CHAPITRE VII
Histoire de la formatkm de notre limite depuis Hugues Gapet jusqu'au règne de
Louis XI.
§ 4^. LIMITES DE LA FRANGE A l'ÉPOQUE DE HUGUES GAPET (l).
En résumant ce que nous venons de dire sur le traité de Verdun et sur ses conséquences, on peut dire que le royaume de France était borné à l'est par l'Escaut depuis son embouchure jusque vers sa source ; de là, la limite suivait à peu près le 50*" parallèle y en longeant la Champagne, puis joignait la Meuse, et suivait cette rivière jusqu'à sa source. La limite était ensuite tracée par la Saône jusqu'à Lyon ; ici , elle passait à l'ouest du Lyonnais et du Forez , qui relevaient de la Bourgogne, et rejoignait le Rhône au sud du Lyonnais, puis longeait le fleuve jusqu'à son embouchure.
Au sud (9.), la limite partait de Tembouchure du Llobregat, et allait rejoindre la Sègre»au-<lessus de son confluent avec la Ribagorzana , suivait la Sègre jusqu'au confluent de la Ribagorzana, cette rivière jusqu'à sa source, de là les Pyrénées, et atteignait le golfe de Gascogne.
A l'est et au nord, la mer bornait le royaume.
Accroissements.
Depuis le traité de Verdun , la France a étendu sa limite des Cévennes à la Saône et au Rhône presque partout, parce que :
(x) Voyez la carte n® 11.
(a) Voyez la carte du V vol. de THist. du Languedoc, par Dom Yaissette.
ni LÀ FilÀNCfi. ^9
VLe Chàlonnaîs s'est séparé du royaume d'Arles (i);
2^ Le Méconnais a été enlevé au royaume d'Arles par Louis et Carloman (2) ;
3*" Le Beaujolais s'est placé sous la suzeraineté du roi Hugues Capet (i) ;
4° Le Vivaraisy sauf la ville de Viviers, a été réuni au comté de Toulouse (4) y
5*^ L'Uzége a été aussi réuni au comté de Toulouse (5).
Il n'y a plus jusqu'au Rhône que les comtés de Lyon et du Fore2 , et la ville de Viviers , qui restent au royaume d'Arles (6).
S 2. uintÉs A LA ttobT DE LOUIS tn (7) 4480.
La limite de la France n'a pas beaucoup changé du côté de l'Allemagne. En 4425, les comtes de Toulouse et de Provence ont signé un traité par lequel le comte de Toulouse obtient le marquisat de Provence , c'est-à-dire, le pays entre Isère et Durance, avec la suzeraineté des comtés de Die et de Valence. Le comté de Forez s'est séparé du comté de Lyon , et s'est placé sous la suzeraineté de la France (4473-4477). Tout le reste des royaumes d'Arles et de Lorraine relève toujours des empereurs d'Allemagne.
A l'ouest, la France est entourée par les rois d'Angleterre, qui possèdent toutes nos provinces occidentales; nous traiterons cette question plus loin, regardant, comme faisant partie de la formation intérieure du royaume, Thistoire de la conquête des fiefs relevant des rois d'Angleterre.
§ 3. UaiITES A LA MORT DE SAIIHT LOUIS (4270) (8).
A la mort de saint Louis, la limite avait subi d'importantes modifications. 4°£yon s'était rendu indépendant de l'empire
(i) Descript. hist et géogr. de la France, par Longuerae.
(2) id. — (3) Id. — (4 et 5) Hist. du Languedoc. — (6) Longoenie.
(?) Voyez la carte n® 12.
(8) Voyez la carte n^ 14.
d'Allemagoe, et cherchait déjà à se placer sous la suzeraineté de la France (^245).
2° Le comté de Provence, avec ses dépendances (i), avait été conquis en >I246, par le frère de saint Louis, Charles d'Anjou, qui avait épousé l'héritière de ce comté.
5° Par le traité de Corbeil (4258), saint Louis céda au roi d'Aragon, Jayme P*^, ses droits de suzeraineté sur les comtés de Barcelone , de Bezalu , de Roussillon , de Cerdagne , de Conflans , et sur la seigneurie de Montpellier. En échange de ces droits , saint Louis obtint la renonciation de ceux du roi d'Aragon sur Carcassonne, le Rasez, le Lauraguais, le Termenois, Béziers, le Menervois, le comté de Fenouillèdes , Pierre Pertuse, Sault, Agde, l'Albigeois, le Quercy, Narbonne, le Gévaudan, le comté de Milhau, Nîmes, Toulouse, et le comté de Saint-Gilles, c'est-à-dire sur le comté de Toulouse, qui venait d'échoir à un prince capétien. La limite de la France fut ramenée jusqu'à la rivière de la Tet (2). Ce traité , désavantageux en apparence, avait l'avantage immense de donner une limite fixe à la France. Le Roussillon aurait dû être conservé sans doute ; mais le Roussillon n'était pas plus français alors que la Catalogne, et saint Louis craignait , avec raison , que l'on ne cherchât à s'étabUr au delà des Pyrénées, en Espagne. Nous verrons en effet que son successeur essaya de conquérir l'Aragon.
