‹ Géographie du département de l'EureChapitre 8 sur 20 · IV. — Climat · texte numérisé non relu

IV. — Climat

Deux causes principales assurent à l'Eure un climat tempéré : le voisinage de la mer et le peu d'élévation du sol. Plus un pays est voisin de l'Océan, plus la température y est douce et égale. L'Eure n'a pas de montagnes, et l'on sait que plus un pays est élevé au-dessus du niveau de la mer, plus il y fait froid. Ce département fait partie de la zone oii règne le climat séquanien ou parisien, ainsi nommé parce qu'il se fait sentir dans le bassin de la Seine (en latin, Sequana), et particulièrement à Paris. Ce climat a pour caractère général d'être modéré, sans grands froids, sans chaleurs extrêmes, mais en même temps il est humide et variable.

La température moyenne annuelle du pays (10°, 9) est un peu plus forte que celle de Paris (10°, 6). Le thermomètre y monte rarement au-dessus de + 26° ; rarement aussi il descend au-dessous de — 9°. On compte, en moyenne, chaque année, 118 jours de pluie (surtout à l'automne), 16 d'orages et 22 de brouillards. La neige, qui tombe ordinairement aux mois de janvier et de février, fond rapidement. L'arrondissement de Pont-Audemer est celui où, en hiver, le froid est le plus vif. Si toute l'eau tombée du ciel pendant l'année n'était ni absorbée par le sol ni vaporisée par le soleil, on recueillerait dans les douze mois une nappe d'eau profonde de 650 millimètres.

\. — Curiosités naturelles.

Les vallées du département de l'Eure se distinguent généralement par la beauté de leurs prairies, de leur verdure et de leurs eaux vives ; mais on ne peut guère citer comme eu-

riosités naturelles proprement dites que les pertes de la Rille, de l'Avre et de l'iton (F. chap. III), rivières qui disparaissent sous terre pendant plusieurs kilomètres. Quelques ifs, indiqués, du reste, dans le Dictionnaire des communes, sont remarquables par la grosseur de leurs proportions. Enfin de gracieuses cascades avoisinent le vieux château de Radepont. Des hauteurs qui dominent la Seine, et notamment de la Pointe de la Roque et des environs de Conteville, on découvre de magnifiques panoramas.

Le département de l'Eure était habité, avant la conquête romaine, par les Aulerci Ehiirovices (les Aulerques d'Évreux et de Louviers), et les Veliocasses du Vexin Normand (arrondissement des Andelys), tous deux compris dans la Relgique, l'une des trois grandes divisions de la Gaule. Les Lexovii , habitants du pays de Lisieux, qui s'étendaient jusqu'aux bords de la Rille et dépendaient de la Gaule Celtique, occupaient presque tout l'arrondissement de Rernay et une portion de celui de Pont-Audemer. Une autre partie de ce dernier arrondissement, appelée le Roumois, était habitée par un autre peuple, étranger aux précédents. Ces peuples, dont les gouvernements étaient assez mobiles, suivant la prépondérance des partis, se trouvaient, au moment de la conquête, constitués en républiques dont les chefs étaient un sénat, des chevaliers et des Druides.

L'histoire de ces peuples est peu connue avant l'arrivée de César. Les Éburovices figurent parmi les bandes qui suivirent Rellovèse dans son invasion en Italie. Leur capitale était Mediolanum Aulercorum (Évreux), dont l'emplacement primitif était peut-être au Vieil-Évreux, et qui fut appelée plus tard, de leur nom, Ehroïca.

57 ans avant Jésus-Christ, Publius Crassus, lieutenant de César, envahit la Gaule Celtique. Les sénateurs des Éburovices et des Lexoviens, qui avaient embrassé le parti des Romains,

1^ EtJRE.

furent massacrés par le peuple, puis, en 56, les guerriers allèrent s'unir aux Armoricains et attaquer Titurius Sabinus, lieutenant de César, qui les battit. Cinq ans après, les Éburovices et leurs voisins se joignirent au chef arverne Vercingétorix; mais celui-ci fut vaincu à Alise, et l'indépendance gauloise périt avec lui (an 51).

Sous Auguste, les pays qui forment le département de l'Eure furent compris dans la province Lyonnaise. Plus tard, ils dépendirent de la seconde Lyonnaise. Au quatrième siècle après Jésus-Christ, la métropole de cette province était Rouen ; Evreux était l'une des six cités qui en dépendaient.

