TRANSFORMATION DES NOMS DE LIEUX
Grégoire a reconnu avec une touchante franchise les défauts de son style ; il avait lu quelques auteurs de la bonne latinité et les avait assez pratiqués pour sentir ce qui lui manquait à lui-même ; il subissait l'influence du milieu barbare dans lequel il vivait, et voici en quels termes il a fait l'aveu de son incorrection de langage : « Je crains, si j'entreprends d'écrire, qu'on ne me dise à moi, qui suis dépourvu de rhétorique et de grammaire:
Penses-tu par tes efforts incorrects et grossiers te placer au nombre des écrivains, et faire accepter par des hommes habiles cet ouvrage dénué des grâces de l'art et dépourvu de la science du style? Tu n'entends rien aux lettres, tu ne sais pas discerner le genre des mots et confonds masculin , féminin et neutre ; les prépositions mêmes dont les règles ont eu la sanction des plus illustres auteurs, tu ne les mets pas à leur place et tu leur joins des accusatifs pour des ablatifs, et réciproquement. Tu crois donc que le bœuf pesant peut tenter l'exercice de la palestre ^ ? »
La confusion des genres, l'ignorance des cas qu'exigent les prépositions , sont en effet des péchés fréquents chez notre chroniqueur, et ce ne sont pas les seuls ; 'l'obscurité, les expressions incertaines, les fautes de syntaxe y sont continuelles, même dans l'édition où le savant Ruinart a cru devoir amender le style de son auteur. Un des zélés collaborateurs de M. Pertz, M. Bethman, doit enrichir la collection des Monumenta Germaniœ d'une édition de Grégoire pour laquelle il nous promet des solécismes en plus de ceux que nous avons. Certes, il aura raison de reproduire scrupuleusement les manuscrits, car c'est le premier devpir de tout éditeur ; mais je ne pense pas que notre historien ait rien à perdre à ce surcroît de jour répandu sur ses ouvrages ; il n'en conservera pas moins
1. Timeo ne quum scribere caepero, quia sum sine litteris rhetoricis et arte grammatica, dicat mihi aliquis : Ausu rustico et idiota ut quid nomen tuum inter scriptores indi œstimas? Autopus hoc a peritis accipi putas cuiingenium artis non suppeditat, nec uUa litterarum scientia subministrat? Qui nullum argumentum utile in litteris habes, qui nomina discernere nescisj saspius pro, masculinis feminea, pro femineis neutra et pro neutris masculina commutas? Qui ipsas quoque praepositiones quas nobilium dictatorum observari sancit auctoritas, loco debito, plerumque non locas. Nam pro ablativis accusativa et rursum pro accusativis ablatiya ponis. Putasne, videbitur, ut bos piger palestrœ ludum exerceat? Glor, Confess,, prologus.
ses vivantes qualités. Quant au style, Grégoire montre par sa confession naïve qu'il n'y a pas de prétention ; nous aurions après cela mauvaise grâce à lui faire encore des reproches, et, pour ma part, je n'insisterais pas sur ce point, si, dans la langue en décomposition de notre auteur, ne se produisaient des phénomènes d'un grand intérêt. Pour le philologue, avec ses mots inconnus, ses tournures insolites, ses formes barbares, elle fait entendre les premiers et faibles vagissements d'une langue nouvelle ; pour nous, qui nous occupons de géographie, dans l'altération des noms de lieux, elle nous montre les premières des nombreuses transformations qui modifieront beaucoup d'entre eux et les feront passer graduellement de leur forme primitive à leur forme actuelle.
C'est avec eux surtout que Grégoire oublie le cas qu'exigeraient les prépositions; il écrit : Rege veniente apud Pi€tavis7 — Rignomeris apud Cenomanis civiiatem eœjussu Chlodovechi interfeclus est, — Chrotechildis regina post mortem viri sut Turonis venit. — Chlodovechus filium suum Theudericum ad Arvernis dirigit^. Il suffit d'ouvrir au hasard Grégoire de Tours pour voir combien cette façon de parler y est fréquente. La forme accusative n'y est pas rare non plus. Il est évident que l'une et l'autre étaient en usage parmi ses contemporains; quant aux autres désinences, elles ont presque totalement disparu. Pourquoi cela?
Parce que, j'imagine, les livres de géographie les plus usités étaient rédigés sous forme d'itinéraires, et que l'indication des distances y amenait alternativement la
1, Hist. eccl., 1. II, c. 37, 42, 43.
forme ablative et la forme accusative : a Finibus Treiwros ^.
La cause qui amenait ces désinences a été oubliée a'Vec les règles du langage ; alors qu'aucune préposition ne le commandait plus , la désinence a demeuré , et c'est avec elle que les noms de lieux sont devenus invariables.
Cette faute de latin lointaine a une conséquence qui lui survit encore : c'est à ces accusatifs, à ces ablatifs barbares que les noms de nos villes doivent, je crois, la lettre s qui termine la plupart d'entre eux , tels que le Mans, Tours, Poitiers, Angers et bien d'autres. Ainsi la forme moderne des noms de nos villes principales à pour point de départ une faute de langage , et c'est pour cela que je me suis appliqué à reproduire soigneusement la grossière orthographe de Grégoire de Tours dans la carte que je joins à cet essai.
CIVITAS, unes, OPPIDUM, CASTRUM, CASTELLUM, VICUS, VILLA, LOCUS, DOMUS, FISCUS, PR^DIUM, HOSPtTIUM, HOSPITIOLUM, CELLA, CELLULA, CASA, COLONIGA, CURTIS, VILLARE, RES, POTESTAS, LOCELLUS, SITUS, MA^'S10, MANSUS, MANSELLUS.
J'ai dit qu'à l'époque de Grégoire de Tours , et dans les ouvrages de cet historien, les trois premiers de ces mots s'employaient confusément les uns pour les autres
1. Itinerar, Provinc. Ântonini Aug,, p. 189. Itinéraires de la Gaule, publiés par M. Renier, dans V Annuaire de la Société des Antiquaires de France, en 1850,
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et eomportaient 5 même oppidum ^ le double sens de ville et de territoire : c'est ce qu'il s'agit de démontrer.
Yoici urbs avec son sens primitif Agatha urbs quœ in Gothorum regno sita est^ la ville d'Agde*. Voici le même mot avec la signification de territoire : Virontia locus urbis Viennensis^y Vézeronce, localité du territoire de Vienne. — Brivas vicus in Biturigensi urbe^^ Brives, bourg du territoire de Bourges. — Zaban {Langobardorum dux)perDiensem descendensurbem, usque Valentiam venil^. Zaban, traversant le territoire de Die, s'avança jusqu'à Valence.
CiviiaSj dans son ancienne acception, comportant l'idée d'un territoire, est d'un emploi très -fréquent : le pacte d'Andelot^ nous en fournit de nombreux exemples '...teriiam portionem de Parisiensi civilate , expression qui signifie, comme chacun sait, non le tiers de Paris, mais le tiers de son territoire. — De civitatibus vero hoc est Burdegala, Lemovica, CadurcuSy Benarno et Begorra, quas Gailesuindam germanam domnœ Brunechildisy tam in dote quam inmorganegiba, hoc est, matutinali dono, in Frantiam venientemy certum est adquisivisse. Il est superflu de faire observer que la donation faite par Ghilpéric à sa jeune épouse comprenait à la fois les villes désignées et leur territoire, et que par conséquent civitas a ici sa signification la plus étendue.
Quant à la signification de ce mot restreinte à la capitale, elle ne fait doute pour personne, et je me bornerai à