DESORDRE DANS LES MOEURS , LES INSTITUTIONS ET LE LANGAGE
A l'époque où le saint évêque de Tours composa ses ouvrages d'histoire et de piété, un désordre universel, bien rarement tempéré par la puissance des idées religieuses, bouleversait le sol de la Gaule : férocité des peuples, fureur des souverains, lutte des hérétiques et des fidèles, ferveur chez quelques-uns, indifférence chez beaucoup, ceux-là dotant les églises, ceux-ci les dépouillant, et, au milieu d'une telle confusion, ruine absolue des habitudes et des goûts littéraires, tel est le tableau que lui-même trace de la société dans laquelle il a vécu^.
i. H. E. prœfatio. — Dans les notes et citations qui suivront, H. E. signifie Histoire ecclésiastique. — G. M. De Gloria Martyrum, — G. C. De Gloria beat. Confessorum. — V. 3. De Passione S. Juliani. — M. M. Miracula S. Martini. — V. P. Vitœ Patrum. — 7. D. Septem Dormienttum historia. — V. A. Vita S, Aredii. — Je me suis servi, pour l'Histoire ecclésiastique , de
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Et les couleurs de ce tableau n'ont rien d'exagéré ; on s'en aperçoit quand, du court prologue placé en tête de l'histoire ecclésiastique, on passe au récit des faits que Grégoire retrace avec tant de vie et de vérité. Voici Gondebaud qui, après avoir égorgé son frère, jette sa belle-sœur dans la rivière avec une pierre au cou ; Clovis fait assassiner Sighebert le Boiteux , chef des Franks de Cologne , par son fils même, puis tue celui-ci, et s'empare de leurs biens et de leur royaume ; cependant ils étaient ses parents et lui avaient prêté assistance, le fils, à Voulon contre les Visigoths, et le père, à Tolbiac, où il avait été blessé au genou. La Gallo-Romaine Deuterie, femme de Théodobert, voit avec inquiétude grandir une fille qu'elle avait eue d'un premier lit; elle craint que celle-ci, par sa beauté, n'excite les désirs de son mari, et pour se délivrer de sa crainte , elle fait monter la jeune fille dans une bastarne attelée de deux animaux indomptés qui, en passant sur un pont, la précipitent dans la Meuse.
La brutalité des barbares, l'avilissement des Gallo- Romains, les perfidies et les violences de cette société en fermentation ont été assez fortement retracés par la plume éloquente de M. Augustin Thierry pour qu'il soit inutile d'insister sur ce sujet, et je me bornerai à une seule remarque : c'est qu'en lisant Grégoire de Tours on est surpris d'abord de la facilité avec laquelle l'historien raconte tant d'horreurs. Quoi ! si peu d'indignation de la part d'un saint évêque ! Mais en pénétrant plus profon-
l'édition de MM. Guadet et Taranne, et pour la Gloire des Martyrs et les Miracles de saint Julien, de celle d« M. H. Eordier, publiées l'une et l'autre d'après de nouveaux manuscrits, sous les auspices de la Société de VHistoiî^e de France. Pour les autres ouvrages de Grégoire de Tours, j'ai eu recours à D. Ruinart.
dément dans cette épaisse atmosphère de barbarie, le lecteur ne tarde pas à s'apercevoir que l'habitude de vivre au milieu d'un tel débordement de passions brutales émousse à la longue l'indignation, et bientôt, au lieu de la surprise qu'il éprouvait d'abord, il ressent un sentiment de vénération pour le petit nombre d'hommes qui|, dans ce chaos, étaient encore redevables à leur caractère et à leurs , vertus d'un peu d'autorité morale.
Ce qu'était l'administration en ces temps de confusion, on pourrait l'ima^giner, ne le sût-on pas par les documents» Les institutions procédant du pouvoir central se sont effacées; les institutions municipales ont été en partie conservées par les villes, à l'existence desquelles elles étaient nécessaires, et tolérées par leurs nouveaux maîtres. Ceux-ci ont ramassé quelques-uns des rouages de la grande machine administrative créée par les Romains et les ont utilisés , mais en leur laissant subir les altérations qui devaient résulter du contact des habitudes germaines. Le désordre s'est étendu des institutions administratives aux circonscriptions géographiques qui leur répondaient ; des faits il a naturellement passé dans le langage, et, au VI* siècle, il est déjà tel que les mots d'un emploi journalier, du sens le plus précis et servant à exprimer les idées les moins abstraites, sont mêlés sans choix > sans discernement, de façon à témoigner par leur désordre de la confusion universelle des idées.
Quand autrefois des auteurs appartenant à une époque d'ordre et de bon langage écrivaient le mot civitas^ ils désignaient un petit peuple et savaient nettement ce qu'ils voulaient dire ; le mot urbs indiquait une capitale, le mot oppidum généralement une ville secondaire. Dans Gré-
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goire qui, pour écrire, s'est servi simplement du langage qu'on parlait autour de lui, et dont, à cause de cela, les ouvrages expriment bien l'état social des temps mérovingiens, ces mots souvent synonymes ont une signification incertaine; je montrerai par de nombreux exemples qu'ils désignent tantôt la ville et tantôt son territoire. De même vicu^^ villaj locus^ domus et bien d'autres sont employés presque au hasard; le mot pagus est un des plus vagues, des plus incertains de tous, et ne sert de base à aucune juridiction. Peu de fonctions administratives ont un caractère territorial et sont réparties dans des circonscriptions géographiques, ce qui n'a rien de surprenant chez des peuples qui, avant de se fixer en Gaule, avaient été longtemps nomades. Les fonctions de Dux, de Cornes, de VicariuSy sont celles auxquelles le caractère territorial fait le moins défaut, et tout à l'heure, nous deriianderons aux textes jusqu'à quel point elles cadraient avec des divisions régulières du sol.