‹ Géographie botanique raisonnée; ou, Exposition des faits principaux et des lois concernant la distribution géographique des plantes de l'epoque actuelle;Chapitre 43 sur 146 · NÉCESSITÉ DE CONSIDÉRER L'ÉTAT ANTÉRIEUR DES ESPÈCES · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE CONSIDÉRER L'ÉTAT ANTÉRIEUR DES ESPÈCES

dire la position primitive sur tel ou tel point du globe, un état différent des espèces, ou enfin une autre distribution des terres, d'autres conditions de climat, d'autres moyens de transport, sont les véritables causes qui ont influé sur la répartition actuelle.

Je récapitulerai simplement ces laits sans entrer dans les détails, car pour plusieurs, ce que je viens d'avancer est évident, et pour d'autres, les preuves ont été accumulées dans les papes qui précèdent.

1. Certaines espèces existent dans une région, et manquent à telle autre région où elles pourraient parfaitement vivre, sous l'empire des conditions actuelles. Je veux dire que si on les y transporte, elles y réussissent, non-seulement dans les jardins, mais même en rase campagne, où elles deviennent spontanées (chap. VIII, p. 607). Il parait que beaucoup de plantes seraient dans ce cas, et se naturaliseraient aisément si les espèces préexistantes dans ebaque pays n'opposaient un obstacle très grand à la diffusion d'espèces nouvelles, par leurs racines, leur ombre et la multitude de leurs graines qui se trouvent en réserve dans le terrain (p. 023, 798). Sans doute, la séparation actuelle des continents et l'absence de moyens de transport, ont empêché souvent l'extension; mais il est clair aussi que la position primitive, du moins la position ancienne des espèces, est une condition dominante, étrangère aux conditions actuelles de climat et de séparation ou de contiguïté des continents. En d'autres termes, la seule cause apparente de l'absence d'une espèce dans un pays, est quelquefois qu'elle ne s'y trouvait pas à une époque, si ce n'est primitive, du moins antérieure à la nôtre.

2. Les plantes ligneuses se trouvent souvent établies par grandes masses, dans des pays où maintenant ces mêmes espèces ne peuvent plus s'établir lorsque le terrain est dénudé. Il faut que, jadis, les conditions du sol et de l'atmosphère aient été plus favorables ; et cela doit remonter le plus souvent à une époque antérieure à l'homme, car depuis les temps historiques, les climats sur lesquels on a des données n'ont presque pas changé.

S. Des espèces à grosses graines, et d'autres qui se naturalisent difficilement, existent cependant aujourd'hui, a la fois, sur des terres qui sont Réparées les unes des autres par des obstacles insurmontables à ces espèces, par exemple, dans certaines lies et sur les continents voisins. Il faut qu'à une époque reculée, des moyens différents de communication aient existé, ou que la répartition antérieure, peut-être primitive, des espèces, ait déterminé ce phénomène (p. 9 >4, 998).

h. Plusieurs espèces sont communes à des sommités de montagnes fort éloignées, ou a des chaînes de montagnes et des pays situés vers le nord à une grande distance (p. 1007). Aujourd'hui, tout moyen de transport

entre ces régions est presque impossible à supposer; et de plus, la naturalisation de nouvelles espèces est, pour ainsi dire, sans exemple dans ces régions polaires ou alpines (p. 705, 799). La cause doit donc être antérieure.

5. Les plantes aquatiques mûrissent souvent leurs graines au fond de l'eau, et quelquefois ces graines sont pesantes (Nymphéacécs). Les plantes de marais et de lieux humides ont souvent des graines lisses, passablement grosses, dont le vent ne peut pas s'emparer (Cypéracées, Alismacées,etc.). L'homme n'a guère d'intérêt à les transporter, et le mélange accidentel de graines de ces espèces avec les graines de céréales n'est point probable. La plupart de ces plantes aquatiques ou de lieux humides ne vivent pas dans l'eau salée. Malgré cela, rien n'est plus commun que de les trouver distribuées dans des bassins hydrographiques différents, séparés par de hautes chaînes de montagnes, ou dans des îles et sur des continents plus ou moins éloignés. Ce sont même, parmi les espèces phanérogames, celles qu'on trouve le plus fréquemment dans des régions très distantes (998, 564 et 583).

