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CONSIDERATIONS GÉNÉRALES

SUR LA PROVINCE LITTORALE DE LORETO

Quand on jette un coup d'œil sur l'admirable disposition hydrographique de la province littorale de Loreto , et qu'on observe cet inextricable réseau de rivières et de canaux, préparé dès les premiers jours du monde par 1^ Nature, pour le transport facile et économique des riches productions de cette province, on demeure surpris de ne pas rencontrer , de distance en distance y des cités florissantes et animées , mais au contraire de trouver cette terre de Promission, qui réunit en elle - même les plus grands éléments de prospérité , plongée dans la plus profonde léthargie.

Quelle est la cause qui a empêché le développement du commerce dans cette partie du Pérou, si riche et si belle? Quelques-uns, sans doute, vont Tattribuer au manque de bras; mais pourquoi n'en est-il pas de même sur les rives superbes du majestueux Missi sipi, aujourd'hui si animées, et qui^ il y a un demi-siècle environ, n'étaient que de vastes solitudes? Non, à mon avis , le manque de bras n'a pas été un obstacle au développement du commerce dans la région qui nous occupe. La véritable cause qui s^est opposée à la prospérité de la province littorale de Loreto, c'est son isolement en dehors du reste du monde. En effet, d'un côté, la navigation limitée et onéreuse de la Compagnie des vapeurs brésiliens, et de l'autre le manque de chemins à travers la chaîne élevée des Cordillères, qui sépare cette province des ports du Pacifique, interceptent toutes les voies de communication. En ce qui concerne la navigation, à quoi sert-il que la province iiltoralc de Loreto soit sillonnée, dans toutes les directions , de rivières navigables, lorsque, par son traité îivec le Brésil, elle ne

peut ouvrir ses ports qu'à cette seule nation, de sorte qu'il n'est pas possible d'établir de concurrence, qui est la condition la plus indispensable du commerce?

La condition du Pérou vis-à-vis de l'Empire du Brésil me paraît être celle d'uh magasin DE MARCHANDISES DONT UN AUTRE QUE U PROPRIETAIRE AURAFT LA CLEF, ET EMPÂCHE&AIT

TOUT LE MONDE d't péniStrer. Que pouffa Tendre ce magasin si son propriétaire est obligé de traiter avec celui qui tient la clef, et n'i pas en son pouvoir de laisser entrer pour acheter ceux qui le désireraient? On me dira que, par le traité du Pérou avec le Brésil, il est permis, à titre de concession spéciale que les bâtiments péruviens, dûment enregistrés , puissent passer librement du Pérou an Brésil par le fleuve des Amazones ou Maranon, et sortir par l'embouchure du même fleuve dans l'océan Atlantique, de sorte qu'ils sont à même de pouvoir aller vendre leurs produits à ceux qui leur offrent un prix plus élevé. Mais tous savent bien que, à parties frais d'exportation ^ la condition d'un négociant qui va d'un lieu à un autre offrir ses produits, et celle d'un autre qui vient les demander parce qu'il en a besoin , sont bien différentes !

Maintenant que la nouvelle Convention fluviale avec le Brésil est conclue, le Pérou se trouve forcé d'en subir les funestes conséquences, au moins pendant l'espace de dix ans. Examinons cependant le moyen d'améliorer autant que possible le sort de la province littorale de Loreto, en combattant un autre fléau qui afflige aussi cette partie du Pérou , nous voulons parler du manque de bras qui se fait sentir de plus en plus chaque jour, {\ mesure que le commerce se dév^oppe

APPENDICÇ.

un peu. Gomme nous l'avons déjà vu y ce manque de bras dépend surtout de cette circonstance, que la plus grande partie des hommes valides de cette province sont employés aux transports des marchandises, soit par terre, soit par eau; en effet, on emploie à ce travail presque tous les hommes de Ghasuta, de Yurimaguas, de Balsapuerto, de Jeveros^ de La Laguna, de Nauta, etc. II est bon d'ajouter que ces portefaix sont recrutés presque de vive force. Ces pauvres Indiens sont forcés acquitter le sein de leur famille^ d'abandonner la culture de leurs champs , et de servir comme des bétes de somme, en portant sur leur dos , par les chemins les plus escarpés et les plus dangereux, un fardeau qui^ avec leurs vivres et leurs couvertures, pèse plus de quatre arrobes (cent livres !). Ce travail, imposé par la force et la violence, a occasionné une diminution notable dans la population , qui, dans quelques bourgs, est descendue au-dessous de la moitié, et^ dans d'autres, au-dessous même du quart.

