CHAPITRE PREMIER
La contrée qui succède immédiatement à Tlbérie est la Celtique [ou Gaule] transalpine. Nous en avons déjà ci-dessus* indiqué sommairement la figure et Tétendue, il nous faut maintenant la décrire en détail. Or, on la divisait [anciennement *] en trois parties, l'Aquitaine, la Belgique et la Celtique [proprement dite], les populations de l'Aquitaine formant, non-seulement par leur idiome, mais encore par leur;5 traits physiques •4)eaucoup plus rapprochés du type ibère que du type galate [ou gaulois], un groupe complètement à part des autres peuples de la Gaule, qui ont tous au contraire [un type de physionomie uniforme], le vrai type gaulois, et qui ne se distinguent les uns des autres que parce qu'ils ne parlent pas tous leur langue absolument de même, mais se servent de plusieurs dialectes ayant entre eux de légères différences, lesquelles se retrouvent aussi dans la forme de leurs gouvernements et dans leur manière de vivre. L'Aquitaine et la Celtique, séparées l'une de l'autre par le mont Cemmène, confinaient toutes deux au mont Pyréné. Comme nous l'avons dit, en effet, la Gaule transalpine a
1. Voy. liv. II, ch. V, $ 28.— 2. Ci jilv 5îj [icpiTipov] Tpixf, conjecture de Groskurd.
pour limite occidentale la chaîne des Pyrénées, laquelle touche à la fois aux deux mers, à la mer Intérieure d une part, à la mer Extérieure de l'autre , et pour limite orientale le cours du Rhin parallèle au mont Pyréné ; enfin pour limites septentrionale et méridionale l'Océan, qui lui sert de ceinture à partir de l'extrémité supérieure du mont Pyréné jusqu'aux bouches du Rhin, et la mer de Massalia et de Narbonne prolongée par la chaîne des Alpes depuis la Ligystique, où elle commence, jusqu'aux sources du Rhin. Quant au mont Gemmène, il s'avance perpendiculairement aux Pyrénées, à travers les plaines de la Gaule, et vient s'arrêter juste au centre du pays, c'est-à-dire dans les environs de Lugdunum, après un parcours de 2000 stades environ. Ainsi dans le principe, tandis que le nom d'Aquitains s'appliquait aux peuples qui occupent, avec la partie septentrionale du mont Pyréné, tout le versant du Gemmène* en deçà du fleuve Garounas et jusqu'aux bords de TOcéan , le nom de Celtes désignait ceux qui s'étendent à l'opposite, d'un côté, jusqu'à la mer de Massalia et de Narbonne, et, de l'autre, jusqu'aux premières pentes des Alpes, et le nom de Belges comprenait, avec le reste des peuples habitant le long de l'Océan jusqu'aux bouches du Rhin, une partie de ceux qui bordent le Rhin et [la haute chaîne] des Alpes. Le divin César, dans ses Commentaires , suit encore cette division. Mais Auguste vint qui divisa la Gaule en quatre parties : il fit de l'ancienne Celtique la province Narbonitide ou Narbonnaise*, maintint l'Aquitaine telle qu'elle était du temps de César, si ce n'est qu'il y annexa quatorze des peuples compris entre le Garounas et le Liger, puis, ayant distribué le reste de la Gaule en deux provinces, il rattacha l'une à Lugdunum, en lui donnant pour limite le cours supérieur du Rhin, et assigna l'autre aux Belges. A ce propos-là, du
V *• 7°^' ir*^?- Sfrab., p 41) la longuenote dans laquelle M. Meineke cherche a établir, d après la nomenclature d'Avienus, que Strabon n'a pu écrire ici t^ç KtjAjxivtiç et qu'il faut lire tr.ç Kejxjjitvuîîç. Malgré l'analogie des formes n-jçiiv»] et Knxii^vï], comme Ke|i(i4vn ne se rencontpe pas ailleurs dans Strabon, nous avons fait droit à la correction de M. Meineke et cherché à rendre par le mot versant l'idée contenue dans l'expression grecque. — 2. Voy. Mûiler: Index var, lect, p. 960, col. 2, 1. 5.
reste, [faisons une réserve et] disons que, si le géographe est tenu d'exposer en détail les divisions physiques et ethnographiques, et encore rien que les plus importantes, il doit se borner en revanche à indiquer les divisions politiques que les princes arrêtent et modifient au gré des circonstances, et ne le faire même que très-sommairement laissant à d'autres le soin d'en publier le détail exact.
2. Ainsi délimité, le pays se trouve arrosé dans tous les sens par des fleuves, qui descendent, soit des Alpes, soit du mont Cemmène et du mont Pyréné, et qui vont se jeter, les premiers, dans l'Océan et les autres dans notre mer Intérieure. En général, ces fleuves coulent dans des plaines ou le long de collines dont la pente douce ne gêne en rien la navigation. Ils sont de plus si neureusement distribués entre eux qu'on peut faire passer aisément les marchandises d'une mer à l'autre : à la vérité, il faut user de charrois dans une partie du trajet, mais c'est sur un espace peu étendu et d'ailleurs tout en plaine, où le chemin, par conséquent, n'offre pas de difficulté, et la plus grande partie du trajet se fait bien par la voie des fleuves, qu'on remonte et qu'on descend alternativement. Le Rhône, à ce point de vue, l'emporte sur tous les autres fleuves; car, indépendamment du grand nombre d'affluents qui, ainsi que nous l'avons déjà dit*, viennent de tous côtés grossir son cours, il a le double avantage et de se jeter dans notre mer, laquelle offre de bien autres débouchés que la mer Extérieure, et de traverser la partie la plus riche de la contrée. Dans toute laKarbonnaise, en effet, les productions du sol sont identiquement les mêmes qu'en Italie, tandis qu'en avançant vers le nord et dans la direction du mont Cemmène on ne rencontre déjà plus de plantations d'oliviers ni de figuiers; les autres cultures, il est vrai, continuent de prospérer, mais, pour peu qu'on avance encore dans la même direction, on voit la vigne, à son tour, ne plus réussirqu avec peine*. En revanche, tout le reste de la Gaule
«. V>. y®y* ^* °°** ^® ^^ P*8e suivante. — 2. Le D' Meyer (Botanische Eriauterungen, etc., p. 14) fait ressortir limportance de ce passage de Stral;on au point de Tue de l'histoire de la géographie botanique.