6. Certaines régions que la mer sépare aujourd'hui présentent plus d'espèces communes entre elles que la distance et la nature des climats ne l'auraient fait supposer. Ainsi, le Chili et la Californie, l'Espagne et les vallées chaudes du Caucase ou la Perse, la péninsule indienne et les ilesde l'Afrique australe ont assez d'espèces communes, en dépit de la dislance. Inversement, la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Hollande, le Congo et le Brésil, le Cap et les îles Mascareinhes, le Cap et la Nouvelle-Hollande, paraissent avoir moins d'espèces communes que la distance et les différences de climat ne pouvaient le faire présumer. D'un autre côté, on voit des terres extrêmement rapprochées, dont le climat est analogue, présenter quelquefois des espèces distinctes en assez forte proportion. Tel est le cas des quatre îles de l'archipel des Galapagos (Hook. f., Trans. soc. Linn.t v. XX), des diverses îles du groupe des Canaries, et les îles Canaries comparées à Madère.

7. Quelques pays sont remarquables par un nombre extraordinaire d'espèces et de genres pour une surface donnée (le Cap, le Brésil, etc.); d'autres sont d'une pauvreté singulière (région arctique, Sahara, plaines de l'Inde, etc.) Il est difficile de ne pas attribuer ces différences, en partie du moins, à des causes antérieures.

8. Les espèces d'une organisation simple ont ordinairement une aire très étendue, quoique leurs graines ne soient pas toujours plus faciles à transporter que d'autres, et que leur faculté de résister à différents climats ne soit pas constamment bien grande (Graminées, Cypéracées, .Ion-

cées, Polygonées, Papavéracées, Renonculacées, etc., p. 519, (504). D'un autre côté, certaines espèces plus parfaites, douées quelquefois de moyens assez évidents de diffusion et pouvant résister assez bien à des conditions extérieures de diverses natures (Composées, Rubiacées, Iridées, etc.), ont une aire restreinte. En d'autres termes, pour plusieurs catégories d'espèces, l'extension géographique n'est pas telle que les moyens de transport et la manière de vivre l'auraient fait supposer (p. £99, 519, 605).

Ainsi, la présence de chaque espèce dans une région plutôt que dans une autre; leur abondance dans certaines localités; l'extension, et surtout la disjonction d'espèces privées de moyens actifs de transport ; la nonextension d'espèces douées, au contraire, de graines faciles à transporter; certaines analogies et certaines différences entre les flores de plusieurs pays; et leur richesse relative en formes distinctes, tous ces phénomènes, si importants, ne s'expliquent pas au moyen de l'état actuel des choses. Ils nous obligent à remonter à un état antérieur, c'est-à-dire aux différentes phases de l'époque dite quaternaire par quelques géologues, peut-être même plus haut.

Un savant ingénieux, dont la mort prématurée excite de sincères regrets, Edouard Forbes (a), était entré résolument dans celte voie. Les opinions qu'il a émises, quelque ingénieuses qu'elles soient, ne sont cependant que des hypothèses, concernant une seule région du globe, et applicables à une partie seulement des phénomènes dont je viens de parler. Je dois donc me proposer ici un but plus général, celui de sonder les bases mômes de ces hypothèses, d'en discuter le degré de probabilité et de les comparer avec d'autres théories plus ou moins répandues. En d'autres termes, je dois rechercher quelles hypothèses concordent le mieux avec les faits, et jusqu'à quel point elles s'appliquent aux différentes catégories de végétaux, aux différentes régions (b) et aux phénomènes dont l'état actuel du globe ne rend pas compte.

§ II. PREUVES DE L'ANCIENNETÉ HISTORIQUE ET INDICES DE L'ANCIENNETÉ GEOLOGIQUE DE LA PLUPART DES ESPÈCES ACTUELLES.

Les espèces qui composent actuellement le règne végétal, ou du moins la majorité d'entre elles, paraissent remonter à un temps reculé, antérieur à plusieurs des faits actuels géographiques et physiques. On peut le démon trer soit à priori ', soit d'après quelques observations des géologues.

(a) Dans un mémoire lu à l'Association britannique des sciences, en 1815, et surtout dans l'opuscule intitulé : On the connexion belween the distribution of the existing Fauna and Flora of the Brilish Isles and the geological changes which have affected their area especially during the epoch of the northem drift {dans Mem, of geol. survey, 1846; Annals ofnat. hisl., et tiré à part).

(6) Voyez chap. xxvi.

