assassin , parjure, elle a changé notre respect en mépris et notre amour en aversion. Voilà les premières leçons que nous avons reçues ! Aussi, chaque pensée nous rapprochait de la révolte et nous éloignait de notre père ; lui-môme , à force de nous voir sombres , pâles , mystérieux , éviter ses regards et ses caresses , il ne tarda pas à nous craindre autant qu'il nous avait chéris; d'ailleurs nous grandissions et notre jeunesse lui faisait ombrage, il commençait à redouter les infants dans les enfants, il s'entourait de gardes devant nous, il ne parlait plus qu'en roi, il devenait soupçonneux et despotique à l'excès. Nous étions accusés souvent de comploter contre sa couronne et sa vie , nous l'entendions souvent appeler le courroux du ciel sur ses fils ingrats, et, plus d'une fois, rien qu'à nous voir embrasser notre mère, il était saisi d'une rage effroyable qui lui mettait l'écume à la bouche et lui arrachait des hurlements de béte fauve. Un jour, il fit traîner la reine au fond d'un cachot où elle fut vite oubliée : pauvre femme! elle s'était trompée dans sa vengeance, nous n'avions pas reporté sur elle l'amour qu'elle avait enlevé à notre père, mais sa condamnation servit de prétexte et d'ex-

cuse à nos mauvais désirs!... La division éclata, les liens du sang furent brisés , le vertige s'empara de toutes les têtes : déloyautés, violences , assassinats, tout fut mis en œuvre par nous et contre nous, tantôt les fils combattirent entre eux, tantôt ils se réunirent pour attaquer leur père. Tandis que chaque matin le vieux roi comptait à son chevet quelques fidèles serviteurs de moins , nous allions , fugitifs et livrés aux hasards de l'exil, mendier l'odieuse protection d'un étranger qui trouvait profit à nos discordes et s'enrichissait de nos dépouilles ; il y avait des cuirasses sur toutes les poitrines et des masques sur tous les visages , les amis de la veille devenaient les ennemis du lendemain , les repentirs étaient menteurs comme les pardons; jamais d'indulgence, ni de sécurité, ni de confiance mutuelle; toujours l'intérêt politique, toujours de faux serments, toujours des promesses vaines et des réconciliations éphémères. Ce n'était plus une famille, c'était un enfer! — 0 mon père, doit-il être mieux observé que les autres, ce traité d'alliance auquel vous venez d'attacher le sceau des trois lions?... Si vous avez été méchant, vos fautes sont assez cruellement expiées pour que Dieu vous accorde un peu de repos su^'

VOS derniers jours : Henri, après avoir déposé la dignité royale, court les aventures et les tournois comme un simple chevalier , nous l'imiterons, Richard et moi , nous rivaliserons de magnificence et de valeur pour être dignes de nos ancêtres. N'ayez donc plus ni jalousie ni crainte, mais applaudissez-nous avec orgueil , souriez à nos faits d'armes et soyez heureux de notre gloire ! — Quant à vous, ô ma mère, si vous avez été coupable , vous avez été bien malheureuse aussi, et vous êtes bien à plaindre !... Où sont-elles vos années de fête, de liberté, d'enivrement? où sont-ils vos cortèges d'adorateurs royaux?, . . Plus de luxe , plus de palais , plus d'hommages , rien que des larmes , des remords et des regrets; lorsque le souvenir de vos courses lointaines vous rappelle les jouissances et les voluptés de l'Orient, c'est pour rendre encore plus froide et plus ténébreuse cette prison où vous resterez jusqu'à votre mort peut-être ! Pauvre mère, pauvre reine, je prie le ciel qu'il vous ait en mis» ricorde!... Geofiroy, vous admirez Constance^ n'est-ce pas?... vous ne l'avez pas quittée des yeux tout le temps que j'ai parlé?... Quel f

Vous êtes sauvé ! s'écria Rudel , car le récit

ange ! . .

de VOS longues douleurs vient de se terminer par un sourire et par une pensée d'amour; les nuages qui couvraient votre front d'abord se sont dissipés à la fm , l'ombre s'est enfuie devant un rayon de soleil , une seconde vie commence pour vous, et l'avenir réparera le passé!... Croyez-moi, vous êtes sauvé parce que vous aimez !

— Je le crois et cependant j'ai peur au fond de l'âme. C'est que je suis encore mal réveillé de ma pénible et longue nuit, c'est que tant de fausses lueurs ont abusé mes yeux qu'ils doutent encore de la vraie lumière, c'est que j'ai vu ma perte de trop prés pour ajouter foi sans hésiter à une régénération si imprévue ! — Mon bonheur est comme un nouveau-né cher et débile dont le souffle s'exlialeà peine comme s'il allait s'éteindre, dont l'œil s'entr'ouvre à peine comme s'il allait se refermer pour toujours; je crains que mes baisers ne le brisent, que le lange de son berceau ne se change en linceul , qu'un éternel adieu ne suive la bienvenue d'une heure, et que l'enfant des cieux ne se renvoie avant d'avoir touché la terre. Je n'ose lui donner une place dans le monde et un nom parmi les hommes, ni lui compter à l'avance de nombreuses années qui feraient la santé et la consolation des miennes; je ne l'ose

pas , car dès ce soir peut-être il faudrait porter le deuil de ma joie!... J'attends, je frissonne, j'espère, mais je me résigne à voir mourir l'enfant maladif! — 0 mon ami, je me suis dérobé une fois déjà aux mains perfides du tentateur, mais s'il a découvert mes traces , s'il m'a poursuivi, s'il m'atteint, j'ai tout à redouter; je le sens bien , la lutte ne me réussirait pas comme la fuite : que Bertran de Born arrive ce soir et je suis perdu!... Demain, il ne pourrait plus exiger d'entretien secret, parce que Guilhem a interdit toutes relations politiques entre ses invités pendant la durée des fêtes : demain donc, le péril serait nul. Puis, les jours suivants me donneraient la force et la fermeté qui me sont nécessaires , le désordre de mes pensées aurait un terme, mon cerveau affiiibli par tant de secousses retrouverait peu à peu du calme , la confiance renaîtrait dans mon âme troublée. Par malheur, Bertran sait tout et il se hâtera d'accourir; oh! il n'attendra pas jusqu'à demain ! . . .

