‹ Geographie De StrabonChapitre 3 sur 181 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

1. La géographie, que nous nous proposons d'étudier dans le présent ouvrage, nous paraît être autant qu'aucune autre science du domaine du philosophe ; et plus d'un fait nous autorise à penser de la sorte : celui-ci d'abord, que les premiers auteurs qui osèrent traiter de la géographie étaient précisément des philosophes, Homère, Anaximandre de Miiet et son compatriote Hécatée, comme Eratosthène en fait déjà la remarque ; puis Démocrite, Eudoxe, Dicéarque, £|jhore et maint autre avec eux; jplus récemment enfin

GÉOGR. pi: STRABON. F. — 1

2 GEOGRAPHIE DE STRADON.

Ératosthène, Polybe, Posidonius, philosophes aussi tous trois. Ea second lieu, la multiplicité de connaissances, indispensable à qui veut mener à bien une pareille œuvre, est le partage uniquement de celui qui embrasse dans sa contemplation les choses divines et humaines, c'est-à-dire Tobjet même de la philosophie. Enfin, la variété d'applications dont est susceptible la géographie, qui peut servir à la fois aux besoins dts peuples et aux intéiêlsdes chefs, et qui tend à nous faire mieux connaître le ciel d'abord, puis toutes les richesses de la terre et des mers, aussi bien les animaux que les plantes, les fruits, et les autres productions propres à chaque contrée, cette variété, dirons-nous, implique encore dans le géographe ce même esprit philosophique, habitué à méditer sur le grand art de vivre et d*être heureux.

2, Mais reprenons, point par point, ce qui vient d'êtredit, pour aller plus encore au fond des choses. Et d'abord, montrons que c'est à bon droit qu'à l'imitation 'de nos prédécesseurs, d'Hipparque notamment, nous avons présenté Homère comme le fondateur même de la science géographique. Homère, en effet, n'a pas surpassé seulement en mérite poétique les auteurs anciens et modeu'nes, il leur est supérieur encore, on peut dire, par son expérience des conditions pratiques de la vie des peuples , et c'est à cause de cette expérience même que, non content de s intéresser à Thisioire des faits eldd chercher à en recueillir le plus grand nombre possible pour en tiansmetlre ensuite le récit à la postérité, il y a joint l'étude de la géographie, tant l'étude partielle des localités que l'élude générale des mers et de la terre habitée. Aurait- il pu, sans cela, atteindre, comme il Vsi, fait, aux limites mêmes du globe et en parcourir dans ses vers la circonférence tout entière?

3. Il commence par nous représenter la terre telle qu'elle est, en effet, enveloppée de tous côtés et baignée par rOcéan ; puis, dcs diverses contrées qu'elle renferme, il désigoe les unes parleurs vrais noms et nous laisse reconnaître les autres à certaines indications détournées : 'ainsi, tandis

qu'il Domme expressément la Libye, rÉthiopie, les SidonienB elles Erembes (les mêmes apparemment que les Arabes Troglodytes), il se contente de désigner indirectement les pays de l'Orient et de l'Occident par celle circonstance que rOcéan les baigne. Car c'est du sein de l'Océan, soi- Tant lui, que le soleil se lève et au sein de l'Océan qu'il se couche et les autres astres pareillement :

f Déjà le soleil, sorti à peine du sein de TOcéan aux eaux t calmes et profondes, éclairait les campagnes de sçs premiers t rayons • ; »

et ailleurs :

f Déjà au sein de TOcéan a disparu l'étînce^ant Arimbean du t soleil, attirant après soi sur la terre le sombre voile de la cnuit*; 1

ailleurs encore il nous montre les astres c sortant de l'Océan « où ils se sont baignés '. »

4. Au tableau qu'il fait maintenant de la félicité des peuples occidentaux, et de l'incomparable pureté de l'air qu'ils respirent, il est aisé de voir qu'il avait ouï parler des richesses de ïlbérie, de ces richesses qui, api es avoir tenté snccessivemenl Hercule et les Phéniciens , lesquels même, à cette occasion, occupèrent la plus grande partie du pays, provoquèrent en dernier lieu la conquête romaine. C'est bien, en effet, de l'Ibérie que souffle le zéphyr et du côté de llbérie pareillement qu'Homère aplacé le « Champ Êlyséen, c où les dieux, nous dit-il, doivent conduire Ménélas * : »

c Quant à vous, Ménélas, les immortels vous conduiront vers

< le Champ Êlyséen, aux bornes mêmes de la terre : c'est là que c siège le blond Rhadamanthe, là aussi que les humains goûtent

< la vie la {^lus facile, à Tabri de la neige, dt^s frimas et de la c pluie, et que du sein de rOcéan s'élève sans cesse le souffle € harmonieux du zéphyr, i

1. Bom., 7/iad«, VIT, 421. Voy. snr cette citation d'Homère et les dcnx snivantes rol)Sôrvation fort joste de M. Meineke : Vindtciarum Strabonian. litttj p. 1.-2. Hom., Hiade, VIII, 485, — 3. Id. Ibid,, V, 6* —.V Id^ Oiy99te, IV, 563.

5. Ajoutons que les îles des Bienheureux sont situées à l'extrémité occidentale de la Maurusie, à la rencontre de laquelle semble s'avancer en quelque sorte l'extrémité correspondante de ribérie : or^ si l'on réputait lesdites îles Fortunées y cela n'a pu tenir qu'à leur proximité d'une contrée aussi réellement fortunée que l'était j'ibérie.

6. D'autres indications d'Homère nous montrent les Éthiopiens aussi habitant aux derniers confins de la terre, sur les bords mêmes de TOcéan; je dis « aux derniers con- « fins de la terre » d'après le vers suivant*,

c Les Éthiopiens , qui vivent partagés en deux nations aux c derniers confins de la terre, >

dans lequel l'expression « partagés en deux nations » est elle-même parfaitement exacte, comme nous le démontrerons par la suite; et si j'ajoute « sur les bords mêmes deVO- « cèan^ > c'est d'après cet autre passage * :

a Car Jupiter s'en fut hier vers l'Océan pour visiter les vera tueux Éthiopiens et prendre part à leur banquet. »

Voici maintenant comme il donne à entendre que l'extrémité septentrionale ou arctique de la terre est également bordée par l'Océan. Il dit en parlant de l'Ourse ' :

« Seule elle est dispensée de plonger au sein de TOcéan, w

mais c'est qu'il emploie le nom de l'Ourse et aussi celui du Chariot pour désigner le cercle arctique : autrement, eût-il dit, alors que tant d'autres étoiles accomplissent aussi leur révolution dans la même partie du ciel toujours visible pour nous, que l'Ourse seule est exempte de plonger dans l'Océan? On a donc tort de le taxer, comme on a fait, d'ignorance, pour n'avoir connu, soi-disant, qu'une seule Ourse au lieu de deux. Il n'est pas probable, en effet, que, de son temps, la seconde Ourse fût déjà rangée au nonîbre des constellations, et ce n'est sans doute qu'après que les

1, Hom , Odysaée, I, 23. — 2. Id., Iliade, I, 423. — 8. Id., Kiarf«, XVIU, 489. Cf. Odyssée, V, 275*

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