A priori : En effet, les formes spécifiques sont généralement héréditaires ; les déviations se présentent plutôt comme des exceptions ; les espèces figurées ou conservées dans les plus anciens monuments de l'Egypte, se retrouvent identiques aujourd'hui ; et, par tous ces motifs, la stabilité des formes doit être l'hypothèse qui s'offre la première à un esprit non prévenu, tandis que c'est aux partisans des rénovations fréquentes de formes à la surface du globe, de prouver leur opinion. Ils ne manquent pas de l'essayer en disant que les époques géologiques bien caractérisées ont eu chacune leurs végétaux comme leurs animaux; mais sans vouloir discuter en détail cette assertion, je dirai en peu de mots pourquoi elle me, parait trop absolue.

L'état simultané du globe à chaque époque, et surtout dans chaque siècle d'une époque géologique, est ordinairement douteux et le sera peut-être toujours. Ainsi, quand on prouve qu'en Europe telle espèce a disparu à une certaine époque, il est très possible qu'elle ait subsisté dans quelque pays adjacent ou même éloigné, aujourd'hui inconnu, peut-être dans un point recouvert maintenant par la mer. Pendant la durée, probablement fort longue, de certaines époques géologiques, une espèce a pu cesser d'exister dans une région, s'étendre et se prolonger dans une autre. D'ailleurs, les géologues reconnaissent ordinairement les formations par les corps organisés qu'elles contiennent ; ils regardent comme contemporaines celles qui présentent les mêmes espèces, et pour les naturalistes, c'est précisément la chose douteuse de savoir combien de temps chaque espèce a duré. Ils seraient tentés de juger de l'époque des espèces par les formations, tandis que les géologues présument l'époque des formations par les espèces. On roule ainsi dans un cercle vicieux. Or, ce serait nous lancer dans des questions insolubles, pour nous botanistes, que de chercher si toutes les plantes de l'époque de la houille, par exemple, ont vécu simultanément, ont disparu ensemble dans tout le globe et ont été remplacées par des espèces nouvelles. Les géologues ont des doutes (a), et les botanistes ne peuvent, à plus forte raison, éviter d'en avoir sur cette question très générale. Il doit nous suffire, pour rendre probable une ancienneté assez grande des espèces actuelles, i|e considérer seulement nojre époque, ses commencements et sa jonction avec une époque antérieure différente. Dans ce but, je suivrai la méthode vraiment scientifique où l'on passe du connu à l'inconnu, c'est-à-dire je remonterai la chaîne des temps.

De nos jours, les inondations qui surviennent laissent subsister beaufa) La localilé de Petit-Cœur, par exemple, contient des houilles dont les espèces ne peuvent pas se distinguer de celle de la vraie houille, et cependant la formation en est au-dessus.

coup d'espèces. On a vu les bords de la Loire submergés pendant quelques semaines, se montrer ensuite couverts de gazon, dans tous les points où un dépôt de sable n'avait pas enfoui les plantes herbacées. Beaucoup d'arbres avaient survécu, et quelques années après, un voyageur ne s'apercevait de rien en traversant cette belle contrée. Certaines plantes délicates ont peut-être péri ; mais elles ont été remplacées par des graines venues de localités voisines. Si l'inondation avait été d'eau salée, on aurait sans doute observé plus de changement. Le terrain imprégné de sel aurait été pendant quelques années impropre à la végétation de beaucoup d'espèces. Lavé ensuite par les pluies, il serait revenu à son état primitif, et les grajnes de localités voisines auraient rétabli la végétation première. Le sol contient toujours une infinité de graines, enfouies dans les fentes causées par ja, sécheresse à l'époque de la maturité, ou par des animaux rongeurs et des accidents divers. Ces graines, à l'abri des variations de température, se conservent longtemps. Elles reparaissent, en partie, dans certains cas, lorsque la végétation de la surface a été détruite, surtout quand le terrain a été profondément sillonné par les eaux. Par tous ces motifs, les inondations dont nous sommes témoins ne détruisent guère les espèces, à moins qu'elles ne soient très prolongées, qu'elles n'occupent une étendue plus grande que l'habitation des espèces, ou enfin, qu'elles ne soient d'eau salée. De telles conditions sont rares, d'autant plus que les espèces à aire restreinte sont généralement sur des montagnes ou dans les îles montueuses à l'abri de submersions prolongées. Cette cause de destruction des espèces est donc à peu près sans influence, depuis deux ou trois mille ans que les circonstances paraissent avoir été semblables à celles d'aujourd'hui.

