‹ Géographie de Grégoire de Tours, le pagus et l'administration en Gaule;Chapitre 13 sur 36 · PAGUS · texte numérisé non relu

PAGUS

Au milieu de cette confusion qu'est donc le pagus? — Un terme incertain, vague, représentant un fait qui n'existe plus, n'ayant partant plus de signification qui lui soit propre et s'appliquant indistinctement aux idées les plus diverses. Je vais citer quelques-uns des innombrables exemples que j'ai recueillis et dans lesquels le mot pagus désigne une étendue quelconque de territoire depuis celui de la plus mince villa jusqu'à celui d'une province ou d'un empire.

Nobiliacensis pagus. . \

a lacensis pagus. . I ^^^^ ^^^ exemples nous montrent le mot

iciodorensis pagus.. . ! appliqué à des bourgs et à des loca-

CroYiensis pagus.... j.^^^ ^^^^ ^.^^^ ^

Lipidiacensis pagus. . \

Berravensis pagus. . . i

Ratiatensis pagus... \

Rossontensis pagus.. J , • » ^ * •* • • j

. ^° I Ici pa^Mj représente un territoire raomdre

A^v Vi- ^ P ©^ • • • • \ qu'une cité, mais d'une étendue assez consi-

Vilcassinus pagus ... j Briegius pagus ;

1. Il y a peut-être une exception pour locus : dans un passage de Grégoire de Tours, ce mot désignerait un évèché. — Voir la 2* partie, au mot Anidum,

ib GÉOGRAPHIE

Tholosanus pagus...

Pictavensis pagus. . .

Suessonicus pagus. .

Remensis pagus

Cette fois il enibrasse la cité.

Pagus Autiocliensîs 1. )„,.... ^ - ,

Pagus Hunnorum K. \ ^^ ^^'^^' ''' ^^^ *^''*''' quelconque.

Dans la phrase que je vais citer, le mot pagus peut être entièrement remplacé par le mot ierritorium^ dont on ne contestera pas le sens indéterminé : Gundobaldus comitatum meldensem accipiens, ingressusque urhem^ eausarum actionem agere cœpit. Exinde dum pagum urbis in hoc ofpcio circumiret in quadam villa interficitur^. Gundovald ayant obtenu le comté de Maux et pris possession de sa cité, se mit à examiner les causes judiciaires. 11 parcourait dans ce but le territoire de sa cité, lorsqu'il fut assassiné dans une villa.

Et remarquez que ces exemples sont empruntés à Grégoire de Tours; si je recourais aux diplômes, ce serait une bien autre confusion; nous y verrions nombre de phrases comme celle-ci : Oœma in pago Dorcassino, Exmes dans le Drouais ; Arlegia in pago Vilcassino , Arthies dans le Vexin. Or, Oxma ayant donné son nom à un pagus {pagus Oximensis^ l'Hiémois), il me semble qu'avant de placer cette localité dans le Drouais il conviendrait de la placer dans l'Hiémois. De même Arthies serait mentionné bien plus à propos dans le pays d' Arthies

3. H. E., VIII, 18. — Je pourrais multiplier à Tinfini les exemples analogues : In territorio Autissiodorensi . .. Similiter in eodem pago, DipL, t. Il, p. 37. — Si certe fuerit malus homo qui maie in pago faciat, Edict. Hilper. DipL, t. I^ p. 145. — ... Dono donatumque esse volo, hoc est, in pagis vel territoriîs Lugduneyisi, Viennensi, Gratianopolitano, etc. Diploma Sigismundi quo donaconfert monasterio Agaunensi, an. 523, DipL, 1. 1, p. 66.

(Artegiensis pagus) que dans le Vexin. Grégoire de Tours lui-même nous fournit l'exemple suivant : Pertensis Carnotenus pagus '^ y le pays de Perche dans le pays de Chartres. C'est-à-dire encore un pagus enchevêtré dans un autre pagus^ et si, dans le but de savoir lequel était le principal, lequel le subordonné, nous ouvrons la description que M. Auguste Le Prévost a faite de la partie nordouest de la France 2, travail riche et précieux par les faits et les renseignements qu'il produit, nous trouvons que le Perche était, jusqu'au x* siècle, une forêt, saillis^ ainsi qu'il ressort des documents, et non un pagus^ et qu'il ne saurait être décrit comme teP.

