DES PREUVES ET DES INDICES DE NATURALISATION
Il faut donc regarder la couche de terre végétale d'un pays comme urt magasin de graines, au profit des espèces indigènes. Les espèces les plus communes, celles qui donnent le plus de graines et les graines les plus durables, y sont le plus fortement représentées; les espèces cultivées dans les jardins y sont en bien petit nombre, et celles qui arrivent accidentellement dans le pays n'y sont pas môme pour une seule semence. Dans un hectare de terrain, les espèces primitives ont une immense quantité de graines en réserve, et si une inondation, une intempérie les détruit à la surface, elles reparaissent en partie tôt ou tard. La lutte est loin d'être égale entre elles et les graines peu nombreuses et souvent endommagées que les moyens de transport peuvent jeter dans un pays. Je ne vois guère que les espèces entretenues en grande quantité dans les jardins, et les mauvaises herbes qu'on sème avec profusion , sans le vouloir, avec les plantes cultivées, qui puissent soutenir la concurrence; encore, le plus* souvent, n'est-ce qu'avec le concours de l'homme, qui prépare le 'errain et le nettoie de plantes indigènes autant que possible.
Si les causes de naturalisation sont nombreuses et quelquefois actives; les obstacles sont puissants : qui des deux l'emporte ! C'est ce que nous ▼errons dans un moment, lorsque j'aurai indiqué à quels signes on reconnaît les espèces naturalisées.
ARTICLE III
DES PtBUVBS ET DES INDICES DE NATURALISATION.
Il est rare qu'on puisse avoir des preuves positives de l'origine étrangère d'une espèce. On en est réduit le plus souvent à des conjectures plus ou moins fondées, qu'il faut essayer de baser le plus possible sur des indices de quelque valeur. J'en distingue de trois sortes : indices historiques, linguistiques et botaniques.
Les indices historiques sont tirés principalement de l'étude des Flores publiées successivement pour un pays. Tel auteur, à une certaine époque, n'a pas parlé de l'espèce; tel autre a soupçonné qu'elle était étrangère. Les opinions ont été peut-être contradictoires ; il faut les comparer et les apprécier. Mais, indépendamment de ce travail, qui suppose la connais* sauce des vieux ouvrages, on ne doit pas négliger certaines considérations d'histoire proprement dite. Ainsi, des plantes d'Afrique ont pu être naturalisées en Italie, à l'époque où les Romains liraient leurs blés de ce pays. Les croisades ont répandu dans les jardins d'Kurope, et sans doute aussi
6*26 CHANGEMENTS DANS l/HABITATION DKS ESPÈCES.
dans les campagnes, des espèces dont quelques-unes sont connues pour étrangères, et d'autres peuvent être présumées telles. Les Arabes ont semé une multitude de dattiers en Sicile et en Espagne. La découverte de l'Amérique a été une grande époque pour l'histoire des végétaux, et la reprise du commerce maritime, en 1816, a été quelque chose d'important aussi pour amener de nouvelles naturalisations en Europe. La création de jardins botaniques a toujours influé sur un pays. La date île l'introduction de certaines cultures a aussi de l'importance , parce que les premières graines et les premiers ouvriers sont souvent originaires du pays où cette culture existait, et que des graines d'autres espèces ont pu alors être introduites. Les grandes migrations de peuples et le transport de nombreux individus sont toujours des occasions du même genre. Ainsi, on a lieu de croire que les nègres transportés en Amérique ont apporté quelquefois avec eux des graines de leur pays, volontairement ou par hasard. Enfin, dans les colonies, l'époque de la découverte, la formation des premiers établissements et leurs progrès successifs, donnent des indices extrêmement forts de l'origine d'espèces douteuses.
Lorsqu'une plante s'est répandue depuis quelques siècles, elle n'a pas marché régulièrement de proche en proche. Ordinairement elle a eu de la peine à pénétrer dans certains districts éloignés, et surtout dans les îles. Ainsi, pour constater une origine douteuse, on fera bien de considérer une étendue de pays aussi grande que possible. On verra bientôt comment j'ai pu démontrer l'origine étrangère de plusieurs espèces dans la tirandc- Bretagne, en prouvant qu'elles n'existaient pas encore en France ou en Allemagne du temps de Bauhin, et aussi comment l'invasion moderne d'autres espèces en Italie est indiquée par leur absence des îles de Sardaigne ou de Sicile.