Le déluge de l'époque historique, celui de Noé, a sans doute été plus grave. Il ne paraît pas cependant qu'il ait pu anéantir beaucoup d'espèces de végétaux. Si l'on veut prendre le récit de la Genèse dans le sens le plus littéral et le plus absolu, la surface totale du monde terrestre aurait été submergée, et cependant il se trouva une branche d'olivier après cette submersion ; la vigne aussi avait résisté, et implicitement, la plupart des végétaux, car l'historien sacré ne parle pas d'une création nouvelle après le déluge. La conservation des espèces serait encore plus certaine en prenant le mot de la Genèse, traduit par universel, dans le sens d'un phénomène comprenant toutes les régions alors connues des Hébreux; de même qu'avant la découverte de l'Amérique, on aurait appelé universel un événement qui aurait enveloppé la majeure partie de l'ancien monde. Dans ce cas, il est clair que les milliers d'espèces habitant la Nouvelle-Hollande, le Cap, l'Amérique, etc., n'auraient pas été atteintes. Il y aurait eu seulement

quelques espèces délicates des plaines de l'Asie occidentale ou des pays voisins qui auraient été fortement exposées. L'aridité extrême de la Perse, de l'Arabie, du Sahara, est assez d'accord avec une destruction locale d'espèces dans ces régions. La nature du sol y fait présumer souvent une submersion peu ancienne par de l'eau salée ; mais il faut convenir aussi que l'absence de pluie et l'action desséchante du soleil suffisent pour expliquer l'état du pays et la pauvreté de la flore. De quelque manière qu'on envisage l'étendue et la gravité du déluge de l'époque historique, il est évident qu'il a laissé subsister la grande majorité des espèces du règne égétal.

Plus anciennement, depuis l'existence de l'homme ou avant, d'autres déluges ont pu avoir lieu dans telle ou telle partie du globe. Nous ne pouvons que leur appliquer les mêmes considérations, comme étant les plus naturelles et les plus probables. Ainsi, pendant lesépoquesde Diluvium, qui ont duré peut-être bien des milliers d'années, et qui, dans certaines régions de la terre, peuvent avoir commencé avant les premiers dépôts de ce genre en Europe, nous ne voyons pas de causes pour une destruction générale des espèces. On en dira probablement autant de plusieurs des époques antérieures, lorsque l'on connaîtra mieux l'état simultané des divers continents à chaque époque et dans chaque subdivision d'époque.

L'extension probable des glaciers, en plusieurs points de l'hémisphère boréal, à des époques géologiques peu anciennes, est un phénomène d'une action analogue sur les espèces. Il a détruit, sans doute, complètement la végétation des localités recouvertes par la glace; mais l'étendue occupée simultanément par les glaciers peut n'avoir jamais été bien considérable. D'ailleurs les régions boréales sont précisément celles où les espèces présentent l'aire la plus vaste, et sont, par conséquent, le moins détruites par des causes locales. Nous voyons, au milieu de nos glaciers actuels, des oasis de verdure comme le Jardin de la mer de Glace, et des anfractuosités de rochers, où les espèces peuvent subsister, et d'où leurs graines se répandent toutes les fois que les glaciers diminuent.

Il y a des pays qui sont au-dessus du niveau de la mer depuis un certain nombre des dernières révolutions du globe, et sur lesquels il n'a pu passer que des inondations d'une courte durée , ne laissant pas de dépôt considérable. Tels sont, en Europe seulement, l'Auvergne, la Bretagne, une partie de l'Angleterre, la Scandinavie. Une invasion des glaciers a pu détruire en partie ou modifier leur végétation, mais d'une manière locale, et les autres causes géologiques n'ont pas influé pendant une période qui doit avoir été prolongée. Des changements de climat, provenant de l'étendue relative des eaux et de la terre dans les environs, peuvent avoir altéré

davantage la composition des végétaux ; cependant ils doivent avoir laissé subsister plusieurs espèces. Aujourd'hui, si un exhaussement des parties sous-marines qui entourent l'Angleterre venait à lui donner un climat continental analogue à celui de la Bohême , la moitié peut-être des phanérogames résisterait, puisque, maintenant, il y a un grand nombre d'espèces communes â ces deux pays.

