‹ Geographie De StrabonChapitre 24 sur 181 · NORME · texte numérisé non relu

NORME

Toutefois, Homère a dû avoir quelque autre raison encore pour que, dans une énumé ration générale comme celle-là, et après avoir nommé la Phénicie, il ait ajouté la mention particulière de Sidon. S'il n'eût voulu qu'énùmérer dans leur ordre les différents pays où Ménélas avait été, il pouvait se borner à lui faire dire :

c Ayant parcouru tour à tour Cypre, la Phénicie, l'Égypte, je « passai jusqu'en Ethiopie, i

Mais pour qu'on sût que le séjour du héros chez les Sidoniens avait été de longue durée, il était bon que leur nom revînt souvent, soit directement dans les souvenirs de Ménélas, soit indirectement dans les récils du poëte. Et voilà, pourquoi celui-ci ne manque pas une occasioa de vanter les richesses et Tindustrie des Sidoniens, pourquoi il rappelle l'hospitalité donnée par eux plus anciennement* à Hélène en compagnie de son ravisseur, pourquoi encore il nous montre les appartements de Paris tout remplis de précieux ouvragei^ lidoniens,

c On y voyait étalés les riches tissus aux mille couleurs, c ouvrage des femmes sidoniennes, que le divin Paris avait

U Hom., Iliade^ II, 641. — 2. Id., ifcid., VIU, 47. — S. Id , ibid, H, 536»

c naguère ramenées de Sidon, sur le même vaisseau qui emce portait Hélène * ; »

et le palais de Ménélas également, car ce héros dit à Télémaque :

« Je veux te donner cette coupe ciselée ; elle est d'argent d massif, Tor en couronne les lèvres; c'est l'œuvre de Vulcain; ff elle me fut ojGferte en présent par l'illustre roi des Sidoniens, c lorsque, regagnant ma patrie, je m'arrêtai sous son toit hos « pitalier*. 2> .

Et nul doute qu'ici l'expression « c'est Vœuvre de Vulcain » ne doive être prise dans un sens figuré, comme une hyperbole analogue à ce qu'on dit tous les jours des belles choses, qu'elles sont l'œuvre de Minerve, l'œuvre des Grâces et des Muses ; c'est qu'en effet les Sidoniens étaient de très-habiles artistes, le poëte le dit formellement dans le passage où il parle de la beauté du vase qu'Eunée avait donné pour racheter Lycaon :

<r II n'était rien sur la terre qu'il n'effaçât par sa beauté ; c les Sidoniens avaient mis tout leur art à le décorer et des a marchands phéniciens l'avaient apporté sur leur vaisseau '. >

34. Sur les Érembes maintenant que n'a-t-on point dit ! Mais de toutes les opinions émises la plus vraisemblable est celle qui veut que sous ce nom le poëte ait désigné les Arabes. Zenon, notre Zenon, va plus loin, et corrigeant le texte d'Homère, il lit le vers ainsi :

c Tour à tour je visitai Ëthiopiens, Sidoniens, Arabes [au « lieu à: Érembes]. »

Il n'est pas nécesèaire pourtant de changer cette leçon, qui est assurément fort ancienne ; mieux vaut croire que c'est le nom lui-même qui a éprouvé quelqu'une de ces altérations si fréquentes, si communes dans toutes les langues; et c'est

