INTRODUCTION
Il y a dix-huit siècles, un écrivain célèbre, jetant sur la Gaule un regard presque prophétique, voyait dans sa position géographique, dans l'heureux concours de ses fleuves, l'œuvre de la Providence plus que l'effet du hasard, et semblait lui prédire ses grandes destinées ^. Les promesses faites à la Gaule par Strabon, la France les a vues s'accomplir; mais c'est à travers plus d'une crise laborieuse qu elle a atteint la plénitude de sa force et son unité, et, de même que le géographe grec, nous avons vu plus d'une fois le doigt de Dieu dans son histoire.
Ses vicissitudes historiques ont laissé sur le sol leur empreinte; la demeure s'est longtemps ressentie de l'agitation de ses hôtes, et je crois qu'à la diversité de ses divisions successives^ à l'irrégula-
1. strabon, 1. iv, C. i, §§ 2 et 14.... ôare èm twv tgiçutwv xâv to tîî; Tcpovoîaç Ippv e7np.apTupeïa6aî xiç àv ^dÇeisv, oùx Sntùç Iru^^v, aXX' w; àv [XRià Xo-^ki-
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rite de ses découpures intérieures, on pressentirait, ne les connaissant pas, Fincohérence des temps barbares, l'anarchie féodale, la demi-régularité imposée par la royauté renaissante.
Cependant, dans les variations successives du sol de la France, de même que dans les périodes en apparence les plus diverses de son histoire, il y a un enchaînement tel, qu'elles ne peuvent être bien connues et comprises qu'à la condition d'être expliquées les unes par les autres, et que, pour dresser un monument à sa géographie comme d'autres en ont élevé à son histoire, il faudrait remonter, au delà même des descriptions de Strabon et de César, jusqu'à ces temps presque antehistoriques où les Gaëls et les Kimris venaient de se partager le nord et le centre de la Gaule, tandis que, dans le sud, les Euskes débordaient de l'Ibérie jusqu'à la Garonne.
De ces temps lointains nous savons peu de chose, car les historiens grecs ou latins ne nous ont transmis qu'un bien petit nombre de notions relatives à l'histoire et à la géographie celtiques. Mais il y a une sorte de documents qui jusqu'ici n'a presque pas été employée, et qui est destinée à éclairer plus d'un point obscur : c'est la langue celtique ellemême, dont l'étude a commencé depuis quelques années à prendre faveur parmi les érudits.
Plus d'une fois, dans le cours de son Dictionnaire géographique, le savant Adrien de Valois,
en restituant ou en précisant à l'aide de quelques notions du celtique la position d'un lieu, a signalé le parti qu'on peut tirer du langage de nos pères. Personne n'ignore le sens de certains mots dont le retour est fréquent dans la composition des noms gaulois, tels que alp^ montagne, dunum, monticule, magus^ camp, nemetum^ sanctuaire, ritum^ gué, et bien d'autres. Dans l'origine, les noms de peuples et de villes avaient un sens^ et il. serait intéressant de retrouver l'idée dont ces noms étaient l'expression : quels caractères topographiques frappèrent les regards des hôtes primitifs de notre sol lorsqu'ils commencèrent à grouper des huttes et formèrent les bourgades qui, en grandissant à travers les âges, sont devenues des villes opulentes; quelles cultures leur étaient familières, quelles furent les causes qui déterminèrent l'appellation des pays, Vexin, Brie, Auxois, Woevre^ etc., etc., de toutes ces subdivisions si profondément enracinées, qu'à la faveur de l'habitude et de la tradition^ ^ans caractère politique ni administratif, elles se maintiennent encore au milieu de l'organisation régulière et si bien disciplinée de notre temps? Voilà ce que pourra nous faire connaître celui qui donnera une traduction nette et certaine de la carte de Spruner ou des listes de noms publiés par Dom Martin dans son Histoire des Gaules. Pour nombre de localités qui ont obscurément vécu sans laisser de traces dans les monuments, et que le géographe
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ne sait s'il doit inscrire sur les cartes qui représentent le passé, un nom de racine celtique peut devenir une preuve d'ancienneté. Ajoutez que, parmi ces noms, il en est qui, avec la forme mutilée qu'ils ont aujourd'hui^ fournissent encore pour l'ethnologie de précieux indices. C'est ainsi que le nom des Auscn suffirait à faire connaître l'origine euske de cette peuplade, si nous ne savions ce fait par d'autres témoignages.
