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CHAPITRE PREMIER

Sommaire.

A. Les peuples de l'Orient. —Les Égyptiens et leurs conquêtes; ils n'en tirent pas grand prolit au point de vue scientifique. Il en est de même des Hébreux. Les Chaldéens, au contraire, jouent un grand rôle dans la découverte de la Terre; leurs recueils d'ol)servations astronomiques, importance des Phéniciens, qui ne sont plus des conquérants, mais des marchands et même des pirates, et qui, aux routes de terre, préfèrent les routes maritimes. La ^léditerranée devient un lac phénicien jalonné de nombreux com[>loirs dont les principaux sont Tartessus à l'occident et Tyr (remplacée par Cartilage) à l'orient. Le |)ays d'Ophir. Les grands voyages vers l'Atlantique ; les Gassitérides, le périple d'ilannon. Les Phéniciens gardent le silence sur la situation de leurs colonies les plus riches, mais bientôt les Grecs entrent en concurrence avec eux, les chassent de la Méditerranée orientale et les forcent à se concentrer dans le bassin occidental commandé par CarLliarje. Celle-ci, après une période de grande prospérité, voit son liégémonie battue eu brèche (fondation de ^Marseille par les Phocéens) et finalement détruite parles Romains. Les Phéniciens, dont ou e-xagère souvent le rôle, ont ajouté à la mappemonde égvptienne une partie de l'Atlantique, toute la Méditerranée, le nord de l'Afrique justiu'au cap Vert, le sud de l'Europe jusqu'au Tanaïs. — Les Chinois. Anti(iuité de la civilisation chinoise; dès le xx^ siècle avant J.-C, ils commencent à dresser un état géographi([ue de leur empire avec une étude détaillée de la carte de chaque province ; ces explorations administrative!' se continuent et s'amassent dans les archives. Les Chinois et la boussole qu'ils appliquent à, la navigation vers le iv« siècle de notre ère.

B. Les Grecs. — A l'immobilisme égyptien et au mercantilisme phénicien, les Grecs, dans leurs explorations, substituent l'esprit d'observaliou

GÉeciurHiK cénér.\le. 1

2 GÉOfiHAPIlIE GÉNÉHALE.

et, 1rs prciiliprs, leur (loiiinTit ainsi un rnracloro sriontifKiiie. D'abririi ils liésilciil ijuTiodc |)n''-li()nu''ri(]iio, (■xp(''(lilion de Jasnii on Colchido). |iiiis leurs vovagcs deviennont jiliis rro(]\ii'nts (jtériodc liorin'ritiiic, lo siéfri' lic Troio, les ijérégriiiatioiis d'IIlyssi-). iMilin, du x» au viii«sif''flc, la pot-sio fait piarc à la scii'iice : les lonipiis cl leurs colonies dans le hassin oriciilal, puis daus le hassiu oiTideulal de la MiMlilerraiiée (Sicile, Italie, Corse, Sardaigne, Gaule niéridiouale). lîapports avec la Perse; Scyla.r de Cari/anila; explorateurs et savants: Hccalée l'Ajicien. Les guerres médi(pies, Xénoplion et ses voyages. Pyl/iéas, né à Marseille, pousse au nord jusqu'à la terre de Thulé (une des Shetland) et en rapporte de nombreuses observations scientifi{}ues. A l'orient, les expéditions d'Alexandre furent de véritables conquêtes scientiliqucs ; l'Inde est pour les Grecs une vraie révélation. Alexandrie devient un grand centre intellectuel avec Eratostbéne, IIip]iarque. Posidonius. Le monde connu s'étend de Thulé à Patna. Exploration (VArlémidore et iVEiuloxe de Cyzique.

G. Les Romains. — Ils manquent d'originalité et de curiosité d'esprit, mais leurs eoniiuêtes n'en étendent pas moins d'une manière considérable les limites (lu monde connu, surtout vers le nord et l'occident de l'Europe. En (trient, les Sélcucides (Bactriane) sont en relations avec les Sèves. Les /'/(;Zf'/»eVs (Egypte) continuent l'exploration d'une partie de l'Afrique et entretiennent des relations de phis en plus suivies avec l'Inde [périple de la mer Erythrée), s'avançant jusipi'en Extrême-Orient. Le pilote grec Hippalos substitue la navigation au long cours à la navigation côtière de la mer Erythrée. Le géographe Ptolémée : état des connaissances géographiques à cette époque.

A. Les peuples de P Orient.

Caractère de leur savoir et de leurs découvertes. — Les Égyptiens. — Parmi les hisloi'iens de la g'éoj^raphie, les uns lonl très pelite, les autres très grande la part des Égyptiens et des Assyriens dans le progrès des découvertes.

Ce que la science contemporaine (1) nous apprend de plus positif à ce sujet, c'est que ces peuples conquérants ont ra})porlé de leurs expéditions lointaines une connaissance assez détaillée des contrées parcourues : leurs inscriptions, leurs bas-reliefs ressuscitent pour nous, avec une minutieuse exactitude, itinéraires, villes, rivières, productions, jusqu'à la physionomie et au costume même des peuples vaincus.

(I) Das neuerwachte Sludium der Aegyptischen Antiquitâten und die Entzilïerung ihrer Hieroglyphen zeigt den grosscn Reicblhum an Erfalirungen und Kentnissen, den die Aegypler im Gebielc der Erdkunde sich sclion im hochslen Altertlium erworben liaben.

^Rilter, Geschichte der Erdkunde u. d. Enldcckunyen.)

Conquêtes, explorations et voyages des Égyptiens. — Aux temps les plus glorieux de l'expausion éj^yplieune, sous Ramsès le (irand, la mappemonde des Pharaons comprend une partie considéral)le du monde oriental : elle atteint rKlliiopic au sud, l'Arabie à l'est, le Tenais au nord, et elle s'étend jusqu'à l'Inde (1). — Hérodote, qui nous donne ces indications, conlirmées par l'ég-yptologie actuelle, parle également d'une répartition cadastrale des terres et des impôts, établie par Ramsès à la même époque: cela semblerait indiquer qu'il existait dès lors une carte du pays.