1. Hom., Jiade, VI, 289. — 2. Id., Odyssée, IV, 615. Cf. t6id., XV, 115. — 3. Hom., //tadCjXXIlI, 742.

précisément ce que certains grammairiens cherchent à mettre en lumière par la comparaison des lettres dans l'une et dans l'autre forme. Pour nous, nous serions tenté de préférer, comme plus sûr encore, le procédé de Posidonius, qui, même dans le cas présent, a cru devoir consulter la parenté et l'affinité primordiale des peuples pour retrouver Tétymologie du nom. Il est constant, en efiTet, que les nations arménienne, syrienne, arabe ont entre elles beaucoup de cette affinité et comme un air de famille qui se manifeste dans leurs langues, leurs genres de vie et leurs caractères physiques, là surtout où elles se trouvent être proches voisines, en Mésopotamie par exemple, pays dont la population appartient précisément à ces trois nations et où naturellement la ressemblance entre elles éclate davantage. Car, en admettant même que, par le fait des climats ou de la position géographique, il y ait quelque différence sensible des populations plus septentrionales aux populations méridionales et des unes et des autres aux populations intermédiaires, les caractères communs ne laissent pas que de prédominer. Ajoutons que les Assyriens et les Ariens offrent avec ces mêmes peuples, aussi bien qu'entre eux, une grande ressemblance. Eh bien 1 De cette ressemblance entre les peuples, Posidonius conclut la ressemblance des noms eux-mêmes. Or, il est de fait que les peuples, que nous appelons Syriens^ portent en syriaque le nom d'ArammœenSy et qu'il y a de la ressemblance entre ce nom et ceux à^ArménienSy d'Arabes et à'Érembes, ce dernier nom n'étant peut-être bien qu'une épithète ou qualification particulière dont se servaient les anciens Grecs pour désigner les Arabes, comme le sens étymologique du mot semblerait le donner à entendre. On s'accorde en effet généralement à dériver l'étymologie du mot d'Érembes des mots eîç div Epav lp.êa(vetv (pénétrer ^ habiter sous terre). Seulement, avec le temps on aura à cette dénomination d'Érembes substitué la traduction plus claire de Troglodytes^ nom qui désigne, comme on sait, la partie de la nation arabe établie sur le côté du golfe arabique attenant à l'Egypte et à l'Ethiopie. Ce sont donc ces Arabes, suivant toute vrai-

r2 GÉOGRAPHIE DE STRABON.

semblance, que le poëte a voulu désigner sous le nom d'Érembes et ce qu'il dit du voyage de Ménélas en leur pays doit s'entendre sans doute comme ce qu'il dit du voyage d'Ethiopie, caries Érembes, ainsi que les Ethiopiens, étaient proches voisins de la Thébaïde. Ajoutons qu'en rappelant ce voyage et celui d'Ethiopie le héros ne pouvait avoir en vue les avantages commerciaux ou les riches présents qu'il en avait retirés (ces profits ayant été apparemment peu de chose), mais uniquement la longueur et le prestige même du voyage, car c'était alors une gloire réeUe d'avoir pénétré aussi loin, témoin ce vers :

c II a de beaucoup d'hommes visité les cités et observé les 0 mœurs ' ; »

et ceux-ci encore :

« Mais j'ai dû beaucoup souffrir et longtemps errer sur mes « vaisseaux pour rapporter tous ces trésors *. »

Hésiode, il est vrai , dans son Catalogue^ mentionne une certaine

c Fille d'Arabus, fils lui-même dil bienfaisant Hermès et de « Thronia, fille du roi Belus *. >

Stésichore la nomme également, mais s'il est permis d'inférer de ce double témoignage que, du temps de ces poètes, la contrée en question avait déjà reçu en mémoire d'Arabas le nom d'ilra&ie, il peut bien se faire aussi que du temps des héros il n'en fût pas encore de même.

35. Quant à ceux qui ont imaginé de faire des Érembes soit une tribu particulière de la nation éthiopienne, soit une tribu de Géphènes, voire en troisième lieu une tribu de Pygmées, sans parler de mille autres fictions du même genre, s'ils nous paraissent mériter moins de confiance, c'est qu'indépendamment du peu de vraisemblance qu'offre la chose en soi ils font là une sorte de confusion de l'histoire et de