Si nous prenons pour exemple la ville de Jeveros^ nous dirons que^ suivant le recensement fait en 1840, par l'illustrissime sefior évéque Arriaga, cette ville possédait plus de 5,000 ûmes. Aujourd'hui la population n'atteint pas 3,000 habitants. A cette môme époque , Balsapuerto comptait 400 familles (environ 1,500 âmes) : ce bourg ne possède plus actuellement que 100 familles. Il est évident, d'après ces faits, que les Indiens, pour ne plus servir de portefaix, émigrent et vont chercher des lieux solitaires où ils ne sont plus inquiétés par les autorités administratives.

Les bourgs situés sur les bords des rivières fournissent les rameurs et les pilotes pour diriger les canots qui montent et descendent continuellement les rivières^ chargés de marchandises et de denrées alimentaires^ Ainsi , comme nous venons de le dire, les hommes les plus vigoureux, les bras les plus utiles, sont employés à ces genres de travaux; malgré ce recrutement général de tous les hommes valides , on manque encore de portefaix et de rameurs, et souvent les marchandises restent plusieurs jours en entrepôt à Balsapuerto et à Nauta, par manque dlndiens pour les transporter.

Maintenant on comprend facilement que ces occupations sont préjudiciables au progrès de l'agriculture et de l'industrie dans la province littorale de Loreto, en leur enlevant les bras utiles et pleins de vigueur. Ainsi^ le premier pas que l'on doit faire pour protéger l'industrie et le commerce de cette province, c'est de faciliter l'ouverture des chemins par où pourront cheminer les botes de somme, afin qu'on puisse les substituer aux Indiens que l'on emploie aujourd'hui comme portefaix. Cette mesure ne favorisera pas seulement le bien-être de la province, en protégeant le commerce, mais elle sera surtout un grand acte d'humanité. En effet, on ne peut voir d'un œil insensible des hommes obligés, contre leur gré, de remplir le rôle de bêtes de somme, et de se couvrir quelquefois même, comme elles, le dos de plaies sanglantes.

Un second moyen pour atteindre le but que nous poursuivons^ c'est de remplacer les embarcations dont on se sert pour transporter les marchandises sur les rivières, par des bateaux à vapeur. On économisera de cette façon un grand nombre de bras employés aujourd'hui à manier la rame.

Il pourrait, par exemple, se former une Compagnie péruvienne, aidée ptr le Gouvernement, qui réaliserait ainsi, par une sage économie, l'énorme somme qu'il paye à la Compagnie brésilienne pour un seul voyage que ses vapeurs font tous les mois dans les eaux du Pérou. Ces embarcations pourraient ensuite augmenter en nombre et en grandeur, suivant les exigences du commerce.

Par ces deux moyens, tous les bras qui sont aujourd'hui employés au transport des marchandises, tant par terre que par eau^ demeureraient libres pour les travaux de l'agriculture, ou pour toute autre industrie, telles que, par exemple, la culture du Café, du Cacao, de l'Indigo, du Cot(m, etc., articles d'une importation facile, et qui produisent tous de beaux bénéfices ; la fabrication des chapeaux de paille, la préparation du poisson salé, dont l'empire du Brésil fait chaque jour une plus grande consommation; l'extraction du sel des salines inépuisables de- Callanayacu et de Pilluana , article qui s'ex-

GÉOGRAPHIE DE LA RÉPUBLIQUE DU PÉROU

porte Jusque dans la réptlblique de TÉquateur.

Avec de bons chemins^ nqn-seulement on pourrait exporter les productions de la province, mais les départements voisins euxmêmes trouveraient par là un débouché pour leurs produits. De cette manière, le commerce de la province littorale de Loreto prendrait une si grande extension^ qu'il couvrirait aisément tous les frais de l'organisation d'une Compagnie nationale de naTigar tion à vapeur sur une grande échelle, et.préviendrait, par cette haute mesure, les iunestes résultats du monopole que fait peser sur le Pérou la Compagnie brésilienne.

Par une sage disposition de la Nature, tous les départements de la partie orientale de la république du Pérou ont un débouché jusqu'à cette mer d'eau douce, qui est le fleuve des Amazones, et qui communique avec l'océan Atlantique ; de sorte que l'on peut dire que les départements Cisandins du Pérou ont leurs ports sur le Pacifique, et les Transandins sur V Atlantique.

Mais, s'il est vrai que chaque département situé à l'est des Andes possède une voie de navigation jusqu'à Tocéan Atlantique, quelques-uns néanmoins se trouvent comme emprisonnés daijis l'intérieur des terres; et, si le Pérou aspire à fonder sa prospérité et sa grandeur, il est absolument nécessaire que chaque département puisse exporter à peu de frais les produits de son territoire, parce que, pour progresser, un pays ne doit pas seulement consommer, mais encore produire.

Les départements du Pérou situés de l'autre côté des Andes sont ceux de Cajamarca, des Amazones, de Juniu, de Huancavelica, d'Ayacucho, de Cuzco et de Puno ; une partie de ceux de la Libertad et d'Ancachs.