4*" Au moment où le roi de 4^rance abandonnait ainsi ses droits sur une partie des conquêtes de Charlemagne, le comte de Champagne, Thibaut, devenait roi de Navarre en 4254, par suite de son mariage avec l'héritière de ce royaume. La Navarre était réunie au territoire de la France , duquel elle ne fut détachée qu'au seizième siècle.
(1) Le comté de Forcalquier , la seigneurie de Baux. Le prince d'Orange et le Dauphin de Viennois lui firent hommage (*),
(a) Voyez dans le Dict. encyclopédique d'histoire de France (collection de runivers pittoresque) l'article que nous y avons inséré sur les relations de la France et de l'Aragon.
n Papon, Hlst. de Provence, tom. I, p. »7.
DE LA FBANGB. 61
§ 'i. LA MÉDITERRANÉE EST UN LAC FRANÇAIS.
Du onzième au treizième siècle.
Cette excursion, que nous faisons en dehors de notre sujet, est nécessitée par Pimportance des faits que nous allons signaler. On dit souvent : « La Méditerranée doit être un lac français. » Combien peu cependant savent que la Méditerranée a été un lac français. Mais ce fait n'est pas le seul de nos vieilles gloires dont le souvenir ait cessé d'être populaire.
Dès le onzième siècle, les Normands, Robert Guiscard et Roger, s'étaient établis dans le royaume des Deux-Siciles et en Épire; ils avaient soumis Alger, Tunis et Tripoli. A la fin du onzième siècle, les croisés avaient fondé le royaume de Jérusalem, avec les principautés qui en relevaient, Tyr, Édesse, Antioche, etc. Tous ces trônes étaient occupés par des princes français. Plus tard, l'Arménie et Chypre tombaient aussi au pouvoir de seigneurs français. En 420-4, l'empire grec fut conquis par les Français et les Vénitiens ; mais les premiers eurent la presque totalité de l'empire ; ce fut alors que se formèrent les diverses principautés d'Achaïe, d'Athènes, etc., dont l'histoire est si intéressante et si française. Au milieu du treizième siècle, Charles 4'Anjou achevait de rendre la France toute-puissante sur la mer Méditerranée, ens'emparant de toute l'Italie et d'une multitude d'États. Charles était maître de Naples , de la Sicile, de Malte, des îles Ioniennes; il était protecteur de la Toscane et des villes lombardes , sénateur de Rome , possesseur du Piémont , suzerain de Tunis , roi d'Albanie ou d'Épire, prince d'Achaïe. La Hongrie, et bientôt la Pologne, furent gouvernées par des princes de cette maison d'Anjou. Le Portugal et la Castille avaient des rois issus des Capétiens. La maison française de Luxembourg gouverna l'Allemagne pendant longtemps. L'Angleterre elle-même était au pouvoir des Plantagenets. L'Europe était française alors ! L'Asie ne connaissait que les Franks! Les mameluks voulaient que saint Louis fût leur sultan ! Une infdme conspiration ourdie par des marchands aragonnais, vénitiens et grecs, les Vêpres sicilien-
P^ GEOGÇAP01E QIS^OBIQUE
nés, détruisit la puissance de Charles d'Anjou. Les Grecs reprirent Constantinople; les Turcs la terre sainte; avec les croisades et l'esprit qui les avait fait entreprendre, se termine la domination de la France en Orient et sur la Méditerranée.
§ S. LIMITES A LÀ MORT DE PHILIPPE LE BEL (4544) (l).
Depuis que Philippe III le Hardi avait réuni le Languedoc à la couronne, et que Charles d'Anjou avait conquis la Provence, « une impulsion presque physique, dit M. Mignet, en- (( traîna d'abord les armes françaises du Languedoc en Espace gne, et de la Provence dans le royaume de Naplesfa). »
Cette impulsion s'explique en effet par l'indécision même des limites et par l'extrême fusion des races de ces provinces. Les guerres de Philippe III dans l'Aragon , celles de Charles d'Anjou en Italie, entraînaient la France dans une fausse politique, en lui faisant négliger ses vrais intérêts dans le nord de son territoire, et en la précipitant sur les États du sud, qui sont réellement ses alliés.