produit du blë et en grande quantité^ ainsi que da millet, du gland et du bétail de toute espèce, le sol n*y demeurant nulle part inactif, si ce n'est dans les parties où les marécages et les bois ont absolument interdit toute culture. Encore ces parties-là sont-elles habitées comme les autres; mais cela lient non pas tant à l'industrie des Gaulois qu'à une vraie surabondance de population, car les femmes, dans tout le pays, sont d'une fécondité remarquable en même temps qu'excellentes nourrices. Pour ce qui est des hommes, ils ont tofij ours été en réalité plutôt guerriers qu'agriculteurs, aujourd'hui cependant qu'ils ont déposé les armes, ils se voient forcés de cultiver la terre. — Ce que nous venons, de dire s'applique à tout l'ensemble de la Gaule ultérieure ou transalpine; prenons maintenant séparément chacune des quatre parties qui la composent, et donnons-en une^description succincte, en commençant par la Narbonnaise.
3. La configuration de cette province est à peu près celle d'un parallélogramme, dont le mont Pyréné forme le côté occidental et le mont Gemmène le côté septentrional, tandis que les deux autres côtés sont formés, celui du midi, par la portion de mer comprise entre le mont Pyréné et Massalia, et celui du levant en partie parla chaîne des Alpes, en partie par la ligne qui prolonge cette chaîne jusqu'à la rencontre des premières pentes du Gemmène du côté du Bhône, lesquelles forment un angle droit avec la ligne en question. Seidement, pour compléter le côtéméridionsd de la province, il faut lui ajouter, en dehors de ce parallélogramme, toute la partie du littoral à la suite qui se trouve occupée par les Massaliotes et les Salyens, et qui s'étend jusqu'au pays des Ligyens, vers l'Italie et le Var. Ce fleuve, comme je l'ai dit ci-dessus*, est la limite de la Narbonnaise et de l'Italie ; peu
1. Pour la seconde fois^ en quelques lignes, Strabon se réfère à ce qu'il a dit plus haut et les deux passages qu'il cite ne se retrouvent pas. Coray, Kramer , Meineke se sont tirés d'embarras par une double transposition , M. Mûller , lui , corrige dans le premier cas â<nc£p ttpi]Tai en olçntp a'?txat (ce qui, pour le dire en passant, est plus ingénieux que yraisemblable), et, dans le second cas, ûç clicov rp^tc^ov en outo< S' i^riv, t»ç ciiettv aicXoû- (Tcepov ou û. e. xoivé-cepov. Mais ne peut-on pas supposer aussi bien une lacune dans le texte de notre auteur, surtout ai le passage perdu était de nature à
considérable en été, il grossit l'hiver, au point d'avoir alors une largeur de sept stades. Ainsi la côte de la Narbonnaise s'étend de l'embouchure du Var au temple de Vénus Pyrénéenne, qui marque la vraie limite de la Province et de ribérie, quoi qu'aient pu dire certains auteurs, qui placent cette limite de l'Ibérie et de la Celtique au lieu même où s'élèvent les Trophées de Pompée. Et, comme on compte [de l'Aphrodisium] à Narbonne 63 milles, de Narbonne à Nemausus 88 milles, et de Nemausus aux Eaux-Chaudes, dites Aquœ Sextise, lesquelles sont dans le voisinage de Marseille, 53 milles par la route d'Ugernum et de Taruscon*, enfin 73 milles de là à Antipolis et au Var, la côte, on le voit, mesure en tout 277 milles. Notons pourtant que quelques auteurs comptent de l'Aphrodisium au Var 2600 stades, et d'autres 200 stades de plus ; car on n'est point d'accord au sujet des distances. L'autre route qui, par le pays des Vocontiens et le territoire dit de CoUlus, [mène aussi à la frontière d'Italie], se confond avec la précédente depuis Nîmes jusqu'à Ugernum et à Taruscon, puis, elle traverse le Druentias, passe par Cavallion, et mesure déjà 63 milles depuis Nîmes, quand elle atteint, à la frontière du pays des Vocontiens, le point où conmience la montée des Alpes ; de ce point-là, maintenant, au bourg d'Ebrodimum, situé à l'autre frontière des Vocontiens, du côté du royaume de Cotlius, la distance est de 99 milles; enfin l'on en compte autant pour le reste de la route qui, passant par le bourg de Brigantium, le bourg de Scingomagus et le col des Alpes,
contenir à la fois la mention du Hhôn» et celle da Var et si Ton arrive à mon* trer du doigt, et sur Tindication de Strabon lui-même, la place de cette lacune? Or, en commençant son IV« livre, Strabon rappelle qu'il a déjà parlé sommairement de la configuration et de retendue de la Celtique, et, en effet, dans le passage de son II« livre (ch. v) où il esquisse la géographie de l'Europe, la Celtique est figurée à grands traits. Mais dans une pareille esquisse, où Strabon a bien parlé du mont Cemmène, qui pourtant n'est pas une des limites de la Gaule, la double mention du Var, comme limite du côté de l'Italie, et du Rhône, conmie principal fleuve de la contrée, recevant des affluents à la fois des Alpes et du Cemmène, n'aurait eu rien que de très-naturel. Il aura bien pu arriver aussi que dauis ua ouvrage de si longue haleine, et qu'on ^ait avoir été rédigé par Strabon à un Âge fort avance, les citations n'aient pu être toutes vérifiées. Pourquoi effacer alors des négligences qui, pour l'histoire littéraire de l'antiquité, peuvent, à l'occasion, devenir autant d'indications précieuses? — l. D'autres Mss portent Tarascoth
s'arrête à Ocelnm^, point extrême du territoire de Gottius. Mais y dès Scingomagus, on est en Italie, et la distance de ce bourg à Ocelum est de 28 milles.