L'étude des noms vulgaires et des langues anciennes fournit des indices linguistiques. Toute plante du nord de l'Inde, par exemple, a dû avoir un nom sanscrit, si elle est de nature à frapper le vulgaire, ou si elle présente quelque propriété, quelque phénomène remarquable. Le Maïs, le Poinciana pulcherrima, les Plumeria, le Myrtus communis, et bien d'autres plantes cultivées aujourd'hui dans l'Inde, n'ont pas de nom sanscrit. Dans les cas douteux et pour des espèces aujourd'hui spontanées, on doit recourir à ce critère, ce qui n'est pas difficile, grAce au soin avec lequel Hoxburgh et d'autres auteurs anglais ont recueilli les noms des plantes indiennes (a). Le sanscrit, langue morte, mais dont il reste de grands ouvrages et des traditions locales, offre pour ce genre de recherches des avantages évidents.
(a) Piddington a condense en un pelit volume tous les noms indiens de plantes : An E»g sh index lo the plants of Intlia, \ vol. in-S. Calcutta, 1832.
DES IMIKLYK* KT DKS INDICES DK NATt'KALISATION. 627
On peut se lia lier de trouver quelque chose de semblable pour les piaules d'Europe, dans les langues -celtiques. Malheureusement, les mieux connues sonl celles qui oui continue d'être usitées jusqu'à nos jours, par exemple, le gallois (du pays de Galles), et alors on peut toujours craindre qu'un nom de plante, dans ce dialecte, ne soit moderne. Il faut connaître bien cette langue pour distinguer un nom primitif d'un nom tiré du latin à l'époque romaine el d'un nom tiré de l'anglais à l'époque actuelle. Il est fort à désirer qu'un bolanisle se concerte avec un érudit en gallois, et avec une personne versée dans les langues celto-écossaise et celto-irlandaise, pour établir d'une manière positive les noms des plantes les plus remarquables des îles Britanniques avant la domination romaine. Les ouvrages publiés sur ce sujet (a) sont rares, et d'une époque où la nomenclature botanique était peu assurée. Hugh Davies, en 1813, a publié une Flore de l'île d'Anglesey, avec les noms gallois (b). J'ai essayé d'en tirer parti pour constater l'origine étrangère de quelques plantes qu'on croit naturalisées dans la Grande-Bretagne ; mais, malheureusement , l'auteur a donné des noms qui sont quelquefois la traduction des noms anglais. Mon ignorance en gallois m'a forcé d'être prudent. Les Flores d'Ecosse et d'Irlande à moi connues ne mentionnent pas les noms des langues primitives; ce serait cependant facile à recueillir, surtout en Ecosse. Les noms bretons peuvent démontrer l'origine de plusieurs espèces; j'en ai tiré quelque parti.
Les noms provençaux et languedociens peuvent être utilisés pour les plantes du midi de la France, et, en général, les noms de toutes les langues anciennes, même des patois, qui sont ordinairement des restes de langues ancienne*. Les botanistes ont souvent le tort de ne pas s'en informer (c).
(a) Les premiers essais de ce genre «le synonymie onl élé faits simultanément, mais séparément, selon le témoignage de Hugh Davies, par le révérend docteur John Davies rt par Johnson. Le travail de ce dernier se trouve dans l'édition qu'il a publiée en 1633 de lierarde llerbal. C'est un catalogue d'environ 200 noms, intitulé : A catalogue of HrUish tînmes of plants. Hugh Davies ( IVe'sh botanology, préface, page Vf) signale plusieurs erreurs. L'autre essai, relui du docteur John Davies, se trouve dans son ouvrage Antiouœ linguar britannicip et Unguœ latime diciiottarium duplex, sous le litre particulier de B danologium. Il est transcrit littéralement dans Marcus luerius Boxhornius, origine* gallicœ, 1 624, et renferme environ mille espèces.
