‹ Géographie botanique raisonnée; ou, Exposition des faits principaux et des lois concernant la distribution géographique des plantes de l'epoque actuelle;Chapitre 4 sur 146 · OU LES EMPÊCHER · texte numérisé non relu

OU LES EMPÊCHER

§ I. CAUSES DB TBANSPORTS.

Les graines peuvent être transportées d'un endroit à l'autre par des causes plus ou moins évidentes, qui sont le vent, les rivières, les courants , les blocs de place transportés par la mer, les animaux, et enfin l'homme, c'est-à-dire ses cultures, ses vaisseaux, ses marchandises, ses voyages de plus en plus multipliés.

Le vent est la cause la plus générale et la plus ordinaire de dissémination des espèces sur toute la surface d'un pays. Une multitude de graines sont légères, munies d'ailes, de poils ou môme d'aigrettes (pappus) ou de chevelures (coma). Elles doivent «alors* être portées .i une certaine distance. D'autres roulent à la surface du sol, soit isolément, soit avec les restes desséchés des fruits ou des capsules, évidemment, c'est la cause la plus active du mélange des espèces dans les diverses localités d'un pays. Une foule de graines sont portées, il est vrai, dans des endroits où elles ne peuvent pas réussir, et même où eHes se gâtent i mais l'abondance des germes est si énorme que les espèces se maintiennent indéfiniment. Le transport des graines par le vent, dans des localités défavorables, est comme une provision naturelle pour le cas où les circonstances extérieures viendraient à changer. Ainsi, quand une forêt de toute ancienneté est abattue, on voit germer subitement une quantité d'espèces qui ne pouvaient pas s'y développer. Leurs graines avaient été transportées successivement d'année en année, par le vent surtout, et leur accumulation était plus grande que leur destruction ou leur mort par vétusté. A la surface d'un paysmontueux, le vent pousse les graines par-dessus les collines et au travers des gorjres de montagnes. Il descend quelquefois des hauteurs avec une violence extraordinaire, comme nous le voyons bien en Suisse, ou lorsque les vallées sont dirigées du sud au nord. On voit aussi de temps en temps des tourbillons qui font voltiger la neige, la poussière, ou des graines de bas en haut (a). C'est peut-être la cause la plus ordinaire de la végétation qui s'établit dans les anfractuosités des rochers très abrupts.

Le vent peut-il transporter des graines à une certaine hauteur et à de grandes distances, par exemple, au travers d'un bras de mer, ou d'une mer, comme la Méditerranée, l'Atlantique? C'est une question sur laquelle on peut avoir de» idées fort différentes, et où les faits manquent pourarri-

(ê) M. RouMinfiult a vu des prairies l'élever à 5400 pieds et retomber dans le voisinage. (Humboldt, Tabl. de la nat., «dit. 1851, vol. Il, p. 37.)

6ÏH CHANGEMENTS DA.NS LIIABITATlOiN DKs ESPECES •

ver à une solution. Je n'ai jamais ouï parler d'aucune graine tombée d'Angleterre en France, ou d'Irlande en Angleterre , par l'effet des verits d'ouesl, qui sont cependant si intenses et si fréquents dans ces contrées. Je ne crois pas que jamais on ait constaté des chutes de graines d'Afrique en Sardaigne, de Sardaigne en Corse, de Corse sur la côte de Gênes et de .Nice, quoique les vents du midi y soient bien violents (a). On cite des cas où les cendres des volcans, la poussière des déserts, ont été portées en mer à de grandes distances et à d'immenses hauteurs (6), mais ces substances sont beaucoup plus légères et plus ténues que les plus petites graines de phanérogames. Les spores des cryptogames pourraient bien être portées d'une île à l'autre, même d'un continent à l'autre, et c'est un moyen d'expliquer la diffusion si remarquable de leurs espèces ; mais, je le répète, pour les phanérogames, nous n'avons rien de semblable qui soit constaté.

Aux Antilles, à Bourbon, dans les mers de la Chine, les effroyables ouragans qui déracinent les arbres, enlèvent les toits des maisons et jonchent la mer de feuillage, doivent certainement emporter une multitude de graines et même des fruits assez gros; mais presque toujours ces ouragans sont locaux, comme des trombes, ou tournoient dans un cercle qui n'est pas très étendu. Il faudrait alors, pour que des graines fussent portées au loin, que le vent les fit tomber dans un courant. Cela doit arriver assez souvent ; mais dans ce cas, c'est le courant qui joue le rôle principal quant au transport.