Ces peuples s'assimilèrent facilement la civilisation romaine, et il existe encore sur plusieurs points des vestiges des établissements du temps de l'Empire. On cite, parmi les pluï^ importants, Évreux, Pont-de- l'Arche, Brionne, Radepont, Berthouville.

Des routes nombreuses sillonnaient le pays; on connaît celles d'Evreux à Mantes, à Condé et à Dreux ; d'Évreux à Lillebonne, par Brionne et Aizier ; de Lillebonne à Lisieux, par Pont-Audemer et Cormeilles; de Brionne à Lisieux, à Cormeilles et à Orbec; de Lisieux à Coudé, Dreux, Chennebrun et Rugles.

Le christianisme fut prêché chez les Veliocasses (le^Vexin), à la fin du second siècle, par saint Nicaise, qui, en se rendant de Rouen à Paris, fut martyrisé à Écos. A la iin du quatrième siècle, saint Taurin , devenu le premier évéque d'Evreux, convertit le gouverneur romain et une partie du peuple. Des monastères s'élevèrent dans les siècles suivants; les moines, dotés de grands domaines qu'ils défrichèrent, donnèrent asile dans leurs maisons aux lettres et aux sciences, dont la culture était abandonnée. Parmi ces monastères, on compte celui de Saint-ïaurin, à Évreux (660), celui de Saint- Ouen, puis de Saint-Leufroi (725) , l'abbaye de femmes des Andelys, fondée par sainte Clotilde. L'arrondissement des Andelys dépendait alors du diocèse de Rouen, et celui de pont-Audemer des évèchés de Lisieux et de Rouen.

L'invasion des Barbares à la lin du quatrième siècle ruina le pays des Éburovices , comme le reste de la seconde Lyonnaise, et Évreux fut détruit. En 497, Glovis arrive à son tour avec ses Francs et s'empare de la province qui devint plus tard la portion principale de la Neustrie.

Après la mort de Glovis, sous Childebert I*^"" (511), cette contrée fit parlie du royaume de P;nis et de Neustrie. Caribcrt puis Chilpéric possédèrent le Yexin et le pays des Aulerques. Dagobert, reconnu roi d'Austrasie et de Neustrie, habita plusieurs fois Étrépagiiy, de même que ses successeurs, qui avaient aussi des villas à Notre-Dame-du-Vaudreuil et à Neaufles.

Sous les Carlovingiens, les Normands, qui devaient donner plus tard leur nom aux pays de la Basse-Seine, remontent ce fleuve sur leurs longues barques et en ravagent sans pitié les deux rives. En l'an 844, Rouen et son diocèse, et les pays du département acluel de l'Eure situés sur la rive droite de la Seine sont pillés. Le diocèse et la ville d'Évreux deviennent aussi victimes des Barbare?. Des conciles où assistèrent (iombault, archevêque de Rouen, et Guntbert, cvêque d'p]vrenx, se tinrent à Paris, en 847 et 855, pour remédier à ces malheurs. En 864, Gharlcs le Gliauve éleva une Ibrteiesse à Pont-de- l'Arche et lit conslruirc un pont sur la Seine jiour barrer le passage aux barques des Normands. Afin de l'aider à contenir les pillards, l'empereur convoqua dans son jîalais de Pistes (aujourd'hui Pitres) les principaux personnages du royaume ; ce fut dans cette importante assemblée qu'il ordonna aux seigneurs de bâtir des cliàteaux forts, jetant ainsi les bases de la féodalité, car les seigneurs ne manquèrent pas de se servir de leurs forteresses pour assurer leur hérédité et leur indépendance.

Quelques années après, de nouvelles bandes, conduites par le célèbre Rollon, remontèient le fleuve, et, après avoir |)illé Jumièges, Rouen, et battu les tioupes royales à Pont-de-l'Arche, allèrent assiéger Paris. Pendant ce long siège, Rollon dirigea une expédition sur Évreux et s'empara de cette ville, dont il massacra les habitants (892). Après une occupation plus

ou moins complète de la Neustrie, Rollon, qui avait fait de Rouen sa capitale, força le roi Charles le Simple à lui offrir la paix. Par le traité de Saint-Glair-sur-Epte, il fut reconnu maître de tous les pays de la Neustrie qui s'étendent au nord de la Seine depuis l'Epie et l'Andelle, et de tous les territoires au midi de ce fleuve situés entre la Bretagne, le Maine et l'Océan (911). Rollon épousa en même temps Gisèle, fille de Charles le Simple, reçut le baptême, et prit le titre de duc de Normandie. 11 rétablit ensuite par sa bonne administration l'ordre et la sécurité dans les campagnes.