Maintenant tous ces départements peuvent s'ouvrir une voie de communication avec la province littorale de Loreto. Ainsi le département de Cajamarca possède la province de Jaen, sur les bords mômes du Maranon. Le seul obstacle qui s'oppose à la navigation, c'est le Pongo de Manseriche, par où néanmoins La Condamine a passé en 1743, ainsi que l'expédition conduite par l'illustrissime évoque de Chachapoyas en 1859, et par où

passent continuellement les embarcations des Indiens.

Dans le département des Amazones, l'iofatigable Société des Patriotes de l'AmazoDe s'est chargée de l'ouverture d'un chemm jusqu'au Maranon,

La province de Pataz, qui fait partie du département de Libertad, est actuellement occupée à s'ouvrir un débouché surl^uallaga, en traçant une bonne route à partir de Tapbamba.

La province de Huari, qui fait pailie du département d'Ancachs, a son accès jusqu'à THuallaga, par le chemin des forêts de Hodzon.

Le département de Junin commaniqae ^ lement avec l'Huallaga par la route ëe Hoicrachuco, par celle des forêts de Monaon, et enfin par celle de Buanuco. Il peut en outre communiquer avec l'Ucayali par le moyeu d'une i*oute importante que l'on ouvre a^ tuellement de Huanuco aux forêts de Pozuio et au port du Mayro.

Il serait aussi de la plus grande utilité de continuer les travaux commencés de la route qui part du Cerro de Pasco pour aboutir également au port du Mayro. Cette route serait la voie la plus courte entre Lima et l'Amazone.

Enfin Jauja et Huancayo peuvent communiquer rapidement avec l'Ucayali en ouvrant de nouveau l'ancienne route qui allait jusqu'au Pangoa et au rio Tambo.

Le département de Huancavelica s'est déjà ouvert un passage jusqu'au rio Tambo, an moyen d'une route qui part de la province de Tayacaja.

Le département d'Ayacucho a son entrée dans la province littorale de Loreto, par les forêts de Huanta.

Le département de Cuzco peut communiquer avec la même province par Je moyen du rio Santa-Ana ; mais il est indispensable de construire une route de 17 lieues pour éviter les mauvais passages de cette rivière.

En dernier lieu, le département de Puno, quoique moins connu , possède des rivières qui vont se jeter dans l'Amazone.

Ainsi, comme nous l'avons dit, il n'y a pas au-delà des Andes un seul point qui n'ait une porte de sortie. Que manque^t-il aiqoard'hui«

APPENDICE

f^inon un peu de protection de la part du gouvernement^ pour faciliter l'exécution de ces ^elques routes, bien peu longues d'ailleurs, et un peu d'activité de la part des habitants pour se procurer abondamment les dons que la Nature a répandus avec tant de libéralité et de munificence sur le riche territoire du Pérou ?

En dernier lieu, le Gouvernement Suprême ayant fait construire réèemment en Europe deux petits bâtiments à vapeur, pour la navigation du fleuve des Amazones et l'exploration de ses affluents, il serait à désirer que ces deux nouveaux vapeurs n'éprouvassent pas le même sort que les deux autres que l'on a&it construire en 1852, et dont les malheureux débris se voient encore sur la plage de l'Amazone^ près de Nauta et d'Omaguas. Pour éviter ce fâcheux résultat , le gouvernement pourrait établir un petit arsenal de marine à Nauta, comme le point le plus convenable , tant à cause de sa nombreuse population que de sa situation avantageuse. Cet arsenal pour* rait d'abord servir au radoubement des deux vapeurs en cas d'avaries, et ensuite à la CQpstruction de petites embarcations. On pour-

rait enfin y créer une école pratique pour les marins du pays.

Le gouvernement péruvien prendrait également une mesure très-utile, si, à l'arrivée des vapeurs qu'il &it construire actuellement en Europe, il envoyait à Nauta plusieurs jeunes gens instruits et des marins intelligents qui , outre leur service à bord des vapeurs , s'occuperaient sérieusement à étudier le cour$ de tous les affluents de l'Amazone et de l'Ucayali. Ils pourraient, par exemple, faire des observations astronomiques pour déterminer la véritable position de ces affluents, et lever des plana exacts du cours de toutes ces rivières inconnues.

Ces travaux seraient d'une utilité immense pour l'avenir du Péroo^Ds trancheraient d'un seul coup la question pendante depuis longtemps des limites ^e la République ; ils honoreraient grandement le Pérou en faisant connaître au monde scientifique, au moyen de travaux nationaux, l'hydrographie de cette région du globe si importante et en même temps si peu connue.

Antonio RAIMONDI.

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