S III. EN CONSIDÉRANT LES INDIVIDUS
Les espèces de la circonférence étant, comme je viens de le dire, les plus robustes, celles qui affrontent le mieux les conditions de divers climats, de diverses localités et les circonstances contraires à la famille, doivent être ordinairement les plus communes. De là une sorte de corn-
DE LA FRÉQUEÎiCE RELATIVE DES FAMILLES. Mô3
pensation; te nombre des individus augmente là où celui des espèces et des genres diminue. Ainsi, en voyant la fréquence du Calluna vulgaris, du Berberis vulgaris, du Verbena odicinalis, en Europe, on peut bien se demander si ces espèces ne font pas l'équivalent du grand nombre d'Éricacées, de Berbéridées et de Verbénacées, qu'on énumère au Cap et au Chili .
La proportion désespères, que l'on prend souvent pour une mesure de la fréquence des familles, n'est donc pas un signe exact. Il s'accorde assez bien avec la proportion des genres, mais il doit être modifié par la considération de la fréquence des individus. Ceci s'applique, soit à la comparaison de la fréquence des plantes d'une famille dans diverses parties de son habitation, soit à la comparaison de la fréquence de diverses familles d'un pays à un autre, dont je vais m'occuper.
ARTICLE IV
DE LA FRÉQUENf.B RELATIVE DES K A MILLES.
La fréquence relative des familles dans un pays dépend : 1* du nombre des genres; 2° du nombre des espèces; Z" de leur extension dans les diverses parties du territoire ; 4" de la fréquence des individus de chaque espèce, ou si l'on veut, par mesure approximative, de la proportion des espèces communes relativement aux autres dans chaque famille.
De ces quatre conditions, line seule est ordinairement indiquée dans les livres, et semble à la plupart des botanistes une mesure exacte de l'importance relative des familles dans une région. Je veux parler de la proportion des espèces. Les autres conditions doivent cependant la modifier notablement dans certains cas.
Le nombre des genres suit à peu près le nombre des espèces, niais pas toujoui-s.il inllue directement sur la fréquence des espèces. En effet, plus une famille a de formes génériques différentes dans un pays, plus il est probable qu'elle se trouve dans diverses localités, chaque genre ayant une préférence pour certaines stations. Une comparaison tirée des faits militaires explique ce que j'entends. Lorsqu'un pays est occupé par un corps d'armée complet, ayant son infanterie, son artillerie, sa ca\alcrie, l'occupation parait bien plus complète, et elle est véritablement plus durable que s'il y a le même nombre d'hommes uniquement d'infanterie.
L'extension des espèces dans les diverses parties du territoire est importante s'il s'agit d'une région un peu vaste. Que peut-on déduire de la proportion des Légumineuses et des Graminées en France, je suppose, puisque les premières ont une foule d'espèces cantonnées dans la partie méridio-
nale du pays, et les secondes des espèces plutôt répandues dans toute la France? De même si l'on compare les Légumineuses de la France et de l'Allemagne, car les premières sont probablement plus limitées en moyenne dans leur pays.
Enfin, le degré de fréquence de chaque espèce dans l'ensemble du territoire où elle existe est d'une importance majeure. C'est une compensation souvent au petit nombre des espèces (a). Nous avons vu combien ce fait est difficile à connaître et à préciser. Il manque presque toujours dans les renseignements ; aussi, ne doit-on pas attacher une grande valeur aux • proportions d'espèces par familles indiquées dans la plupart des ouvrages comme mesure de la fréquence des familles. Évidemment, ce n'est qu'un des côtés de la question. Ainsi, comme le fait remarquer M. de Schlechtendal (F l. Berol.), il y a autour de Berlin 3 espèces de Conifères, 14 espèces d'Kricacées et 00 de Légumineuses; cependant, les Légumineuses y jouent le plus petit rôle.
J'ai encore une observation essentielle à faire pour pouvoir estimer par des chiffres la fréquence relative des familles : Il faut comparer des pays de surface à peu près égale. Sans cela on tombe dans une cause d'erreur bien certaine. L'extension moyenne des espèces de différentes familles étant très diverse, il en résulte que les mêmes unités sont répétées d'autant plus souvent dans les calculs que la surface dont on part est plus petite. Ainsi, en considérant l'Allemagne comme composée de vingt pays différents, on trouvera pour chaque pays une proportion d'espèces de Légumineuses, disons de et une proportion de Polygonces de jj,je suppose; mais les premières étant plus locales, et les secondes se trouvant répétées partout, si l'on vient à établir les proportions sur la Flore de l'Allemagne tout entière, on trouvera des chiffres très différents. De même pour la proportion des genres aux espèces, car les genres ont une aire bien plus vaste. Il faut donc se garder de comparaisons numériques entre une province de France, par exemple, et l'Allemagne, entre une petite île et un continent. Toutes les proportions sont viciées quand les surfaces sont notablement différentes.
Je citerai quelques exemples comme application de ce qui précède (6).
La Flore des départements du centre de la France, de M. Boreau, est
(a) La compensation est ordinairement exacte lorsqu'on envisage l'ensemble des végétaux de deux pays d'égale étendue, car la surface du Bol est presque toujours couverte de plantes d'une manière semblable. Je suppose deux pays de mille lieues carrées, l'un ayant t,:.00 espèces et l'autre 3,000. 11 est clair que m l'un des pays n'a pas une plus grande proporlimi de lacs, de «aides, ou de rochers, les espèces seront deux fois plus abondantes en individus dans le premier que dans le second.