A la mort du fils de Rollon, Guillaume Longue-Épée, dont le fils Richard était encore mineur, le roi Louis d'Outre-Mer poussa Hugues le Grand, comte de Paris, à s'emparer de la Normandie. Celui-ci prit Évreux (945), et la livra au roi, qui fut bientôt forcé de rendre cette ville au duc Richard à charge d'hommage (946). Prise de nouveau par Thibaud, comte de Champagne, en 962, Évreux fut reprise bientôt après par les Normands, aidés d'une armée de Danois qui avaient remonté la Seine. Richard la donna, en 989, avec son diocèse tout entier, à son fils naturel, qu'il fit nommer la même année archevêque de Rouen. Ainsi fut constitué le puissant comté d'Évreux, qui appartint de 1118 à 1200 à la famille française de Montfort-l'Amaury, fut réuni à la couronne par Philippe Auguste, donné en apanage en 1507 par Philippe le Bel à son frère Louis et à ses descendants, et revint, en 1404, aux rois de France, qui en firent encore à diverses reprises des apanages pour leurs fils pmnés ou leurs frères.

Des guerres et des calamités de toutes sortes, mais locales, signalèrent dans les pays de l'Eure presque toute la durée du onzième siècle ; mais l'histoire de cette province prend une importance générale lorsque, en l'année 1066, un duc de Normandie, vassal du roi de France, Guillaume le Bâtard, appelé depuis le Conquérant, se fut emparé de l'Angleterre. A dater de cette époque, la Normandie devint iin fief, une province des pays d'outre-mer, et ses frontières du côté de la France lurent ainsi des frontières nationales

Ce fut véritablement sur ces frontières, et plus particulièrement dans la vallée de l'Epte, que prit naissance la longue et funeste rivalité de la France et de l'Angleterre, rivalité huit fois séculaire que seule notre époque a vue s'éteindre pour jamais. La Normandie fut naturellement le premier objet de compétition entre les deux royaumes. Les rois de France ne pouvaient la laisser de bon gré à leurs vassaux , désormais plus puissants qu'eux-mêmes

Ruines du châleau de Gisors.

et qu'il importait d'éloigner. Les rois d'Angleterre ne voulaient point se résoudre à abandonner un si beau pays, dont ils préféraient le séjour à celui de Londres, et qu'ils espéraient arrondir par de nouvelles acquisitions sur le continent. Aussi vit-on bientôt ces derniers garnir de redoutables forteresses les marches de Normandie. Sur la rive droite de l'Epte s'élevèrent les donjons de Neaufles, de Dangu, de Châteausur-Epte. En 1096, Guillaume le Roux, fils de Guillaume

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le Conquérant, suzerain de la Normandie que posséda un instant son frère Robert Courte-Heuze, appela à lui le célèbre Robert de Bellesme, le plus habile ingénieur militaire de son temps, et le cbargea de reconstruire la forteresse de Gisors, qui fut pendant près d'un siècle la clef de la Normandie et le point sur lequel se concentrèrent les efforts des princes rivaux. En 1110, cette place fut l'occasion d'une prise d'armes assez sérieuse entre le roi Henri l^"" d'Angleterre et le roi capétien Louis VI. Henri fut battu, mais la ville tint bon, et une paix fragile, onéreuse pour le roi de France, y fut signée en 11 \Â.