En résumé, sans adopter telle ou telle opinion sur la succession, la durée et l'étendue des phénomènes géologiques qui ont précédé notre époque, on entrevoit la possibilité, et même la probabilité, d'une existence fort ancienne de nos végétaux actuels. En particulier, les espèces marines et aquatiques, les espèces qui ne craignent pas les terrains inondés, celles dont les graines conservent longtemps la faculté de germer, enfin celles qui peuvent affronter différents climats et qui se trouvent actuellement , et en apparence, depuis longtemps, dans des pays éloignés les uns des autres; toutes ces espèces peuvent avoir traversé, et doivent, selon les probabilités, avoir traversé plusieurs milliers, peut-être des centaines de milliers d'années , en dépit des révolutions locales et successives de la surface terrestre.

Ce sont des réflexions fondées sur des faits, qui nous ont conduit à ces probabilités importantes en théorie. L'observation directe de certains végétaux et de certaines contrées n'est pas moins concluante.

Je ne reviens pas ici sur les espèces actuelles qu'on retrouve, soit en nature, soit figurées, dans les catacombes les plus anciennes de l'Egypte (p. 833, 929). Je ne cite pas les arbres du Sénégal, du Mexique et d'autres pays qui, d'après leurs dimensions énormes, remontent à plusieurs milliers d'années. Quelques doutes se sont élevés dans mon esprit sur la valeur des calculs que j'ai contribué moi-même à répandre à ce sujet (a), mais ils n'altèrent nullement le résultat général de l'antiquité extraordinaire de plusieurs arbres. Un millier d'années de plus ou de moins, quand il s'agit de quatre à six mille ans, ne change pas les conclusions à tirer pour la géologie et la botanique. D'ailleurs, en pensant à ces arbres si vieux, une réflexion me frappe dans ce moment, et me confirme dans l'idée de l'ancienneté des espèces sous leurs formes actuelles. Nous ne doutons pas, en vertu de notre expérience de tous les jours, de la conservation habituelle des formes spécifiques pendant quelques générations successives. Appliquez ceci aux espèces ligneuses, telles que les Taxodium distichum, les Adansonia Baobab, l'If, etc., vous vous représenterez aussitôt ces espèces pendant l'époque antérieure â l'homme. Si le Taxodium de Santa-Maria

(a) Je veux parler des calculs d'Adanson, sur les Baobabs, tels qu'il les donne dans la préface, page 217, de son ouvrage sur les Familles des plantes.

del Ulé, au Mexique (a), a, disons, trois mille ans, et c'est peut-être le minimum qu'on puisse lui supposer, ce Taxodium est né de la graine d'un arbre qui était probablement d'une certaine vétusté. Quelques générations font ainsi remonter bien haut. Plusieurs espèces annuelles de l'Égypte se sont conservées semblables pendant trois mille générations au moins. Supposez un nombre égal de générations d'une espèce ligneuse, et une durée moyenne de chaque génération d'arbre de cent ans seulement, c'est une durée totale de trois cent mille ans; supposez seulement cent générations d'arbres de cent ans, cela produit une durée de dix mille ans. Ainsi l'ancienneté des espèces, et l'ancienneté sous les formes actuelles, sont choses extrêmement probables pour la majorité des plantes de notre époque. Voici encore quelques faits tendant à la même conclusion.

Les géologues ont découvert dans de» dépôts de tourbe très anciens, des ossements de mammifères qui ont cessé d'exister avant l'époque historique. L'exemple le plus remarquable est celui du cerf (Cervus hibernicus) des tourbières d'Irlande et de l'île de Man. Dans ces mêmes tourbières, on. trouve des troncs d'arbres, des fruits et des graines ; mais il ne parait pas qu'on ait jamais hésité à les rapporter à des espèces actuellement existantes, du pays même ou de pays voisins. Ce sont, dans les tourbières d'Écosse et d'Irlande, des chênes et des pins, qui paraissent de même nature à toutes les profondeurs, et qu'on dit appartenir aux espèces européennes actuelles (p. 807, et plus loin, chap. XXVI). Sir Charles Lyell a compté sur un de ces chênes 800 couches annuelles (6). Les mêmes faits se présentent dans tout le nord-ouest de l'Europe. Ils ont de l'importance toutes les fois que les couches de tourbe sont très anciennes, par exemple, antérieures à la présence de l'homme dans nos régions.

