II. OBSTACLES AUX NATURALISATIONS
Lorsqu'une graine est portée pour la première fois dans un pays, elle subit plusieurs épreuves, elle rencontre divers obstacles.
La chance est d'abord qu'elle tombe dans une localité défavorable, où la germination et le développement sont plus ou moins difficiles, peut-être même impossibles. Un grand .nombre de plantes ne peuvent pas supporter les terrains imprégnés de sel, ou bien leurs graines pourrissent au lieu de germer sur le boni humide d'une rivière. Le vent, les oiseaux, jettent les graines au hasard, dans des localités souvent trop sèches ; des milliers d'insectes les détruisent. Le terrain, d'ailleurs, est souvent couvert d'un tapis de verdure si serré, de broussailles ou de forêts si épaisses, que la place manque véritablement à l'introduction de nouveaux individus. Les prairies étouffent les jeunes arbres à végétation très lente ; les forêts tuent par leur ombre la plupart des plantes qui poussent dans leur domaine. Ainsi, la probabilité qu'une graine unique parvienne à lever après un transport est inliniment légère. On ne peut douter, pour les plantes indigènes, de l'énonne proportion des graines qui sont détruites par les accidents, les insectes, l'ombre et les racines des plantes existantes ; on sait aussi quelle profusion de semences il faut pour qu'une espèce se maintienne dans sa propre localité. On appréciera par ces faits la viabilité d'une seule graine, toujours plus ou moins détériorée par un voyage.
Supposons que la plante germe cl s'élève, alors elle devra subir l'épreuve lente et multiple d'un climat nouveau.
Enfui, si les conditions physiques du pays lui permettent de vivre et de
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produire ses graines, il faut encore qu'elle puisse lutter, dans ses moyens de propagation , avec les espèces antérieures. Ceci mérite une sérieuse attention, et on l'oublie presque toujours. Les espèces indigènes produisent des milliards de graines chaque année. Beaucoup périssent, sans doute, mais beaucoup aussi tombent dans des creux, dans des fossés, où elles se conservent et d'où elles peuvent sortir quelques années après, si les circonstances deviennent plus favorables. Il ne faut pas croire que la faculté de germer dure précisément un certain temps pour chaque espèce. Lorsque des graines sont enfouies dans un terrain pas trop humide, hors du contact de l'air et des variations extérieures de température, elles se conservent plus que dans les circonstances ordinaires. On en voit la preuve lorsqu'on défriche les forêts, lorsqu'on découvre des remblais accumulés depuis longtemps ou qu'on ouvre des tranchées nouvelles ; car, alors, une quantité de graines enfouies, qui ne pouvaient pas germer, se développent tout \ coup. Je connais même des exemples de graines tombées au fond de rivières, de canaux, et qui, n'étant pas de nature à pourrir facilement et ne pouvant germer faute d'oxygène, viennent tout d'un coup à pousser si la rivière ou le canal sont mis à sec. M. Moquin-Tandon m'écrivait dernièrement : « Quand on a creusé le canal latéral de Toulouse à Agen, on a laissé pendant près de deux ans sans eau la partie dudit canal la plus rapprochée du canal du Languedoc. La première année, il s'y est développé une quantité incroyable de pieds de Polypogon monspeliensc. Cette plante n'appartient pas à la flore toulousaine. D'où venait-elle? Elle ne donna pas de fruits. L'année suivante, elle avait disparu. » Je ne puis faire sur ces pieds de Polypogon qu'une seule hypothèse. Les graines étaient probablement tombées d'un bateau venant des environs de Cette, ou de quelque autre localité maritime, car c'est une espèce du littoral. Du reste, quelle que fût leur origine, il était évident qu'elles s'étaient conservées sous l'eau. Dans les pays du nord et sur les hautes montagnes, il est probable que les graines incrustées dans la glace peuvent conserver longtemps leur faculté de germer. Divers animaux rongeurs et quelques oiseaux enfouissent des graines dans le terrain et sont forcés ensuite de les abandonner. Il y a surtout une cause qui produit le même effet, avec une fréquence remarquable, dans les pays tempérés et méridionaux : c'est la sécheresse. Pendant l'été, et principalement à l'époque de la maturité des graines, le terrain se fend par dessiccation, quelquefois à de grandes profondeurs. Le vent fait tomber les graines dans ces tissures, et quand le terrain se ferme par l'humidité, elles y demeurent emprisonnées jusqu'à ce que les eaux, les excavations par les animaux fouisseurs et le mouvement du sol causé par la gelée, les ramènent près de la surface, où elles germent.