Géographie
Petitesse de la Terre. — Pour les Barbares dont noujs sommes les fils, la Terre emplissait l'univers; le soleil était une « lumière à nos pieds, » la lune une a lampe à nos sentiers, » et les étoiles des clous étincelants dans la voûte des cieux.
Et l'homme qui faisait la Terre si grande n'en connaissait pas alors la moitié ; il parlait vaguement d'une Atlantide engloutie dans la mer, mais il ignorait les deux Amériques, l'Australie, les îles océaniennes et la moitié de l'Afrique.
Moins on connaît, plus on s'estime. Encore aujourd'hui tel insulaire borne la Terre à deux ou trois archipels, et
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tel sauvage du continent fait tenir le monde dans leg dix ou vingt vallées où chassent et pèchent quelques confédérations de tribus misérables.
Aujourd'hui, nous savons que la Terre est incommensurablement petite. Douze cent cinquante mille fois plus grande, elle ne serait encore que de la taille du soleil, qui lui-même, comparé à d'autres corps célestes, vaut à peine un grain de sable. Entraînant la lune, elle tourne en ellipse autour du soleil ; le soleil, menant avec lui ses planètes, court avec rapidité sur le chemin sans fin de l'éther vers une étoile de la constellation du Centaure, et cette étoile fuit vers une autre étoile.
Douze cent cinquante mille fois plus petite que l'astre dont elle tient la lumière et la vie, la Terre enferme environ cinquante et un milliards d'hectares: c'est neuf cent trente-neuf fois l'aire de la France*.
L'homme, régent de ce domaine, ne le connaît pas tout entier, et sans doute qu'il est des cantons de son empire qu'il ne visitera jamais. Si nous arrivons à surprendre les secrets de toutes les forêts, à parcourir tous les marais, à dévisager tous les déserts, pourrons-nous un jour atteindre les deux Pôles? Et combien de glaciers cuirassent des monts trop élevés pour que la poitrine humaine y trouve assez d'air I
Hoi^s ce froid néant du Pôle et des pics hauts de deux lieues, nous serons dans quelques lustres en état de dresser le plan détaillé de notre héritage ; et avant une semaine de siècles nous aurons certainement fendu en sillons tout ce qui peut remplir un grenier. Peut-être même que l'an deux mille, à peine séparé de nous par trois ou quatre générations, poindra sur des hommes épouvantés du peu de terres nouvelles qu'ils laisseront aux entreprises de leurs prochains descendants. Et déjà ce jour-là notre Terre aura
* Malgré l'axiome : « La force prime le droit, » la France garde d*un bout à l'autre de ce livre l'étendue que lui fait le vœu catégorique des 1 600 000 Français violemment cloués à la « grande Allemagne. »
beaucoup vieilli, car la main de riiomme est souvent criminelle : nous faisons « fleurir le désert comme la rose, » mais la cognée des bûcherons n'abat pas seulement la forêt, elle ruine et renverse aussi la montagne, et chaque arbre qui tombe enlève une goutte aux fontaines. Quand nous aurons tout planté ou déplanté, tout irrigué
La mer.
OU drainé, nous n'aurons pas dompté beaucoup plus du quart de notre planète, dont plus des deux tiers et près des trois quarts sont occupés par les eaux*. Quelque humble fontaine dont on suive le filet d'argent, de ruisseau à ri-
^ Le rapport exact des terres aux mers est de 576 à 1390.