Saint Louis semble avoir pressenti cette fausse politique et avoir voulu (empêcher ces folles conquêtes au delà des limites naturelles.
Philippe le Bel n'imita pas son prédécesseur ; le traité de Tarascon, conclu avec l'Aragon en 4291 , mit fin à ces guerres.
(( Après cet arrangement, la conquête, qui, dirigée pendant un siècle vers le midi , avait dépassé même, de ce côté, les limites naturelles 4e la France fut alors ramenée vers
l'ouest , vers le nord et vers l'est, dont les frontières n'étaient pas formées (3). » Nous verrons, dans un chapitre suivant, l'histoire des conquêtes de Philippe le Bel sur les Anglais de la Guyenne et sur les Flamands. Nous ne nous occuperons ici que des conquêtes de ce roi sur l'Allemagne.
4** Philippe le Bel force, en 4504 ,ie duc de Bar à se reconnaître vassal de la couronne de France.
(i) Voyez la carte d" 15.
(2) Essai sur la formation territoriale et politique de la France, depuis la fin du XI» jusqu'à la fin du xv« siècle, t. II, 2« série des Mém. dç l'Acad. des sciences mor, et polit. ^ (3). 14.
DE LÀ. FBÀNGE. fi^f
2'' En >I295, Philippe le Bel s'empara de la comté de Bourgogne (Franche'Comté)y qui, à sa mort, fut gouvernée par son fils Philippe, et sa femme, Jeanne de Bourgogne. Devenu roi, Philippe V donna la comté et sa fille à Eudes , duc de Bourgogne, et dès lors cet important fief impérial fut gouverné par des princes français.
5"" En 4542, il s'empara de Lyon : ni le pape ni l'empereur Henri VII ne réclamèrent contre cette conquête, qui se trouva ainsi légitimée.
4° Philippe le Bel essaya-t-il de reprendre la limite du Rhin? Si Ton en croyait un dit-on rapporté par Guillaume de Nangis, Philippe le Bel et l'empereur Albert d'Autriche seraient convenus, dans l'entrevue de Vaqcouleurs (1299), de donner le Rhin pour limite à la France et à l'Allemagne. Voici les faits qui auront san^ doute donné naissance à l'assertion de Guillaume de Nangis.
L'opinion populaire regardait toujours comme français les pays situés entre Meuse et Rhin, et lorsque l'on vit Philippe le Bel acquérir Lyon, la comté de Bourgogne et le Barrois sans que l'empire y mît obstacle , la France qui souhaitait la conquête du Rhin , qui la voyait commencer, qui savait que des négociations avaient lieu avec l'Empire, put croire que l'empereur avait fait cette importante concession à Philippe le Bel pour obtenir son alliance, dont il avait besoin.
Les négociations dont nous venons de parler sont dignes d'être rapportées. L'empire d'Allemagne était alors en proie à l'anarchie. Philippe IV profita avec beaucoup d'habileté de ces dissensions pour augmenter la puissance de son royaume. Le P. Daniel affirme qu'en 4299 des traités furent signés à propos du mariage de Blanche, sœur du roi , avee le fils de l'empereur Albert , et que ces traités donnaient à Blanche , pour douaire, l'Alsace et Fribourg (en Suisse) (i). PhiHppe le Bel obtint dfi ^empere^r HeqriVII, lorsque celui-cj vint à Paris, qu'il ne mentionnerait pas les fiefs situés dans l'ancien royaume
I (i) Cf. Pfeffd, Abrégé de Vhist, d^Allemagnef p. 2e?, ' .
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de Bourgogne comme relevant de l'Empire, « ce qui devait permettre peu à peu leur réunion a la France (i). » En effety Lyon fut conquis, et, comme on l'a vu, l'empereur ne réclama point. Henri YII consentit à ce que Philippe, fils du roi, fût reçu comme comte de Bourgogne, rendant hommage à l'Empire ; de plus, le traité porte que les prétentions de part et d'autre seraient remises à la décision de prud'hommes (2).
La Meuse resta cependant la limite de notre territoire. Nous croyons devoir rapporter à ce sujet un fait récemment signalé (3). A Milly-devant-Dun , on trouve une pierre célèbre, connue sous le nom de la hotte du Diable , et , selon la tradition, elle fut plantée pour marquer la séparation de l'Empire et delà France après l'entrevue de Yaucouleurs.