Les chutes de lichens, qui ont étonné quelquefois les habitants de la Perse et de l'Anatolie, sont une preuve que le vent peut transporter des corps aussi pesants que la moyenne des graines. M. Parrot a rapporté des échantillons du lichen qui est tombé en 1828 dans plusieurs points de la Perse, par des pluies d'orage. Le terrain fut couvert de 5 à 6 pouce> d'épaisseur d'une substance qui, étant tombée du ciel, fut décorée naturellement du nom de manne.

(a) On verra plus loin que M. Gussone, qui a longtemps observé la Sicile el les Iles voisine», n'a rien aperçu de semblable. De même M. Godron (Mgr. des vég., p. 4). Sir Charles Lyell (Principes de géologie, 6* édit., trad. franc, IV, P- 1 44), qui est disposé à croire an transport de graines par les causes actuelles, ne cite aucun fait de ce genre observé dans les lies Britanniques. S'il en avait appris un seul par bi lecture des journaux ou par la conversation, il l'aurait sûrement noté. J'ai questionné souvent des marins. Ils n'ont pu me citer que des insectes ailés ou de la poussière, comme venant tomber quelquefois sur les vaisseaux à des distances pas très grandes de la ciMc ; jamais des graine*.

(b) Kn 452, les cendres du Vésuve .furent portées jusqu'à Constat) tinoplc ; en 1815, celles du Sumbawa furent portées à 290 lieues, jusqu'aux lies d'Amboinc et de Banda.

Beudant, Cours elém. d'hist. nat., partie géol., p. 45.) En 1845, les cendres du volcan Hécla, en Islande, furent portées aux lies Féroé, Orcadcs, et même entre l'Angleterre et llrland.-. (Ch. Martin», Vcgét. des Ues Féroé, p lit, d'après des écrits de M Ehrcnberg à ce sujet, i

CAUSES DE THA.NSRORTS, 015

D'après les descriptions et les figures, ce lichen (Lichen esculentus, l'ail. , Foy., édit. fr., pl. 108; Lecanora esculenta Spr., et surtout, Eversman, Act. Acad. nat. cur., XV, 2« part., p. 356, t. LXXVIII), est d'un poids assez considérable, car il a un diamètre de 9 à 12 lignes, et une forme sphérique irrégulière. Dans l'hiver de 1845 à 1846, il tomba, dit-on, dans la province de Broussa, en Anatolie, et je crois aussi ailleurs dans ce pays, la même espèce de lichen. J'en ai reçu des fragments, très semblables à la figure publiée par M. Eversman. L'étiquette porte qu'ils Mol « tombés du ciel avec la rosée du matin » ; mais je ne garantis rien à cet égard. Le fragment le plus gros pèse 430 milligrammes. Sa forme est ublongue, les autres sont sphériques. Ils sont tous rugueux, d'une consistance calcaire, d'une teinte terreuse brune (a) avec des points blancs. On peut en voir des échantillons, peut-être plus nombreux, dans le cloitre des Arméniens à Venise (Treviranus, Bot. /cit.. 1848, p. 893); mais je oe puis dire leur grosseur et leur pesanteur. Je doute que ces lichens aient été portés loin de leur origine, par exemple, à plus de 10 ou 15 lieues, et certainement ces chutes sont bien rares. Il faut, pour produire un pareil phénomène, non-seulement des vents d'une force extraordinaire, mais aussi des accumulations de fragments détachés sur des pentes où le vent s'en empare. Les graines sont rarement accumulées en quantité aussi grande à la surface des terrains, et si quelques-unes sont rugueuses ou munies de poils et de membranes qui facilitent le transport, il y en a une infinité qui ont une surface lisse, peu saisissable.