4. La ville de Massalia^ d'origine phocéenne, est située sur un terrain pierretix ; son port s'étend au-dessous d'un rocher creusé en forme d'amphithéâtre^ qui regarde le midi et qui se trouve, ainsi que la ville elle-même dans toutes les parties de sa vaste enceinte, défendu par de magnifiques remparts, lu Acropole contient deux temples, TEphesium et le temple d'ApoUon Delphinien : ce dernier rappelle le culte commun à tous les Ioniens ; quant à Tautre, il est spécialement consacré à Diane d'Éphèse. On raconte à ce propos que, comme les Phocéens étaient sur le point de mettre à la voile pour quitter leur pays, un oracle fut publié, qui leur enjoignait de demander à Diane d'Ëphèse le guide, sous les auspices duquel ils devaient accomplir leur voyage ; ils cinglèrent alors sur Éphèse et s'enquirent des moyens d^obtenir de la déesse ce guide que leur imposait la volonté de l'oracle. Cependant, Aristarché, l'une des femmes les plus recommandables de la ville, avait vu la déesse lui apparaître en songe et avait reçu d'elle Tordre de s'embarquer avec les Phocéens, après s'être munie d'une image ou représentation exacte de ses autels. Elle le fît, et les Phocéens, une fois leur installation achevée, bâtirent le temple, puis, pour honorer dignement celle qui leur avait servi de guide, ils lui décernèrent le titre de grande prêtresse. De leur côté, toutes les colonies de Massalia réservèrent leurs premiers honneurs à la même déesse, s'attachant, tant pour la disposition de sa statue que pour tous les autres rites de son culte, à observer exactement ce qui se pratiquait dans la métropole.
5. La constitution de Massalia^ avec sa forme aristocratique, peut être citée comme le modèle des gouvernements. Un premier conseil est établi, qui compte 600 membres nommés h vie et appelés timouques. Cette assemblée est
1. Sur le nom de cette localité, voy. Meineke : Vind. Strab., p. 41.
296 GÉOGRAPHIE DE STBABON.
présidée par une commission, supérieure de quinze membres chargée de régler les affaires courantes et présidée elle-même par trois de ses membres, qui, sous la présidence enfin de l'un d'eux, exercent le souverain pouvoir. On ne peut être timouque, si l'on n'a point d'enfants et si l'on n'appartient point à une famille ayant droit de cité depuis trois générations. Les lois sont les lois ioniennes * elles sont toujours exposées en public. Les Massaliotes occupent un territoire dont le sol, favorable h la culture de l'olivier et de la vigne, est, en revanche, par sa nature âpre, beaucoup trop pauvre en blé ; aussi les vit-on dès le principe, plus confiants dans les ressources que pouvait leur offrir la mer que dans celles de l'agriculture, chercher à utiliser de préférence les conditions heureuses où ils se trouvaient placés pour la navigation et le commerce maritime. Plus tard cependant, à force d'énergie et de bravoure, les Massaliotes réussirent à s'emparer d'une partie des campagnes qui entourent leur ville. Ajoutons qu'ils avaient employé leurs forces militaires à fonder un certain nombre de places destinées à leur servir de boulevarts contre les Barbares : les imeS) situées sur la frontière d'Ibérie, devaient les couvrir contre les incursions des Ibères, de ce même peuple à qui ils ont communiqué avec le temps les rites de leur culte national (le culte de Diane d'Éphèse), et que nous voyons aujourd'hui sacrifier à la façon même des Grecs; les autres, telles que Rhodanusia et Agathe ^, devaient les défendre contre les Barbares des bords du Rhône ; d'autres enfin , à savoir Tauroentium, Olbia, Antipolis et Nicœa, devaient arrêter les Salyens et les Ligyens des Alpes. Massalia possède encore des cales ou abris pour les vaisseaux et tout un arsenal; mais ses habitants n'ont plus ce grand nombre de vaisseaux qu'ils^possédaient naguère, ni cette quantité d'engins et de machines pour l'armement des navires et les sièges de villes, qui leur avaient servi à repousser les agrès sions des Barbares et à se ménager, qui plus est , l'amitié