De plus, dans la liste des quarante-deux ouvrages attribués à Toth, on trouve une Cosmographie (étude du Monde), une Géographie (étude de la Terre), une Chorographie (étude de l'Egypte) et une Description du Nil et de ses canaux. Les Égyptiens ont-ils donc, dès la plus haute antiquité (environ 1600 ans avant notre ère), consigné en des ouvrages vraiment scientifiques ce qu'ils savaient de leur pays et des pays étrangers soumis à leur joug? Un autre fait à l'appui de cette hypothèse, c'est la mission confiée aux Phéniciens par le pharaon Néchao, vers lan 600 avant Jésus-Christ : « Il les chargea, dit Hérodote (:2), de l'aire le tour de l'Afrique. » La tradition scientifique dont nous parlions tout à l'heure se serait donc perpétuée à la cour des souverains d'Egypte.

Mais rien de tout cela ne repose sur une certitude absolue. Le périple de l'Afrique par les Phéniciens est mis en doute par nombre de savants et d'historiens. Les ouvrages de géographie particulière et générale attribués à Toth ne sont pas arrivés jusqu'à nous. Nous ne pouvons juger les Égyptiens que d'après les monuments épigraphiques. Or, d'après eux, l'ancienne Egypte nous apparaît comme une société fermée, exclusive, hiératique, rappelant par certains côtés ce que sera plus tard l'empire romain. Des deux parts, c'est la même race de guerriers et de prêtres, le même formalisme utilitaire, le même génie dominateur et pratique. S'ils marchent vers des contrées inconnues et lointaines, c'est pour les conquérir j s'ils en notent l'aspect, les productions, les ressources, c'est pour

(1) Hérodote, II (I02-10G), Diodore, confirmés par les bas-retiefs syriens.

[Cités par Bilter.)

(2) Cité par Vivieu de Saiot-Marlin.

les organiser, c'esl-à-dire les exploiter avec mélliode. ConqiuMe, organisation : leur pensée ne va pas au delà ; elle ne dépasse pas les limit<^s de leur empire, et, dans ces limites mêmes, elle s'attache au détail, au renseignement pratique, non h l'enseignement scientifique.

Les Hébreux. — Le même caractère se marque dans les documents hébreux que nous a conserves la Bible : la marche des Israélites dans le désert est un itinéraire très exact, le partage de la Terre promise un type de description topographique d'une minutie tout égyptienne, et l'ethnographie rudimentaire ébauchée par Moïse (répartition des humains en: Sémites, région de l'Euphrate, Hamites, région de la mer Erythrée; Japhétides, nord de la Caspienne, Caucase et Pont-Euxin) coïncide avec l'aire des expéditions pharaoniques.

Chaldéens. — Leur science astronomique. — Les Chaldéens jouent un grand rôle dans la découverte de la Terre : le rôle du pilote, qui oriente le navire vers le port.

Les premiers ils surent lire dans le ciel. Pays de climat sec et de ciel clair, la Chaldée se prêtait à merveille aux observations astronomiques : du haut des tours à étages consacrées aux dieux, les prêtres étudiaient toute l'année les divers aspects de la voûte céleste, les éclipses de lune, les différentes combinaisons d'étoiles. Leurs recueils d'observations étaient célèbres dans tout le monde antique : Callislhène rapporta, dit-on, de Babylone une suite d'observations faites pendant mille neuf cent trois ans. Les fouilles de M. de Sarzek nous ont restitué des fragments de Tables astronomiques antérieures au règne de Sargon l'Ancien, roi d'Agadé (1).

La science moderne confirme donc les traditions des Grecs, qui reconnaissaient à l'unanimité la haute culture intellectuelle de ces peuples. C'est d'eux que les Phéniciens apprirent à se diriger en mer d'après la position des étoiles. C'est de la science chaldéenne que les premiers philosophes grecs (école d'Ionie, école pythagoricienne) reçurent leurs théories cosmogoniques et la plupart de leurs procédés et instruments scientifiques (2).

(1) Voy. Maspéro, Histoire des peuples de l'Orient.

(2) Quadrauts, ïislrolabcs, etc., divisiou de l'ccliptique en \1 et de la

Phéniciens. — Caractère de leurs voyages et de leurs découvertes. — Egyptiens, Hébreux, Chaldéens ont l'ourni des malériaux à la science géograpliique : ils ne l'ont pas constituée. Chacun a posé une pierre à l'édifice : aucun ne put l'élever. Peuples «terriens», enracinés à leur sol et à leur passé, ils manquèrent de cette envergure, de celte force et de cette souplesse d'esprit dont la mer, la « grande libératrice», dota le peuple grec(l).

La transition entre terriens et marins est marquée par les Phéniciens. On a tout dit sur cette race mystérieuse qui a passé sur la terre sans presque y laisser de traces. Oue savons-nous des Phéniciens ? Fort peu de chose, en réalité : deux lignes de la Bible, quelques textes très peu précis d'historiens grecs et romains ; voilà tous les documents sur lesquels Môvers et d'autres érudits ont fondé leurs grands ouvrages, reconstitutions ingénieuses, mais hypothétiques, d'une civilisation disparue. A leur exemple, on s'est complu à ces « résurrections du passé » et r « expansion phénicienne » a servi de thème à des variations plus ou moins brillantes. Il y a un peu et même beaucoup do roman historique dans ces vastes tableaux, colorés, intéressants, mais trop « subjectifs », comme diraient les Allemands. Un petit peuple sémitique, originaire des îles Bahrein (2), vient s'établir, à une époque très reculée (3), sur la côte de Syrie, entre le Liban et la mer. Il y fonde de puissantes cités, Tyr, Sido-n, où se développe une civilisation raffinée. Bientôt, Tyriens et Sidoniens s'élancent à la conquête du monde. Leurs expéditions ne sont point militaires ni terriennes, comme celles des Égyptiens et des Assyriens ; ils préfèrent, aux routes de terre,

circonférence en3G0 degrés. — Système cosmogonique de Pythagore et de ses successeurs. Découverte du Babylonien Séleucus (260 avant J.-C.) ; ses arguments remarquables en faveur du système héliocentrique, alors que les plus grands esprits du temps tenaient pour un univers géocentrique, etc..

(I) Mot de Gœthe : « Das freie Meer befreit den Geist ».