Les fleuves transportent les graines à de grandes distances. Dans leurs inondations, ils les déposent sur le terrain, où plus tard elles doivent germer convenablement. Les torrents des montagnes emportent souvent dans les plaines des espèces qu'on est étonné d'y trouver. Ce sont des cas frappants, notés par tous les botanistes, mais dont l'importance est presque nulle en géographie botanique, car les espèces alpines ne peuvent pas s'établir à demeure fixe dans les plaines. Les transports par de grands fleuves, dont le cours prolongé traverse des pays à peu près de même niveau et de climat analogue, ont dù, au contraire, avoir une influence très grande pour mélanger des flores diverses. Quand les fleuves marchent du nord au sud ou du sud au nord, ils risquent de porter les espèces sous des latitudes où le climat les empêche de vivre ; mais s'ils se dirigent de l'est à l'ouest ou de l'ouest à l'est, leur effet, pour reculer les limites, doit être complet.

(a) Le lichen dont le corps d'année de JussufT s'est nourri près du Sahara algérien l'iacodum Ju$$uffii Link, M. Zeit.* 1848, p. 666) est d'une teinte beaucoup plu* claire, tirant sur le ronge. Il n'a été trouvé que MIT le sol, mais par sa nature il se détache, et le vent doit le rouler facilement.

On ignore, pour la plupart des espèces (a), le temps pendant lequel les graines peuvent rester sous l'eau sans se gAter et sans perdre la faculté de germer. Il y a sans doute de grandes différences d'une graine à l'autre : les unes pourrissent vite ; les autres, les noyaux, par exemple, doivent se conserver longtemps, et même se trouver à la (in d'un long trajet dans une rivière plus disposées à germer, les parties dures s'étant ramollies.

Les courants marins peuvent aussi porter des graines à d'immenses dislances. Us doivent d'autant plus fixer notre attention que, si des flores de continents éloignés peuvent se mélanger, ce doit être par leur action, le vent étant reconnu impropre à transporter la plupart des graines au travers de la mer. Il faudrait savoir d'abord jusqu'à quel point les graines résistent à une longue immersion dans l'eau salée. Supportent-elles mieux l'eau de mer que l'eau douce? Tout cela esta peu près inconnu, et il est vraiment surprenant que les botanistes et les géologues n'aient fait aucune expérience directe pour résoudre des questions si importantes (6). Les graines d'Amérique apportées sur les côtes d'Écosse et de Norwége par le courant de l'Atlantique sont ordinairement privées de la faculté de germer. Je dis ordinairement, car d'après Linné (c), et un savant écossais . dont parle M. Cb. Martins sans le nommer (rf), ces graines germent quelquefois quand on veut les faire lever. D'autres voyageurs ont dit le contraire (e). Sloane, qui a le premier reconnu l'origine de ces fruits ou graines, ne dit point qu'on les voie germer (/*), et l'babitude générale des paysans écossais et norvégiens, de conserver ces graines plutôt que de les semer ou de les vendre aux horticulteurs des villes, qui seraient certainement curieux de les voir lever, me fait croire qu'elles ont ordinairement perdu la faculté vitale en arrivant en Europe.

Le Coco de mer, Lodoicea Seychellarum Labill., est porté depuis des siècles, par un courant, des îles l'raslin aux Maldives ; cependant il ne s'est pas naturalisé sur ce dernier archipel, dont le climat est fort analogue^). J'admets diflicilement la conservation de la faculté de germer

(a) M. Dureau de La Malle (Ann. se. nat., V, p. 373) cile un Tait d'aprèa lequel les graines de moutarde el celles de bouleau conservent leur vitalité après vingt ans d'immersion dans l'eau douce.

(6) Voyez à la Du de cet ouvrage la note sur les questions à retondre. M. Godron (Migr. de» végét., p. il) a observe, dans le voisinage d'étangs salés, des graines de Graminées qui germaient après immersion pendant un hiver.

(c) Linné, Colonia plantarum, dans Amœn. acad., vol. VIII, p. 3.

(d) Martins, Essai sur la végét. des iles Féroé, p. 444 ; id. Voy. bot. en Sorwége, p. 129.

(e) M. Louis Necker, cité par de Candolle, article Géogr. bot., dans le Dictionn. se. nat., vol. XVIII.

(f) Sloane, Philos, trans., 1695, n" 222.

(g) Vovez l'histoire complète de ce palmier dans Hookcr, Bot. Mag., I. 2734.