1. Au lieu de Rhoé Agathe que donnent les Mss. Voy. Mûller : Ind. var. lect., p. 961, col. 1,1. 3u.
des Romains, en les mettant à même de rendre à cenx-ci maints services, que les Romains, à leur tour, avaient reconnus en contribuant à leur agrandissement. C'est ainsi que Sextius, après avoir vaincu les Salyens et fondé, non loin de Massalia, la ville à'AquX'Sextix, laquelle reçut ce nom jeu Thonneur de son fondateur et en commémoration de ces sources thermales si célèbres naguère, mais si dégénérées aujourd'hui, puisqu'une partie, dit-on, ne donne plus que de l'eau froide, entreprit, avec l'aide de la garnison qu'il avait mise dans cette ville, de dégager la route qm va de la frontière d'Italie à Massalia, en expulsant du littoral les Barbares, que les Massaliotes n'avaient pas encore réussi à en éloigner complètement. Par le fait , Sextius ne réussit pas beaucoup mieux dans son entreprise, car tout ce qu'il put obtenir se réduisit à ceci, que, dans les parties facilement accessibles aux vaisseaux, les Barbares se tiendraient désormais aune distance de 12 stades de la côte et à une distance de 8 stades dans les parties bordées de rochers; mais il s'empressa de livrer aux Massaliotes le peu de terrain qu'abandonnaient les Barbares. Beaucoup de trophées et de dépouilles encore exposés dans la ville rappellent maintes victoires navales, remportées jadis par les Massaliotes sur les différents ennemis dont l'ambition jalouse leur contestait le libre usage de la mer. On voit donc qu'anciennement la prospérité des Massaliotes était arrivée à son comble, et qu'entre autres biens ils possédaient pleinement l'amitié des Romains, comme le marque assez, du reste, parmi tant de preuves qu'on en pourrait donner, la présence sur l'Âventin d'une statue de Diane, disposée absolument de même que celle de Massalia. Par malheur, lorsqu'éclata la guerre civile entre César et Pompée, ils prirent fait et cause pour le parti qui eut le dessous, et leur prospérité en fut gravement compromise. Ils ne renoncèrent pourtant pas encore complètement à leur ancien goût pour la construction des machines de guerre et pour les armements maritimes. Mais comme, par le bienfait de la domination romaine, les Barbares qui les entourent se civilisent chaque jour davan-
tage et renoncent à leurs habitudes guerrières pour se tourner vers la vie publique et l'agriculture, le goût dont nous parlons n'aurait plus eu, à proprement parler, d'objet; ils ont donc compris qu'ils devaient donner eux aussi im autre cours à leur activité. En conséquence, tout ce qu'ils comptent aujourd'hui de beaux esprits se porte avec ardeur vers l'étude de la rhétorique et de la philosophie; et, non eontents d'avoir fait dès longtemps de leur ville la grande école des Barbares et d'avoir su rendre leurs voisins philhdlènes au point que ceux-ci ne rédigeaient plus leurs contrats autrement qu'en grec, ils ont réussi à persuader aux jeunes patriciens de Rome eux-mêmes de renoncer désormais au voyage d'Athènes pour venir au milieu d'eur perfectionner leurs études. Puis, l'exemple des Romains ayant gagné de proche en proche, les populations de la Gaule entière, obligées d'ailleurs maintenant à une vie toute pacifique, se sont vouées à leur tour à ce genre d'occupations, et notez que ce goût chez elles n'est pas seulement individuel, mais qu'il a passé en quelque sorte dans l'esprit public, puisque nous voyons particuliers et communautés * à l'envi appeler et entretenir richement nos sophistes et nos médecins. [Malgré ce changement] , les mœurs des Massaliotes sont restées simples et leurs habitudes modestes, rien ne l'atteste mieux que l'usage suivant : la dot la plus forte chez eux est de cent pièces d'or, àquoi l'on peut ajouter encore cinq pièces pour les habits et cinq pour les bijoux d'orfèvrerie, mais la loi ne permet pas davantage. Du reste, César et les princes, ses successeurs, en souvenir de l'ancienne alliance de Rome avec Massalia, se sont montrés indulgents pour les £autes qu'elle avait commises pendant la guerre civile, et lui ont conservé l'autonomie dont elle avait joui de tout temps , de sorte qu'aujourd'hui elle n'obéit pas, non plus que les villes qui dépendent d'elle, aux préfets envoyés de Rome pour administrer la province. — Voilà ce que nous avions à dire au sujet de Massalia. 6. En même temps que la chaîne de montagnes, où ha-
1. Voy. dans VInd. var, lect. (p. 961, col. f, 1. 51) de rédition MûUer les diverses restitutions qai ont été proposées pour ce passage.
bitent les Salyens, se détourne du couchant et prend une direction plus septentrionale, s'éloignant ainsi peu à peu de la mer, la direction de la côte vers l'ouest tend au contraire à devenir plus marquée ; mais un peu plus loin que Massalia, à 100 stades environ de la ville et à partir d'un grand promontoire qu'avoisinent des carrières de pierre, elle commence à décrire une courbe pour former avec l'Aphrodisium, extrémité du mont Pyréné, le golfe Galatique ou Massaliotique. Ce golfe est double, car du milieu de Tare qu'il dessine se détache le mont Setius cpii, avec l'île voisine de Blascon, divise le golfe en deux bassins. Le plus grand de ces deux bassins forme le golfe Galatique proprement dit, c'est celui où le Rhône décharge ses eaux, le plus petit est le golfe de Narbonne, qui s*étend jusqu'au mont Pyréné. Située au-dessus des bouches de TAtax et de l'étang Narbonitis, Narbonne est le plus grand emporium ou marché de ces contrées. U y a pourtant sur les bords du Rhône une autre ville , la ville d' Arelate , dont le marché ne man<« que pas non plus d'importance. Ces deux villes sont à peu près aussi éloignées l'une de l'autre qu'elles le sont respectivement des promontoires dont nous venons de parler, c'està-dire aussi éloignées que Narbonne l'est de TAphrodisium et que l'est Arelate du [cap de] Massalia. A droite et à gauche de Narbonne, on voit déboucher différents cours d'eau qui descendent les uns des monts Gemmènes, les autres du mont Pyréné, et qui se trouvent bordés de villes assez peu distantes de la côte pour que de petites embarcations puis^ sent remonter jusque-là. Geux qui descendent du mont Pyréné sont le Ruscinon et l'Illibirris^ ; ils baignent chacun, une ville de même nom. Ajoutons que le Ruscinon passe dans le voisinage d'un lac ou étang, dans le voisinage aussi d'un terrain humide et tout rempli de sources salées, qui n'est qu'à une faible distance de la mer et oii Ton n'a qu'à creuser pour -pêcher des muges: on fait à cette intention, un trou de deux à trois pieds, puis on enfonce dans l'eau
i. Voy. Mûller : Irià. var. kcL, p. 961, col. i, L 66.
bourbeuse un trident, et l'on a bien des chances pour ramener à la surface quelque muge de belle taille, car ce poisson, comme Tanguille, se nourrit de vase. Les deux cours d'eau que nous venons de nommer et qui descendent du mont Pyrëné se jettent dans la mer entre Narbonne et l'Âphrodisium; quant à ceux qu'on voit déboucher de l'autre côté de Narbonne, ils descendent tous du mont Gemmène : c'est de cette chaîne de montagnes, par exemple, que viennent, indépendamment de TAtax, l'Orbis* et l'Arauris^, lesquels passent, le premier à Baelerra', ville forte voisine de Narbonne, et le second à Agathe, colonie de Massalia.