— Vous vous alarmez à tort, comte Geoffroy, la journée est trop avancée pour qu'il vienne maintenant : voyez comme la nuit approche. D'ailleurs, j)ourquoi vous exagérer la puissance de cet

homme?... Ne serons-nous pas là prés de vous, elle et moi, votre femme et votre ami, pour vous soutenir au bord de l'abîme?...

— La nuit approche , dites-vous , oh ! lentement, plus lentement que de coutume ! J'éprouve un serrement de cœur étrange et mes yeux ne quittent pas le détour de la montagne : j'ai peur d'y voir apparaître tout-à-coup celui qui veut me perdre ! . . . Juste ciel , regardez , le voilà ! le voilà!...

Une troupe de gens à cheval descendait avec vitesse la route étroite frayée le long des collines, et, avant même qu'on pût distinguer leurs visages et leurs armes , Plante-Genest se livra aux transports de son désespoir :

— Constance ne revient pas, elle s'en est allée bien loin, elle ne m'aime plus, elle m'abandonne, c'est fait de moi!... Qui donc me protégera?... vous , Rudel , vous seul ! . . . Mais êtes-vous mon ami véritablement? Il y en a un autre, un poète, un heureux, un compagnon de votre jeunesse que vous reverrez demain et que vous chérissez davantage ; je n'ai rempli que le vide de son absence. Oh ! je ne dois pas empiéter sur ses droits, je me contente de la seconde place dans votre noble et paisible cœur i accordez-la-moi, Rudel,

recevez toute mon amitié, et ne me donnez delà vôtre que ce que vous voudrez , ce sera toujours assez!... Nous sommes du même âge et il est naturel que les jeunes gens s'ain.ent entre eux, ils sont pleins d'indulgence et de sympathie envers ceux qui souffrent , ils ouvrent à ceux qui sont pauvres les trésors de leur pitié , ils offrent à ceux qui sont nus la moitié de leur manteau : eh bien , je souffre , je suis pauvre , je suis nu , assistez-moi , mon frère ! soyez mon bon ange et terrassez le démon , vous le pouvez puisque vous êtes pur, sans haine et sans tache, tout amour et toute sérénité , je m'abriterai derrière vous , muet , craintif, honteux , parlez pour moi , luttez pour moi , tenez-moi les deux mains pour m'empècher de signer quelque infamie ! . . . Hélas ! c'est vainement que j'implore votre secours, car vous ne comprenez pas le danger qui me menace et vous ne vous préparez pas à le combattre, vous croyez ({ue je m'alnise, que ma tète s'égare, que je suis le jouet d'une crainte chimérique; tant de faiblesse vous semble impossible et Bertran n'est qu'un homme à vos yeux, la rapidité de sa course ne vous donne point de terreur , vous ne sentez point une sueur froide vous mouiller le front à chacun de ses pas!... Oh ! puisse-t-il rouler dan

un ravin et s'y briser contre les rochers aigus !.. . Malheur! ils ont atteint la vallée!... C'est fini, je vais redevenir criminel et parjure , j'avais fait un songe dont voici le réveil, il faut que ma destinée s'accomplisse, il faut que je sois Plante- Genest jusqu'au bout ! Dans ma famille, on s'est trahi trop de fois pour ne pas se trahir encore et aujourd'hui c'est à mon tour d'être le Judas!... Ils approchent et Constance ne revient pas!... Constance!... envoyez-la-moi, mon Dieu!...

Geoffroy Rude! montra au comte un cavalier qui suivait les premiers à une assez grande distance, et, courbé sur la selle de son cheval lancé au galop , paraissait faire tous ses efforts pour les atteindre. De leur côté, ils détournaient souvent la tête et redoublaient aussi de vitesse.

— A quoi bon me montrer cela ?. . . Cet homme aura été désarçonné et cherche à rejoindre les siens : rien de plus simple.

— Mais voyez donc, reprit vivement Rudel, sa tunique porte les armes d'Angleterre.

— Par saint George, vous avez raison !... Qui peut-il être?...

Tandis que les deux amis avaient les yeux fixés sur l'inconnu, Bertran de Born montait l'escalier de la tour avec le sire de Mauléon.

— Capitaine , lui dit-il à voix basse lorsqu'ils furent arrivés aux dernières marches , rends-toi près de la femmelette et rappelle-toi ton ancien métier de galant pour l'éloigner d'ici; ensuite, place plusieurs soldats à la porte de ce donjon et commande-leur de fermer passage à tout venant. Qu'ils laissent le Normand tempêter et qu'ils dégainent, s'il est besoin. Du reste, j'aurai vite achevé ma besogne , l'oiseau est pris au nid. Va.

Le sire de Hautefort ceignit précipitamment une écharpe noire, entra sur la plate-forme et courba le genou devant Geoffroy de Bretagne qui s'était retourné au bruit des éperons et s'appuya en chancelant sur l'épaule de Rudel.

— Vous savez combien je vous suis dévoué, monseigneur : si j'arrive ainsi à la nuit , inattendu , couvert de sueur et de poussière , c'est que j'ai des nouvelles importantes à vous apprendre et que chaque minute 'de retard vous eût été funeste ! il faut que je vous parle sans témoins 1

— Oh ! ne me quittez pas ! murmura

Plante-Genest à l'oreille de Geoffroy.

— Seigneur Bertran , répondit celui-ci , le comte n'a point de secret pour moi et vous pou-

vez parler en toute assurance ; nous vous écoutons.

— Est-ce bien la volonté du maître ? reprit de Born en fronçant le sourcil.

L'autre Geoffroy fit un geste affirmatif sans lever les yeux.

— Soit donc. Regardez-moi , mon cher seigneur : ne voyez- vous pas à la couleur de mon

écharpe que je porte le deuil de quelqu'un?