CAUSES DM TRANSPORTS.

après un long transport par un courant, à moins qu'il ne s'agisse de certaines graines qui conservent plusque d'autres les propriétés vitales, comme celles des Légumineuses et des Malvacées (voyez ci-dessus p. 541). J'ajoute encore que souvent la direction des courants porte les graines sur des parages où l'espèce ne peut presque pas s'établir à cause du climat. C'est le cas du gulf-stream en Ecosse et en Norvège, du courant qui remonte du sud au nord sur la côte du Japon, et même de celui qui longe le Labrador et les côtes de la Nouvelle-Angleterre, à une profondeur plus grande que le courant superficiel (a). Je montrerai, d'ailleurs, qu'il ne suffit pas d'une graine ou de quelques graines pour naturaliser une espèce quand un pays est déjà couvert de plantes ; mais que, pour lutter contre la quantité énorme de graines et de racines qui existent, il faut une affluence considérable de graines en bon étal.

Si les courants qui traversent de grandes étendues de mer et ceux qui se dirigent sur les côtes dans le sens des méridiens me paraissent avoir peu d'effet à l'égard des transports de graines et surtout de l'introduction des espèces dans de nouvelles flores, je n'en dirai pas autant des courants qui longent les côtes, ou qui passent d'une terre à une autre terre voisine, dans le sens des degrés de latitude. Sous ces conditions, les graines sont portées, pour ainsi dire, d'étape en étape. Elles restent peu de temps dans l'eau, et le climat des localités successives est favorable à leur développement ultérieur. Ainsi, le courant qui fait à peu près le tour delà mer Méditerranée, longeant la côte d'Afrique jusqu'en Syrie, revenant ensuite de l'est à l'ouest sur plusieurs points de la côte d'Europe, ce courant a pu évidemment transporter et naturaliser des espèces dans de grandes étendues de la région méditerranéenne. La partie du Gulf-stream qui contourne le golfe du Mexique, le courant qui va de Madère aux Canaries, des Canaries à la côte du Sénégal, celui qui continue le long de cette côte, dans toute l'étendue de la Guinée, celui de la côte orientale d'Afrique; le courant du Chili au Pérou, celui de l'Orégon au Mexique ; le courant qui traverse de l'est à l'ouest les archipels de la Société, de Fidgi, etc. (6) : tous ces cou* rants doivent avoir de l'influence, car les graines qu'ils transportent peuvent ne pas rester longtemps en mer et ont bonne chance de réussir par des naturalisations de place en place.

Les géologues ont attiré l'attention des botanistes sur un mode de transport qui peut avoir de l'importance dans les régions septentrionales, celui par des blocs de glaces flottantes. « Ce n'est point une hypothèse gratuite,

(«) Sir C. Lyell, Second tour in America.

(6) Berghau», Mfafc- Il Abth., n. 3; Bcechey, dans Herschell. Manual of

fcienl. mquiry, carte, p. 106.

HIB CHANGEMENTS DA.N» I.' HABITATION DBS ESPÈCES.

dit M. Cli. Martins, en rendant compte des idées de M. Forbes (a). Les navigateurs des mers polaires ont souvent rencontré des plaçons chargés d'une niasse énorme de débris mêlés de terre et de graines. Des plantes végètent sur ces débris comme sur les moraines médianes des glaciers des Alpes, et le glaçon venant à échouer sur une côte éloignée, y dépose, pour ainsi dire , les plantes qui se répandent ensuite dans la contrée. » Sir Charles Lyell (b) dit que les montagnes de glace ont sous l'eau un volume huit fois plus grand que la partie qui est hors de l'eau. Elles échouent, par conséquent, sur les bas-fonds et sur les côtes. Elles peuvent aussi traverser les courants superficiels, par exemple, celui de Gulfstream, et dans ce cas elles sont entraînées par le couraul profond qui règne du nord au sud, vers des régions fort éloignées du pôle. On en a vu dans l'Atlantique jusqu'au 36° 10' latitude nord, c'est-à-dire sous le parallèle de Gibraltar. Un grand nombre échouent à Terre-Neuve et sur la côte voisine. Leur direction, dans l'Atlantique, est du nord-est au sud-ouest (c). Il faut ajouter que les graines enchâssées dans ces blocs et préservées par la glace contre un commencement de germination, se trouvent jetées, par la fonte de la glace, dans des courants qui peuvent les transporter encore plus loin.

