VL CONJECTURES SDR LE NOMBRE TOTAL DES ESPECES PHANÉROGAMES
Plusieurs botanistes ont tenté d'estimer le nombre absolu des espèces de la surface du globe. Us ont suivi deux marches différentes. Les uns sont partis du nombre des espèces décrites dans les ouvrages généraux à diverses époques ; ils ont estimé le nombre probable des omissions et ont ajouté le nombre bien plus douteux des espèces à découvrir. D'autres ont considéré les régions une a une, et conjecturant d'après les Flores, les collections et le dire des voyageurs, ils ont admis un nombre probable pour l'ensemble de toutes les régions.
Dans l'un et l'autre système, il a fallu continuellement augmenter les chiffres, à mesure que la science faisait des progrès. Ainsi, on aurait confondu les botanistes de l'époque de Linné, en supposant l'existence probable de 110 à 120,000 espèces, comme le fit de Caudolle en 1820 (a),
(a) Essai élémentaire de géogr bot., dans le dix-huitième volume du Dklionn. d*i se. nat.
et cependant, dûs 1836, Meyen, sans être taxé d'exagération, estimait le chiffre supérieur à 200,000 (a). Quant à moi, je ne suis nullement surpris de cette évaluation. J'ai déjà fait remarquer dans un article de journal (6), que chacun des volumes du Prodromus ajoute de 25 à 38 pour 100 aux espèces connues. Depuis trente ans que l'ouvrage a commencé, et en dépil de la multitude des espèces qui se publient dans les autres ouvrages, la proportion des plantes nouvelles de chaque volume demeure à peu près la même. Il me semble toujours que nous marchons vers des familles du règne végétal mieux connues, grAcc aux travaux immenses qui se sont faits, et toujours je remarque un nombre additionnel d'espèces nouvelles jusqu'alors confondues avec d'autres ou enfouies dans les herbiers. Ceci ne fait pas présumer assurément que nous approchions de connaître le nombre total des espèces. De leur côté, les auteurs de Flores et les voyageurs remarquent combien on découvre d'espèces dans des pays que l'on regardait comme passablement explorés, ou qui passaient pour pauvres. Personne n'aurait cru, il y a quelques années, qu'on découvrirait dans l'Orient, en Algérie, en Espagne, au Texas, etc., la multitude d'espèces qu'on y a trouvées. Evidemment, dans beaucoup de pays, dont la majeure partie offre une végétation peu variée, il y a des localités, comme des montagnes, ou dans les montagnes, certaines vallées, certaines sommités, qui présentent des espèces locales assez nombreuses. On objecte que beaucoup d'espèces ont été décrites sous plusieurs noms, parce qu'elles existent à la fois dans plusieurs flores; mais leur nombre est bien compensé par celui des espèces confondues avec d'autres. Par tous ces motifs, l'estimation de Meyen ne me parait point exagérée.
Voici même un calcul d'un genro tout nouveau, qui indiquerait un total d'espèces plus élevé. Il ne concerne que les Phanérogames, et, à vrai dire, ce sont les seules plantes sur lesquelles on puisse, dans l'état actuel de la science, hasarder des évaluations numériques.
Nous avons vu (p. 593) que la surface moyenne occupée par une espèce phanérogame est d'environ j{- de la surface terrestre du globe, soit de £5,500 lieues carrées. L'Allemagne se trouve sous une latitude moyenne, ou du moins sous les degrés de latitude qui correspondent le mieux à la moyenne des terres, car l'Europe et l'Asie s'étendent sous ces degrés, qui traversent aussi l'Amérique du nord dans un point où elle est très large. L'Allemagne (sans l'Istrie), avec l'Alsace et la Suisse, renferme 2850 Phanérogames spontanées. L'étendue est d'environ 59,500 lieues carrées, si j'ai
(a) Grundriss der Pflanzengeogr., p. 5.
(6) Bibliothèque unuci selle de Genève, juillet 1852, article sur le Prodromm.
bien compris le sens du mot Allemagne dans les ouvrages de Koch et dans les dictionnaires de géographie, où le point de vue moral et politique de chaque auteur influe sur le sens attribué au nom de cette partie de l'Europe. Retranchons pour la Suisse et l'Alsace 2900 lieues carrées et 150 espèces (a) : restent 56,600 lieues et 2700 espèces. Réduisons les espèces d'une centaine, à cause de l'influence prolongée de l'homme qui i dû introduire en Allemagne des plantes confondues maintenant avec les espèces aborigènes. Enfin, la surface étant plus grande que A5,500 lieues (aire moyenne d'une espèce dans le monde), je réduirai encore les espèces à 2500, comme si l'on retranchait, par exemple, les Alpes autrichiennes, qui sont une continuation de la Suisse, et qui forment une région exceptionnelle dans l'ensemble de l'Allemagne. On pourra estimer en définitive que, dans une étendue de pays semblable a l'aire moyenne d'une espèce, et dans une position géographique moyenne, représentée par l'Allemagne, le nombre des Phanérogames est de 2500. Or, la surface terrestre étant de 6,825,000 lieues carrées, se trouve composée de 116 à 117 régions semblables, et 116 régions à 2500 espèces donneraient un nombre total de 290,000 espèces. Si l'on abaissait le chiffre moyen des espèces par région à 2000, le total serait encore de 232,000. Ainsi, il est possible que le nombre des Phanérogames seules approche de 250,000, tout en conservant à l'espèce la valeur donnée par Linné. Que serait-ce si l'on voulait estimer le nombre total des espèces dans le sens de quelques botanistes modernes, qui appellent de ce nom toute forme différente héréditaire! Je ne crains pas de dire qu'alors le nombre s'élèverait à A00,000 ou 500,000, ou plutôt le nombre en serait impossible à calculer, car toutes les modifications de forme et de tempérament sont, jusqu'à un certain point, héréditaires, et la distinction entre les races et les variétés est plus tranchée en théorie que dans la réalité des faits.
AKTIGLK II.