7. Bien que le fait de ces poissons qu'on peut pêcher en creusant la terre soit déjà merveilleux en lui-même, la côte que nous venons de décrire nous offre quelque chose de plus merveilleux encore si Ton peut dire. Il s'agit d'une plaine située entre Massalia et les bouches du Bhône à une distance de 100 stades de la mer, et dont le diamètre (elle est de forme circulaire) a également 100 stades. Son aspect lui a fait donner le nom de Champ des Cailloux : elle est couverte, en effet, de cailloux gros comme le poing, sous lesquels pousse de YagrostiSy en assez grande quantité pour nourrir de nombreux troupeaux. Il s'y trouve de plus vers le milieu des eaux [saumâtres qui en se concentrant] deviennent des étangs salés [et qui en s'évaporant] laissent du sel. Toute cette plaine, ainsi que le pays situé au-dessus, se trouve fort exposée aux vents, mais surtout aux ravages du mélamhoréey bise glaciale assez forte , dit-on, pour soulever et faire rouler une partie de ces cailloux, voire même pour précipiter des hommes à bas de leurs chariots, en leur enlevant du coup armes et vêtements. Aristote pense que toutes ces pierres ont été vomies à la surface du sol à la suite de quelque tremblement de terre, de la nature de ceux qu'on connaît sous le nom de hrastes, et qu'entraînées par leur poids
elles ont tout naturellement glissé vers ce fond et s'y sont
1. Les Mss. jiortent Obris. — 2. Les Mss. portent Rauraris; mais Taccord unanime des auteurs anciens à employer la forme Aranris rend la correction certaine. — 3. Voy. MûUer : Index var. lect., p. 961, col. 2, 1. 5.
entassées. Mais, suivant Posidonius, cette plaine n'est autre chose qu'un ancien lac^ dont la surface, par suite d'une agitation ou fluctuation \ioIente, s'est solidifiée , puis disloquée enuuQ infinité de pierres^, toutes également polies , toutes de même forme et de même volume, comme sont les cailloux des rivières et les galets des plages, ressemblance du reste qui avait frappé Aristote aussi bien que Posidonius, mais dont ces auteurs ont cherché la cause, chacun à sa manière. En somme, la double explication qu'ils ont donnée du phénomène ofire en soi de la vraisemblance, car il faut nécessairement que des pierres ayant cet aspect et cette disposition aient perdu leur nature primitive et se soient formées d'une concrétion de l'élément liquide , ou détachées de grandes masses rocheuses par le fait de déchirures incessantes [et régulières]. Toutefois Eschyle, qui connaissait déjà le phénomène, soit pour l'avoir observé [par lui-même], soit pour en avoir entendu parler à d'autres, l'avait jugé inexplicable et comme tel l'avait converti en fable. Yoici en effet ce qu'il fait dire à Prométhée dans ses vers pour indiquer à Hercule la route qu'il doit suivre du Caucase aux Hespérides :
c Puis tu rencontreras Tintrépide armée des Ligyens, et, si 1 grande que soit ta vaillance, crois-moi, elle ne trouvera rien d à redire au combat qui t'attend : à uq certain moment (c'est c Tarrêt du destin) les flèches te manqueront, sans que ta main (c puisse trouver sur le sol une seule pierre pour s'en armer, car a tout ce terrain est mou. Heureusemeot, Jupiter aura pitié c de ton embarras, il amassera au-dessous du ciel de lourds et dc sombres nuages, et fera disparaître la surface de la terre sous « une grêle de cailloux arrondis, nouvelles armes qui te per- € mettront alors de disperser sans peine Finnombrahle armée c des Ligyens. »
Sur ce, Posidonius demande s'il n'eût pas mieux valu faire
1. Nom avons traduit tout ce passage d après les ingénieuses restitutions et transpositions de M. Mûller, lesquelles fixent le texte de Strabon comme il suit : [6|&olouç] T( xal \tlouç mI WoiAe^iOciç. Kal [t^ç i^oUruxo^ cxi] -niv «Wlav ènojtJdixaffiv à^tfàxtfOK. Ilttffviç {ilv ouv i «ap' «pieolv ^éyoç. 'Av^yxi] ràf TOv« e&tw <rvveoTâTa{ XiOouç ^ IÇ {rf^oO isa^lvxai yt-ixa^akilv [ij] Ix «expâv (icyâ^wv MYi«.«'ca «uvt](ft "kaSovtrvv àicoxfiAfjytu. Ti {livxoi Suvitokôfifto-» kXvyyko^ [i xaO'iauT&v] xaT«|t«9wv ^ naf'iXXou >.ae«v »l« ih&Oev U»x^m«. Vov. MaUer:'/tKf. vor. l9Ct., p. Sai. COl. 3, 1. 19-40.