Les oiseaux sont une cause de transports de graines, à laquelle on attribue généralement de l'importance. On assure que plusieurs espèces, notamment des oiseaux voyageurs, peuvent conserver dans leur estomac, et rejeter en bon état îles noyaux ou de petites graines. On dit aussi que certaines graines visqueuses ou des fruits hérissés de crochets, peuvent adhérer aux plumes; que certains oiseaux cachent des graines à quelque distance de leur origine ; enfin, que les oiseaux aquatiques peuvent transporter entre les plis de leurs pattes des graines d'espèces maritimes ou d'eau douce. J'ai cherché à me faire une opinion sur la probabilité de ces transports en consultant, non-seulement les ouvrages des naturalistes, mais aussi des campagnards et des chasseurs. En résumé, voici ce que j'ai pu recueillir de plus certain.

Les oiseaux granivores sont principalement les gallinacés. Chacun sait que leur digestion, quand elle est normale, détruit les graines les plus dures, qu'elle corrode même les cailloux qu'ils avalent, et que le résultat donne des déjections liquides ou à peu près. Si en tuant des cailles qui viennent d'Afrique on trouve dans leur gésier des graines encore en bon

(a) Maftins, Colonisation végétale des iles Britanniques, dans la Bibliothèque univ. de i ienève {Archives scientif., 1848, p. 98).

(b) Sir Charte* Lyell, A second visit to the L'nUed-States, 1849, vol. I, p. 6. (cj Lyell, ibid. RedIHd. carte dan* American Journal of sciences, 1848, p. 44.

CAl'SES DE TRANSPORTS.

état, cela prouve la rapidité du voyage; mais il faut se garder d'en conclure comme quelques auteurs, que, d'ordinaire, ces graines peuvent être semées par l'animal après la digestion. Si l'oiseau est tué avant que la digestion soit achevée, il est clair que les graines peuvent se répandre en bon état; mais le cas est bien rare. Lorsqu'on fait avaler des graines à noyau en grande quantité, la digestion ne s'achève pas toujours. Ainsi, dans quelques parties de l'Angleterre, pour obtenir promptement des haies d'aubépine (Oatsegus oxyacantha), on fait prendre à des dindons une grande quantité de baies de cet arbuste, et l'oiseau rejette dans ses excréments les noyaux, un peu altérés, mais d'autant plus prompts à germer («).

Les oiseaux omnivores recherchent souvent les baies qui contiennent de petites graines dures, comme les raisins, les figues, les framboises, les fraises, l'asperge, le gui, le troène (Ligustrum), etc. Leur estomac n'est pas aussi destructeur que celui des gallinacés, et il parait que les petites graines peuvent traverser leur canal alimentaire sans s'altérer. Lorsque ces oiseaux sont voyageurs, ce qui n'est pas rare dans les régions tempérées et boréales, ils peuvent emporter fort loin des graines, en particulier lorsqu'ils quittent à l'automne les pays du nord pour gagner le midi, car, a cette époque, il y a beaucoup de fruits mûrs dans la campagne. Les grives, dont plusieurs changent de pays, soit en Europe, soit en Amérique, peuvent ainsi transporter des espèces. Lorsqu'elles avalent une trop grande quantité de fruits a noyaux, elles les digèrent mal et peuvent en semer les noyaux. C'est une observation de Linné (6), lequel assure aussi que l'alouette sème beaucoup de graines dans les champs.

L'adhérence aux plumes et aux pattes des oiseaux est peu probable. Presque toutes les espèces ont des habitudes de propreté et une surface lustrée qui s'y opposent. Un rhasseurm'aditque le pic(Picus viridis Lath.), ayant une salive visqueuse, pourrait se charger à l'extérieur de graines, qu'il transporterait sans le vouloir. Le Turdus viscivorus (grive draine), qui recherche le gui avec avidité, en transporte probablement les semences, même par le contact de la matière visqueuse du fruit avec ses plumes et ses pattes. Personne n'a pu me dire avoir vu des oiseaux aquatiques porter des graines d'aucune manière. D'ailleurs, beaucoup de plantes submergées mûrissent leurs graines au fond de l'eau, ce qui fait qu'en général les oiseaux ne cherchent pas a s'en nourrir. Il est possible que les canards, les oies et les oiseaux de mer transportent quelquefois des

(a) Ce fait Mt cité d'après M. Henslow, par sir Ch. Lyell, Princip. géot., 6# .'dit, trad. franç., vol. IV, p. 159.

