CHAPITRE IL
Parlons à présent des Aquitains et de ces quatorze peuples de race galatique ou gauloise, habitant entre le Garounas et le Liger et en partie aussi dans la vallée du Rhône et dans les plaines de la Narbonnaise, qui ont été réunis administrativement à l'Aquitaine. [Je dis administrativement,] car autrement et à prendre les choses comme elles sont en
réalité, les Aquitains diffèrent des peuples de race gauloise tant par leur constitution physique que par la langue qu'ils parlent, et ressemblent bien davantage aux Ibères. Ils ont pour limite le cours du Garounas et sont répandus entre ce fleuve et le mont Pyréné. On compte plus de vingt peuples aquitains, mais tous faibles et obscurs ; la plupart habitent les bords de l'Océan, les autres l'intérieur même des terres, où ils s'avancent jusqu'aux extrémités des monts Gemmènes et aux frontières des Tectosages. Ainsi délimitée, l'Aquitaine formait une province trop peu étendue , c'est pourquoi on l'a accrue de tout le pays compris entre le Garounas et le Liger. Ces deux fleuves, à peu près parallèles au mont Pyréné, déterminent, par rapport à cette chaîne de monta* gnes, un double parallélogramme, dont les deux autres côtés sont figurés par l'Océan et par les monts Gemmènes. Le cours de chacun d'eux mesure à peu près 2000 stades. G'est entre les Bituriges-Yibisques et les Santons, deux peuples de race gauloise, que le Garounas, grossi des eaux de trois affluents, débouche dans l'Océan. Les Bituriges-Yibisques sont les seuls étrangers dont les possessions se trouvent enclavées parmi celles des Aquitains ; mais ils ne font pas partie pour cela de leur confédération. Us ont leur emporium ou marché principal à Burdigala, ville située au fond d'un œstuaire que forment les bouches du Garounas. Quant au Liger, c'est entre les Pictons et les Namnites [ou Namnètes] qu'il débouche. On voyait naguère sur les bords de ce fleuve un autre emporiuniy du nom de Gorbilon*; Polybe en parle dans le passage où il rappelle toutes les fables débitées parPythéas au sujet de la Bretagne. « Scipion, dit-il, ayant appelé des Massaliotes en conférence pour les interroger au sujet de la Bretagne, aucun d'eux ne put le renseigner sur cette contrée d'une façon tant soit peu satisfaisante, les négociants de Narbonne et de Gorbilon pas davantage ; et c'étaient là pourtant les deux principales villes de commerce de la Gaule : on peut juger par ce seul fait de Tefifronterie avec laquelle
1. Sur le nom de Corbilon, qui n'est connu que par ce passage de Strabon, voy. la conjecture de M. Muller : Ind. var. kct., p. 963, col. l, 1. 42.
Pythéas a menti. » Mediolanium est la capitale des Santons. En général, tout le long de l'Océan, le sol de l'Aquitaine est sal)lonneux et maigre, et, à défaut des autres céréales, ne produit guère que du millet pour la nourriture de ses habitants. C'est aussi sur les côtes d'Aquitaine que l'Océan creuse le golfe qui forme, avec le golfe Galatique du littoral de la Narbonnaise, l'isthme dont nous ayons parlé : comme celui auquel il correspond, le golfe de l'Océan porte le nom de Galatique. LesTarhelli qui en occupent les bords ont dans Ifluç territoire les mines d'or les plus importantes qu'il y ait en Gaule, car il suffit d'y creuser des puits d'une faible profondeur pour trouver des lames d'or, épaisses comme le poing, dont quelques-unes ont à peine besoin d'être affinées. Mais en général, c'est sous la forme de paillettes et de pépites que l'or s'y présente, et, dans cet état-là même, il n'exige jamais un grand travail d'affinage. Dans les plaines de l'intérieur, ainsi que dans la partie montagneuse, le sol de l'Aquitaine est de meilleure qualité , il est notamment fertile dans le voisinage du mont Pyréné, chez les Gonvènes, ou, comme nous dirions en grec, chez les Synélydes^, peuple dont la capitale se nomme Lugdunum, et qui possède les Thermes Onésiens*, sources magnifiques donnant une eau excellente à boire. Le territoire des Auscii est également d'une grande fertilité. [Ajoutons que quelques-uns des peuples aquitains proprement dits, et dans le nombre les Auscii et les Gonvènes, ont reçu des Romains le droit latin^.]