La moindre étincelle devait rallumer un incendie si mal éteint. N'osant pas encore revendiquer la Normandie pour lui-même, le roi de France ne voulait pas du moins qu'elle restât au pouvoir de la main qui possédait l'Angleterre; ilchercliuit à y placer des seigneurs disposés à porter leur hommage à Paris plutôt qu'à Londres. C'est pourquoi Louis le Gros soutint en 1116 les prétentions de Guillaume Clitonsur le duché de Normandie, et deux ans plus tard celles d'Amaury de Moutfort sur le comté d'Évreux. Henri I*^^"" vint mettre le siège devant Evicux; mais, no pouvant la prendre d'assaut et n'osant atlentlre le résultat d'un blocus paice que son ennemi approchait, il résolut de la brûler. L'évèque d'Évreux, qui élait dans son camp, lui en dunna la permission en ce qui touchait les églises, pourvu qu'il s'engageât à les rebâtir de ses deniers. 11 fut fait ainsi; les habitants éperdus s'enfuirent dans les campagnes; toutefois cette ciuauté devait être iimtile, car les llanmies nalteignirent poinl le château, et le roi d'Angleterre fut obligé de lever le siège pour se porter à la rencontre des Français qui venaient de s'emparer de Gisors et des Andelys. Les deux armées se rencontrèrent, le 20 août 1119, près de la ferme de Brenneville ou plutôt de Brémule, près de Gaillardbois. Louis le Gros courut les plus grands dangers. Un archer anglais saisit la bride de son cheval en s'écriant : « Le roi est pris ! » — « Ne sais-tu pas, répondit ce dernier, qu'au jeu des échecs on ne prend jamais

le roi ?» — Et de sa hache il pourfendit la tête de son imprudent agresseur. Ce trait de sang-froid ne sauva que sa personne : ses troupes furent vaincues, et il fallut signer à Gisors un nouveau traité qui, en garantissant aux Montfort le comté d'Évreux, conservait la Normandie à l'Angleterre.

Henri F"" fit augmenter les fortifications de Gisors, et, jugeant encore cette ville trop exposée, en construisit une nouvelle sur les bords de l'Avre, la ville de Verneuil. Il mit aussi en bon état de défense les places intérieures de la Normandie, car, outre la guerre étrangère, il avait à craindre les révoltes de ses vassaux et de ses sujets, qui l'aimaient peu et dont plusieurs faisaient des vœux pour la domination française. Un soulèvement eut lieu, en effet, en 1125, en faveur du prétendant Guillaume Cliton ; il fut mal soutenu par Louis le Gros qui ne put prendre Gisors, et facilement comprimé par le roi d'Angleterre, qui, en accordant un généreux pardon au comte Amaury de Montfort, l'un des seigneurs rebelles, l'attacha à sa cause et affaiblit d'autant les forces du roi de France.

Les guerres féodales et les guerres nationales continuèrent encore sous le roi Louis VII (1157-1180) et sous les ducs normands Etienne de Blois (1155-1144), qui fut roi d'Angleterre, Geoffroi Plantagenet (1144-1150), et Henri H (1151- 1189), qui devint roi d'Angleterre en 1154. Mais, peu favorables à la France ou au parti français, elles n'eurent point de résultat. Il en fut bien autrement sous Philippe Auguste. Dès son avènement, ce prince fit de la conquête de la Normandie la préoccupation capitale de son règne, presque le but de son existence. Pour elle il se montra avare envers les églises, fnvers ses amis et envers lui-même, afin d'augmenter ses trésors et subvenir ainsi largement aux frais de ses campagnes et à la construction de ses forteresses. Il trouva dans Richard Cœur-tie-Lion , de 1189 à 1199, un rival digne de lui. Ces deux princes possédaient à fond et employaient habilement toutes les connaissances militaires de leur époque; aussi l'histoire de leurs luttes est-elle une des plus intéressantes de toutes nos annales. Il y avait toutefois entre eux

quelques différences. Si le roi anglais s'entendait mieux à construire les forteresses, le roi de France savait mieux les enlever; aussi la guerre eut vite tourné 5 son avantage.

Il y eut d'abord des alternatives de succès et de revers. Un instant, les deux rois firent trêve à leur querelle, et, par le traité de Nonancourt, à la fm de 1189, s'engagèrent à partir ensemble pour la troisième croisade. Pendant l'absence de Richard, qui, à son retour, avait été retenu deux ans prisonnier en Allemagne, son frère Jean Sans-Terre administrait la Normandie. Philippe, connaissant le caractère peu scrupuleux de ce prince, promit de l'aider à monter sur le trône d'Angleterre au détriment de Richard, et il fut conclu entre eux un traité qui donnait à la France Évreux, tout le Vexin Normand, les places de Verneuil et de Gisors. Le traité fut exécuté, sauf pour Verneuil, qui ne voulut pas se rendre. A la première nouvelle de l'arrivée de Richard, la garnison française d'fîvreux fut traîtreusement massacrée. Philippe quitta pour la venger le siège de Verneuil, et pendant qu'il punissait cruellement les auteurs de ce crime, un secours arriva dans la ville assiégée, et il fallut momentanément renoncer à la prendre. Le roi de France parvint cependant, par le traité de Louviers, en 1196, à garder Gisors et à se faire céder quelques autres villes, les places de la rive droite de l'Epte et tout le Vexin Normand. Ce fut pour garantir ses frontières, mises à découvert par cet arrangement, que Richard augmenta les tortificatioris féodales de Radepont et fit construire sur des plans nouveaux, au sommet d'une colline escarpée dominant le Petit-Andely, un château qui, de sa belle apparence et de sa solidité, reçut le nom de Château-Gaillard. Cette forteresse, la mieux disposée et la plus considérable qui eût été construite jusqu'alors au moyen âge, commencée en 1197, était achevée en 1198 ; aussi le roi d'Angleterre s'écria-t-il en en prenant possession : « Quelle est belle, ma fille d'un an ! » Philippe Auguste s'abstint de l'attaquer durant la vie de Richard; mais, après la mort du prince normand, à qui succéda Jean Sans-Terre, le roi de France n'hésita point à marcher