(/>) Pour ce qui concerne particulièrement J'inlluence des surfaces, voy. le chap. XX.
DE LA l'HÉQUESCK RELATIVE DKS FAMILLES. 1155
assez comparable avee celle de Hollande de M. Miquel (Disquis. Geogr. But., br. in-8*, Lugd. Bat., 1837). Les deux pays sont également bien explorés. Les principes de classiiication sont les mêmes. La surface comprise par l'auteur français est plus grande, dans le rapport, de S à 5 (o); mais cette différence n'est pas immense, et d'ailleurs, en supposant que le domaine de la Flore de Hollande fût agrandi de { du côté de l'Allemagne, il est certain que le nombre total des espèces, et leurs proportions par familles ne seraient pas changées d'une manière sensible.
Voici les chiffres des Légumineuses et des Graminées dans ces deux Flores.
Les Légumineuses ont dans la Flore du centre de la France 2(5 genres sur 534 genres de Phanérogames spontanées; soit, 4,8 pour 100. En Hollande, elles offrent 18 genres sur 440; soit 4,1 pour 100. Le rapport de fréquence, d'après les genres, est donc approximativement, comme 10 : S f
Quant aux espèces de Légumineuses, il yen a 109 sur 1530 Phanérogames spontanées, dans la première Flore, soit 7,1 pour 100. Il s'en trouve 57 sur 1210 Phanérogames spontanées, dans la seconde Flore, soit 4,7 pour 100. Le rapport de fréquence, d'après les espèces, est donc, à peu près, comme 10 : 6 |.
Les Graminées ont dans la Flore du centre de la France 49 genres, soit 0,1 pour lOOdu total des genres; dans la Flore de Hollande 47 genres, soit 10,7 pour 100. Le rapport est approximativement, comme 10 : 11 ].
Elles ont dans la première Flore 119 espèces sur 1530, soit 7,7 pour 100; dans la seconde Flore, 119 espèces sur 1210, soit 9,9 pour 100. Le rapport est, comme 10 : 13.
On voit que les proportions de genres et d'espèces indiquent en Hollande une diminution comparative des Légumineuses et une augmentation de Graminées.
Mais voyons la fréquence des individus.
Dans la Flore du centre de la France, l'auteur désigne 298 Phanérogames comme très communes. Sur ce nombre, il y a 18 Légumineuses, soit 0 pour 100. Dans la Flore de Hollande, M. Miquel marque 227 espèces comme très communes. Sur ce nombre, il y a 6 Légumineuses, soit 2,5 pour 100. Dans la première Flore, il y a 23 Graminées très communes, soit 7 J- pour 100, et dans la seconde Flore 2 ->, soit 12 J pour 100. Ainsi, les rapports de fréquence pour les individus sont tout autres. Il y a beaucoup plus de Graminées en Hollande qui figurent parmi
fa) La Flore de M. Boreau comprend un pays de 5,136,000 hectares (vol. [, inlrod., p. 1), celle de M. Miquel, 3,015,000 hectares (inlrod., p. 4).
les espèces très communes. Donc la différence de fréquence des plantes de ces deux familles est bien plus forte, dans la réalité de l'ensemble des faits, que selon les rapports d'espèces qu'on indique ordinairement dans les livres. Il y a sur le terrain une proportion de plantes de la familje des Graminées, relativement aux Légumineuses, bien plus grande en Hollande, et une proportion de Légumineuses beaucoup plus faible.
La proportion des Labiées dans la Flore du centre de la France, est de 5 pour 100 pour les genres, et 4,*2 pour 100 pour les espèces. Dans la Flore de Hollande, elle est, en admettant les mêmes genres, de 5,2 pour 100 quant aux genres, et de 4,1 pour 100 quant aux espèces. On pourrait croire que dans ces deux Flores, les Labiées sont vraiment dans des proportions semblables de 4 à 5 pour 100, de l'ensemble des Phanérogames; mais en consultant les tableaux du degré de fréquence des individus, on voit que les Labiées comptent dans le centre de la France f*Bi soit 7,4 pour 100 d'espèces parmi les plus communes, et en Hollande, j^, soit 4, 4 pour 100. Donc les Labiées sont véritablement plus fréquentes dans le centre de la France qu'en Hollande.
L'influence du degré de vulgarité des espèces serait bien plus grande si l'on comparait des pays éloignés et de climats très opposés, au lieu de comparer deux Flores européennes. Il est probable que la fréquence des espèces de Graminées, par exemple, est tout autre en Europe, au Gap et aux Antilles. Ainsi, la proportion des espèces, abstraction faite de leur fréquence, donnerait une mesure de bien peu de valeur, quant à la fré- (pience réelle des familles et à l'aspect de la végétation dans ces pays.
Si l'on connaissait mieux pour chaque Flore le degré de fréquence des individus de chaque espèce, et si l'on avait les moyens uniformes de l'exprimer par des chiffres, il serait facile de calculer pour des surfaces égales le degré relatif réel de fréquence des familles. H faudrait avoir pour les espèces de chacune, dans chaque pays, un facteur fondé sur des observations et des calculs semblables, par lequel on multiplierait le nombre des espèces, afin d'exprimer l'abondance réelle de toute la famille sur le terrain. Malheureusement, la fréquence des espèces est difficile à estimer; elle n'est pas représentée par les auteurs d'une manière uniforme, et surtout elle est inconnue, même approximativement, dans l'immense majorité «les pays.