2. Voici, maintenant, quels senties peuples compris entre le Garounas et le Liger qui ont été, avons-nous dit, annexés à l'Aquitaine : les Éluens, d'abord, dont le territoire commence à partir du Rhône; immédiatement après les Éluens, les Yellaves, qui faisaient partie naguère de la nation des Arvemes, mais qui, aujourd'hui, sont indépendants; puis
1. X'jviiXûSwv au lieu de ffu-pcXdiwv, restitution de Coray. — 2. M. MûUer, Ind, var, lect., p. 963, col. l, I. 48, a résumé tout ce qui a été dit au sujet de ce nom que Strabon est seul à avoir mentionné, et, comme Ukert, il semble incliner a le maintenir tel que le donnent les Mss. — 3. Il nous a paru évident
3ue cette phrase, qui dans toutes les éditions termine le paragraphe suivant, evait être reportée ici.
les Arvernes eux-mêmes, les Lémovices et les Pëtrocorien?, auxquels il faut ajouter les Nitiobriges, les Cadurques et les Bituriges-Cubes ; sur le littoral, les Santons et les Pictons, les premiers, riverains du Garounas, les autres, riverains da Liger; enfin, les Rutènes et les Gabales, sur les confins de la Narbonnaise. Il y a de belles forges chez les Pëtroco riens, ainsi que chez les Bituriges-Gubes ; des fabriques de toiles de lin chez les Cadurques, et des mines d'argent chez ks Hutënes et chez les Gabales.
3. C'est dans le voisinage du Liger que sont établis.lttSL Arvernes * : ce fleuve baigne les murs de Nemossus, leur capitale, puis il passe à Genabum , principal emporium ou marché des Carnutes, dont l'emplacement marque à peu près le milieu de son cours, pour se diriger de là vers l'Océan où il se jette. Ce qui peut donner une haute idée de l'ancienne puissance des Arvernes, c'est qu'ils se sont mesurés^! plusieurs reprises avec les Romains et leur ont opposé des armées fortes de 200 000 hommes, voire même du double, car l'armée avec laquelle Vercingétorix combattit le divin César était bien de 400000 hommes. Déjà auparavant, ils avaient combattu au nombre de 200 000 et contre Maximus -^Emilianus, et contre Domitius iEnobarbus. Avec César, la lutte s'engagea d'abord devant Gergovia, ville des Arvernes, bâtie au sommet d'une haute montagne et patrie de Vercingétorix; elle recommença sous les murs d'Alesia, ville appartenant aux Mandubiens, nation limitrophe des Arvernes, et située, comme Gergovia, au haut d'une colline très-élevée, avec d'autres montagnes et deux rivières autour d'elle ; mais le chef gaulois y fut fait prisonnier, ce qui mit fin à la guerre. Quant à la lutte contre Maximus iEmilianus , elle avait eu lieu près du confluent de l'Isar et du Rhône, lequel en cet eudroit, touche presque à la chaîne des monts Gemmènes ; et c'est plus bas, au confluent du Sulgas et du Rhône, que s'était livrée la bataille contre Domitius. Ajoutons que les Arvernes, non contents d'avoir reculé les li-
1. Casaubon estime que Strabon Avait dû écrire NitAcrroç (Augustonemetum)*
mites de leur territoire jusquà Narbonne et aux confins de la Massaliotide, étaient arrivés h dominer sur la Gaule entière, depuis le mont Pyréné jusqu'à TOcéan et au Rhin. Enfin le fait suivant peut donner une idée de Topulence et du faste deLuerius^ père de ce fameux chef^ Bituit, qui livra bataille à Maximus et à Domitius : pour faire montre de sa richesse aux yeux du peuple ', il aimait à se promener en char dans la campagne en jetant de droite et de gauche sur son passage des pièces d'or et d*argent^ que ramassait la foule empressée à le suivre.