Eh bien , c'est celui de votre père Henri II qui est mort !...

— Mon père ! s'écria le comte anéanti, et vous le savez avant moi ! . . .

— On a tenu cette mort secrète pour le peuple et pour vous qui deviez en être instruit le dernier; par bonheur, j'ai des amis et des espions partout , j'ai connu à temps les complots infâmes qui se tramaient autour de ce cadavre sans sépulture. Pleurez , Geoffroy , pleurez , votre père est digne de vos larmes, oubliez sa vie devant sa mort ; regrettez-le , car il vous a toujours tendrement chéri , et l'affection immense que vos envieux voulaient étouffer dans son cœur s'est exhalée aux portes de la tombe : sa voix mourante vous appelait , ses yeux troublés vous cherchaient , ses mains défaillantes s'éten-

daient vers votre souvenir , enfm il vous a laissé le sceptre et la couronne comme si vous étiez l'aîné de ses fils!... Ne l'étiez-vous pas réellement par votre respect et vos vertus.'* c'était justice! — Salut au nouveau souverain d'Angleterre ! à vous, sire, d'être glorieux et redouté, à vous d'être impitoyable contre les factions , à vous d'exterminer l'anarchie ! — Savez-vous qu'on veut déjà vous détrôner?... oui , sire ,• le bâtard Jean a volé le trésor et rassemblé un parti nombreux , vos frères sont d'accord avec lui , j'ai vu la copie du traité qu'ils ont fait ensemble : un horrible pacte, sur ma foi!... Pendant que l'un s'emparera des provinces anglaises , les autres profiteront de la paix et de votre absence pour envahir vos possessions du continent ! — Voilà pourquoi on cache la mort de Henri au peuple qui vous aime et à vous qui aimez le peuple!...

GeolTroy de Bretagne marchait à grands pas, se frappait le front, s'arrachait les cheveux, tourmentait le manche de son épée :

— Famille infernale, famille damnée! tes enfants légitimes ne valent pas mieux que tes bâtards , c'est toujours le même sang et le même cœur !... Ah ! mou père est mort, ah ! je suis roi

d'Angleterre!... Merci de ta nouvelle, Bertran mon féal , nous régnerons comme il faut , sois tranquille ; la volonté suprême de Henri m'a confié une mission que j'accomplirai dignement ! Il n'y aura plus pour moi ni frères ni cousins, mais des sujets, rien que des sujets; je leur montrerai ce que c'est que le pouvoir, d'opprimé je vais devenir oppresseur et de victime bourreau. J'ai une couronne sur la tête à présent, nous verrons !... je commencerai par Jean-sans- Terre, le fils du crime, le plus traître et le plus sournois ; je lui rendrai vite son surnom et il le gardera même après sa mort, car je refuserai six pieds de boue à son cadavre! Sommeil, liberté, repos, jouissance, j'arracherai âmes ennemis tout ce qu'ils m'ont arraché, je les clouerai aux croix qu'ils m'ont dressées, je leur ferai boire mes amertumes et mes larmes. Si je suis roi , c'est pour jeter à bas l'arbre empoisonné, je veux être le dernier des maudits, le dernier des Plante- Genest!...

Ce délire causait à Bertran de Born une joie qu'il déguisait mal. Il pencha l'oreille vers l'escalier de la tour où quelque bruit se faisait entendre et tira un parchemin de sa ceinture; Geoffroy Rudel l'examinait en silence.

— Mais , reprit le comte , il faut des mesures promptes et violentes pour déjouer leurs manœuvres : cherchons ensemble!...

— C'est inutile, j'ai trouvé.

— Toi!... ah ! mille fois merci!... tu es toujours fidèle, toujours infatigable, et j'avais tort de t'accuser !

Les bruits de la tour devenaient de plus en plus distincts et Bertran de plus en plus inquiet.

— Hàtons-nous , hâtons-nous , le temps presse î dit-il avec impatience , prenez vos ennemis à leur piège , sire , prévenez leur attaque par la vôtre, une attaque soudaine, rapide, générale, battez leurs troupes et emparez-vous de leurs citadelles : enfin, portez chez eux la p-uerre qu'ils voulaient porter chez vous, qu'au lieu d'être assiégeants ils soient assiégés , qu'au lieu de vaincre ils soient vaincus ! Nous ne devons monter à cheval ni l'un ni l'autre de peur que notre départ n'éveille leurs soupçons, mais j ai ici un capitaine vaillant et sur qui nous remplacera. Donnez seulement au chevalier Savari le pouvoir d'agir en votre nom, signez-lui ce parchemin, et, avant la fin des fêtes, vous serez un roi puissant.

s 2 2 UN PLANTE-GENEST.

Rudel s'élança vers Plante-Genest et lui enfermant les deux mains dans les siennes :

— Ne signez pas ! s'écria-t-il.

— Laisse-moi, répondit Geoffroy de Bretagne qui cherchait à dégager ses poignets pendant que le sire de Born furieux se penchait sur l'escalier plein de rumeurs, laisse-moi!... Que viens-tu faire ici, poète?... Ta place n'est point parmi nous , tu n'entends rien aux trahisons ; le vent de nos paroles desséche et tue, il est mortel aux âmes pures ! va vivre ailleurs!... va chanter ailleurs ! . . .

■— Damnés poètes ! cria Bertran qui se rejeta en arrière, les poings fermés.

Au même instant, un gentilhomme entra Fépée nue , suivi de Grimoard le Lombard armé comme lui ; il avait trois lions brodés sur sa tunique.

— Eh ! eh ! fit-il , les rimeurs ne sont guère de ton goût, Hautefort.

Puis , il ajouta en s'adressant au comte :

— Jean de Hantville qui arrive d'Angleterre salue de tout son respect monseigneur Geoffroy Plante-Genest.

— Et mon père? demanda celui-ci vivement.

— Sa majesté Henri II vivra de très-longues

années , aussi vrai que je suis son poète et son favori.

Geoffroy passa la main sur ses yeux et jeta un regard de courroux à Bertrau de Born qui le soutint avec audace :

— Donc , vous me trompiez , sire Bertrau !