[Faust.)

2) Siège actuel des pêcheries de perles du golfe Persique.

Hérodote prétend, d'après les annales perses, que les Phéniciens établis dans la Méditerranée venaient de la mer Erythrée.

D'après Strabon, les habitants des îles Tyr et Arados soutenaient que les villes phéniciennes de même nom avaient été fondées par des colons de leur pays.

(;$) Hérodote place la fondation de Tyr en 2750 avant notre ère. Jacob, dans la Bible, parle de Sidon, ce qui nous place eu 1000 avant J.-G.

6 GÉOr.RAPIllE GENÉKALE.

les routes marilimos, les « chemins li(jui(les »; aux combats sanglants, les transactions pacifiques. Ce sont des navigateurs intrépides: leurs vaisseaux en bois du Liban et de l'Amanus, longs, solides, résistants, montés par un habile et audacieux é(juipage, sillonnent la mer I^rythrée, vers ce l)ays d'Ophir où Ion a voulu voir, tantôt le pays de Sofala sur la côte d'Afrique, tantôt le sud de l'Arabie, tantôt la côte occidenlale de l'Inde. On les rencontre encore dans les eaux de la mer Orientale, faisant en trois années le tour de l'Afrique pour le compte du pharaon d'Egypte Néchao, leur suzerain. — Ils font de la Méditerranée un « lac phénicien », jalonnant toute la côte, du Tanaïs aux colonnes d'Hercule, de leurs comptoirs et de leurs colonies ; deux surtout dominent toutes les autres : Tarsish ou Tartessus d'IIispanie, riche en argent, et Carthage l'Africaine, qui remplacera Tyr et Sidon tombées en décadence (1).

Les grands voyages vers l'Atlantique. — De ces deux

points partent vers l'Occident, au nord etau sud, des expéditions qui font « pendant » à celle dOphir et d'Afrique en Orient. Ici la route est plus mystérieuse et les dangers sont plus grands. Aux colonnes d'Hercule finit le monde : nul n'a osé s'aventurer au delà, sur cet Océan inconnu qui étend à perle de vue ses flots houleux.

Forts de leur science nautique, les Phéniciens s'y lancent, atteignent, sur la côle d'Angleterre actuelle, des îles (Scilly) qu'ils nomment Cassitérides à cause de leur richesse en étain, s'avancent avec Ilimilcon jusqu'aux pays baltiques (2) et avec Ilannon dans les eaux africaines jusqu'au sud de Sierra-Leone, bien au delà du fleuve Sénégal.

Tel est, dans ses grandes lignes, le tableau de l'expansion phénicienne selon l'érudition contemporaine. La mappemonde des « princes de la terre et de la mer », ainsi que les

(1) IIé;:énionie de Sidon, environ 1900 avant J.-C.

— de Tyr : environ l"209 avant J.-C.

de Cartilage, environ 813-â(i9.

(2) Au temps de sa plus grande prospérité, dit Pline, Carthage envoya Ilimilcon explorer les mers du Nord et chargea Ilannon de fomler des stations sur la cote d'Afii([ue (l^ihye).

Ij'e\|iédition d'IIaunon nous a été conservée par une inscriplion grecque traduite du phénicien et connue sous le nom de Périple d'ilannon.

Prophètes nomment les marchands lyrienset sidoniens, englobait donc la moitié de l'Ancien Monde.

Des deux centres principaux, Tyr à l'orient, Tarsish à Toccident, deux lignes d'expansion se dirigeaient, l'une vers le golfe Persicjue, l'Inde et l'Afrique orientale; l'autre vers l'AI'rique occidentale jusqu'au cap Vert au sud; au nord, vers les îles Scilly et la Baltique.

Sur plus d'un point de cette gigantesque diagonale qui joignait l'Angleterre à Ceylan (Ij, la civilisation phénicienne laissa des traces durables, surtout en Grèce : il y eut ici pénétration plus profonde que partout ailleurs, et cette inlluence féconde se marque, non seulement dans l'art f:2), mais aussi dans la littérature grecque primitive (3).

Tout cela est très séduisant ; mais, si l'on veut s'en tenir aux textes seuls, il faut retrancher bien des traits à l'exposé précédent. Les Phéniciens de l'histoire, et non ceux de la légende érudite, nous apparaissent comme une race de marchands et de pirates, hardis, cruels, âpres au gain, fort insoucieux de science et de civilisation. Toute leur politique, c'est d'acquérir des richesses et de les conserver à l'exclusion des autres peuples. La protection de l'Egypte, à laquelle ils payaient tribut, leur assura le monopole du commerce oriental ; allaient-ils chercher le bois de santal et les pierres précieuses jusque dans l'Inde ou seulement dans les ports d'Arabie? Nous l'ignorons, et le nom d'Ophir ne précise rien à cet égard. Quant au périple de l'Afrique, Hérodote en parle comme d'une tradition conservée en Egypte depuis cent cinquante ans : il est peu probable qu'une expédition aussi considérable n'eût pas laissé plus de traces dans la science (4).

(I) D'après RittPr et rérmlit-Hon allemande.

{'!) CoIIignon, H/sloire de la sculpture grecque.

Curtius, Histoire f/recque.

(:?) M. Victor l'érard, dans les Phéniciens et l'Odyssée, se fait fort de prouver que » VOdyssée n'est qu'un |)ériple phénicien, transposé en vers irrecs et en légendes poétiques ». C'est la peinture de la Méditerranée phénicienne avec ses habitudes de navigation, ses théories du monde et de la vie navale, sa langue, ses instructions nautiques et son commerce. « C'est, ajoute-t-il, transportée dans l'histoire de la littérature grecque, cette même affirmation des origines orientales qui a renouvelé de[)uis trente ans l'histoire de l'art grec. »

(4) Un des arguments les plus cités en faveur du périple phénicien est celui-ci: Hérodote doute de la réalité de l'expédition, parce que, dit-il, les Pliénicieus qui l'auraient accomplie déclarèrent qu'ils avaient eu, pendant