Des études complètes sur la Gaule devraient donc prendre pour base la langue celtique ; mais je ne crois pas que l'état de nos connaissances, en ce qui concerne cette langue, soit encore assez avancé pour produire de suffisants résultats : c'est donc une entreprise dont il faut l'emettre le soin à l'avenir.
La période suivante, celle pendant laquelle la Gaule, soumise à la domination et à l'influence de Rome, se découpe en provinces qui deviennent successivement plus nombreuses, voit ses grandes villes échanger le nom qu'elles portaient au temps de l'indépendance contre celui des peuplades qui les avaient bâties, et subit cette subdivision en cités qui était destinée à se perpétuer dans l'ordre ecclésiastique par l'organisation diocésaine; cette période a été si profondément étudiée par Samson, Valois, d'Anville, Walckenaër, que l'on peut, dès aujourd'hui, grâce aux travaux de ces savants et à nombre de dissertations et de mémoires posté-
rieurs, entreprendre de reconstituer d'une façon positive et complète la géographie de la Gaule romaine.
Mais il n'en est pas de même de la Gaule sous les Mérovingiens. Avec le règne des barbares le chaos commence, et tout le territoire situé entre le Rhin, l'Océan, les Pyrénées et les Alpes, se brise, se morcelle, se divise et se subdivise sans raison géographique , sans qu'il soit tenu compte des * limites naturelles indiquées par la configuration du sol. Au milieu des bouleversements politiques, les divisions régulières dessinées par l'administration romaine s'effacent ou se modifient selon le caprice passager des maîtres ou le hasard des circonstances. Pas de système arrêté, pas d'institutions remplaçant celles qui disparaissent. Les termes géographiques qui étaient depuis longtemps en usage continuent de subsister dans les récits des chroniqueurs et dans les actes, mais ils ont perdu leur précision ; ils errent d'une signification à l'autre et traduisent bien par la confusion de leurs sens le désordre universel des idées. Ce n'est pas tout : dans la longue crise que produisent les invasions, puis l'établissement des barbares, ensuite leurs discordes intestines^ des changements innombrables s'effectuent sur toute la surface du territoire : des bourgs ou des villes disparaissent, d'autres naissent ou sortent de l'obscurité; les noms sont changés ou se transforment.
J'avais pensé qu'il pourrait être utile de rechercher dans les documents de cette époque les diverses mentions géographiques, afin de classer les noms de lieux sous forme de dictionnaire et de les inscrire sur des cartes en indiquant la position qu'ils occupaient et la concordance actuelle de ceux qui subsistent. La partie de ce travail consistant à dépouiller les textes n'a exigé que de la patience; mais des difiïcultés sans nombre se sont présentées lorsqu'il s'est agi de mettre auprès des noms anciens la traduction moderne. Il fallait cherclier souvent à mettre d'accord Valois, Dom Bouquet, Mabillon, Lebeuf et d'autres savants dont l'opinion est également respectable, recourir à nombre de dissertations éparses, non- seulement dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions qui sont faciles à consulter, mais encore dans des recueils provinciaux dont il est prudent de ne faire usage qu'avec critique et discernement : car, si la connaissance des lieux donne un certain avantage aux écrivains de nos provinces lorsqu'il s'agit de géographie, on sait aussi à quels excès de partialité peut les entraîner l'exagération du patriotisme local. De plus, qu'on prenne un diplôme : autour d'une localité principale dont la position et la traduction peuvent n'avoir rien d'incertain, se rencontrent des noms de lieux, bourgs, villœ, manses, biens ruraux, etc., au nombre de vingt, quarante et quelquefois plus, répartis sur quatre ou cinq
^ territoires qui ne sont pas toujours limitrophes. Il n'est certes pas impossible de finir par connaître à quelles localités modernes ces anciennes localités correspondent; pour cela il y a trois façons de procéder qui s'aident et se confirment Tune l'autre : d'abord demander au nom même selon quelles lois générales il a du se modifier et quelle forme il peut avoir maintenant; ensuite recourir à des cartes à grande échelle telles que celle de Cassini ou la carte de France publiée par le Dépôt de la guerre; enfin interroger les textes postérieurs. De ces procédés, le premier, quand il est seul, n'est jamais sujBSsant; le second est sujet à l'erreur, bien que parfois il donne de très-avantageux résultats*; il n'y a que le troisième qui présente les caractères de la certitude; mais on comprend quelles recherches considérables il réclame. Ainsi, un dictionnaire géographique de la France , même limité à la période mérovingienne, est une œuvre de longue patience à laquelle il faudra le cadre de plus d'un volume et le secours de cartes sans lesquelles la géographie historique ne saurait être pleinement intelligible.