— Oui , sire Geoffroy.

— Je m'en doutais, repartit Jean de Hantville. Envoyé dans ce pays , monseigneur, pour remplir auprès de vous quelques messages d'outremer, j'ai cheminé d'abord à petites journées, j'allais devant moi , rêveur et paresseux , le nez au vent et l'esprit je ne sais où; tantôt j'ajoutais des vers à mon fomeux poème ^Archithrenias où je maltraite d'ime vertueuse façon les mauvais prélats, les moines paillards, les docteurs avides, les chevaliers foi-mentie , tous ces vices en chair et en os à qui Dieu tirera un jour du ventre les richesses qu'ils ont dévorées; tantôt je songeais avec ravissement au terme des discordes , à l'alliance des princes anglais , à la réunion de leurs forces , et je les voyais déjà maîtres de Paris, la cité merveilleuse, la rose du monde et le parfum de Vunwers. — Mais , voici que j'ai rencontré une caravane de poètes, nous nous sommes flairés quelques minutes et nous avons fini par nous

donner l'accolade ; or, nos langues chevauchaient à tort et à travers ainsi que nos montures lorsque Bertran de Born passa au milieu de nous comme un éclair. Son empressement à se rendre ici me parut étrange , un soupçon vague s'empara de moi, je craignis une nouvelle tricherie; bref, je saluai les confrères et je lançai ma bête au galop. Je ne me suis plus arrêté depuis. Adieu les bagatelles , adieu les risées ! J'ai couru le jour , j'ai couru la nuit, j'ai crevé quatre ou cinq chevaux , j'ai rattrapé Bertran malgré le soleil et l'avance qu'il avait prise, j'ai lardé ses hommes qui me défendaient l'entrée de cette tour et me voici! — N'étais-je pas bien inspiré? n'avais-je pas raison de croire dangereux pour des frères réconciliés celui qui a dépouillé son frère Constantin?...

A ce nom , le visage du sire de Hautefort s'assombrit et il grommela :

— Normand , tu me le paieras ! . . .

— C'est bon, c'est bon. • — Maintenant , monseigneur , je n'ai plus qu'à m'acquitter de mes messages : votre illustre père vous aime toujours et vous bénit du haut de son trône et de sa tendresse , comme fils et comme sujet. Quant à votre mère...

dWplante-genest . 825

— Vous avez vu ma mère , brave Jean ! . . .

— Oui , prince. Elle vous aime toujours et vous bénit du fond de sa prison ; je vous apporte cette lettre écrite de sa main.

Geoffroy Plante-Genest saisit avidement le rouleau scellé , puis il entraîna Rudel à l'autre extrémité de la plate-forme où il lut ce qui suit avec des sanglots dans la voix et des larmes dans les yeux :

— ((0 mon enfant , que la vie te soit » douce!

» Est-il bien vrai qu'on m'a permis de t' écrire? » Est-il bien vrai qu'elles iront vers toi ces pa- » rôles sorties de mon cœur et que tes doigts » toucheront ce parchemin à la place où je le » touche, et que tes lèvres y chercheront peut- )) être la trace des miennes?... tu baiseras ma » lettre, n'est-ce pas, tu me le promets! — Ce » véUn est moins jaune et moins flétri que le vi- » sage de ta mère; en vérité si tu reconnais mes » pensées, tu ne reconnaîtrais pas mes traits : j'ai » été desséchée par la souffrance , ma chair s'est » consumée , ma peau s'est rétrécie et couverte » de rides , je suis torturée au dedans et au de- » hors; d'un côté les remords implacables, de » l'autre les craintes sinistres, ici les hommes

SSé UN PLANTE-GENEST.

» qui persécutent , là le ciel qui se venge , partout » le désespoir ! Je ne suis pas libre de respirer un » moment, mes années se sont affaissées dans les )) angoisses , et plaise à Dieu que le sang de mes » veines s'épuise jusqu'à la dernière goutte ; » plaise à Dieu que ma cervelle et la moelle de » mes os viennent à se dissoudre tellement que je » me fonde toute en pleurs !... Ne suis-je pas un » cadavre déjà ? — Les cruels ! ils ont arraché de » moi mes entrailles, mes enfants que j'ai con- » eus , mes enfants que j'ai nourris , mes enfants » que j'aime enfin. J'ai perdu la lumière de mes » yeux et le bâton de ma vieillesse ! quelle » pauvre mère je fais !... Mais vous , mon Geof- » froy , vous devez être beau , je me rappelle le » reflet de vos cheveux bruns, le son de votre » voix et la grâce de vos mouvements : la petite » fossette de votre joue gauche est-elle encore » aussi ronde et aussi souriante?... Oh! que je » serais heureuse de te voir et de t' embrasser !... » Impuissance , impuissance ! les hautes murail- » les , les barreaux de fer, les gardes farouches )) nousséparent maintenant, il faut attendre que je » sois dans le cercueil , la prison de la mort swa » sans doute moins étroite et moins dure que » celle-ci : alors, je sortirai de la poussière et

» j'accourrai près de toi, c'est pour cela que je >) voudrais être morte ! . . . espérons ! . . .