pleuvoir ces pierres sur les Ligyens eux-mêmes et les en écraser tous que d'imaginer qu'un héros comme Hercule ait pu avoir besoin de tant de pierres [pour se défendre 1]. — Mais non, dirons-nous à notre tour, car il fallait bien donner au héros des armes innombrables, du moment qu'on lui opposait d'innombrables ennemis. Voilà donc un premier point, ce semble, sur lequel le mythographe a raison contre le philosophe ; ajoutons que tout le reste du passage échappe de même à la critique par la précaution que le poète a prise de s'y retrancher derrière un arrêt formel du destin ; et en effet, que Ton se mette une fois à discuter les arrêts de la Providence et du destin, et l'on ne trouvera que trop d'occasions semblables de dire , soit à propos des événements de la vie humaine, soit à propos des phénomènes naturels, que les choses arrangées de certaine façon eussent été mieux que comme elles sont; qu'il eût mieux valu, par exemple, que TÉgypte dût sa fertilité à des pluies abondantes et non aux crues de l'Ethiopie, qu'il eût mieux valu aussi que Paris , en faisant voile vers Sparte , pérît dans un naufrage au lieu d'expier tardivement, sous les coups de ceux qu'il avait offensés, î'in-. juste enlèvement d'Hélène, et le trépas de tant de Grecs et de barbares, ce qu'Euripide n'a pas manqué de rapporter à la volonté même de Jupiter :
« Car Jupiter, voulant la ruine des Troyens et le châtiment « de la Grèce, avait décidé qu'il en serait ainsi. »
8. Au sujet des bouches du Rhône, Polybe taxe formellement Timée d'ignorance : il affirme que ce fleuve n a pas les cinq bouches que Timée lui prête, et qu'il n'en compte que deux en tout. Artémidore, lui, en distingue trois. Ce qu'Ù y a de sûr c'est que plus tard Marins s'aperçut que, par le fait des atterrissements, l'entrée du fleuve tendait à s'oblitérer et devenait difficile , et qu'il fît creuser un nouveau canal où il dériva la plus forte partie des eaux du Rhône. Il en concéda la propriété aux Massaliotes, pour les récompenser de la bravoure qu'ils avaient déployée pendant sa campagne contre les Ambrons et les Toygènes, et cette concession devint pour
eux une source de grands profits, en leur permettant de lever des droits sur tous les vaisseaux qui remontent ou descendent le fleuve. Aujourd'hui, du reste, rentrée du Rhône se trouve être tout aussi difficile à cause de la violence du courant, et par le fait des atterrissements et du peu d'élévation de la côte, qu'on a peine à apercevoir même de près par les temps couverts, ce qui a donné l'idée aux Massaliotes d'y bâtir des tours en guise de signaux. Les Massaliotes, on le voit, ont pris de toute manière possession du pays, et ce temple de Diane Éphésienne, érigé par eux aux mêmes lieux, sur un terrain choisi exprès, et dont les bouches du fleuve font une espèce d'Ile, est là encore pour l'attester. Signalons enfin au-dessus des bouches du Rhône un étang salé, qu'on nomme le Stomalimnéy et qui abonde en coquillages de toute espèce, ainsi qu'en excellents poissons. Quelques auteurs, ceux-là surtout qui veulent que le fleuve ait sept bouches, comptent cet étang pour une, mais c'est là une double erreur ; car une montagne s'élève entre deux, qui sépare absolument l'étang du fleuve. — ' Ici se termine ce que nous avions à dire de l'aspect et de l'étendue de la côte comprise entre le mont Pyréné et Massalia.
9. Quant à la côte qui se prolonge dans la direction du Yar et de la partie de laLigystique attenante à ce fleuve, elle nous présente, avec les villes massaliotes de Tauroentium, d'Olbia, d'Antipolis et de Nicaea, la station navale, fondée naguère par Gésar-Auguste sous le nom de Forum Julium : cette station se trouve située entre Olbia et Antipolis, a 600 stades de Massalia. Le Yar coule entre les villes d'Anti* polis et de Nicœa, mais passe à 20 stades de l'une et à 6C de Tautre, de sorte qu'en vertu de la déUmitation actuelle Nicœa se trouve appartenir à l'Italie, bien qu'elle dép nde effectivement de Massalia. Nous l'avons déjà dit, ce sont les Massaliotes, qui, se voyant entourés de Barbares, ont bâti ces différentes places : Ûs voulaient les contenir et s'assurer au moins le libre accès de la mer, puisque du côté de la terre tout était aux mains de leurs ennemis. Tout le pays, en effet, est montagneux et escarpé: il y a bien encore
auprès de Massalia une plaine passablement large , mais à Test de cetle ville les montagnes se rapprochent tout à fait de la mer et serrent la côte de si près qu'elles y laissent à peine la place d'un chemin praticable. Le commencement de celte chaîne de montagnes est occupé par les Salyens ; Tautre extrémité Test par des tribus ligyennes limitrophes de ritalie, dont il sera parlé plus loin. Nous ferons remarquer seulement dès à présent que, bien qu' Antipolis soit située en dedans des limites de la Narbonnaise , et Nicœa en dedans des limites de l'Italie, celle-ci demeure dans la dépendance de Massalia et fait partie de la Province, tandis qu'Ântipolis se trouve rangée au nombre des villes italiques, par suite d'un décret rendu contre les Massaliotes , qui Ta afiranchie de leur juridiction.
10. Les îles qui bordent cette portion si étroite de la côte sont, à partir de Massalia, les îles Stœchades : il y en a trois grandes et deux petites. Les Massaliotes les cultivent. Ils y avaient même établi anciennement un poste militaire pour repousser les descentes des pirates, vu que les ports n'y manquent point. Aux .Stœchades succèdent les îles de Pla-
^ nasia et deLéron, bien peuplées toutes deux. Léron, qui plus est^ possède un herooriy celui du héros Léron. Elle est située juste en face d'Antipolis. U y a bien encore, soit en face de Massalia, soit en face de tel autre point de la côte que nous venons de décrire, quelques petites îles, mais aucune ne mérite d'être mentionnée ici. Quant aux ports, sauf celui de Forum Julium, qui est considérable, et celui de Massalia, ils sont généralement de médiocre grandeur. Tel est par exemple le port Oxybius, qui tire son nom des Ligyens Oxybiens. —Nous n'en dirons pas davantage sur cette partie de la côte.