Les forêts sous-marines, observées en plusieurs points des côtes de France et d'Angleterre, remontent à une époque récente au point de vue géologique , mais ancienne au point de vue des années, car aucune tradition, aucun document historique n'en ont fait mention. Cependant elles se composent de bouleaux, de noisetiers, de chênes, de sapins, etc., appartenant souvent aux espèces actuelles (c). Dans la Nouvelle-Angleterre, les phénomènes de ce genre se montrent sur une plus grande échelle. Entre Boston et Portsmouth, il existe des marais, submergés même pendant les basses eaux de la mer. On y trouve des troncs encore verticaux du

(a) A. de Cnndolle, Bibliothèque universelle de Genève, avril 1831 ; Hartweg, Tram. Uortk. Soc, 2* série, v. III, p. 134 ; A. Gray, American journ. of se, juillet 1844.

(6) Le fait est cité dans son second voyage aux Etats-Unis, vol. 11, p. 36. L'auteur ne dit pas si la tourbière était une des plus anciennes.

(c) Rendant, Cours élém d'hist. nat.. Géologie, p. 125; Austen, Quart, joum. of the geol. Soc., 1850-1852.

Cupressus thuyoides, qui croît sur terre ferme, dans le voisinage. L'époque de la submersion est inconnue. « Elle est géologiquement de la date la plus moderne, (Jitsir Charles Lyell (Second risit to tke Un.-St., 1849, 1, p. 31), mais elle peut être d'une grande antiquité, relativement à l'histoire de l'homme. » A l'extrémité méridionale de l'État de New-Jersey, à l'est de la baie de Delawarc, des marais submergés de môme nature sont remplis d'arbres jusqu'à une profondeur inconnue (Lyell, ibid.), et l'on a l'habitude d'en sonder la vase pour y découvrir les pièces de bois. Quand oq les trouve, la vase est enlevée et le bois scié pour des poutres, etc. Les troncs de à à 5 pieds, même 6 pieds de diamètre, sont en place sur leurs racines, et les plus âgés se trouvent dans toutes les positions possibles , quelquefois horizontalement sous les racines des arbres verticaux. Le docteur Bresley, de Dennis-Creek, a compté 1080 couches de croissance, annuelle du centre à la circonférence d'un tronc de 6 pieds de diamètre, et sous celui-ci se trouvait un arbre couché, qui était tombé et avait été enseveli, avant que l'autre eût poussé. Ce tronc inférieur avait cinq cents ans, de sorte que plus de quinze cents ans était évidemment l'âge d'une partie du marais, dont la profondeur est inconnue (a).

Le même géologue, dont l'esprit d'observation est si remarquable, décrit et ligure (Second visit to the Un.-St.y II, p. 24) d'immenses ravins qui se sont formés en Géorgie, près de Milledgcville , depuis l'époque toute récente de la destruction des forêts par l'homme. Le dessèchement produit par l'exposition au soleil, et l'action des eaux sur un terrain argileux ainsi exposé, ont produit dans un endroit une fissure, d'abord de 3 pieds de profondeur, puis de 55 pieds sur 300 yards de longueur et sur 20 à 180 pieds de largeur. « Cette rapidité montre, dit sir Charles Lyell, que précédemment les forêts avaient toujours couvert le sol, depuis qu'il s'était élevé au-dessus des eaux salées. » Or, depuis quand ce terrain marin est-il hors de l'eau ? C'est ce qu'on ne peut pas dire, même approximativement; mais il est clair que l'époque en est ancienne, quand on la mesure

par des années et non par des phénomènes géologiques (6).

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(a) L'auteur désigne les arbres de celte forêt sous le nom vulgaire de Cedar, qui s'applique dans le pays au Cupressus thuyoides et au Thuya occidcntalis(Gray, Bot. of X.-St.). 11 ne parait pas douler que l'espèce submergée n'appartienne à l'une des espèces actuelles. Cependant on aimerait en avoir la preuve, par les cônes, qui doivent se retrouver quelquefois dans la vase.

(6) M. Agassiz (Lake superior, p. 150) fait observer que les espèces actuelles de la partie orientale de l'Amérique du Nord sont analogues à colles de l'époque tertiaire en Europe (par exemple d'OEningen) ; ainsi cette végétation a un caractère, dit-il, d'ancienneté, de même que celle du Japon. « Particularité qui s'accorde avec l'aspect général du nord de l'Amérique, pays qui, d'après sa structure géologique, a dû être un grand continent longtemps avant l'époque où de vastes étendues de terrains ont été soulevées au-dessus de la mer dans d'autres régions du globe. » Il ajoute (p. 152) : « Ce qui est vrai des plantes l'est aussi des animaux. » Je reviendrai sur ce genre de raisonnement dans le chap. XXVI.