» J'ai su que la paix avait été rendue aux » Plante-Genest et j'en ai ressenti une grande » joie, car les calamités de notre famille s'étaient » multipliées outre mesure, le Seigneur combat- )) tait contre nous pendant que nous combattions » ensemble, et ses flèches transperçaient nos mem- » bres affaiblis. Puisse-t-il nous épargner désor- » mais ! je prie le bon Jésus qu'il ne punisse pas » dans les enfants la dépravation de leur mère » ou les péchés de leur père , et je demande à » souffrir pour eux tous ! — Applaudis-toi de » n'être pas l'ainé, mon fils, ne convoite pas la » couronne , c'est une reine qui te le dit , une » reine coupable!... Si tu as de l'ambition, » étouffe-la : trop heureux celui qui s'arrête en » chemin ! reste innocent , reste pieux , reste » vulgaire , oublie tes fautes anciennes , renoue M les liens pacifiques et fraternels; j'ai besoin » que tes vertus intercèdent pour moi auprès de » Dieu, fais-moi donc un bouclier de tes bon- » nés œuvres , afin que l'ame de l'enfant puisse » sauver l'ame de la mère au jour du juge- » ment, et ce jour n'est pas loin peut-être , j'y >) songe avec épouvante!... ils approchent les

w temps de discorde où le fils de la perdition se » révélera au monde , ils nous menacent les » temps de péril où la robe du Christ sera dé- » chirée , les filets de l'apôtre démaillés , la force » et l'unité catholique divisées î J'ai vu le pape » qui est le chef de la société chrétienne encou- » rager ou même exciter des dissensions entre » les princes chrétiens et oublier que Dieu l'a » établi sur les peuples et les empires dans toute » la plénitude de la puissance : au lieu de sé- » parer les épées royales qui se choquaient, le )) glaive de saint Pierre demeurait inactif dans le » fourreau; j'ai vu le pape qui est la consolation » des souffrants , la cité de refuge , le père des » orphelins , le vicaire du crucifié , rester sourd » aux voix de la miséricorde et de la justice! » Depuis lors, tous les malheurs m'ont semblé » possibles, et en présence de ceux qui accablaient » le monde j'en ai redouté de plus accablants » encore. Oui , si le pontife souverain ne s'em- » pare pas au plus vite du gouvernail , toutes les >j horreurs du naufrage retomberont sur sa tête ; » je ne suis ni prophétesse ni fille de prophète , » mais la douleur rend mes paroles pleines » d'amertume, la douleur m'inspire le pres- » sentiment des troubles futurs et m'ôte elle-

» même la force d'exhaler ce qu'elle m'inspire ! . . . » Toute ma sollicitude s'est rassemblée sur )) vous , ô mes enfants , îMathilde , Éléonore et » Jane, trois anges dont l'amour me serait si doux » à cette heure , Richard , Henri et Geoffroy , )) trois jeunes hommes que j'admire à travers )) l'espace ; voilà mon univers désormais ! suis-je » contrainte d'aimer autre chose que mes en- » fants ? — Si je crains c'est pour eux, si j'es- » père c'est pour eux, mon dernier souffle sera i) pour eux : jai perdu ma couronne, mais j'ai » gardé mon ame , je ne suis plus reine , mais je » suis encore mère, ils ne m'arracheront pas ce » nom-là, peut-être!... Que m'importent donc » les nations à moi? J'ai une famille ! — Tu viens » de l'augmenter par ton mariage, mon Geoffroy, » et je t'en remercie, je la chérirai tendrement » la nouvelle fille que tu m'as donnée ; elle a sa )) place dans mes prières et dans mes songes, sa » douce image m'est familière déjà , je connais >i l'étreinte de sa main, le bruit de ses pas, la » couleur de ses cheveux, le frôlement de sa » robe , et maintenant je la vois qui regarde par- >i dessus mon épaule et sourit à ce ([ue j'écris. » Sois heureux avec elle, aime-la bien, et la vie » n'aura j)lus pour toi d'embûches ni d'erreurs ,

» tu ne t'égareras plus à la recherche d'un bon- » heur incertain , la paisible raison dissipera les » chimères ambitieuses , et le devoir seul réglera » tes actions ainsi que tes pensées : aime-la tou- )i jours , car une femme qu'on cesse d'aimer de- » vient méchante!... et puis, parle-lui beaucoup » de moi, apprends-lui mes fautes et mes souf- » frances, mon châtiment et mon repentir, afin » que nous sympathisions de loin , sans nous con- » naître, moi par latfection , elle par la pitié ! » — Ah ! mon cher enfant , elle pourra être une » meilleure femme que moi , mais elle ne sera » jamais une meilleure mère ! — Adieu , adieu , » et puisque tu es né prince , songe plus souvent » que je ne l'ai fait à celui qui élève les puis- >j sauces comme il veut et les renverse comme il » veut ! . . . Adieu , je t'embrasse avec ivresse ! . . . . » Ta mère Élégnore. »

Geoffroy de Bretagne touchait à la fin de cette lettre quand une femme vêtue d'un habit de chasse armorié parut sur la tour , une gracieuse créature , petite et frêle , blonde de cheveux et blanche de peau : les assistants se découvrirent devant elle, Bertran de Boni lui-même inclina légèrement la tête. Elle s'approcha du comte , se

UN PLANTE-GENEST. SSl

pencha vers son épaule sans le toucher et lut avec lui; à peine eut-il achevé qu'elle se jeta dans ses bras. GeoflVoy l'enleva de terre, et, la tenant suspendue comme pour la montrer à Dieu , il s'écria :

— Constance ! Constance ! . . . tous les sauveurs m'arrivent à la fois ! Comment ai-je osé dire que j'étais abandonné?...

La jeune femme se troubla bientôt sous les caresses de son mari , tant de regards attachés sur elle la faisaient rougir.

— Mon amour, murmura-t-elle, viens que nous relisions ensemble la lettre de notre mère , tous les deux , rien que tous les deux !...

Le comte répondit par un baiser. Alors elle tendit sa main blanche à Rudel et ajouta en souriant :

— Je réclame de vous mon mari , seigneur , l'ami doit céder la place à l'amante; c'est bien le moins que vous me le laissiez un peu. Au reste, traitez-moi de femme vulgaire si vous voulez , je ne me soucie point que Geoffroy le Beau, comme l'a surnommé le peuple, devienne Geolîroy le Poète : le nom àlieareux est le seul que je désire attacher au sien. — Ah , la comtesse d'A.o;oult vous prie de passer la soirée près d'elle, car le

noble Guilhem s'en est allé à la rencontre du roi IdelfonS; et la solitude est triste quand on n'a pas son époux. — Bonsoir, messieurs.

— Hautefort, dit Plante-Genest, votre affreux mensonge aurait pu m'entraîner dans d'affreux malheurs , mais je ne vous crains plus , maintenant ! . . .

