CHAPITRE VI. — LA SAVOIE ST LA VALLÈS DE LA BURANGE
en Provence, puis les années suivantes par la vallée de l'Isère ou par celle de la Durance.
De 1707 à 1712, on se tint sur la défensive sur la frontière des Alpes, et il fallut couvrir avec des troupes peu nombreuses tout le terrain compris entre le fort de l'Écluse et Tembonchure du Var.
Dans Tannée 1708. le maréchal de Villars chargé de cette défense, ne connaissant pas le pays et peu habitué à la guerre de montagnes, laissa prendre par une fausse manœuvre Exilles el Fénestrelles, qui ne nous furent jamais rendus. L'armée ennemie marchait même sur Briançon qu'elle espérait bien nous enlever; mais le maréchal, par une marche rapide soutenue même pendant la nuit à la lueur des torches et des bûchers allumés sur les montagnes, arriva au pas de l'Echelle au moment où l'avant- garde ennemie gravissait la pente opposée et sauva ainsi l'importante place de Briançon.
L'année suivante, le maréchal de Berwick fut nommé au commandement de l'armée chargée de défendre la frontière du Piémont, il disposait de 84 bataillons et 30 escadrons. Son premier soin fut de parcourir et d'étudier le pays, d'assurer l'approvisionnement des troupes et des magasins; puis ayant à couvrir une ligne longue de 60 lieues à travers les Alpes avec si peu de monde, il dut chercher une position d'où il put prévenir l'ennemi partout. Voici, du reste, comment le maréchal résume dans ses mémoires les dispositions qu'il prit :
« La défensive, dit-il, était difficile, vu qu'un ennemi, qui se tenait dans la » plaine de Piémont et qui avait son projet formé, se pouvait tout d'un coup porter » avec toutes ses forces du côté qu*il voulait; au lieu qu'incertains de ses desseins, 1 nous étions obligés de nous séparer pour porter notre attention de tous côtés : » ainsi il était vraisemblable que nous serions percés en quelqu'endroit, auquel cas 1 les ennemis deviendraient les maîtres de ce qu'ils voudraient. J'imaginai un • emplacement par lequel je me trouvais à portée de tout et en état d'arriver partout » avec l'armée, ou du moins avec des forces suffisantes pour barrer le passage aux » ennemis.
» Je me fis donc l'idée d'une ligne dont le centre avançait^ et la droite et la gauche » étaient en arrière; en sorte que je faisais toujours la corde et que les ennemis néces- » sairement faisaient l'arc,
» Je pris Briançon pour le point fixe de ce centre où devait être le gros de mes » troupes, et d'où je devais les faire filer sur la droite ou sur la gauche, selon les » mouvements des ennemis. Ma ligne à droite passait par la vallée de Barcelonnette » et tombait de là par le col de la Gaillole dans la vallée d'Entraume, où le Var » prend sa source, et continuait, en suivant cette rivière, jusqu'à son embouchure » dans la Méditerranée, entre Saint-Laurent et Antibes. Pour assurer ma communi- » cation de ce côté-là, je fis faire à Tournoux, dans la vallée de Barcelonnette, un » camp retranché qui devait me servir comme de magasin et de réservoir à troupes » en cas que les ennemis se portassent sur Coni et le col de Tende. L'entrée par la
» vallée de Barcelonnette était fort aisée, et de là les ennemis auraient pu, sans » passer le col, aller à Seyne et sur la Durance, et se trouver par- là tout d*un coup r> au milieu de notre pays. Ainsi j'étais bien aise d'être sûr de leur barrer cette » porte, en faisant bien accommoder le poste de Tournoux, par où il fallait passer » pour aller plus en avant.
» Ma ligne à gauche passait par le col du Galibier, tombait à Valoire, de là à » Saint- Jean-de-Maurienne, et puis à couvert de l'Arc jusqu'à son embouchure dans D risère, que je suivais jusqu'à Montmélian et Barraux, où j'avais médité un camp » retranché. Je ne comptais pas garder la Tarentaise, ni le reste de la Saooie^ à cau^e » que ma ligne aurait été trop droite et que les ennemis auraient pu très-aisément, par » des contremarches ^ me percer quelque part; mais en reculant ma ligne, j'avais tou^ 0 jours le temps de les devancer. Pour assurer les navettes nécessaires, j'avais ma » principale attention sur Valoire, poste excellent qui couvrait le Galibier, empêchait » les ennemis de descendre par la Maurienne, plus bas que Saint-Michel, et par » conséquent les rejetant nécessairement dans la Tarentaise, s'ils voulaient aller en y» Savoie, me donnant tout le temps d'y arriver avant eux et de m'y placer. J*étais r> bien sûr que, tant que je ne laisserais aux ennemis de communication avec le » Piémont que par le Petit-Saint-Bernard, ils ne pouvaient hiverner en Savoie, » attendu que leurs subsistances viendraient de trop loin, et que de plus nous D pouvions facilement, quand les neiges auraient bouché les passages, tomber sur » eux avec un tel nombre de troupes qu'il plairait au roi de nous envoyer des autres » frontières.
» Comme de la conservation du point milieu de ma ligne dépendait tout mon » système, je crus qu'il fallait principalement s'en assurer : ainsi Briançon étant » une très-mauvaise place commandée de partout, et sur laquelle je savais que le » duc de Savoie avait toujours la vue, je fis travailler à un camp retranché sur les » hauteurs des Têtes au-dessus de la ville. Cela se fit avec tant de diligence, qu'en » un mois de temps il fut en état de défense. J'occupai aussi le Raudouillet, autre » hauteur qui commandait aux Têtes : dans la suite, à force de travailler, j en fis 9 un poste si excellent, que douze bataillons suffisaient pour sa défense contre une » armée : le tout était bastionné avec chemin couvert, ouvrages extérieurs et cin- )) quante pièces de canon. J'y fis aussi bâtir des maisons et y conduisis de l'eau de )» fontaine; car on ne pouvait que difficilement en aller chercher dans la Durance, » quoiqu'au pied du camp. Toutes ces dispositions faites, je me campai dans la vallée » de Monestier, à deux lieues de Briançon, avec le gros de mon infanterie. Je mis » cinq bataillons dans la vallée de Queyras, douze dans la vallée de Tournoux, et » neuf en Provence; je plaçai quatre bataillons à Valoire, quatre à Villars-Gondrin, » auprès de Saint-Jean-de-Maurienne; j'en détachai aussi sept en Tarentaise avec » toute ma cavalerie »
On voit donc que la ligne, occupée par le maréchal de Berwick, s'appuyait à gauche au camp retranché de Barraux, remontait l'Isère jusqu'à la butte de Gha-