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Dans l'intervalle entre , Moratscha etla Téra, rivières qui, réunies à la Limi, forment, dit-on, le cours du Zem, habitent les Scodrans ? les Panxant, qui confinent avec les Colasciniens, montagnards féroces, dont les bandes désolent souvent l’Hertzegovine et la Bosnie. Enfin, la chaîne de séparation entre les rivières qui coulent dans le lac de Zenta et les affluents occidentaux du Drin, est peuplée par les Clementi, tribu catholique dont l’évêque réside à Saba ou Sarda. T a position de ces lieux est à peu près inconnue, et combien d’autres dont le nom est ignoré! Une carte publiée par la Propagande, en 1692, montre la haute Albanie bien plus remplie de villages qu’aucune carte moderne. Le cours même de la Moratscha et du Zem est si peu connu, qu’on ne saurait dire lequel est-le fleuve principal. On ignore l’étendue du pays d’Arnaoullouk, qui confine avec la Rascie, la Macédoine et la Bosnie, et où errent des tribus serviennes et albanaises presque sauvages,
Arrélons un instant nos regards fatigués de ces détails topographiques sur le caractère général de la nation albanaïse, cette nation dont lépée mercenaire est encore l’appui de l'Empire ottoman, mais qui pourrait en devenir la terreur. Les Albanais doivent incontestablement une grande partie de leur caractère belliqueux et féroce à la nature âpre de leur pays. Tout homme né en Albanie a un caractère, un tempérament, une physionomie qui le distinguent et des Grecs et des Turcs. Leur constitution physique annonce beaucoup de vigueur. La taille commune, chez eux, est de 2 mètres 52 centimètres. Ils ont les muscles très-forts, avec des joues colorées et l’œil vif. C’étaient les soldats de Pyrrhus et de Scander-Beg ; c’était des Albanais que le fameux Ali-Pacha, de Janina, avait composé son armée, Mais le palikari (Albanais montagnard) ne se bat ni pour la gloire ni pour la patrie, l'aspect seul de l’or le fait sortir de ses âpres montagnes. Les chefs des tribus, vénérés comme les latrds écossais l’élaient de leurs clans, sont autant de capitaines mercenaires qui se font suivre par leurs paysans, [ls se donnent le nom de skipilars ou schypétars, qui signifie hommes qui se servent de l'épée.
Les femmes qui donnent le jour à ces hommes extraordinaires, partagent en grande parlie la vigueur de leur organisation. Le tissu serré de leur peau recouvre des muscles fermes et élastiques ; leur frugalité les affranchit de presque toutes les maladies, Devenues nubiles plus tard que les femmes de la Grèce méridionale, elles conservent plus longtemps leur fraîcheur, et
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continuent à être mères jusqu’à un âge aussi avancéque dans les contrées septentrionales de l’Europe.
Quoique les Albanais professent pour la plupart extérieurement le mahométisme, ils n’en observent pas très-rigoureusement les préceptes. Rarement chaque homme a plus d’une femme, et la coutume contraire n’est pour les grands qu’un devoir d’étiquette. Ils ne cultivent point les sciences, cependant ils sont très-habiles à conduire les eaux, et, quoique dépourvus d'instruments de mathématiques, ils savent mesurer la hauteur des montagnes et la distance des lieux avec autant de précision que les géomètres.
Les Albanais sont probablement une tribu des anciens [llyriens, qui, sortie des contrées intérieures et montueuses, s’est fait connaître à mesure que les calamités de l'Empire romain forçaient les peuples montagnards et pasteurs à se fier à eux-mêmes pour la défense de leurs chaumières.
Il est prouvé, par la langue des Albanais, qu’ils habitent en Europe depuis aussi longtemps que les Grecs et les Celtes, auxquels ils paraissent tenir par plusieurs liens. Il est probable que des tribus illyriennes, parlant une langue affiliée à celle des tribus primitives des Pelasghi, des Dardani, des Graïki, des Makedones (Pélages, Dardaniens, Grecs, Macédoniens ), habitaient avant les temps historiques les montagnes de l’Albanie, sous des chefs héréditaires ; qu’elles étaient encore voisines de quelques tribus de la famille qui depuis a été nommée slave.