On possède aussi en Angleterre les manuscrits de la famille des médecins de Myddfai, qui connaissaient bien les herbes de leur pays. Ils descendaient d'un fameux médecin Kln wallon, auquel Rhys Crug, prince gallois, accorda, en 1230, des terres et privilèges dans l'endroit appelé Myddfai, afin que lui et ses descendants pussent cultiver la médecine «ans entraves ni soucis pécuniaires. Tous les successeurs, de fait, devinrent médecins, et le dernier de cette dynastie médicale mourut, d'après Hugh Davies, vers 1740.
(b) Hugh Davies , WeteU botano'ogy a systematic catalogue of the native plants of An<jle*ey, 1 vol. iii-8. London. 1813.
(c) On ne fera pas ce reproche à mon père ; car, dans ses voyages en France, il avait recueilli soigneusement les noms patois tic plantes et ceux des langues si harmonieuses •lu Midi, qu'on regrette de voir tomber au rang de patois. Il rédigea, avec le savant Rayoouard, un dictionnaire des noms de plantes contenus dans les poésies des troubadours; je le possède encore inédit. l'Ius laid, il Qt rédiger, par le botaniste MoriUi, un
Il est indispensable, dans toute recherche sur les langues anciennes, de combiner des notions botaniques avec les notions linguistiques et historiques. Ainsi, il y a des noms que les Celtes paraissent avoir empruntés aux Latins, et pour lesquels la distribution géographique des espèces montre que ce sont , au contraire , les Latins qui ont tiré le nom des Gaulois (a).
Les noms vulgaires indiquent souvent une origine étrangère au pays. Je ne dis pas qu'ils ne reposent quelquefois sur des erreurs, comme le blé de Turquie, dont l'origine n'est point la Turquie; mais ces erreurs ont lieu surtout dans des plantes cultivées, et je crois qu'une plante spontanée, portant un nom pareil, serait probablement originaire de l'endroit indiqué, ou du moins ne serait pas du pays.
Enfin, les indices botaniques sont nombreux et doivent nous occuper spécialement.
La première chose à observer, quand on soupçonne une plante d'être exotique, c'est la localité et le genre de station où elle se trouve. Si elle existe près des ports de mer, dans le voisinage des rivières navigables et des canaux, près des jardins, dans les cultures ; en général , près de la sphère de l'activité humaine, c'est une forte présomption d'importation. Il faudra toujours, dans ce cas, s'assurer que la plante n'est pas simplement adventice, c'est-ù-dire de ces plantes qui paraissent et disparaissent sans se naturaliser véritablement. Si elle persiste, il faut savoir jusqu'à quel point des importations successives de graines, ou la durée des premiers et seuls individus introduits n'en seraient point la cause. Après avoir écarté ainsi certaines erreurs, on arrive quelquefois à la probabilité que telle espèce est naturalisée. On peut deviner même si une espèce commence à se naturaliser et si elle a une bonne chance de réussir.
Ce sont surtout les plantes annuelles , venant parmi les cultures , les plantes à petites graines, celles qui sont abondantes et très répandues ailleurs, qui se transportent le plus fréquemment. Si donc une espèce appartient à l'une de ces catégories, la probabilité d'introduction sera plus grande, toutes choses d'ailleurs égales. Si c'est un arbre, même une plante vivace, l'origine étrangère sera moins probable, car l'extension géographique de ces espèces est ordinairement moins grande. Nous avons vu cependant que plusieurs plantes aquatiques, dont l'aire est très vaste, sont rarement transportées d'un pays à l'autre.
grand dictionnaire des noms vulgaires de plantes, dans lotîtes les langues et dialectes, d'après les Flores et voyages publiés, ouvrage immense, dont la publication serait utile à la fois aux botanistes et aux philologues, ainsi qu'on en jugera bientôt par le parti que j'en ai tiré.
:<i) Voyez ce qui concerne les Fagus, Castanea (p. 688, H80), Sccatc (p. 937), etc.