Au milieu de tant d'incohérence et de confusion, il m'a semblé qu'on ne devait pas accepter la division en pagi majores et pagi minores ^ répondant ceux-là aux cités, ceux-ci à des fractions de cités, et formant des divisions et des subdivisions. A la rigueur, comme on trouve des pagi de toute grandeur depuis le sol de la villa jusqu'au territoire d'une province, la distinction en majores et minores n'est pas répréhensible en elle-même : car on pourrait prendre les deux points extrêmes pour termes de la comparaison : ce qui se rapprocherait de l'un serait ma-jor. ce qui se rapprocherait de l'autre serait minor. Mais

2. Anciennes divisions territoriales de la Normandie dans V Annuaire historique pour l'année 1838.

3. « Lorsque Grégoire de Tours, ajoute Tauteur, a parlé de Camotenus pagus quem Pertensem vocant, c'est visiblement dans le sens de contrée, canton, qu'il a employé ce mot. » Annuaire de 1838, p. 269. En effet, c'est avec ce sens général et vague que le mot pagus se produit constamment dans Grégoire, dans les Diplômes, dans les formules, dans les hagiographes et dans tous les documents dé l'époque mérovingienne, comme on peut en juger par les exemples que j'ai cités, et comme le verra de prime abord quiconque passera de la lecture de quelques ouvrages théoriques à l'étude des documents mêmes.

IxO GÉOGRAPHIE

voyez la conséquence : le mot pagus a souvent désigné le territoire d'une cité, et, sous les Mérovingiens , la cité a généralement reçu un comte; il s'ensuit que le mot pagus se présente à l'esprit comme désignant une division administrative : pagus major ^ dit-on , est synonyme de civitas et reçoit un comte; pagus miwor' représente les fractions de la cité et a reçu des vicaires. Cela est simple, donne l'idée d'un système d'administration fort régulier sous les Mérovingiens, et n'a qu'un tort, celui d'être absolument faux.

Cette erreur est accréditée aujourd'hui dans nos meilleures histoires générales et même dans des ouvrages d'érudition; l'auteur d'un livre de grand mérite écrit d'après les documents originaux, mais un peu avec des idées préconçues, n'y a pas échappé : « Au-dessous du comte , écrit-il , venaient se placer dans l'échelle administrative les vicaires, vicarii^ ou vicomtes, vice comités^ qui avaient sous leur juridiction un 'pagus ou portion de comté*. » Et cette assertion est appuyée sur la phrase suivante de Grégoire de Tours : responderunt hoc Ani-

1. M. LeHuéron, Histoire des Itistitutions mérovingiennes jusqu* à Védit cfe615, Paris, in-8o, 184*2, p. 328. — Vers le temps où paraissait cet ouvrage, par^e assez singulière coïncidence, un savant distingué, ancien élève de l'École" des Chartes, contemporain et émule de M. Guérard, M. de Petigny, faisait paraître sous un titre à peu près semblable : Études sur l'Histoire^ les Lois et les Institutions de l'époque mérovingienne , 3 vol., 1845, un ouvrage qui s% proposait exactement le même but que celui de M. Le Huérou, à savoir, de faire prévaloir le système de Tabbé Dubos (rinfluence des idées romaines) sur celui de Montesquieu (l'influence des faits barbares). L'un et Tautre fort savants, pleins dere cherches, justes, je le crois, quant au fond, mais, je le crois aussi, trop exclusifs, ont rendu de véritables services à Thistoire des temps mérovingiens; ils n'ont touché à la géographie que d'une façon incidente. Celui de M. de Petigny, qui ne va pas au delà du règne de Clovis, présente bien moins le tableau des institutions mérovingiennes que l'histoire de l'établissement des Franks en Gaule et l'état de la société à la suite de ce grand fait historique.

DE GRÉGOIRE DE TOURS. Ui

modi vicarii dolofactum esse^ qui pagtim judicaria regebat poteslate^. Cet exemple serait concluant, s'il était vrai que pagus eût à cette époque un sens déterminé et que la cité eût été régulièrement divisée en pagi: mais nous avons vu que l'expression pagus s'applique indistinctement aux territoires les plus dissemblables par l'étendue ; ici elle a pour équivalent notre mot endroit : ils répondirent que c'était la faute du vicaire Animodus, qui exerçait l'autorité judiciaire en cet endroit. — Et si l'on prétend que je dépouille un mot de sa signification positive pour lui donner un sens vague, j'opposerai une formule dfe Marculfe : Ergo dum et fidem et uiilitatem iuam videmur habere comperlant^ ideo tibi actionem ducis, comitis, palricialus in pago illo quem antecessor tuus ille, usque nunc visus est egisse ^ tibi ad agendam regendumque commisimus...^^ et je dirai : puisque dans celte division, selon vous régulière et bien ordonnée des temps mérovingiens que vous» appelez le pagus , vous voulez mettre un vicaire , ce n'est pstô assez, et d'après l'autorité même de la formule d'investiture, je réclame pour elle un duc, un comte ou un patrice.

Ce n'est pas tout : on n'a pas seulement cherché à faire entrer le pagus dans le système des divisions administratives de l'ordre civil, on a cru aussi pouvoir admettre sa concordance avec la subdivision ecclésiastique du diocèse, instituée au ix* siècle, l'archidiaconé. Samson le premier a cru saisir ce rapport, et il a dit que l'archidiaconé avait pris pour base le pagus ^ ; Adrien de Valois a répété cette

2. Marculfi monacki et alior, formulée, edent.Bignone; form. VIII.

3. Remoj'ques sur la Carte de l'ancienne Gaule, ia-4o, 1652, p. 10.

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