8 GÉOGKAPdIK GENERALE.

La Méditerranée phénicienne. — Il csl plus fncilo de suivre le commerce phénicien dans la Médilerranée. Les capitaines tyriens et sidonicns y sonl chez eux; ils ont de bons navires qui tiennent aisément la haute mer; ils connaissent l'application de l'astronomie à la naviç^alion ; leurs voyages sont la mise en œuvre pratique de la science chaldéenne. Ils ont à bord une ])acotille de marchandises, bijoux ég-yptisants décorés de ileurs de lotus, cylindres de Babylone, tissus de pourpre brodés pour les femmes de Tyr, putes de verre bleu très en vogue dans la Grèce homérique (l). Ils débarquent sur tous les points de la côte où ils ont tantôt des bazars temporaires (Argos, Nauplie), tantôt des comptoirs (Jappé, Ascalon en Syrie, Tanaïs, RIemphis en Egypte, stations de Chypre, Iihodes, de Lycie, Thrace, Macédoine, Pont-Euxin^\ tantôt des colonies en pays de climat chaud analogue au leur (Sicile, Afrique, Espagne). De ces diverses contrées, ils tirent les éléments les plus précieux de leur commerce, bois et cuivre de l'Hellade, ambre des plages baltiques ('2), argent d'IIispanie, étain des Cassitérides, ivoire et poudre d'or des Syrtcs africaines, épices et perles de la mer Erythrée, esclaves d'un peu partout, car ces marchands doublés de pirates tirent de gros revenus de la traite des femmes et des enfants. Ils gardent le plus complet silence sur la situation de leurs colonies les plus riches : c'est, pour eux, un secret d'Etat. Les historiens grecs ne connaissent ([ue de nom Tarsish et les Cassitérides (3) ; mais, peu à peu, les Grecs s'enhardissent, suivent à leur tour sur les « routes liquides » le sillage des navires phéniciens. Chassés par

une partie de leur voyage, le soleil à droite. « Cela ne me parait pas croyable, ajoute Hérodote avec candeur; peut-être y a-t-il des gens à qui cela le paraîtra davantaj;e. »

Etant donné l'état de la science grecque au temps d'Hérodote, il ne pouvait pas savoir que dans l'hémisphère sud la position du soleil est le contraire de ce qu'elle est dans l'hémisphère nord. Les Phéniciens, dit-on, ne pouvaient le savoir que parce qu'ils l'avaient expérimenté.

Mais on oublie que les l^héaiciens avaient reçu de Chaldée des notions astronomiques très étendues, et il se peut bien qu'ils aient connu théoriquement cette particularité qui étonnait tant Hérodote.

(1) Odyssée: Le palais d'Alcinoiis.

(2) Apporté dans la mer Noire par le Borystliène?

(.3) « Des contrées situées à l'extrémité occidentale de l'Europe, je ne puis rien dire de posilir... Je ne sais rien non plus des Cassitérides. »

(Hérodote, 11, cxv.)

les Hellènes de la Méditerranée orientale, les Phéniciens se concentrent dans le bassin occidental, au seuil duquel veille Carthaii;-e.

L'œuvre de Carthage. — Fondée vers le ix* siècle avant notre ère (l), héritière des traditions industrielles et commerciales de Tyr, sa métropole, propriétaire d'un sol fertile admirablement exploité ('2), Carthage domine tout l'Occident méditerranéen, de la Sicile aux colonnes d'Hercule; la double expédition d'Hannon et d'Himilcon étend jusqu'aux régions baltiques et jusqu'au cap Vert le champ de sa puissance et de ses entreprises ; un traité avec Rome, alors obscure bourgade italiote, marque l'apogée de sa domination (509 avant J.-C). Mais le « péril grec » se rapproche : un jour, un Samien nommé Colœos, qui se rendait en Egypte, est entraîné par les vents d'est jusqu'à Tarsislî où il aborde; d'autres suivent : les Phocéens s'établissent à Marseille (3). En même temps naît et grandit le « péril romain » : les Romains se préparent à enlever aux Carthaginois l'hégémonie du bassin occidental, comme les Grecs ont enlevé aux Tyriens et aux Sidoniens l'hégémonie du bassin oriental méditerranéen. Déjà le « champ de bataille », la Sicile, est prêt; la fin des « princes de la terre et de la mer » approche.

En réduisant l'expansion phénicienne à son expression la plus siin[)le et, croyons-nous, la plus vraie, nous ne voulons pas dire que la science ne doive rien à ce syndicat mercantile, à ce « trust » pour l'exploitation du monde antique que fut la race phénicienne. Ces industriels rapaces, ces négociants retors, montrèrent le chemin aux Grecs et aux Romains. Ils étendirent leurs découvertes jusqu'à l'Océan. Ils ajoutèrent à la mappemonde égyptienne une partie de l'Atlantique, toute la Méditerranée, le nord de l'Afrique jusqu'au cap Vert, le sud de l'Europe jusqu'au

(1) Environ 813 avant J.-C.

(2) Traité d'agronomie de Magon que le Sénat romain fit traduire en latin.

(3) Colœos aborde à Tarsislî en MO environ; Marseille est fondée en 600. Carthage reste cependant toule-puissante jusqu'en 509, date qui nous semble marquer son apogée. Mais l'ennemi n'en est pas moins dans la place. « En 50'.), ils n'ont que des rivaux sur mer; ils n'ont ni maîtres, ni égaux », dit-on. Mais les rivaux d'aujourd'hui peuvent devenir les égaux de demain et les maîtres d'après-demain.

10 UÈOGRAPdlli GÉNÉRALE.

Tanaïs. C'est moins qu'on ne l'a dit, sans doute, mais c'est encore beaucoup.

L'Extrême-Orient. — Dans quel espritl'étudier ? — Une des «grandes dillicullés d'une histoire des découvertes, c'est de « rendre à chacun selon ses œuvres et selon ses mérites ». L'esprit humain est, de sa nature, étroit et partial : le champ de sa vision n'embrasse qu'une très minime partie des choses et le point de vue duquel il les considère est nécessairement individuel et particulier. L'homme d'aujourd'hui se flatte d'avoir tout inventé, alors qu'il vit sur les travaux des hommes d'autrefois. L'Européen et l'Asiatique s'ignorent ou se dédaignent réciproquement.