{b) Amcrn. acad., vol. VI, p. 2<>, cl IV. p. T.99.

«20 CHANGEMENTS DANS l/HABlTATlON DES ESPECES.

graines de plantes aquatiques ou marines dans leur estomac; mais j'en ai cherché inutilement des exemples, et je crois, d'ailleurs, que heaucoup d'oiseaux de mer ne sont pas granivores. Enfin, les geais et les pies ont l'habitude de cacher dans les troncs d'arbres, et même dans le sol des forêts, les fruits et les graines dont ils font provision pour l'hiver. Ce résultat de l'instinct peut expliquer la présence d'une multitude de graines dans les forêts, quand on vient à les abattre; mais il est sans importance pour la diffusion des espèces d'un pays à l'autre.

Les quadrupèdes doivent transporter quelquefois des graines, volontairement ou par hasard. Je ne parle pas de l'action des rongeurs, qui portent d'un endroit à l'autre, jamais au loin, les graines dont ils font usage; mais plutôt des ruminants, et en général, des herbivores. Plusieurs espèces livrées à elles-mêmes vivent en société et émigrent par masses considérables. Les rennes, en Sibérie (a), en sont un exemple. Dans les pays civilisés, l'homme conduit des troupeaux de bœufs et de moutons à de grandes distances. Il n'est pas douteux que les poils de ces animaux ne conservent les graines et les capsules, quand elles sont ou visqueuses, ou munies de crochets et d'épines. On croit aussi que les petites graines dures, celles en particulier qui se trouvent dans certaines baies, peuvent traverser les voies digestives des mammifères sans être altérées (b). Ce dernier mode est de peu d'importance, parce que les migrations des quadrupèdes ne sont pas rapides comme celles des oiseaux ; mais le transport des graines adhérentes aux poils doit avoir un effet assez important.

En somme, il est remarquable combien les causes naturelles de transport, je veux dire les causes étrangères à l'homme, sont plus nombreuses dans le sens du nord au midi que du midi au nord, et combien elles sont rares dans le sens des degrés de latitude, qui est pourtant celui de l'extension ordinaire des espèces. Les vents et les courants se dirigent dans tous les sens; avec plus de régularité dans le sens des parallèles, mais plus d'intensité peut-être dans le sens des méridiens. Le transport des blocs de glace n'a d'effet que des régions polaires aux régions tempérées. Les migrations des oiseaux et des quadrupèdes sont dirigées dans le sens des méridiens, et ne peuvent guère avoir d'effet que du nord au sud, attendu que les graines mûrissent en automne, lorsque les animaux se mettent en route pour les pays méridionaux. Par suite de plusieurs de ces mêmes circonstances, et par l'action de la pesanteur et des cours d'eau, il y a infiniment plus de causes qui font descendre les espèces des montagnes que de

ija) Le voyage de W range! e»l curieux sur ce point.

(b) D'après Jacquin (Obx. II, p. 71, les graines de Psidium son! répandue» de celle manière par les vaches dans les pâturages de* lies AutUle».

CAUSES DK TRANSPORTS.

causes d'ascension. Les glaciers, les ruisseaux, l'inclinaison du terrain, les migrations des oiseaux et des troupeaux, en automne, de la montagne à la plaine, tout contribue à faire descendre les plantes alpines.

Ainsi, les limites polaires, équatoriales et inférieures des espèces doivent être plus facilement atteintes que les limites à lest, à l'ouest et les limites supérieures. Ainsi, encore, les causes naturelles avant agi depuis des milliers d'années du haut vers le bas des montagnes, du midi au nord, et turtout ilu nord au midi, l'action de l'homme, comparativement nouvelle, cette action qui se propage dans tous les sens, peut naturaliser plus souvent aujourd'hui des espèces à l'est, à l'ouest, et même sur les montagnes que dans les autres directions. Il me reste à parler de cette influence, assurément très grande.