sur Radepoiit, qu'il enleva, puis sur le Cliàleau-Gaillard, dont il dirigea l'attaque avec beaucoup d'habileté, et dans lequel il pénétra par la brèche, après quelques semaines d'investissement.

Philippe Auguste était déjà de fait le maître de presque toute la Normandie, lorsque, en 1205, Jean Sans-Terre lui fournit l'occasion inattendue de s'en déclarer le légitime possesseur. Jean avait un neveu, le jeune Arthur, qui devait hériter du duché de Bretagne et avait quelques droits sur le trône d'Angleterre. Pour écarter ce rival, il le fit mourir en prison, où, suivant la rumeur publique, il le poignarda de sa propre main. Philippe, dont il était le vassal pour ses possessions françaises, l'ajourna à comparaître à Paris devant ses pairs, et, sur son refus, le déclara déchu de tous ses droits aux pro vinces de Normandie, d'Anjou, du Maine et de Touraine. L'indignation générale enleva au roi d'Angleterre tous ses appuis, et la conquête de ces contrées fut rapide.

Enfin, après trois ou quatre siècles de luttes, la Normandie allait goûter quelque repos. Le treizième siècle fut un temps de prospérité pour les pays de l'Eure. Partout se fondèrent des villages, et l'agriculture prit un grand développement. Il y avait alors des foires importantes à Louviers, à Breteuil, à Évreux, aux Andelys et à Vernon. Sept conciles provinciauv se tinrent à Pont-Audemer (1252 à 1321). Des écoles furent établies, même dans les villages ; on en voit à Pont-de-l'Arche en 1281, à Gisors en 1336.

Cette heureuse période ne dura qu'un siècle et demi. La seconde pbase de la rivalité anglo-française, la guerre de Gent- Ans, ramena, en 1540, les Anglais en Normandie. Les campagnes furent dévastées, les villes ouvertes saccagées. Après les batailles de Crécy, en 1546, et de Poitiers, en 1556, fatales à la France, les Anglais trouvèrent dans le comte d'Evreux, Cbarles le Mauvais, un homme bien disposé à les soutenir. Charles le Mauvais est une des figures les plus odieuses de notre histoire. Héritier du comté d'Évreux du chef de son père, du royaume de Navarre du chef de sa mère, comblé de biens

par le roi Jean le Bon, qni lui donna sa fille aînée en mariage, il passa toute sa vie à trahir ses amis, joignant à la félonie les plus indignes cruautés. En 1354, il assassina le connétable Charles d'Espagne, fut incarcéré en 1556 à cause de ses intelligences avec les Anglais, réussit à s'échapper, et porta l'anarchie jusqu'au sein même de la capitale. En ISC)^, il profita du moment oij Charles V était à Reims pour se faire sacrer, et envoya sur Paris une armée composée en partie d'Anglais et commandée par son cousin, le féroce Jean de Grailly. Mais Du Guesclin veillait; il marcha à la rencontre des envahisseurs et les battit sur la rive gauche de l'Eure, à l'est d'Évreux, près du hameau de Cocherel. Charles le Mauvais demanda la paix, que le roi de France eut la faiblesse de lui accorder sans conditions; une tentative d'empoisonnement, heureusement découverte, fut toute sa récompense. Le roi irrité fit attaquer les places du comté d'Evreux. dont la capitale, ayant Voulu résister, fut prise d'assaut et livrée aux flammes. Au commencement du quinzième siècle, la guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons amena de nouveau les Anglais en Normandie. En 1418, les villes d'Évreux, de Verneuil, de Bernay, de Pont-Audemer, de Pont-de-l'Arche et de Louviers furent prises. A Louviers, 120 bourgeois furent misa mort. Près de Verneuil fut livrée, en 1424, une grande et terrible bataille oij les Français perdirent 6,000 hommes, et qui fortifia la situation prépondérante des Anglais. L'apparition de Jeanne d'Arc changea la marche des événements, et, malgré le martyre de la Pucelle à Rouen, les Anglais furent arrêtés dans le cours de leurs succès. La lutte dura longtemps encore en Normandie, et Charles VII dut livrer de nombreux combats pour les chasser du pays. En 1448, le roi y fit entrer quatre corps d'armée et se rendit maître successivement de Verneuil, de Dangu, de Gournay, de Gisors, de Bernay, de Pont-de-l'Arche et de Pont-Audemer. Le Château-Gaillard résista longtemps, mais finit par se rendre. La bataille de Formigny (1450) acheva d'abattre la puissance anglaise en France.