Les Chinois. — Leur isolement. — Dans l'état actuel des connaissances, ce sont les peuples orientaux, Chinois, Assyriens, Chaldéens, Égyptiens, qui se présentent au premier plan de l'histoire des découvertes ; et entre ces peuples, les Chinois ont une place à part, par l'anliquiti', la richesse et, surtout, l'isolement complet de leur civilisation.

Les nations de l'Ancien Monde, les Assyrio-Chaldéens eux-mêmes, ignorent cette civilisation brillante et solitaire qui présente cependant avec la leur de frappantes analogies (1). Ces analogies sont telles que des savants en ont conclu à l'origine chaldéenne de la civilisation chinoise {'2). Quoi qu'il en soit, les Chinois vécurent longtemps séparés du reste des humains; on ne sut qu'au n" siècle de l'ère chrétienne, en Occident, qu'il existait quelque part à l'extrémité de l'Asie un pays riche en soie (3), et c'est seule-

(1) Idenlilé de récriture cunéiforme et des caractères chinois.

Identité des conceptions aslronomif]iies et matiiéniati(iiies chez les deux peuples. Même système de numération, de poids et mesures, mêmes théories sur les planètes; points cardinau.v disposés de la même façon (le nord placé à l'ouest), l/obscrvalion des étoiles à leur passage méridien se fait en Chine avec des instruments analogues à ceux des astronomes chaldéens.

(Reclus.)

(2) Voy. Reclus, Exposé de la tkéorie de Terrien de la Couperie. D'afirès ce savant, les aborigènes chinois auraient été initiés aux arts et aux sciences chaldécnnes par une trihu des bords de l'Euphrate, le peuple des Bak. Les Hiik auraient émigré des bords de l'Euphrate à ceux du Hoang-ho par la Susiaue, la Haclriane, le l'amir et la Kacbgarie. Il place la date tlecel exode il y a environ quarante-deux siècles.

(3; Cf. Nolioits t.es Anciens sur la Sdrifjue : Grecs et Romains.

LE monde: connu des anciens. 11

ment vers la fin du moyen âge qu'on eut de la Clnne une idée précise et vraiment g-éograpliique (1). Aussi prit-on riiabitude de dater la Chine du voyage de Marco Polo : on oublie, en procédant ainsi, que les Chinois ont découvert leur pays avant nous.

Antiquité et caractère géographique des annales chinoises. — Les annales chinoises l'ont remonter l'étude de la contrée à une époque qui correspond au xx'' siècle avant l'ère chrétienne {'2). En ce temps-là, ïeniperear Vu, de la dynastie des llia, lit dresser un état géographique de tout l'empire, qui ne comprenait alors que la Terre Jaune et le bassin du Yang-tsé, divisés en neuf provinces. Montagnes, lleuves, lacs, composition du sol, produits naturels furent catalogués avec grand soin. A cet immense travail, l'empereur fit joindre l'étude détaillée et la carte de chaque province. A mesure que les conquêtes des souverains étendent les limites de l'empire, des envoyés, fonctionnaires ou pèlerins, visitent les pays conquis et enrichissent de nouveaux détails la mappemonde chinoise : l'un deux, Iliong-tlisang, a laissé sur la géographie du Tibet et de l'Inde septentrionale, qu'il visita au vu" siècle de notre ère, des récits dont les voyageurs modernes ont pu vérifier l'exactitude (3). Toutes ces relations, ces journaux d'explorateurs, pèlerins bouddhistes, marchands, ambassadeurs chinois en pays sujets, ambassadeurs sujets en pays chinois, tout cet ensemble de matériaux scientifiques s'amassedansles archives et les bureaux topographiques (4); à l'avènement de chaque dynastie, on en publie une édition soigneusement revue et corrigée : c'est ce qu'on appelle les « géographies d'empire (5) » ; le terme exprime bien le caractère tout officiel et exclusif des explorations et des travaux chinois : ce sont des explorations

(1) Cf. Les grands- voyageurs du moyen âge : Marco Polo.

(2) Fou-li, le premier législateur, aurait vécu trente siècles avauL .I.-C , mais la période vraiment historique ne commence que dix siècles plus lard avec l'empereur Yu.

(;i) On a retrouvé d'une manière à peu près certaine son itinéraire dans l'Asie centrale. (Reclus.)

(4) Le premier liureau topoirraphique fut établi par les empereurs de la dynastie de llan, au ii« siècle de notre ère.

(d) « Reiclisgeojjraphien. »

12 GKOGRArniE r,i;:NÉRALE.

adminisLralives cl des travaux d'Elat : œuvres colossales du resle! Chacune de ces gcofi^raphies impériales ne comprend guère moins de 200 à 4()0 livres (1) ; c'est une vérital)le encyclopédie, quelque chose d'analogue à Vllisloire naliirelle de Pline : on y trouve des renseignements détaillés svn- les climats, l'hydrographie, la flore et la faune, les mœurs, l'histoire de toutes les contrées de l'empire, avec cartes, plans, statistiques, état de la science à diverses époques.

Nous ignorons encore en majeure partie la science chinoise ; nous ne savons pas grand'chosedes découvertes des« fds de Han ». Ils connaissaient de lemps immémorial la propriété que possède l'aiguille aimantée de se tourner toujours vers le nord : c'est vers le iv" siècle de notre ère qu'ils l'appliquèrent à la navigation. Ils découvrirent peutêtre aussi l'Amérique, avant les Normands, avant Colomb; l'hypothèse n'a rien d'invraisemblable. Mais, pour nous en tenir à ce que nous savons, le rôle géographique des Chinois reste très grand. En ceci, comme en tout le reste, ils ont été nos devanciers sans avoir été nos initiateurs.

\^. Les Grecs.