Et il sortit. Bertran haussa les épaules.

— A propos , mon cher , continua Jean de Hantville, il y avait une mauvaise rime dans ton dernier sirvente.

— Pauvre niais , si le poète baisse l'homme grandit !

— Je n'en sais rien.

— Je le sais , moi ! . . . La foudre vous écrase tous! je me vengerai!... Seigneur Rudel, vous avez sur la Gironde un magnifique château que je vous prendrai pour sûr!...

— Je ne vous conseille pas d'essayer, car les murailles sont fortes et j irai les défendre en personne et vous vous ferez battre.

— C'est ce que je vous souhaite , mon ancien maitre! reprit Grimoard.

— 0 rage ! . . . cria Bertran resté seul avec Savàri de ^lauléon, ils me bravent, ils me bafouent, ils me défient , l'esclave lui-même , l'ioimonde

UN PLANTE-GEINEST. S 33

esclave me jette impunément sa moquerie et son injure!... C'est juste; je suis vaincu. Mais je ne le serai pas long-temps!... Il faut rallumer la guerre à tout prix, capitaine! Tu as dépouillé ton ancienne défroque de damoiseau et tu t'es dévoué à mes intérêts : courage , on fait mieux son chemin par la guerre que par l'amour! courage , la réussite nous est promise! — Ayons recours à oui et non puisque Rassa nous repousse, l'ambition et l'orgueil seront peut-être moins difficiles à séduire que la faiblesse. Haine mortelle aux tyrans anglais! tout pour l'Aquitaine!... Suis-moi , Savari , et combinons ensemble d'autres intrigues. — Vraiment, ce nom de Geoffroy m'est fatal : j'ai échoué autrefois contre le poète et j'échoue aujourd'hui contre l'époux !

Rudel, en quittant la tour, se dirigea vers la chambre d'honneur où se trouvait Maria-Bruna de Claustral comtesse d'Agoult. Elle était occupée à broder une étoffe de samit et une petite fille se roulait à ses pieds avec un grand lévrier docile et folâtre qui, couché sur le dos, allongeait paresseusement son museau blanc pour lui lécher les mains ou la figure ; un demi-jour vaporeux éclairait le groupe paisible et le faisait rayonner au milieu de l'ombre comme une coupe

s 3 A UN PLANTE-GENEST.

de parfums allumée dans la nuit. Après les scènes agitées qui venaient d'avoir lieu, c'était un charmant spectacle que cet intérieur de famille isolé, chaste, mélancolique : aussi, le jeune homme debout au seuil le contemplait-il en silence , il promenait ses regards du doux travail de la mère aux doux jeux de l'enfant, et son ame descendue des hauteurs humaines s'abreuvait à longs traits de fraîcheur et de sérénité. A sa vue la comtesse parut tressaillir et plaça vivement sur ses genoux sa fille qui tendit les bras à Rudel : le grand chien se mit à gambader autour de lui en mendiant des caresses.

— Vous le voyez, notre ami, ditMaria-Brnna d'une voix qui n'était pas sans émotion , tout le monde se réjouit dés que vous paraissez, tout le monde vous accueille et vous fête. Depuis que vous êtes entré, cette chambre est moins sombre assurément , on y respire mieux , on y pense mieux, les paroles mêmes sont plus mélodieuses; depuis que vos lèvres ont pressé le front de Saïle, la petite ressemble plutôt à un ange du ciel qu'à un enfant de la terre, il lui est resté comme une auréole ! . . . Mon Dieu , qu'avez- vous donc en vous de lumineux et de puissant qui nous attire et nous subjugue ainsi? quels secrets avez-vous

dérobés à la nature ? dans quelle onde merveilleuse vous êtes- vous plongé?... Ah! ne me trouvez point étrange de vous dire ces choses, songez que je suis épouse , que je suis mère , déjà vieille pour vous qui êtes si jeune, ce n'est pas une femme qui vous parle, c'est une amie. — Asseyez-vous là et causons. — Tenez, je me figure parfois que vous êtes un de ces magiciens éternels qui possèdent le pouvoir surhumain de rajeunir les vieillards et de vieillir les jeunes gens, de changer les cheveux blancs en cheveux noirs, d'effacer les rides ou de les creuser , de faire des heureux et des malheureux à votre fantaisie , de tourmenter enfin nos pauvres cœurs, le cœur des êtres périssables ! \ oici ce que je pense de vous : que pensez-vous de moi .''...

Elle baissa les yeux et inclina son visage sur celui de sa fille. Rudel ne remarqua point le pli soucieux de ses lèvres, ni la contraction nerveuse de ses sourcils, ni le frissonnement de ses épaules, ni la teinte plombée de son front sous les cheveux bruns qui le couvraient, il ne se rappela pas Stephaneite alors, il ne vit que la mère dans cette belle femme de vingt-quatre ans, ne songea qu'à l'épouse, et répondit sans hésiter :

— Je pense que vous êtes heureuse, madame!

La comtesse lui jeta un regard indéfinissable plein de reproche et de douleur.

— Mon Dieu, me serais-je trompée? êtes-vous comme les autres , vous ? ne regardez-vous aussi que la surface?...

A ces mots Geoffroy devint pâle de la même pâleur que Maria-Bruna et le même nuage voila ses traits.