La lin du règne de Louis XI fut un temps de paix pour les pavs de l'Eure. Évreux reçut de ce prince une organisation municipale composée d'un maire et d'échevins. En 1467, Louis XI fit décapiter Charles de Melun, son lieutenant-général ; l'exécution eut lieu au Petit-Andely.

L'industrie se releva grâce à la paix ; on cite déjà à cette époque les fabriques de toiles et d'étoffes de Louviers, les tanneries de Pont-Audemer et de Gisors.

Au milieu du seizième siècle, les guerres de religion troublèrent à leur tour la prospérité du pays. A cette époque fut établi pour toute la Normandie, dans le couvent des Frères Prêcheurs d'Évreux, le tribunal de l'Inquisition contre les hérétiques. Mais cette institution, qui excita une réprobation générale, cessa bientôt de fonctionner.

Le prince de Condé s'empara de Rouen en 1562 et en chassa le Parlement, qui se retira à Louviers. Des bandes de huguenots parcoururent la contrée de l'Eure et la saccagèrent. Évreux fut attaqué par Coligny, qui ne put s'en rendre maître (1562). Bernay fut pris, et les prêtres y furent massacrés. Charles IX, profitant de la paix qui régnait dans le Vexin, vint s'y retirer dans le château de Charleval, qu'il s'était fait bâtir à la lisière de la forêt de Lyons .

Evreux prit parti pour la Ligue, à l'exemple de son évêque Claude de Saintes. Ses habitants marchèrent en armes contre les châteaux d'IIarcourt, du Neubourg et de Couches , qui tenaient pour le parti du roi, et les prirent (1590) ; mais bientôt les portes de ces châteaux furent ouvertes au maréchal de Biron, comme celles de Gisors, Louviers, Étrépagny et des Andelys à d'autres officiers d'Henri IV. Bernay ne s'était rendu qu'après deux assauts et fut pillé. Nonancourt eut le même sort, et plusieurs habitants furent tués.

Le 14 mars 1590, Henri IV livra aux Ligueurs du duc de Mayenne, sur le territoire du département de l'Eure, la célèbre bataille d'Ivry. 11 avait 8,000 hommes d'infanterie, 2,500 cavaliers, 4 canons et 2 coulevrines. Les troupes de son adversaire étaient composéesde 5,500 chevaux et de 15,000 luntas-

sins, avec 4 canons. Le duc de Mayenne fut complètement battu ; un quart à peine de son armée parvint à s'échapper. Ce ne fut pas seulement comme habile capitaine et vaillant guerrier qu'Henri IV se signala àlvry; l'homme s'y manifesta aussi prompt aux émotions morales, aussi généreux, aussi affectueux que le roi fut prévoyant et hardi. Avant l'action, il parcourut tout le front de son armée, pour exhorter setroupes. En passant devant son propre escadron. Henri s'ai rêta : « Mes compagnons, dit-il, si vous courez aujourd'hui ma fortune, je cours aussi la vôtre. Je veux vaincre ou mourir avec vous. Gardez bien vos rangs, je vous prie. Si la chaleur du combat vous disperse un moment, hâtez-vous de vous rallier entre ces trois poiriers que vous voyez là-haut, à ma droite, et si vous perdez vos enseignes, ne perdez pas de vue mon panache blanc; vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur, et j'espère aussi de la victoire. »

La paix rétablie en France par la haute intelligence d'Henri lY, aidé (Je Sully, ne fut plus guère troublée dans les pays de l'Eure. Cependant la Fronde y eut des partisans, et Evreux ouvrit ses portes au duc de Longueville, gouverneur de Normandie, qui avait engagé plusieurs autres villes, et entre autres Yernon, les Andelys, Pont-Audemer, Quillebeuf, à embrasser la cause des princes. Mais le duc d'Harcourt fit rentrer le pays dans l'ordre et brûla Quillebeuf (1650).