Valeur de leurs explorations. — Ni la Grèce ni Rome ne sont l'origine de toute science et de toute civilisation. Il y a eu, avant elles, des nations puissantes, des fornies de civilisation originales. Les Grecs n'ont fait que reprendre, sur bien des points, l'œuvre de leurs devanciers, mais ce fut dans un tout autre esprit. Ils y apportèrent les dons merveilleux d'une intelligence à la fois spéculative et pratique, le double sens du fait et de l'idée, la curiosité d'esprit toujours en éveil, l'amour des aventures, aussi bien dans la vie intellectuelle que dans la vie réelle. Nous voilà bien loin de l'immobilisme égyptien, du mercantilisme phénicien. Interrogés par Hérodote sur la cause des crues périodiques du Nil, les Egyptiens ne savent que répondre : ils ne se sont jamais posé la question. Les Grecs, eux, ont déjà trouvé trois explications qu'Hérodote discute pour en pro-

(1) Celle (le Malliuan-lin compte -TiS livres et 100 volumes, celle de iMing 2G0 volumes. La plus récente est celle de la dynastie mandchoue, de 1G44 ; les Allemands s'en sont inspirés pour leurs travaux sur la Chine.

(V. Ritter.)

posera son tour une quatrième (1). Tandis que le marchand [diénicien vogue vers les Cassilérides, uniquement préoccupe de réaliser de gros bénéfices, le marin grec court le monde : il fait, lui aussi, très bien ses aflaires, mais le voyage enrichit autant son esprit que sa bourse ; il aime « voir les villes et connaître ce que pensent les hommes ». Le Phénicien arrive dans un pays, vend, achète et repart :

I n'importe, il n'exporte que des produits. Le Grec s'arrête dans le même pays, trafique également, mais regarde, explore, interroge, réfléchit, compare; avec ses marchandises, il importe et il exporte des idées ; avec ces idées, il créera la science.

On imagine quel essor ces chercheurs d'inconnu firent prendre aux découvertes. Il n'est guère facile de classer les explorations helléniques; ce sont choses de hasard, d'aventure, de libre inspiration. Il y a, parmi tous ces voyageurs infatigables, des ignorants et des savants, des explorateurs officiels et des gens qui poursuivent une entreprise particulière, de plaisir, de science ou d'affaires.

Cependant tout ce mouvement se centralise autour de quelques grandes époques de l'histoire hellénique : l'âge pré-homérique et homérique, la colonisation du vni^ siècle, les guerres médiques et les conquêtes d'Alexandre.

Temps pré-homériques. — L'âge pré-homérique nous fait assister, dès le xni^ siècle avant notre ère, aux premières courses des marins grecs dans la Méditerranée et l'Archipel : tel est le sens de l'expédition des Argonautes, dégagée des broderies poétiques que lui ont prodiguées la fantaisie des poètes et l'imagination des savants de tous les temps. Ce qu'il en ressort de plus précis, ce qui nous intéresse dans cette légende si lointaine, c'est l'éveil des Grecs à la vie maritime, ce sont leurs premiers essais nautiques, à l'exemple des Phéniciens, c'est l'attrait exercé sur eux par la mer fascinante et mystérieuse, tantôt bleue, riante, ensoleillée, parsemée d'îles jetées a comme les pierres d'un gué », tantôt sombre et violente : l'Egée, le Pont-Euxin, voilà le théâtre de leurs premiers exploits.

II va sans dire que les Grecs ne se sont pas révélés d'emblée maîtres navigateurs. Il y eut une longue période

(1) D'après Tainc et Fouillée {le Peuple rp'ec, Philosophie de l'art grec).

(rix'silnlions, do tâtonnements; on n'osa crabord perdre de vnc la terre, ni voyaiii'er de niiil ; l<!s loii<4iies « lournées » des Phéniciens durent iiisjiirer louL d'abord aux Grecs une sorte de crainte respectueuse.

L'expédition de Jason en Colchide et aux pays du Phase resta longtemps sans continuateurs : les Hellènes ne reprirent que plus tard la route du Pont-Euxin. Mais jamais ils ne restent stationnaires et s'ils abandonnent un chemin c'est pour s'enouvrir d'autres. Un siècle après Jason, des migrations intérieures provoquent l'exode des Eoliens, des Ioniens et des Doriens, qui vont coloniser la côte d'Asie Mineure.

Temps homériques. — C'est encore vers l'Asie Mineure que vogue, au x*^ siècle, la flotte des Achéens qui vont assiéger Troie. Puis les voyages s'étendent : Ménélas « erre sur les rivages de Chypre, de Phénicie et d'Egypte »; le prudent Ulysse visite, explorateur malgré lui, le pays des Phéaciens (Corfou, les côtes de Sicile) et pousse même dans les parages redoutés de la Méditerranée occidentale, jusqu'au brumeux pays des Cimmériens, aux bords du fleuve Okéanos, qui ferme le monde.

' -Malgré Strabon et ses modernes disciples, partisans de l'autorité géographique d'Iiomère, il y a dans tout cela autant de fiction que de réalité. Comme pour les Argonautes, il faut s'attacher à l'esprit, non à la lettre, de ces pages naïves et délicieuses par leur naïveté môme. C'est, pour reprendre l'expression d'un autre grand poète, « de l'histoire écoutée aux portes de la légende », et c'est bien ce qui en fait le charme. U Iliade et V Odyssée travesties en précis de géographie ne sont plus V Iliade et VOdi/ssée, ce n'est plus la divine enfance de l'humanité, le temps où l'on concevait le monde comme un grand disque plat enchâssé dans un orbe liquide et surmonté d'un ciel de cristal où les étoiles étaient fixées comme autant de clous d'or.

Les Ioniens. — L'expansion milésienne. — Du x" au vnr siècle, la poésie fait place à la science. Peu à peu, les craintes se dissipent, les distances et les périls réels sont mieux appréciés. Les Grecs, à leur tour, et sur les pas des Phéniciens, découvrent la Méditerranée, C'est d'abord le

Î,E MONni': CONNU DES ANCIENS. lo

b.'issin oriental, le liUoral du Ponl-Eiixin ([ui se couvre de colonies niilésienncs, établies sur une première assise phénicienne (1); puis l'Egypte (Canope, Nau(iratis), la côte nord africaine (Cyréne), la .Macédoine, la Clialcidique. Bientôt le champ d'entreprises devient trop étroit. On ne croit plus aux récits d'Ulysse, écho des légendes répandues à dessein par les Phéniciens pour éloigner les Grecs de la Méditerranée occidentale. La colonisation franchit le cap Malée, gagne la Sicile, l'Italie (Grande Grèce), la Corse, la Sardaigne, le littoral de la Gaule (Marseille) et de l'Espagne (Tartessus).