11. Passons à la contrée qui s*étend immédiatement audessus : cette contrée, qui emprunte une configuration particulière aux montagnes dont elle est enveloppée et aux fleuves qui la sillonnent, notamment au Rhône, le plus considérable de tous, et celui qu'on peut remonter le plus haut vu le grand nombre d'affluents dont son cours est grossi, cette contrée demande à être décrite méthodiquement. Avançons-
nous donc à partir de Massalia dans le pays compris entre les Alpes et le Rhône, nous y trouvons d*abord les Salyens, dont le territoire mesure 500 stades jusqu'au Druentias ; puis^ le bac nous passe à Gavallion, et là nous mettons le pied sur le territoire des Gavares, qui s'étend à son tour jusqu'au confluent de Tlsar et du Rhône, c'est-à-dire jusqu'au point où le mont Cemmène vient en quelque sorte rejoindre le Rhône. Depuis le Drueutias jusqu'ici, la distance parcourue est de 700 stades. Seulement, tandis que les Salyens, [dans les limites que nous avons marquées*,] occupent à la foisTla plaine et les montagnes qui la dominent, les Gavares ont au-dessus d'eux, dans la montagne, les Yocontiens, les Tricoriens, les Iconiens* et les Médylles'. Il y a encore d'autres rivières qui, entre le Druentias et Tlsar, descendent des Alpes pour s'unir au Rhône ; nous en citerons deux notamment qui entourent [Luerion]*, la ville des Gavares, et qui confondent leurs eaux avant de se jeter dans le fleuve, et une troisième, le Sulgas, qui a son con-
1. M. Millier propose de lire, à la place de 01 |ilv ouv lilvt^ iv a&Toiç, mots qui lai paraissent impliquer contradiction, puisque les Salyens habitaient entre le territoire de Hassalia et le Druentias, et non dans Tintervalle de 700 stades compris entre le Druentias et l'isar, ol {làv ouv [Kaoûa^oi aùv] XepueXauvoiç xd te ic&jia, etc. Mais Strabon , qui nous dit un peu plus loin que le nom des Ca- Tares était devenu prédominant dans toute cette contrée et avait absorbé tous les autres, Strabon aura-t-il été nommer un petit peuple, comme les Segovellauni, sur le pied d^égalité avec cette grande nation? La chose n'est pas vraisemblable. En revanche, l'opposition entre les Salyens et les Gavares, ceux-ci n'habitant que les plaines, et les autres habitant à la fois la montagne et la plaine, offre un sens excellent, d'autant que Strabon nomme aussitôt après les montagnards qui dominent les Gavares : il suffit de sous-entendre après h aùxoiq quelque chose comme [àito5e5eiY|xivoiç ou XexOtïffiv Spoiç]. Voy.,du reste, Ind. ror. lectioniSfP, 96 i et 962. — 2. M. MtiUer soupçonne que la vraie leçon pourrait bien être Oiicivioi, Ucenii. Voy., Î6»rf., p. 962, col. 1 , 1. 7. ~3. Quelques Mss. portent Pedylli, — 4. Voy., dans llnd. var. lecl.j ibid.^ 1. 14, de quelle façon ingénieuse M. Mtiller,- acres avoir passé en revue toutes les restitutions proposées pour ce passage difficile, le restaure à son tour. Suivant lui, c'est le nom de la ville de
titution de Gasaubon, Aoutfiwva, Luerion, beaucoup plus simple, nous parait préférable, d'autant que Strabon mentionne, quelques lignes plus bas, le chemin d'Aeria à un lieu appelé Aouplwva [Aoue^iuvaj, dont il n'a pas encore parlé et qu'il ne qualifie d'aucune manière, ce qui n'est guère di>ns ses habitudes. M. Millier veut c^u'on lui accorde que lOuvèze, qui passe à Vaison, a pu s'appeler Vaison aussi , pourquoi ne veut-il pas alors accorder à Gasaubon l'existence près du mont Luoéron d'une ville ancienne portant le même nom ?
fluent près de la ville de Vindalum*, à l'endroit même où Gnœus [Domitius] iEaobarbns tailla en pièces^ dans une grande bataille rangée, plusieurs myriades de Gaulois. Dans ce même intervalle du Druentias et de Tlsar, on remarque plusieurs places importantes, telles que Avenion, Arausion et Aeria, ville bien nommée, nous dit Artémidore, en ce qu'elle occupe, tout au haut d'une montagne fort élevée, une situation vraiment aérienne. En général, le pays n'offre que plaines et beaux pâturages, mais, pour aller d' Aeria à [Luerion] ', il faut franchir encore dans la montagne plusieurs défilés étroits et obstrués par des bois. Au point de jonction de Tlsar, du Rhône et du mont Gemmène, Q. Fabius Maximus iÈmilianus, avec moins de trente mille hommes, tailla en pièces deux cent mille Gaulois; après quoi il éleva aux mêmes lieux un trophée en marbre blanc, ainsi que deux temples qu'il dédia, l'un, à Mars, l'autre, à Hercule. Depuis risar, maintenant, jusqu'à Vienne, capitale des Allobriges, qui s'élève sur les bords mêmes du Rhône, on compte 320 stades; puis, un peu au-dessus de Vienne, au confluent de l'Arar et du Rhône, est la ville de Lugdunum. La distance, quand on s'y rend par terre, c'est-k*dire en traversant le territoire des Allobriges,est de 200 stades environ; elle est un peu plus forte si l'on remonte le fleuve. Les Allobriges, qui entreprirent naguère tant d'expéditions avec des armées de plusieurs myriades d'hommes , en sont réduits aujourd'hui à cultiver cette plaine et les premières vallées des Alpes. En général, ils vivent dispersés dans des bourgs , toute la noblesse pourtant habite Vienne, simple bourg aussi dans l'origine, bien qu'elle portât déjà le titre de métropole de toute la nation, mais dont ils ont fini par faire une ville. Elle est située, [avons-nous dit,] sur le Rhône. Ce fleuve descend des Alpes déjà si fort, si impétueux, que, même au sein du lac Lemenna qu'il trav^ic», son courant demeure visible sur un espace de. plusieHra
1. Sur l'orthographe de ce nom, Yoy. Mfttler, t'&id., p. 963, coU 1,1. 49. — 2. Voy. MûUer, ibid.y 1. 58.
Stades; il se répand dans les plaines du pays des Allobriges et des Ségosiaves*. et reçoit l'Arar, prèsde Lugdanum, ville des Ségosiaves. LÂrar vient aussi des Alpes; il forme la limite entre les Séqu&nes, les iBdaens et les [Lingons] ', puis reçoit le Dabis, autre rivière navigable, descendue également de la chaîne des Alpes ; dès là réunis sous le nom d'Arar, qui a prévalu, ces deux cours d'eau vont se mêler AU Rhône, dont le noaoa prévaut à son tour, et qui poursuit f (m cours sur Vienne. Il est remarquable que ces trois Neuves commencent par se porter au nord, pour tourner ensuite au couchant, mais qu'aussitôt après leur réunion leur courant commun fait un nouveau coude vers le sud et qu'en se grossissant au fur et à mesure des autres rivières [dont nous avons parlé ci-dessus] il conserve cette direction au midi jusqu'au point où, pour gagner la mer, il se divise en plusieurs branches. — Telle est la configuration de la contrée comprise entre les Alpes et le Rhône.
