CHAPITRE V
I 1. De l'examen critique que nous venons de faire de ces anciens géographes, passons maintenant, pour tenir notre promesse, à l'exposé de nos propres opinions. Ici encore nous commencerons par déclarer que quiconque entreprend de décrire en détail les différentes contrées de la terre doit emprunter à la physique et à la science mathématique un certain nombre d'axiomes, pour s'en inspirer et s'en autoriser dans toute la suite de son ouvrage. S'il est vrai, disions-nous aussi plus haut, que jamais maçon ni architecte n'auraient pu bâtir convenablement soit une maison, soit une ville, s'ils ne se fussent rendu compte au préalable du climat et de l'exposition, de la configuration, de l'étendue du terrain, de la température et des autres conditions de ce genre, à plus forte raison est-ce vrai de celui qui entreprend de décrire toute la terre habitée. Le dessin, en effet, où l'on représente sur une seule et même surface plane ribérie, l'Inde et toutes les contrées intermédiaires, et où le couchant néanmoins, le levant et le midi, sont censés déterminés pour tous les lieux de la terre à la fois, un tel dessin peut bien faciliter l'étude de la géographie, mais c'est à la condition qu'on se sera fait au préalable une idée nette de la disposition et du mouvement du ciel et qu'on aura compris une fois pour toutes qu'en réalité la surface de la terre est sphérique et qu'on ne la suppose plane que pour les yeux ; autrement il ne peut donner que de fausses notions géographiques. Le voyageur qui traverse une plaine immense, celle de la Babylonie par exemple, ou quinavigue loin des côtes, n'ayant devant lui, derrière lui, à sa droite, à sa gauche, qu'une même surface plane, peut ne rien soupçonner des changements qui affectent l'aspect du ciel, ainsi que le mouvement et la position du soleil et des autres astres par rapport à nous ; mais le géographe, lui, ne peut s'en tenir à cette apparente uniformité. Le navigateur en
pleine mer, le voyageur au milieu du désert se guide donc d'après ces phénomènes vulgaires, sur lesquels se règlent aussi dans k vie habituelle l'homme du peuple et l'homme d'État, sans rien entendre ni Tun ni l'autre à l'astronomie et sans se douter de l'extrême diversité des phénomènes célestes. L'homme d'État, notamment, voit tous les jours le soleil qui se lève, passe au méridien et se couche , sans chercher à deviner les causes du phénomène, car, pour ce qui l'occupe, il n'a que faire de les connattre, non plus que de savoir si^ dans le moment où il parle, le plan sur lequel il se trouve est ou non parallèle à celui de son interlocuteur, ou, si par hasard il y arrête sa pensée, vous le voyez, dans une question purement mathématique, adopter l'explication des gens du pays, chaque pays, sur ces matières-là même, ayant ses préjugés à luL Mais le géographe n'écrit pas pour l'habitant de telle ou telle localité, il n'écrit pas davantage pour le politique^ qui, comme celui dont nous venons de parler, fait profession de mépriser tout ce qui est proprement du domaine des mathématiques, car autant vaudrait s'adresser au moissonneur ou au simple fossoyeur, il écrit pour celui-là seulement qui a pu arriver à se convaincre que la terre prise dans son ensemble est bien réellement telle que les mathématiciens nous la représentent et qui a compris tout ce qui découle de cette première hypothèse ; il veut que ses disciples se soient bien pénétrés de ces principes mathématiques avant de porter leur vue plus loin, et il a raison, car il ne leur dira rien qui n'en soit une conséquence directe, et le moyen le plus sûr pour eux de profiter de son enseignement, c'est de l'entendre avec un esprit mathématique; le géographe, encore une fois, ne s'adresse pas à ceux qui sont dans une autre disposition d'esprit.
2. Il faut en effet que la géographie emprunte ses prin- -cipes fondamentaux à la géométrie, qui, pour procéder à la mesure de la terre, s'appuie elle-même sur l'astronomie, comme celle-ci à son tour s'appuie sur la physique. Quant à la physique, elle représente ce que nous appelons une -Arétéj une de ces sciences par excellence, qui ne reposent