Sous les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI, jusqu'en 1789, les pays de l'Eure jouirent d'une paix complète, dans laquelle l'histoire n'a à enregistrer que les famines de 1683 et 1709.

Le territoire du département de l'Eure comptait avant 1789, pour l'exercice de la justice, les grands bailliages d'Évreux et de Gisors, 14 bailliages secondaires et un grand nombre de bailliages seigneuiiaux. Il relevait directement du parlement de Normandie. Pour l'administration et les finances, il dépendait de la généralité de Rouen pour les deux tiers, et de celle d'Alençon pour l'autre tiers.

La Uévolulion de 1789 fut accueillie dans FEure conuLC

une réforme nécessaire. Parmi les députés à l'Assemblés nationale, on compta Thomas Lindet, curé de Bernay, depuis évêque constitutionnel de l'Eure, et Buzot, avocat à Evreux. Des troubles éclatèrent alors, surtout à Vernon, à l'occasion des subsistances.

En 1792, la détresse augmenta encore, et de nouveaux désordres se produisirent à Lyre, à Breteuil et à Rugles. 5,000 hommes, du canton de Breteuil, assaillirent, le 5 mars,

Henri IV à Ivi

la ville de Yerneuil et taxèrent le blé

livres:

e lende- Evreux,

main, ils firent de même à Damville et au Neuboui aussi menacée, se mit en défense.

Bientôt la division qui n'gnait à Paris partagea aussi les citoyens de l'Eure. Le directoire du département soutenait le roi, tandis que le parti des Jacobins l'emportait parmi le peuple. Buzot joua un grand rôle à la Convention lors du jugement de Louis XVI, mais il fut proscrit ensuite avec les

Girondins. Il se retira à Evreux et poussa ses concitoyens à s'armer pour marcher contre les Jacobins, tandis que les dix-huit députés girondins retirés à Caen essayaient d'organiser la résistance. L'avant-garde de leur armée, sous le commandement de Puisaye, se dirigea sur Evreux, où elle fut bien accueillie , et d'où elle entreprit de marcher sur Vernon. A cette nouvelle, la Convention envoya une colonne conduite par Robert Lindet, avec son chef de brigade Humbert. Les soldats de Puisaye, surpris pendant la nuit à Brécourt (commune de Douains), ne résistèrent pas et s'enfuirent. Cette affaire fut appelée « la bataille sans larmes. » Evreux rentra au pouvoir de la Convention.

La mort des Girondins fut la conséquence de cette malheureuse prise d'armes; des arrestations et quelques exécutions eurent lieu à Ponl-Audemer et a Evreux. Roland , réfugié à Rouen, se tua sous un arbre, à Bourg-Beaudoin, en apprenant la condamnation de sa femme. Les officiers municipaux de Conciles, emmenés prisonniers à Paris, ne durent leur salut qu'à la chute de Robespierre. Une jeune fille, Eulalie Savard, qui s'était dévouée pour les sauver et qui avait été arrêtée, eut comme eux la vie sauve.

La chouannerie compta des partisans dans l'Eure ; mais les chouans posèrent les armes après que M. de Frotté, leur chef, entêté fusillé à Verneuil (1800).

La p;iix, rétablie en France par le Premier Consul, ht renaître la prospérité dans les pays de l'Eure.

En 1870, l'invasion allemande vint de nouveau troubler la prospérité dont le pays jouissait alors depuis trois quarts de siècle. Après l'occupation de Mantes et de Beauvais par les Allemands, à la tin de septembre, le département de l'Eure se vit bientôt menacé.

L'histoire des combats et des escarmouches avec l'ennemi, pour la défense du département, n'offre qu'une triste série de résistances partielles et infructueuses. Malgré le courage des gardes mobiles de l'Eure, des bataillons de l'Ardèche et des gardes nationales de plusieurs villes, Gisois, Pacy, Vernon

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