— Oh! reprit-il avec abattement , révoquez ce funeste aveu , ne me laissez pas croire que votre paix est troublée et que vous cachez un mystère à la foule ! c'est si triste , hélas , de rencontrer à chaque pas des afflictions secrètes , des rides précoces , des félicités trompeuses , des souffrances ignorées et profondes ; c'est si pénible , quand on est jeune et qu'on cherche le bien, de découvrir des larmes dans tous les yeux amis , d'entendre toutes les bouches se plaindre, de froisser une veine douloureuse sur toutes les mains qu'on presse ! J'en ai tant vu d'ames blessées à mort que l'épouvante m'a pris !... j'ai besoin de trouver quelqu'un d'heureux , et je voudrais que ce fût vous, ne trompez pas mon espoir. — Le malheur n'est-il pas impuissant contre vous , madame ? par où se glisserait-il à voire chevet , lorsque vous dormez entre votre

enfant et votre époux? — Vos devoirs ne vous préservent-ils pas de ses atteintes les plus perfides? Le mariage a purifié votre chair, la maternité purifie votre âme!... Qu'avez-vous à redouter des ennemis invisibles derrière ce double rempart? la famille est un asile toujours ouvert dans les ténèbres , un astre dont la clarté défie les nuages sombres! — A nous, cœurs égarés, inconstants , avides , à nous les faiblesses coupables, les rêves stériles et les agitations fiévreuses; mais à vous l'épanouissement, l'extase, la sérénité , la jouissance : nous combattons et vous avez vaincu, nous désirons et vous possédez, nous avons soif et vous êtes désaltérée , nous p-ravissons la montagne et vous avez atteint le vallon fleuri! Le ciel vous garde de retourner sur vos pas!... vivez au milieu des buissons qui n'ont plus d'épines et des arbres qui n'ont plus de fruits amers, sous un ciel qui n'a plus d'ora.o-es ; ne regrettez rien dans le passé pour ne rien dédaigner dans le présent : les souvenirs sont dangereux quelquefois! si la lumière du dehors devient trop vive et trop embrasée , fermez les rideaux de l'alcove nuptiale où ses rayons ne doiventjamais pénétrer ! Oh ! oui, vous êtes heureuse ! . . .Je vous le demande, madame, un serpent I- 22

pourrait-il mordre le sein qui allaita cette chère et innocente fille?...

La comtesse était comme suspendue aux paroles de Geoffroy Rudel : immobile, les mains jointes, la tête penchée en avant, elle retenait son haleine pour écouter. Un sourire avait entr' ouvert sa bouche et ses joues s'étaient peu à peu colorées.

— - Parlez, parlez toujours !... votre voix me caresse et me pénètre , et quelque chose s'éveille en moi î vous avez plus que du génie , vous êtes plus qu'un homme, vous êtes plus qu'un poète ! . . . mes louanges vous font rougir, mon ami ; ce serait plutôt à moi de rougir si je ne vous les donnais pas devant mon enfant ou si je les donnais à un autre ; mais je les crois chastes et permises, je serais en vérité plus coupable de me taire et de vous cacher ce que j'éprouve. — Je ne me rends pas compte de votre magique influence , j'y cède avec charme , voilà tout, — Le jour de votre arrivée prés de moi a été un jour de fête, celui de votre départ serait un jour de deuil , un jour mortel ! Dès que vous avez paru , ma hautaine et sauvage fierté s'est abaissée comme ie pont-levis du château , j'ai couru vers vous comme une alliée , comme une sœur, je vous ai

pris les mains, je vous ai conduit en triomphe dans cette chambre où nous sommes maintenant : au bout d'une heure, j'étais plus familière avec vous qu'avec un hôte de dix années , votre présence me riait, ma solitude s'était élargie, ma famille venait de s'augmenter encore et je bénissais Dieu ! . . . d'autres que moi sans doute ont ressenti les mêmes émotions sous le premier de vos regards et ne les ont pas mieux définies!... Quesais-je? il suffît de vous voir pour vous aimer, pour être fier de votre affection et jaloux de ceux qui la possèdent , chacun voudrait vous rendre le maître de ses pensées et le confident de ses peines ! ... Oh ! c'est que vous devez si bien comprendre le cœur, vous!... j'ai déjà écarté un coin du voile et je vais le soulever tout entier ! . . .

— Mère, interrompit Saïle en montrant du doigt une des figures qui ornaient la tapisserie de Maria-Bruna , est-ce mon portrait que vous avez fait là , dites ? Comme elle me ressemble , cette petite damoiselle rose et mince , avec son béguin d'or , qui tient un lévrier en laisse et respire une gente belladone parmi les herbées ! moi ^ussi je suis mince et rose et j'ai un béguin d'or, moi aussi j'ai un lévrier plus haut que moi et

âàO UN PLAINTE-GENEST.

j'aime respirer les fleurs; si ce n'est pas moi que vous avez ptiate , c'est pour sûr quelque petite sœur que j'ai quelque part et je suis contente de l'embrasser. — Tu ne me réponds pas , mère , et je n'entends rien aux choses que tu contes à monseigneur : pourquoi ne causezvous pas de bergerettes, de ruisseaux et de fées blanches? cela m'amuserait davantage. Vous ne voulez pas, eh bien, je vais dormir pour la peine.

Saïle se tut , glissa la main dans la gorge de sa mère et se pelotonna gracieusement sur ses genoux : elle fut vite endormie.

— Sommeille , mon ange , dit la comtesse avec un soupir pénible , ne t'éveille pas avant l'aube , c'est ainsi que je dormais à ton âge sur les bras de ma mère ! . . . Ah ! les enfants ! ce sont eux qui sentent le bonheur d'exister ! ils désirent tout ce qu'ils voient et obtiennent tout ce qu'ils désirent, ils n'ont autour d'eux que des visages riants, car on leur cache ses larmes lorsqu'on souffre et on se détourne pour pleurer; les enfants se font de la vie une naïve et radieuse image , ils se figurent toujours qu'une reine doit être belle ! — A présent que j'ai grandi, que j'ai compris, que j'ai vécu , me pardonne le Seigneur de regretter