Un tel ouvrage, s'il est exécuté avec un soin minutieux et mené à bonne fin, présentera un double intérêt : il servira à compléter les belles études historiques qui sont une des gloires de notre temps, et offrira un point de départ aux recherches que feront faire nos provinces et aux résultats
qu'elles obtiendront individuellement et chacune pour son compte.
Car la géographie de la France prise dans son vaste ensemble, à partir de l'époque où les documents se multiplient à l' infini, ne sera pas l'œuvre d'un seul homme, quelles que puissent être la bonne volonté et les facultés de celui qui entreprendrait de se dévouer à cette tâche. Ce qu'un seul homme pouvait tenter, un des savants qui font le plus d'honneur à la France Fa accompli. C'est Adrien de Valois, dont on ne saurait ouvrir le Dictionnaire géographique sans une émotion respectueuse , quand on songe aux difficultés qui entouraient son travail dans un temps où les savants religieux, bénédictins et jésuites, n'avaient pas encore entrepris les grandes collections dont l'Institut a accepté l'héritage. Le géographe alors n'avait pas à son service ce recueil commencé par Dom Bouquet dont on a pu critiquer quelquefois les textes, mais presque jamais les notes profondément savantes. Quand il lui fallait consulter des chartes et des diplômes, il n'avait pas, comme nous, la facilité d'ouvrir le recueil où Brequigny et son continuateur, M. Pardessus, ont entouré les textes de discussions et de notes qui en facilitent l'intelligence; il devait recourir aux pièces manuscrites; et de même, pour étudier les vies des saints dans lesquelles abondent les roMeignements sur la société, les institutions, la géographie, il n'avait pas à sa disposition ce
grandiose monument que la piété des BoUandistes a élevé à la religion et à la science. Et je ne parle pas de la Gallia Christianay des ouvrages de Lebeuf , Mabillon, Dom Germain, Vayssette, Calmet et de tant d'autres. Adrien de Valois est du nombre de ceux qui ont donné l'impulsioUj qui ont aidé les autres et qui, pour le moyen âge, sinon pour la période romaine, n'ont été aidés par personne. Son œuvre cependant mérite d'être louée, non pour les difficultés qu'elle a surmontées, mais pour les résultats mêmes qu'elle a obtenus. Aujourd'hui encore sa Notice des Gaules est T ouvrage le plus riche en renseignements sur notre géographie du moyen âge. Toutefois, par cela même que les sources où l'on pouvait puiser de son temps étaient moins abondantes, l'œuvre de Valois ne saurait être définitive; l'illustre savant a bâti une sorte d'édifice commode, mais incomplet et provisoire, qui permet d'attendre le monument que la France doit élever à sa géographie, ou, pour mieux dire, aux détails intimes de son histoire.
