C. Les Romains
Caractère de leur application aux sciences géographiques. — Avec les Piomains apparaît une nouvelle force historique, toute différente de la force hellénique : c'est la matière succédant à l'esprit. La domination romaine rajipelle, parson caractère exclusivementadministratif et militaire, celle des peuples dont nous avons parlé au début de ce chapitre, celle de l'antique Egypte et de l'Assyrie- Chaldée. Le génie romain, tout politique et juridique, pesant, exact, appliqué, dédaigne les voyages de science ou d'aventures et les batailles d'idées : c'est bon pour ces « bavards » de Grecs ! A quoi bon perdre son temps à aller voir ce qui se passe aux extrémités du monde? Les Romains manquent totalement de ce qu'on a appelé « l'esprit de découvertes ». La conquête les mène sur les pas d'Alexandre, en Asie : ils ne cherchent pas à enrichir la géographie de ces pays d'Orient si curieusement étudiés par les Grecs. Au temps de Jules César, on commence, pour la première fois à Rome, à porter de la soie : personne ne s'incpiiète de savoir d'où elle provient. Au delà du mur de « romanisation », les « maîtres du monde » ne connaissent plus rien. Etablis dans ces contrées d'Occident et du Nord que l'imagination des peuples méridionaux revêtait de mystère et d'attrait depuis tant de siècles, les Romains ne regardent môme pas autour d'eux. Ils ne visitent ni l'Irlande, ni les îles de l'Étain. Leurs explorateurs, ce sont les « mensoros », sortes d'ingénieurs militaires, de géodètes et de topographes ; vaincre, romaniser, mesurer :
leur œuvre tient dans ces trois mots (t). Chez eux, pas plus d'originalité que de curiosité d'esprit : ils prennent aux vaincus tout ce qui est bon à prendre. Marins inexpérimentés, ils se servent d'abord de peuples qui s'y entendent mieux qu'eux, Étrusques, Carthag-inois, Siciliotes, Massiliens et autres Grecs. Ils gagnent leurs premières victoires sur Carthage avec des navires de modèle phénicien et des matelots étrusques. En agriculture même, ils se montrent serviles copistes : le bréviaire agronomique de tous les propriétaires italiens, c'estleTraité du Carthaginois Magon, traduit en latin par ordre du Sénat.
Extension des découvertes par la conquête. — Cependant, malgré leur étroitesse de vues, les Romains ont grande part à la découverte de la Terre : leurs conquêtes étendirent d'une manière considérable les limites de l'œcumène, surtout vers le nord et l'occident de l'Europe. Si l'on connaissait déjà plus ou moins l'Asie Mineure, l'Arabie, la Parlhie (expédition de Crassus, guerres mithridaliques, expédition d'Auguste et de ses successeurs), l'Ethiopie (expédition de Pétronius, sous Auguste, voyage des centurions de Néron dans la région du Nil supérieur), la Fazanie (Fezzan), la Numidie et la Mauritanie (2), on ignorait à peu près l'Ilispanie, les Gaules, et tout à t'ait la Germanie, les pays du Danube, la Bretagne el la Sarmatie. Il y avait là un vaste champ d'études, des individualités géographiques toutes nouvelles, l'espoir de découvertes comparables à ce qu'avait été, au temps d'Alexandre, la révélation du monde indou.
Continuation de l'expansion des Ptolémées et des Séleucides. — A l'orient, le mouvement d'explorations et d'études suit son cours avec les successeurs d'Alexandre, Séleucides et Ptolémées.
Les Séleucides, en Bactriane, sont en rapports 'commerciaux avec un grand peuple asiatique producteur de la soie, les Sères, dont on voit poindre le nom pour la première fois dans les écrits de Strabon ; une route conduit de la Sérique, qu'on sait située au nord-est de l'Asie, en Bactriane.
(l)Cf. Cartorp'aphie romaine : Itinéraires, mesurage de l'empire. [1) Pour la clarté de l'exposé, il semble préférable d'énumérer les conquêtes par ordre géographique plutôt que par succession chronologique.
Les Plolémées d'Egyple, de leur côté, enrichissent <le nouveaux détails la connaissance des pays d'Afrique et d'indo ; souverains fastueux, ils rechereluMil, |)our h^urs palais et leurs temples, livoire, l'or, l'argent, les pierres précieuses, la soie, les riches étoires.
Les chasseurs d'éléphants envoyés par eux à la poursuite de l'ivoire remontent la vallée du Nil jusqu'à la hauteur du cap des Aromates (Guardafui), puis s'avancent dans la région des sources du Nil et peut-être dans colle des inondations du Niger; le point le plus méridional qu'ils a tteigniren test le pays d'Agysimba(Asben). En même temps, le commerce indo-égyptien prend chaque jour un plus grand développement. L'itinéraire des marchands alexandrins nous a été conservé par l'un d'entre eux, sous le nom de Périple de la mer Erythrée : cette route côlière dépasse au sud le cap des Aromates, touche une grande île appelée Memdhias (Zanzibar?), puis revient à son point de départ, la ville de Bérénice, pour longer les côtes d'Arabie, de Gédrosie et d'Inde jusqu'à Mangalore. De là, les marchands parcouraient l'Inde et s'aventuraient beaucoup plus loin encore : leurs relations de voyage parlent de la Chersonèse d'or (IMalacca), d'une ville nommée Calligara (Singapour ou Canton?), d'une grande terre qui se prolonge vers le Midi, en avant de Cattigara (Sumatra?), et d'un peuple producteur de soie, les Thinae ou Sinae, dont le pays est au sud de la Sérique et communique avec l'Inde gangétique par une route de commerce aboutissant à Palibothra (Patna). Il s'agit tout simplement des Chinois, et la Sérique des Bactriens, le pays des Thinae des Alexandrins ne sont qu'une seule et même contrée, la Chine (1) : mais on l'ignora longtemps.