Depuis l'époque où existaient les mastodontes (a) le climat des États- Unis n'a pas changé notablement, car alors existaient aussi les coquilles terrestres et Auviatiles actuellement dans le pays (b). Ainsi, la forêt en question devait remonter à l'époque où vivaient les mastodontes. On peut douter, cependant, qu'elle ait toujours été composée de la même essence ou des mêmes espèces, car nous connaissons en Europe quelques faits d'après lesquels une rotation séculaire et naturelle d'espèces s'établit, dans une forêt, en vertu de la loi d'alternance (c). Sir Charles Lyell aurait donc prouvé l'ancienneté des forêts de Géorgie, non l'ancienneté de leurs espèces actuelles. Cependant il est très possible que les rotations dans l'essence des forêts soient rares, plutôt que constantes, et, d'ailleurs, les espèces qui reviennent sont ordinairement celles dont les graines étaient enfouies dans le sol par l'effet d'une longue existence antérieure dans la même localité ou dans une localité voisine.

Les dépôts du Mississipi contiennent, à différentes profondeurs, des bois que tout le monde rapporte au cyprès (Taxodium distichum) du pays. Or, d'après l'épaisseur du limon et la quantité de matière solide charriée actuellement par le fleuve, le dépôt a pu se former près de la Nouvelle- Orléans, depuis cent mille ans (Lyell, Second visit to the Un.-St., II, p. 250, 179 et ailleurs), et en supposant une alluvion dans certain temps plus rapide, il remonterait toujours à plusieurs milliers d'années. En creusant des puits artésiens sur le littoral de la Guyane, près de l'embouchure des grands fleuves de ce pays, on trouve également des morceaux de bois et des troncs d'arbres fort analogues aux espèces actuelles des mêmes localités (d). Leur identité spécifique et l'âge des couches d'alluvion n'ont pas été étudiées jusqu'à présent.

Je ne connais rien de plus intéressant que ces recherches. Elles offrent ce grand avantage, que l'identité des espèces peut se prouver sans le secours des fleurs et des fruits, organes rarement conservés ; mais par le moyen seulement des couches successives d'alluvion , qui contiennent des bois semblables. Il n'en est pas de même des lignites, dans lesquelles on trouve souvent des bois analogues à ceux de nos espèces actuelles, sans que l'identité puisse être démontrée, faute de transitions. D'ailleurs, la date des

(<i) On sait que les Mastodontes, si répandus en Europe et en Amérique, caractérisent l'époque quaternaire. Ils peuvent avoir continué jusqu'aux premiers temps de l'espèce humaine, mais le fait n'est pas admis par tous les géologues. Voyez Ansted, the ancient world, édit. 1818, p. 279.

{b) Lyell, Premier voyage, I, p. 51, 55; II, p. 65 ; Second voyage, II, p. 365.

(cj Page 472. J'aurais dù citer les faits curieux que le docteur l'nger a publiés dans le Botanttche Zeilung du 27 avril 18*9, sur les alternances séculaires des arbres forestiers en Allemagne et dans le nord-ouest de l'Europe. Je regrette du les avoir omis.

(d) Article du Botanischc Zeitung, 1849, p. 473, 485, sur le voyage de Schomburgk.

lignites est souvent douteuse, surtout à l'égard de l'époque historique et quand on cherche a la mesurer en années.

Lorsqu'on remonte à des terrains plus anciens, par exemple aux terrains dits pliocènes d'Œningen, près de Schaffouse, de Parschlug en Styrie, de quelques localités d'Auvergne, etc., les espèces végétales sont autres que les espèces actuelles de l'Europe, ou si, dans des cas rares, on trouve des fruits semblables à ceux de quelque espèce vivante, l'identité est encore incertaine, car deux espèces peuvent avoir un fruit parfaitement semblable et différer dans les feuilles ou les fleurs (a). Les genres et les espèces qui, dans ces terrains pliocènes de l'Europe tempérée, se rapprochent le plus des espèces actuelles, ont leurs analogues aujourd'hui en Europe, ou dans l'Amérique septentrionale et l'Asie tempérée. Quelques espèces de Juglans et d'Acer, par exemple, sont identiques avec les espèces des États-Unis ou en sont extrêmement voisines. Peut-être ces fruits et bois des terrains pliocènes d'Europe sont-ils le produit d'un courant qui les aurait transportés d'Amérique, de même qu'aujourd'hui il se dépose des productions américaines sur les côtes d'Irlande et de Norwége ? La végétation européenne de cette époque ne se serait pas conservée à l'étal fossile parce qu'elle n'aurait pas été enfouie, et, dans ce cas, il se pourrait qu'elle eût été composée en partie de nos espèces actuelles.