UN PLANTE-GENEST. SZjl

mon berceau , mes premières journées et mes premières croyances, puisse-t-il me pardonner encore de ne pas apprécier les biens que. j'ai reçus de lui et d'en souhaiter d'autres que je n'aurai jamais ! — Certes, je suis d'illustre naissance, je porte un nom sans tache , mon époux est sage et glorieux, je marche l'égale des souveraines, je suis libre , maîtresse, adorée , j'ai des flatteurs et des envieux , mes fantaisies sont des volontés , mes gestes des ordres , mes regards des faveurs; toutes les merveilles du luxe éclatent dans mon palais, et mes vêtements resplendissent de pierreries et les joyaux de mon diadème valent ceux de la couronne impériale ! . . . Mais que m'importent tant de richesse , tant de pouvoir , tant de splendeur?... ce ne sont pas ces trésors-là qui me tentent, ce n'est pas de ces ambitions-là que je brûle ! — Au milieu des nuits magnifiques , mon âme s'indigne de me voir ainsi parée , elle déchire mes habits et jette mes perles au vent comme des grains de poussière; puis, prenant son vol, elle m'emporte pale et demi-nue ! Il y a autour de nous des concerts inouis , des prismes éblouissants, d'ardentes haleines, et mille fantômes enlacés qui flottent dans l'espace : tous les bruits que la terre nous envoie ressemblent à

des adieux, elle disparaît bientôt engloutie sous les vapeurs, et une femme voluptueusement triste accourt autour de nous... c'est la Mort que nous regardons sans effroi , la Mort qui nous semble une amie bienfaisante, qui nous sourit et nous caresse de son aile!... puis, l'encbanteresse me dépose sur une cime enflammée d'où je découvre tout un monde inconnu qui n'a pas de place dans la création , et ce monde m'appartient , il attend de moi la vie et la lumière ; à moi sa profondeur, à moi son immensité ! j'y allume des soleils , j'y entasse des montagnes, j'y précipite des fleuves; c'est une nature vierge que je féconde, un cbaos que je laboure, un désert que je peuple à mon gré d'êtres impossibles et de chimériques visions, mes soupirs prennent une forme, mes pensées se colorent , mon souffle enfante des prodiges ! aïors, seulement alors, je suis riche, grande, divine et toute-puissante!...

— 0 le rêve, le réveî... murmura Geoffroy.

— Mais , hélas ! ma royauté dure peu et lorsque je suis renversée du haut de cette contemplation sublime, je n'ai pas d'anges, comme le Christ , pour me soutenir mollement ou écarter de moi les pierres aiguës et anguleuses, je fais une chute soudaine , imprévue , terrible ! ma

chair se déchire et mon esprit s'épouvante , je laisse des lambeaux à toutes les épines et je retombe brisée sur la terre, j'y retombe pour vivre, pour souffrir, pour regretter! — Comment voulez-vous que j'oublie et que je me console? L'unique soleil d'ici bas est-il aussi splendide que ces innombrables soleils dont j'étais devenue la sœur? Qui me rendra les autres nuages , les autres vagues , les autres cieux? Ce que j'ai retrouvé vaut-il ce que j'ai perdu? La place des illusions saigne en moi : quelle main empêchera le sang découler?... Les liens qu'on m'impose me blessent et me fatiguent, le devoir me semble une tyrannie, la famille est trop étroite pour que j'y puisse marcher et respirer à l'aise, je manque d'air , j'étouffe ! le bonheur de ceux qui m'approchent ne rejaillit pas sur moi , je dors mal de leur sommeil et notre âme ne s'ouvre pas aux mêmes rayons, je sens bien que je devrais être heureuse car je possède tout ce qu'il faut vulgairement pour l'être, mais enfin je ne le suis pas et cette idée pour moi, c'est un supplice continuel, presque un remords! — H y a des instants, mon ami, où j'ai peur d'être une femme maudite pour quelque faute que je ne connais pas!

— Madame, répondit Rudel d'un ton sévère , Dieu ne nous maudit point sans que nous sachions la cause de son analhème.

— Eh bien alors , reprit Maria-Bruna fort troublée , j'ai peur de la savoir !. .. Maintenant , oubliez ce que je vous ai confié , pardonnez-moi l'imprudence de mes aveux pour que je me la pardonne aussi, et ne blessez jamais ma tristesse !

Elle frissonna et couvrit sa fdle de baisers.

— Mon enfant , voyez-vous , c'est ma seule vertu, ma seule espérance, ma seule pureté!... elle au moins je puis l'emporter dans un pli de ma robe à travers le pays des rêves et son enfance me rappelle la mienne!... Aimez- la comme je l'aime, admirez-la comme je l'admire, reposez vos yeux comme moi sur ce frais visage épanoui, et je vous en remercierai , Geoffroy : ma tendresse pour elle est tout ce que j'ai gardé déjeune et de naïf, jusqu'à présent les chagrins ont respecté cette joie précieuse, les ruines n'ont point écrasé cette fragile fleur ! En vérité , nous autres femmes , nous connaissons mieux la vie de nos enfants que la nôtre ! — Dors, chère petite, tu es belle la nuit , tu es belle le jour , cela ne me

UN PLÂNTE-GENEST. 345

lasse point de dire que tu es belle ! . . . Tenez , un songe la fait sourire , ne croirait-on pas qu'elle voit quelque chose de céleste? — Vous me quittez , Geoffroy , embrassez donc ma fille auparavant. Aimez-la, je vous en prie!

Rudel était ému, il effleura des lèvres le front de Saïle et sortit; celles de la comtesse se posèrent à la même place et ses bras étreignirent l'enfant avec tant de force qu'elle s'éveilla. La mère se remit à la bercer en silence.

Lorsque le jeune bomme passa devant l'aile du château qu'habitait Plante-Genest , il retourna la tête vers la chambre de Maria-Bruna : un rayon de lumière s'échappait par la porte entr'ouverte.

— Que penser du mariage? dit-il, tant de joie ici, tant de tristesse là!... Les paroles de cette femme m'ont affligé car son mal c'est mon mal, et j'ai compris encore que plus les âmes ressemblent à la mienne, moins elles sont heureuses ! — Encore un jour stérile et retranché de ma jeunesse, ô mon Dieu !... demain vaudrat-il mieux qu'aujourd'hui? — Depuis mon départ d'Arles, j'ai formé des amitiés nouvelles, serré de nouvelles mains, ouvert mon cœur à de

oA6 UN PLANTE -GENEST.

nouvelles confidences , mais il est toujours vide, ce cœur!...

Rentré dans sa chambre, il lut gravement quelques chapitres de la bible d'Évangélista.

Page 1