Les Albanais possèdent dans leur langue des chants nationaux qu’il serait extrémement intéressant de connaître, même quand il serait vrai qu’ils ne remontent qu'au temps de Scander-beg; mais ce qui aurait une importance inappréciable pour l’histoire des peuples et des langues, ce serait l'examen des inscriptions, qui paraissent exister dans la haute Albanie.
C’est en pénétrant parmi les Myrdites, parmi les Lac-Oulacs , ou en faisant un long séjour à Scutari, qu’on pourrait recueillir quelques traits sur les restes des mœurs et coutumes barbares , légués par les Illyriens à leurs descendants. La division par cefla’s ou par phara's n’est pas encore suffsamment éclaircie; elle a pris chez les Albanais chrétiens qui émigrent dans le royaume de Naples un caractère féodal , mais dans le pays même elle parait offrir plutôt les formes d’une démocratie rurale. Dans toutes les montagnes de la haute et moyenne Albanie, les cefta’s se font la guerre, pour venger un assassinat, un rapt, un adultère; le sang seul peut laver ces offenses, mais le vol des bestiaux se paie au prix d'argent. Les con-
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seils rustiques des cella's délibèrent les armes d’une main et la coupe de l'autre. Pour mieux se faire reconnaitre , quelques tribus schypetares se font des marques ou même des inscriptions sur la peau avec de la poudre à canon , reste du tatouage des anciens Illyriens. Parmi d’autres forribles superstitions, les chants nationaux mentionnent le sacrifice d'une jeune femme , épouse et mère, que les trois frères fondateurs de !a moderne Scutari firent enterrer toute vivante dans les fondements du château ; c’était à cetie condition que les fées assuraient à la cité une abondance éternelle. La victime demanda pour dernière grâce à son époux, l’un des frères , la permission d’allaiter encore son enfant à travers un trou des murailles; son lait coula miraculeusement jusqu'à ce qu’on pût sevrer l’enfant, et alorsil jaillit au pied du mur une source salutaire qui ne tarit jamais. Le Schypetar voit encore les Mires , ou les bonnes déesses errer au clair de la lune dans l’épaisseur des forêts ; et l’habitant de l’intérieur de ia haute Albanie croit, comme le Servien, à des fées ou prophétesses nommées Vyles 1. Les sorcières sont très-connues ct très-redoutées sous leur ancien nom latin (et peut-être thessalien ), de s/riga. Chrèliens ou musulmans , les Albanais conservent encore l’usage de faire accompagner le cortège funèbre des morts par des femmes deut les hurlements font retentr les airs. Les chasseurs et les pasteurs ont de nombreuses traditions sur les bêtes {éroces ; ce sont des âmes bannies de l’éternel repos, mais on peut par des enchantements ou par des anathèmes leur faire abandonrer les corps qu’elles habitent.
Les pêcheurs du lac Scodra prennent un poisson nommé scoranza de la manière suivante. Il y arrive à certaines époques des essaims d’une espèce particulière de corncilles , regardées comme sacrées. Les habitants posent alors de grandes nasses dans les rivières et les lacs; le prêtre grec, ou l'iman, arrive pour donner sa bénédiction , et pendant cette cérémonie, les corneilles restent tranquilles sur les bords de l’eau et sur les arbres. On jette dans les flots les grains bénits qui, flottant dans l’eau, attirent une innombrable quantité de poissons à la surface; à l'instant les corneiiles s’élancent sur eux avec des cris perçants, et ies poissons effrayés se réfugient par milliers dans les nasses. On abandonne régulièrement aux prêtres et aux corneilles une partie de la pêche; aussi reviennent-ils les uns et les autres exactement au rendez-vous. Nous terminerons ici ces
1 Ce mot est important. Si-bylla, si-vylla; une sibylle est donc une vyle divine. Dans le pays de Galles, wyll ou gwyll signifie un spectre, une sorcière. Vala, génitif vœlu, en islandais, est une ombre qui prophétise.
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