Le transport des plantes et des graines par l'homme se fait de mille manières, volontairement ou saus intention, directement et ouvertement, ou par des voies détournées et cachées. Les premières peuplades qui se sont répandues sur chaque continent ont porté probablement avec elles quelques espèces de plantes utiles et surtout quelques-unes de ces graines qui s'attachent aux vêtements et aux animaux domestiques, et qui se développent bien dans le voisinage des habitations, près des fumiers, des terrains brûlés et des décombres. Plus une population est faible, plus elle est étrangère aux arts de la civilisation, plus ces premiers transports de graines sont insigniliants. Ensuite, la population devenant plus dense, plus civilisée, l'agriculture ayant pris naissance et étendu son domaine, les occasions de transports se multiplient et s'appliquent à des espèces plus nombreuses. Les peuples chasseurs ou pasteurs parcourent sans doute d'assez vastes étendues de pays, mais les peuples cultivateurs préparent des terraius propres à recevoir des espèces nouvelles, et faisant venir les graines de leurs champs de pays plus ou moins éloignés, ils introduisent avec elles des plantes diverses, dont plusieurs naturellement deviennent spontanées. Enfin, lorsque la guerre a créé de vastes empires et forcé les hommes à de nombreux voyages, lorsque la navigation s'est étendue, lorsque des terres nouvelles ont été mises en rapport avec les anciennes, que l'agriculture a pu exporter ses produits, et que l'horticulture s'est mise à peupler les jardins de milliers d'espèces étrangères ; alors les transports de graines sont devenus de plus en plus nombreux. Ils ont pris une influence tout à feil prépondérante sur les transports par des causes naturelles. Quelques réflexions, quelques exemples, doivent convaincre les personnes qui en douteraient.

Il est clair que, dans les pays civilisés, la culture s'applique à un grand nombre de plantes et fait varier extrêmement la nature physique des ter-

rains. Les espèces cultivées, elles-mêmes, deviennent rarement spontanées; mais avec elles on répand une multitude de graines, qui prospèrent sous le nom de mauvaises herbes. Homme les céréales et les plantes fourragères ou potagères ne donnent pas partout de bonnes graines, et que les variétés dégénèrent quelquefois, ou que les agriculteurs désirent en obtenir de nouvelles, il s'est établi un commerce de graines très actif, au moyen duquel on reçoit souvent des espèces qu'on aimerait mieux ne pas recevoir. Le mouvement commercial et agricole porte les espèces principalement du midi vers le nord et des pays anciennement cultivés vers les colonies. Ainsi, l'exportation des graines de trèlle, de luzerne, de légumes divers, est considérable de France en Angleterre, dans le nord de l'Kurope et aux États-Unis. Il tend à répandre les espèces de l'Kurope tempérée et méridionale. Inversement, l'Europe reçoit par les cargaisons de laine, de coton, de graines oléagineuses, de graines d'arbres d'Amérique, et avec les plantes vivantes destinées aux jardins, une quantité d'espèces que l'on n'a pas l'intention d'envoyer et qui ont quelque chance de s'introduire parmi nos végétaux indigènes. On sait que le lavage des laines d'Orient a fait paraître dans une localité voisine de Montpellier, le pont Juvénal, une foule d'espèces de Barbarie, de Syrie, de Bessarabie qui, il est vrai, pour la plupart, n'ont pas duré dans le pays. Le lest des vaisseaux, déposé quelquefois sur le rivage, près des ports de mrr est aussi une source d'importation, de même que plusieurs marchandises transportées d'un pays a l'autre.

Mais, de toutes les influences humaines, la plus importante peut-être est celle qui résulte des jardins, surtout des jardins botaniques proprement dits. Dans le nombre immense des plantes qu'on y cultive, avec la quantité de graines qu'on y fait venir de l'étranger, il est évident que les chances de naturalisation deviennent très grandes. On apporte ainsi des graines que le hasard des causes naturelles ou des échanges commerciaux ne transporterait jamais. Souvent, ce sont des plantes inutiles, même nuisibles, que les hommes ne rechercheraient pas, sans un motif de curiosité scientifique. Une fois cultivées, ellesdeviennent souvent de mauvaises herbes dans l'intérieur du jardin, et se répandent quelquefois au dehors, surtout par l'effet des déblais qu'on rejette, et des plantes vivantes ou des graines que l'on distribue. Les plantes de quelque mérite, connue ornement ou comme espèces utiles, passent des jardins botaniques dans ceux des amateurs el même des simples cultivateurs. Alors elles gagnent de temps en temps les décombres, les terrains vagues autour des habitations el même les champs. Il est certain du moins que leurs graines y sont portées par le vent et les oiseaux. Si elles ne réussissent pas, la cause en est dans le climat et dans

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