LIVRE III. 27 J
5. Snr la fondation de Gadira, voiei la tradition qui a cours dans le pays. Un ancien oracle ayant ordonné aux Tyriens d'aller fonder un établissement aux Colonnes d'Hercule, une première expédition partit à la découverte des points indiqués : parvenus au détroit de Galpé, les marins qui la composaient prirent pour les extrémités mêmes de la terre habitée et pour le terme des courses d'Hercule les deux promontoires qui forment le détroit, et, se persuadant que c'étaient là les Colonnes dont avait parlé l'oracle, ils jetèrent lancre en deçà du détroit, là où s'élève aujourd'hui la ville des Exitans, et offrirent sur ce point de la côte un sacrifice au dieu, mais, les victimes ne s'étant pas trouvées propices, ils durent regagner Tyr. Une seconde expédition, envoyée peu de temps après, dépassa le détroit de 1500 stades environ, et, ayant atteint sur la côte d'Ibérie et près de la ville d'Onoba une île consacrée à Hercule, se crut arrivée là au but désigné par l'oracle ; elle offrit alors un sacrifice au dieu, mais, comme cette fois encore les victimes furent trouvées contraires, l'expédition s'en retourna. Une troisième enfin partit, qui fonda l'établissement de Gadira et bâtit le temple dans la partie orientale de l'île en même temps que la vâle dans la partie occidentale. — D'après cette tradition, les uns ont voulu voir les Colonnes d'flercule dans les deux promontoires qui forment le détroit , d'autres ont reconnu sous ce nom Tîle de Gadira elle-même ; d'autres les ont cherchées plus loin que Gadira au sein de la mer Exté-^ rieure. On a cru aussi que ce pouvait être le mont Calpé et l'Abilyx, montagne de la Libye qui fait face à Calpé et qu'Ératosthène place chez les Métagonîens, peuple numide, ou, sinon ces deux montagnes, au moins les deux petites îles qui les avoisinent et dont une est connue sous le nom d*ile de Junon. Artémidore, lui, mentionne bien cette île de Junon, ainsi que le temple qu'elle renferme, mais il nie en même temps qu'il existe une autre île vis-à-vis, mm plus qu'une montagne du nom d'Abilyx et une nation Métagonienne. D'autres auteurs, transportant ici les roches Plancts on Symplégades, y ont va les Colonnes, on,
comme dit Pindare, les Pt/^esCarffnde^, derDÎer terme des courses d'Hercule. Enfin Dicëarque, Ératosthène, Polybe et la plupart des Grecs parlent de véritables colonnes placées soi-disant aux abords du détroit^ ou mieux à Gadira, puisque Ibériens et Libyens soutiennent qu'il n'existe rien aux 2d)ords du détroit qui ressemble à des colonnes. Quelques-uns vont plus loin et reconnaissent expressément ces monuments dans les colonnes d'airain, hautes de huit coudées, qui ornent YHeracleum de Gradira et sur lesquelles on a inscrit le détail des frais de construction du temple : ils se fondent sur ce que les marins, au terme de leur traversée, ne manquent jamais de venir saluer ces colonnes et de sacrifier en même temps à Hercule^ et ils pensent qu'un pareil usage a bien pu donner lieu au bruit si répandu qu^ici se trouvait la limite extrême de la terre et des mers. Posidonius estime cette opinion la plus plausible détentes; quant à l'histoire de l'oracle et des trois expéditions successives envoyées par les Tyriens, il n'y voit qu'un de ces mensonges familiers aux Phéniciens. Nous ne comprenons guère, à vrai dire, que sur ces expéditions des Tyriens on puisse être aussi affirmatif , les raisons à alléguer pour ou contre l'authenticité du fait nous paraissant également plausibles ; mais l'autre objection, que des îlots ou des montagnes ne ressemblent pas le moins du monde à des colonnes et qu'il faut entendre de colonnes véritables ce qui est dit des bornes de la terre habitée et des courses ou voyages d'Hercule, n'est pas tout à fait dénuée de fondement. C'était en effet l'usage des anciens temps de poser de semblables bornes , témoins cette petite colonne en forme de tourelle élevée par les Rhégiens sur le détroit de Sicile et la tour du Pélore érigée vis-à-vis; témoins les autels des Philènes placés vers le milieu de l'intervalle qui sépare les deux Syrtes, témoin encore la colonne qui s'élevait naguère , dit-on, sur l'isthme de Gorinthe et que les Ioniens, devenus les maîtres de l'Attique et de la Mégaride après leur expulsion du Péloponnèse, avaient bâtie de compte à demi avec les nouveaux possesseurs du Pélopon-