D'Anville en a ainsi jugé, puisque cet autre maître de la géographie, au lieu de continuer l'œuvre de Valois, s'est borné à la recommencer dans une de ses parties, celle qui concerne la géographie de la Gaule aux temps de la domination romaine, reprenant le cadre que s'était déjà tracé un homme dont il serait injuste d'omettre le nom, en parlant de nos grands géographes, Nicolas Samson, s'effor-
çant de ne laisser indécise aucune des questions qui se rattachent aux ouvrages de César, de Strabon, de Pline, de Ptolémée, aux Itinéraires, à la table de Peutinger, et y réussissant assez pour que son œuvre présente une base large et solide à des travaux postérieurs. Sprûner a complété la carte de la Gaule romaine que nous a laissée cet illustre savant, et les points, en petit nombre, que sa Notice n'avait pas pleinement éclaircis, ont été traités par M. Walckenaër dans sa Géographie des Gaules, quelquefois peut-être, à la vérité, avec plus de zèle que de bonheur.
Le véritable mérite de ce savant est ailleurs : il consiste à avoir saisi le lien qui rattache la géographie ancienne à la géographie du moyen âge :
M. Walckenaër eut voulu restituer leurs limites exactes aux anciens diocèses de la Gaule : or ces diocèses n'étant pas autres que les divisions des cités romaines, et celles-ci s' étant modelées sur le territoire des plus importantes de ces peuplades que César appelle Civitates et Plutarque eôvï), le géographe, touchant à la fois à trois âges de notre histoire, tentait du coup de reconstruire une portion de la géographie celtique, la géographie galloromaine, les divisions ecclésiastiques du moyen âge, et, en partie même, ses circonscriptions administratives, puisque, dans l'origine, là où il y avait un évêque, les Mérovingiens ont, en général, institué un comte.
Tandis que M. Walckenaër indiquait ce sujet que le temps ne lui a malheureusement pas permis de traiter, un savant dont la perte encore récente est un sujet de deuil pour l'érudition, et à la mémoire duquel ceux qui ont eu le bonheur de suivre ses leçons et de s'instruire de son exemple portent un inaltérable respect, M. Guérard, pénétrait hardiment dans les' périodes du moyen âge, où, seule encore, l'œuvrfe de Valois jetait un demijour, et appliquait à des recherches aussi diflBciles que profondes les qualités ingénieuses et patientes de son esprit.
Dans ce genre d'études qui a pour but de ne laisser au lecteur aucun doute, aucune arrièrepensée, de donner à son esprit une satisfaction complète et de lui permettre d'avancer en ne laissant derrière lui aucune solution douteuse, il y a deux parts : celle qui touche à l'histoire des institutions et celle qui présente, avec tous les éclaircissements nécessaires, la nomenclature géographique. C'est à la première que l'illustre professeur de l'École des Chartes s'est particulièrement arrêté dans son Essai sur les divisions territoriales de la Gaule et dans les prolégomènes du Polyptique et des Cartulaires qu'il a publiés ; de plus , tout en décrivant le système des divisions du sol, il s'est appliqué à faire connaître la condition des hommes qui le peuplaient, et c'est ainsi qu'il a laissé des ouvrages où les esprits animés d'une pieuse curio-
terminus^ pagus^ comitatus, etc., etc., à quelles idées, administratives ou simplement territoriales, répondent-ils? Voilà ce que je recherche dans la première partie de ce travail qui est intitulée : Langue géographique de Grégoire de Tours. La seconde présente, sous forme de Dictionnaire^ le résultat de mes recherches relatives aux noms de lieux, et elle est appuyée d'une Carte où Ton trouvera les noms mentionnés par le chroniqueur, et sur laquelle viendront peut-être, par la suite, s'en ajouter d'autres recueillis dans d'autres documents.
Entre la géographie et l'histoire, il y a des rapports si intimes qu'il n'est guère possible de s'occuper de l'une sans toucher à l'autre. C'est ainsi qu'en m'occupant de rechercher parmi les divisions territoriales celles qui avaient un caractère administratif, je me suis trouvé en présence des ducs, des comtes, des vicaires, des centeniers, officiers de l'administration mérovingienne, et j'ai cru devoir étudier la nature de leurs attributions afin de remplir le mieux qu'il m'était possible le cadre que je m'étais tracé.