Quoi qu'il en soit, nous devons reconnaître la probabilité que certaines espèces sont très anciennes , qu'elles ont traversé plusieurs révolutions géologiques, et que tout au moins elles remontent a un temps qui a précédé l'apparition de l'homme en Europe. L'observation et le raisonnement conduisent à ce résultat, et aucune des hypothèses sur le mode de formation des fossiles, par transport ou autrement, ne lui est contraire (6).

D'un autre côté, nous ignorons si toutes les espèces actuelles ont paru en même temps. Peut-être elles se sont succédé, soit qu'elles aient dérivé d'anciennes espèces à des époques successives, soit qu'elles aient été créées successivement par une cause surnaturelle, soit enfin que les unes aient

(a) M. Ad. Brongniart m'a Tait voir dans la collection du Muséum de Paris un fruit de Juglans, qu'il ne peut distinguer d'avec Une espèce actuelle, américaine. Il fait allusion à ces identités apparentes à la lin de sou article remarquable, intitulé : Tableau des genres de végétaux fossiles, dans le lu i. uuiv. d'hist. nat. de d'Orbigny.

(6) On commence ù se familiariser avec ces idée»*, principalement en Angleterre. Le Phylologist de mai 1851, p. 132, contient une note do M. E. Lees, d'après laquelle le révérend M. Crump, ayant fait forer prés de Shipston, comté «le Worcester, c'est-à-dire loin des côtes de la mer, un puits île 24 pieds, il était venu Tannée suivante dans les terres qu'on en avait extraites une quantité de Claucium luttuin, plante dont i\ n'existe aucun individu dans le voisinage. Shipslon est sur le lias, terrain déposé dans une mer peu profonde, abondante en coquilles, et les auteurs de l'observation émettent l'Iiypothèse que les graines de Claucium dateraient de cette époque, l ue durée «le la vitalité dm graines pendant des milliers d'années, n'est pas absolument impossible. Si je doute dans le cas actuel, c'est que le lias est mie formation tertiaire, non quaternaire.

été créées à certaines époques et d'autres dérivées, car toutes ces hypothèses peuvent se présenter à l'esprit, et la science ne donne que des aperçus pour parvenir i leur solution.

Je reviendrai plus tard sur ces questions. Il nie suffît dans ce moment d'avoir montré à quel point l'état antérieur du globe et celui de nos espèces, probablement anciennes, ont influé sur leur distribution géographique actuelle. Les causes de cette nature, qui peuvent avoir joué un rôle, sont nombreuses. Ce sont évidemment :

1° L'Age relatif des espèces;

2° Leur premier mode de formation et de répartition ;

S° Les modifications qu'elles ont pu subir dans leur forme et leur nature;

4" Les changements qui ont eu lieu, avant notre époque, dans la forme des surfaces terrestres et aussi dans les climats qui en sont plus ou moins la conséquence.

Quant à ce dernier point, malheureusement, les géologues attendent la lumière des naturalistes. Ils ne peuvent guère juger des climats et de l'isolement ou de la contiguïté des anciennes régions, que par la nature des espèces animales ou végétales qui s'y retrouvent à l'état fossile. Mais sur les autres questions , sur l'Age, l'origine et le développement des espèces, nous devons nous efforcer tous, géologues et naturalistes, d'arriver à une solution. On dirait en quelque sorte le siège d'une forteresse que nous faisons ensemble par des cdlés différents. Il faut nous entendre, nous pénétrer du rôle de chacun dans cette attaque. Nous occupons, nous autres naturalistes, la ligne la plus importante, car c'est A nous de bien étudier l'espèce et ses rapports avec les climats, avant que les géologues tirent des conclusions du mode de distribution des êtres organisés dans diverses époques. A nous donc d'envisager en face la question si ardue de Ycspêce, de sa nature, de ses modifications, de son origine. C'est à quoi je vais consacrer les articles qui suivent, avant de traiter de nouveau des hypothèses géologiques.

ARTICLE II

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