1. Hom., Odyssée, I, 3.-2. Id., tôti., IV, 81. — 3. Cf. Besiodi fragmenta (éd. Lehrs, Paris, 1840), n» 32.

la &ble. Nous retrouvons cette même confusion chez ceux qui, voulant faire de l'Océan extérieur le théâtre des erreurs de Ménélas, placent les Sidoniens et naturellement aussi les Phéniciens sur les bords de la mer Persique ou sur tel autre rivage de l'Océan. A vrai dire, la façon dont ces auteurs se contredisent entre etÙL n'entre pas pour peu de chose dans l'incrédulité qu'ils rencontrent. Tandis que les uns, en effet, regardent les Sidoniens de notre mer intérieure comme une colonie des Sidoniens de l'Océan , aîoutant, qui plus est, que le nom de Phéniciens leur est venu de la couleur rouge des eaux de la mer extérieure, les autres affirment précisément l'inverse. Il en est aussi qui transportent l'Ethiopie dans notre Phénicie et font de Jopé le théâtre des aventures d'Andromède, non qu'ils ignorent la véritable situation des lieux en question, mais ils prétendent user des licences du genre mythique, comme ont fait Hésiode et tant d'autres que cite Apollodore. Seulement, en comparant aux fictions d'Homère les fictions de ces auteurs, Apollodore ne sait pas tenir la balance égale. Citant, par exemple, comme terme de comparaison, ce qu'Homère raconte et du Pont et de l'Egypte, il en tire contre le poëte une accusation en règle d'ignorance : suivant lui , le poëte a vooJu dire la vérité, mais, loin de la dire, il a, faute de savoir, donné le faux pour le vrai. Or, nous le demandons, jamais personne se serait-il avisé d'accuser Hésiode d'ignorance, pour avoir parlé d'Hémicynes, de Macrocéphales et de Pygmées^j quand Homère a pu user impunément de fictions semblables, et entre autres précisément de ce même mythe des Pygmées, quand en outre AIcman nous parle de Stéganopodes et iEschyle de Cynocéphales, de SUmophthalmes et de Monommates*, quand surtout nous tolérons tant d'ouvrages en prose, écrits soi-disant dans le genre historique, et qui contiennent, sans que leurs auteurs l'avouent, tant de mythes véritables. C'est qu'en effet

1. Hesiodi fragmenta (éd. Lehrs), n* 42. — 2. Cf. Àeschyli fragmenta (éd. Ahrens, Paris, 1843 j, n» 77.

il saute aux yeux d'abord que c'est de propos délibéré et nullement par ignorance historique que les auteurs de ces ouvrages ont entremêlé de fables leurs récits, imaginant ainsi Timpossible afin de flatter le goût du public pour le merveilleux. Seulement, ce qui peut faire croire à leur ignorance, c'est qu'en général, et pour trouver plus aisément créance, ils ont choisi de préférence comme théâtre de leurs fictions les parties de la terre les plus mystérieuses et les plus ignorées. Au moins Théopompe a-t-Û la bonne foi d'avouer ce qui en est : il déclare hautement qu'il mêlera plus d'une fois la fable à l'histoire, mieux seulement que n'ont su le faire Hérodote, Gtésias, HeUanicus et les différents historiens qui ont écrit sur l'Inde.

36. Pour ce qui est, maintenant, des phénomènes de l'Océan, il est bien vrai, [comme le marque Ératosthène], qu'Homère les a décrits sous la forme d'un mythe, car, en thèse générale, c'est là la forme que tout poète doit chercher à donner à sa pensée, et, dans le cas présent, c'est évidemment le double phénomène du flux et du reflux qui lui a suggéré l'idée de sa fable de Gharybde ; mais cela ne veut point dire que cette fable en elle-même ait été créée de toutes pièces par l'imagination d'Homère; loin de là, Ejomère n'a fait qu'arranger et mettre en œuvre certaines notions positives concernant le détroit de Sicile. Que si, maintenant, il a parlé de trois reflux au lieu de deux pour les vingt-quatre heures,

« Car TROIS FOIS par jour elle vomit l'onde amère, et trois « FOIS la ravale *, *

voici, à ce qu'il semble, ce qu'on pourrait dire pour le justifier : d'abord, il n'y a pas à supposer un instant que ce soit par ignorance du phénomène lui-même que le poète s'est exprimé de la sorte, mais il faillait qu'il ménageât un effet tragique, un effet de terreur : Gircé ayant besoin de terrifier le héros pour le détourner plus sûrement de son

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