12. De Tautre côté du fleuve, ce sont les Volces qui occupent la plus grande partie du pays, les Volces dits Aré^ comisques. Narboime passe pour être leur port, il serait plus juste de dire qu'elle est celui de la Gaule entière, tant elle surpasse les autres villes maritimes par l'importance et l'activité de son comonerce. Les Volces toudient au Rhône et voient s'étendre en face d'eux, sur la rive opposée, les possessions des Salyens et des Gavares, [disons mieux, des Gavares seuls,] car le nom de ce peuple Ta emporté sur tous les autres, et l'on commence à ne plus appeler autrement les Barbares de cette rive, lesquels d'ailleurs ne sont plus, à proprement parler, des Barbares^ vu qu'ils tendent
1. Let'progrès de l'épi|E?'>^Ue'ii6t» ont révélé la vraie forme de ce nom : Segustavt. — a. Tous les Mss. portent Ai^xot^touç, et partout ailleurs Strabon dit AlxTovoç. Sans pouvoir expliquer cette corruption d'un nom connu, nous ne pouvons admettre la restitution que propose M. Mûlier de O0a*a««Ttovç. Les^ Sequanes, les ^duens et les Lingons sont trois noms inséparables dans la. nomenclature ancienne du bassin de la Saône. Et contre la géograpliie positive toutes les ressources, toutes les délicatesses de la paléographie ne sauraient prévaloir. Strabon, au $ 4 du chapitre m du présent livre, ne dit-il pas lui-même
uulp ouv Tôv 'EXout)rci«v x«\ t«v ZtjicootvOv At^oootxal AIy^ovcç olxoOffi icçàç
«{.(Tiv ? Voy. du reste la longue noie de M. MûUer sur ce passage , Ind, lar. Uct., p. 962, col. 2, 1. 24.
de plus en plus à prendre la physionomie romaine, adoptant tous la langue, les mœurs, voire même quelques-uns les institutions des Romains. D'autres peuples, ceux-là faibles et obscurs^ s'étendent des frontières des Arécomisques au mont Pyréné. La métropole des Arécomisques, Nemausus, bien inférieure à Narbonne en ce qu'on n'y voit pas la même affluence d'étrangers et de commerçants, forme en revanche ane commune, une cité plus considérable. Elle a en effet dans sa dépendance vingt-quatre bourgs, tous extrêmement populeux, et dont les habitants, unis aux siens par le sang, diminuent naturellement par leurs contributions les charges qui pèsent sur elle. De plus, comme elle jouit du droit latin, quiconque y a été revêtu de l'édilité ou de la questure devient par cela seul citoyen romain, et le même privilège dispense la nation tout entière d'obéir aux ordres des préfets envoyés de Rome. La ville de Nemausus est située sur la route même qui conduit d'Ibérie en Italie, mais cette route, excellente l'été, est toute fangeuse en hiver, voire au printemps; il lui arrive même quelquefois d'être tout entière envahie et coupée par les eaux. Sans doute on peut passer quelques-uns des fleuves qu'on rencontre à l'aide de bacs ou de ponts, bâtis, soit en bois, soit en pierre, mais la grande difficulté consiste dans le passage des torrents : or, il n'est pas rare de voir, jusqu'à l'entrée de l'été, des- . cendre de la chaîne des Alpes de ces torrents que produit la fonte des neiges. La route en question, avons-nous dit, a deux branches, l'une qui va droit aux Alpes en traversant le territoire des Vocontiens (c'est la plus courte), et l'autre qui longe la côte appartenant aux Massaliotes et aux Ligyens : celle-ci est, à la vérité, plus longue, mais les cols qu'elle a à franchir, pour entrer en Italie sont plus faciles, parce qu'en cet endroit les montagnes commencent à s'abaisser sensiblement. Ajoutons que Nemausus se trouve à 100 stades environ de la rive droite du Rhône prise à la hauteur de Taruscon, petite ville bâtie sur la rive gauche, et qu'elle est d'autre part à 720 stades de Narbonne. Plus près maintenant du mont Gemmène, disons mieux, sur tout
le versant méridional de la chaîne, d'une extrémité à Tautre, habitent les Volces Tectosages en compagnie de quelques autres peuples. Il sera question de ceux-ci plus loin : parlons d*abord des Tectosages.
13. Leurs possessions partent du mont Pyréné et empiètent même quelque peu sur le versant septentrional des monts Cemmènes. Il s'y trouve de riches mines d'or. On peut juger de ce qu'iétaient anciennement la puissance de
• cette nation et le nombre de ses guerriers par ce seul fait qu'on la vit, à la suite de discordes intestines, chasser de son sein en une fois une multitude de ses enfants, et qu'une partie de cette bande, grossie d'autres proscrits de différentes nations, suffit à occuper toute la portion de la Phrygie, limitrophe de la Cappadoce et de la Paphlagonie. Au moins est-ce ce qui ressort de la présence en ce pays d'une nation portant le nom de Tectosages. Effectivement, des trois nations qui se le partagent, il y en a une, celle qui occupe Âncyre et les environs de cette ville , qui s'appelle ainsi. Quant aux deux autres peuples connus sous les noms de Trocmes et de Tolistobogiens, sans doute ils sont venus aussi de la Gaule, leur confraternité avec les Tectosages donne lieu de le croire^ mais de quelle partie de la Gaule sont-ils sortis? C'est ce que nous ne saurions préciser, car nous n'avons pas ouï dire qu'il existât actuellement en Gaule,
* soit dans la Gaule transalpine, soit dans la Gaule cisalpine^ soit au sein des Alpes, de peuples nommés Trocmes ei Tolistobogiens. Ce qui est présumable, c'est qu'ils se seront éteints par suite de trop fréquentes migrations, comme il est arrivé pour tant d'autres peuples, notamment pour la nation des Prauses, car nous savons par différents auteurs que Brennus (le Brennus* qui assaillit Delphes) était Prause d'origine sans pouvoir dire cependant aujourd'hui où habitait cette ancienne nation. Les Tectosages étaient aussi, dit-on, de l'expédition contre Delphes, on assure même que les trésors trouvés dans la ville de