La découverte d'Hippalos. — Vers 78 après Jésus-Christ, le commerce indo-égyptien bénéficie d'une grande découverte nautique. Un pilote grec, du nom à'Ilippalos, frappé de la régularité des vents soufflant du golfe d'Aden vers l'Inde et vice versa, ose s'y abandonner et substituer la navigation au long cours à la navigation côlière de la mer Erythrée (2). Cela fit révolution dans le monde maritime et
(1) La Sérique est la Cliiuc du Nord, el le pays des Tliinae la Chine du Midi.
(2) D'où le nom de veiils d'Hippalos donné par les Anciens an\ moussons.
commercial : le mouvement d'échanges indo-alexandrins prit dès lors une activité et une extension qui survécurent à la domination romaine.
Le géographe Ptolémée. — L'œuvre qui résume le mieux lélat de l'œcumène vers la fin du monde antique est celle de Ptolémée. Il a connu, par Marin de Tyr (1), les découvertes phéniciennes et carthaginoises ; par ses illustres devanciers, d'Homère à Strabon, les découvertes grecques et romaines; par les relations de voyage des marchands d'Alexandrie, des explorateurs cosmopolites et plus ou moins anonymes des deux premiers siècles de notre ère, les découvertes hellénistiques. Son regard mesure le vaste horizon de ces contrées diverses, explorées, conquises, puis oubliées, reconquises, revisitées par cliacun des dominateurs du jour. A l'époque où il se place (environ 140 après Jésus-Christ), la limite des connaissances géographiques suit au nord de l'Europe une ligne de murs et de châteaux entre les localités correspondant à Glasgow et Edimbourg, atteint au nord-ouest cette mystérieuse Thulé dans laquelle on croit pouvoir reconnaître l'une des Shetland, traverse la Scandinavie, longe le littoral baltique, bien connu par le commerce de l'ambre (2). La Vistule paraît être la limite approximative des connaissances à l'est ; au delà, Ptolémée nomme quatre fleuves dans lesquels on croit reconnaître le Niémen, la Duna et deux autres fleuves côtiers russes, mais l'identification n'a rien de certain. Il y avait cependant là 'en Podolie) une muraille romaine destinée à proléger la Dacie. Ptolémée donne des noms de peuples d'Europe orientale, qu'on n'a pu identifier assez exactement jusqu'au golfe de Finlande. C'est l'extrême borne des connaissances dans ces régions. La limite, franchissant ensuite le fleuve Daïch (Oural), parcourt le pays des Scythes nomades, sur lequel on n'a que des notions très vagues (3) ; en réalité, on connaît peu les contrées au delà de l'Iaxartes, et assez mal les contrées eu
(1) Cf. Cartographie.
('i) Phéniciens, Pythéas, missions romaines envoyées sous Néron dans le Samraland, à la reclierche de l'ambre.
(3) « Au delà de l'Iaxartes, dit l^tolémée, on ne connaît ni fleuves, ni lacs, mais seulement des montagnes et les noms des principales résidences des nomades, »
deçà (1) ; riiydrographie des régions de la Caspienne cl de la mer d'Aral esL un tissu d'erreurs ; rien de plus précis sur la haute Asie, à l'exceplion des notions relatives à la Scrique. Plolémée parle de la route de caravanes (jui, j)arlanl de Hactres, suivait le haut ()\us, touchait Issedon (Kachgar?), et venait aboutir à la métropole des Sères (?j, peut-être quelque ville du Chensi actuel. De cet incertain pays, la limite atteint Cattigara (sans doute Canton), dans le pays des Thinae (qu'on croyait distinct de celui des Sères), d'où une autre route commerciale, ainsi (jue nous l'avons vu précédemment, aboutissait à Palibolhra (Patna), dans l'Inde.
De Cattigara, la limite se dirige vers le sud-est, englobant la Birmanie (pays d'Argyr, Arrakan?), la péninsule de JMalacca (Chersonèse d'or), peut-être même Sumatra.
L'iude est bien connue, non seulement sur la c(Me, mais à l'inlérieur (Bengale, Népal, commerce avec les Thinae); la Taprobane (Ceylan) également ; le littoral de Gédrosie (Béloutchistan), le golfe Persiqueetles contours de l'Arabie sont familiers aux marchands alexandrins ; à l'intérieur, le plateau de l'Iran a été bien étudié par Alexandre et ses successeurs.
En continuant notre tour du monde antique, nous trouvons que la limite africaine atteint « la grande île Menuthias » (Zanzibar?), touche les monts de la Lune (sources du Nil), contourne au sud le lac Libyen (Tchad?) et le grand lleuve de Nigritie (Niger), pour se perdre vers le golfe de Guinée actuel ; on pense que la limite extrême des connaissances sur la côte occidentale d'Afrique correspond à peu près à Sierra-Leone, point terminus du périple d'Ilannon. De là, nous revenons, par les côtes d'Espagne, de Gaule et d'Hibernie, à notre point de départ, la Calédonie (Ecosse).
(1) Cf. Science fjéoçjraphique : Erreurs des géographes anciens; l'Ii^diographio aralo-caspienne.
Li:S liOUTES M COiMMli«CE ET LES GRANDS VOYAGEUliS. 25