En même temps s'établissent avec la Perse des rapports analogues à ceux des Phéniciens avec l'Egypte. Les Grecs entrent au service du Grand P»oi. H y a un corps d'auxiliaires grecs dans l'expédition de Darius contre les Scythes: etc'est un Grecd'lonie, Scijlax de Caryanda, que le souverain perse charge d'aller reconnaître les provinces de l'empire touchant à l'Indus. L'Ionie est le centre de ce grand mouvement de peuples et d'idées que marque l'expansion grecque du vni'' siècle. Milet est le rendezvous des explorateurs et des savants du monde hellénique ; les premiers y apportent leur expérience, les notions amassées au cours de leurs voyages; les seconds classerît, systématisent, figurent ces notions, transforment en science tout cet empirisme (2). Il arrive souvent que tel Milésien est à la fois explorateur et savant, comme cet Hécalée l'Ancien (3) qui jeta un si grand éclat sur l'école d'ionie par ses travaux historiques et géographiques et dont la « Périégèse » ou Description du monde résumait les découvertes de ses contemporains, des colonnes dllercule à l'Indus, du littoral septentrional de la Libye (Afrique) au littoral méridional de l'Europe.

Époque des guerres médiques. — Études et voyages en Orient continuent avec les guerres médiques, qui nouent

(l)M. Victor Bêrard donne une image juste de cet éternel recommencement des découvertes, surtout dans le monde méditerranéen. Il compare la Méditerranée à un terrain sédimentaire où les diverses marines régnantes, les diverses thalassocraties ont laissé leurs traces, par couches plus ou moins compactes. L'histoire de la Méditerranée est, en effet, une géologie.

['2} Cf. Science géographique : L'école d'ionie; Thaïes, Anaximandre; les premières cartes ; l'œuvre d'IIécatée.

d'clroils rappoils entre les Hellènes et les Perses. Le progrès des connaissances est très notable chez Hérodote, grand voyageur et historien géographe comme Ilécalée, auquel il a survécu. C'est une des physionomies les plus « grecques » de l'histoire hellénique ; c'est aussi l'une de celles (pie nous connaissons le mieux. Né à llalicarnasse (484 avant Jésus-Christ), chassé de sa ville natale par les luttes de partis où périt son oncle, le poète Panyasis, il se réfugie à Samos, sa « seconde patrie », et y forme le projet d'écrire l'histoire des guerres médiques. En historien consciencieux, en Hellène amoureux des voyages, il parcourt le théâtre des événements, l'Egypte et Cyrène, la Phénicie, la Babylonie, peut-être la Médie, la Colchide, les colonies grecques du Pont, la Mœsie et la Thrace, sans parler de la Grèce elle-même, des îles égéennes, de la Sicile et de l'Italie méridionale, où il passe ses dernières années. Son œuvre est une image singulièrement vivante de 1' « œcu mène » du v« siècle. Les limites ne dilTèrent pas de celles d'IIécatée, mais la mappemonde s'enrichit d'observations précises et précieuses, de détails « vus » : la description de l'empire perse, la route de Sardes à Suze, sont d'une grande exactitude. Il établit que la Caspienne est une mer fermée, alors ((u'Hécatée la regardait comme un golfe de l'Océan extérieur. Enfin il pose le premier le problème des sources du Nil.

Expansion de l'hellénisme. — L'Inde et l'Occident. — Le progrès des découvertes subit, au lendemain des guerres méthques, sinon un^ arrêt, du moins un ralentissement momentané. On s'occupe d'histoirt^ de politique, de philosophie, non plus scientifique à la manière de l'école d'Ionie, mais morale, à la manière de Socrate. Il y a, dans VAnabase de Xénophon, chez Thucydide, le même sens d'observation nette que chez Hérodote, avec moins d'abondance et de charme; mais ce n'est |ias la note dominante. Le goût des choses géographiques n'est pas perdu cependant : des écoles, comme celles d'Eadoxe de Cnide (364), préparent une renaissance antérieure aux expéditions d'Alexandre et qui trouvera en Aristote sa plus haute expression.

U époque d'Alexandre est l'apogée des découvertes helléniques : l'Occident fermé et l'Orient mal connu s'ouvrirent

en même temps aux Grecs, run avec Pylhcas, l'autre avec Alexandre et ses successeurs.

Pythéas. — Pi/Ihéas esl de la race des savants voyaijfeurs, comme Ilécalée et liérodolè ; il dut même les surpasser par l'étendue de ses connaissances astronomiques et de son habileté pratique dont témoignent ses émules, Ératostlîène et liipparque; mais on ignore malheureusement une grande partie de sa vie, et son œuvre ne nous a été conservée que par l'appréciation souvent hostile de ses successeurs (1). 11 naquit à Marseille, au iv" siècle avant Jésus-Christ ; la précision de ses observations astronomiques (2) le fit choisir par ses compatriotes, vers 320, pour un voyage de recherche des pays de l'étain et de l'ambre. Non seulement Pythéas les découvrit, au grand déplaisir des Phéniciens, mais il atteignit, au nord, la terre de lliulé (3), ([ui resta la borne des connaissances des Anciens d;ins ces parages. A ces résultats pratiques de son voyage, le grand navigateur massilien ajouta des observations scienlifiques qui furent violemment contestées (4) par ses contemporains; Tétrangetéde ces contrées du Nord déconcertait les Grecs, et la science n'était pas encore assez universalisée pour que les vérités astronomiques fussent comprises de tous.

Conquêtes d'Alexandre : leur influence. — Tandis que Pythéas étendait la mappemonde grecque à l'occident jusqu'aux îles Shetland et aux bouches de la Vistule, Alexandre lui donnait un immense développement vers lorient et le sud.

C'est surtout aux expéditions d'Alexandre le Grand que peut s'appliquer le terme de « conquête scientifique ». L'élève d'Aristote n'est pas seulement un conquérant de nations, c'est aussi un conquérant d'idées. Un corps de bèmatistes (géomètres) accompagne son armée pour relever les itinéraires : les généraux (Aristobule, Néarque) sont tenus de publier des mémoires sur les pays parcourus et

(1) Strabon qualifie ses découvertes de « mensonges déguisés sous un grand appareil de science astronomique et mathématique ». {'i) Voy. Science rjéographique.

(3) Probablement l'une des Slietland.

(4J Voy. Science rjéofjrapkique : Pythéas et le soleil de minuit.

conquis; pnrloni,surson passa<çe, Alexandre sème dos villes où germera plus lard la civilisation hellénique, mêlée aux civilisations indigènes. H y a, dans tout cela, |)rofil pour les découvertes et pour la science : à l'œcumènc; ou « monde habité » s'ajoutent le nord de l'Europe, jusqu'aux pays du Danube, la l^actriane, la Sogdiane, la région de l'Oxus et de riaxarlès, et surtout l'Inde. On n'avait sur cette dernière que des notions vagues et erronées : le souvenir du voyage de Scylax de Caryanda paraît s'être perdu.

Pour Hérodote, l'Inde, c'est le pays de l'Indus: au delà, c'est le désert. Pour Ctésias (1), c'est « un pays aussi grand que l'Asie » et peuplé de toutes sortes d'animaux fabuleux.

L'Inde réelle fut une révélation pour les Grecs : le phénomène de la mousson, les crues de l'Indus, l'exubérance de la végétation tropicale, les champs de riz, les figuiers banians; le coton, la cannelle, les épiées; les tigres et les serpents, les rhinocéros, les perroquets et les singes; la physionomie, le costume, les usages des Indous, tout était fait pour surprendre, épouvanter, charmer les Grecs. Les récits des compagnons d'Alexandre, de Néarque qui longea les côtes de Gédrosie (Béloutchistan), ceux de Mégasthène, ambassadeur des Séleucides à la cour du rajah de Palibothra (Patna), ouvrirent à l'imagination hellénique ce qui fut et resta pour les Anciens la terre des merveilles à l'orient, comme plus tard l'Amérique le fut à l'occident.

L'école d'Alexandrie. — Tous ces récils d'Orient et d'Occident, toutes ces idées venues des quatre points du globe vinrent se centraliser à Alexandrie d'Egypte, la capitale intellectuelle de l'hellénisme aux m" et iv'^ siècles, comme Milet l'avait été au vu^ et au vlu^ Ville de bibliothèques et de savants, elle fut le grand creuset de la pensée, le laboratoire d'où sortit la science géographique. A l'exemple d'Aristote,Ératosthène, Hipparque, Posidonius reprennent avec éclat la tradition d'Hécatée : recherches scientifiques, découvertes intellectuelles, spéculatives (2),

(1) Médecin de Darius Notiius, qui a écrit, vers 398, un traite sur l'Inde dont Diodore s'est inspiré.

("2) Cf. Science géographique : Les théories d'Aristotc sur l'hydrograpliie des grands fleuves, les climats, les profondeurs marines.

Système de géographie scientifique d'Ératoslhène.

Progrès de la cartographie.

LE MONDE CONiNU DES ANCIENS. 19

et exposé systématique des découvertes pratiques. L'œcuniène d'Alexandre et de ses successeurs, Séleucides do Bactrianc et Ptolémées d'Egypte, est décrite dans leurs grands ouvrages; elle s'étend de Thulé à Patna, do rÉthiopie au Tanaïs et aux bassins de l'Oxus et de riaxartès. Dans ces vastes limites, bien des parties sont encore inexplorées ou mal connues (1) (Caspienne, Espagne, Gaule, Germanie, littoral baltique, Scythie, Sarmalie), Mais si un certain nombre d'erreurs subsistent, un plus grand nombre encore disparaissent devant les recherches et les voyages, toujours aimés de la race curieuse et subtile des fils d'IIellen. Le type « classique » du savant voyageur se reproduit à un nombre infini d'exemplaires.

Posidonius, Artémidore, Eudoxe de Cyzique. — Posidonius, au « tour de Méditerranée « traditionnel, joint un voyage sur les rives de la mer extérieure, pour contrôler les dires de Pythéas. Agatharchides de Cnide (vers 120 après Jésus-Christ) et Artémidore d'Ephèse (vers 104 après .lésus-Christ) vont étudier sur place les rives du golfe Arabique ; Eudoxe de Cyzique entreprend une expédition plus hasardeuse encore. C'est une figure curieuse que celle de cet homme, riche, considéré savant, enthousiaste de découvertes et d'aventures, désintéressé jusqu'à vendre tout ce qu'il possède pour subvenir aux frais de son entreprise. Il propose au roi d'Egypte, Ptolémée Évergète, une expédition aux sources du iXil ; il fait, en 118 et 113, deux voyages dans l'Inde. Enfin, il quitte l'Egypte, réalise ses biens, parcourt les principales villes de la Méditerranée pour y réunir les matériaux nécessaires à l'exécution de son grand projet : ce projet, c'est d'aller voir s'il y a, par l'Afrique, communication libre entre l'Atlantique et la mer Erythrée. Il part de Gadès, reprend la route d'Hannon; les tempêtes, l'absence d'expérience technique, la mauvaise volonté de son équipage l'obligent à revenir sur ses pas. Il ne se décourage pas : après un appel inutile au roi de Maurita-

(I) Aristoie a perdu de viie l'idée juste d'Hérodote au sujet de la Caspienne ; il en fait un golfe de l'océan Boréal.

Tous les grands fleuves d'Asie, l'Araxe, dont le Tanaïs est une branche, rindus, viennent du Paropamisos. Les grands fleuves d'Europe, l'isler et le. Tartessus, viennent du mont Pyrène dans la Celtique.

nie, il organise une nouvelle expédition et repart de Gadès. 11 ne revint jamais.

Ce hardi précurseur de Vasco de Gama et de Colomb clôt d'une note originale la série des grands voyageurs de ranticpiité. Le désintéressement absolu, Théroïsme, le « grain de folie » d'oi^i germent les grandes choses, man- (juaicnt un peu aux entreprises grec({ues : grâce à Eudoxe, celte lacune est comblée. La découverte de la Terre a suscité sur le sol hellénique tous les genres d'activité, et c'est rendre stricte justice au peuple le plus com[)Iet (|ue nous ayons connu jusqu'ici, que le louer d'avoir assuré à la science un tel gain de précision et d'étendue.

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