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vière, de rivière à fleuve, on arrive toujours à la grande mer, qui, dit le poëte norvégien, « voyage éternellement au-devant d'elle-même, » sape la roche, dépose le galet, le sable, l'alluvion, et, jamais lasse de gronder, d'attaquer, d'engloutir, démolit toujours pour toujours reconstruire. Le sol ferme, toutes eaux dormantes ou courantes comprises, s'étend sur treize milliards quatre cent quatrevingt-quatre millions d'hectares, dont un vingt-quatrième pour les îles. C'est environ deux cent cinquante fois la surface de la France, cent soixante-sept à cent soixantehuit fois celle de la France augmentée de l'Algérie sans le Sahara. Cela ne veut point dire que la Terre puisse faire vivre cent soixante-huit fois autant d'hommes que la France d'Europe et la France d'Afrique réunies, ou qu'elle puisse en entretenir deux cent cinquante fois autant que notre belle patrie sans sa compagne ultraméditerranéenne : par son sol et par son climat, le noble pays qui va de Brest à Menton, de Belfort à Bayonne, est bien supérieur à la moyenne du Globe, où d'immenses régions semblent destinées à rester toujours vides, soit par leurs terres marâtres, soit par leur froid excessif, soit par leur indigence en pluies. Sans pluies il n'y pas de végétaux, pas d'animaux, pas d'hommes. Sans mer il n'y a pas de pluies : la Terre ne vaut que par la mer.
La mer et les plaies; le soleil et les climafs. —
Du Pacifique, de l'Atlantique, de la mer des Indes, de l'Océan austral, des mers plus petites, s'élèvent des vapeurs qui se font nuages poussés par le vent vers les côtes. Le nuage est la pluie qui marche. Tout pays où les cieux déchirent fréquemment leurs nues, s'épanche en arbres touffus, en grains nourriciers, en herbes savoureuses, quand le pouvoir d'évocation de la pluie n'y est point combattu par la rébellion du sol ou par l'extrême froid
- provenant de l'altitude, de la latitude ou de la domination des vents polaires. Mais malheur aux contrées où les vents de la mer ne soufflent pas, parce qu'ils ne s'y dirigent point ou que des monts les arrêtent ! A des degrés divers, la Castille, la Manche et l'Estrémadure, les steppes de l'Atlas, le Sahara, l'Afrique australe, l'Arabie, l'Iran, l'Asie centrale, les plateaux des Rocheuses, le désert d'Atacama, la pampa du Tamarugal, l'Australie intérieure, d'autr,es pays encore, reprochent à l'absence des vents marins la fauve aridité qui les enlaidit. Quand tant de régions sont constamment fouettées par les averses, il en est d'autres qui, faute de pluies, n'ont, au lieu de champs, de forêts et de pelouses, que des rochers, des sables et des déserts ternes ou jaunes. Dans les pays fermés à l'haleine de l'Océan, il y a des vallées maudites où la terre est dure et presque métallique ; les bois y sont des buissons, les gazons des herbes rôties , les torrents des coulées de pierres, et les montagnes de longs squelettes. Dans les régions pluvieuses, les monts portent des névés éclatants et des glaciers vitreux, ils donnent naissance à des « gaves » qui deviennent les fécondantes rivières du plat pays ; dans Ips régions sans pluies, ils n'ont pas toujours assez d'eau pour étancher la soif du voyageur. La mer est donc la grande créatrice, puisque de la mer montent les pluies ; et avec la mer le soleil, qui nous envoie la lumière et la chaleur.
Partout où il ne pleut pas, le soleil fait de la Terre un stérile airain où l'on ne sème ni ne moissonne, mais dés qu'il pleut quelque part, et plus il y pleut, le flambeau du jour donne l'être aux arbres et aux herbes. De la force de ses rayons, de la durée de son illumination dépendent les formes immensément diverses des plantes. 11 règle les zones de culture : dans l'extrême nord, ses rayons obliques ne peuvent fondre . les glaces accumulées par les vents du Pôle ; malgré la longueur des jours, ils n'ont point la force d'y tiédir assez le sol, l'air et les eaux; aussi n'y a-t-il que des mousses, des lichens, des arbres
nains dans la zone glaciale, appelée zone arctique ou boréale au nord de TÉquateur, zone antarctique au sud.
Mais, à mesure qu'on s'avance vers le midi, les rayons se rapprochent de la verticale ; les jours, bien que plus courts, y raniment mieux la nature parce que les nuits sont moins longues ; la puissance de création de la chaleur n y est pas anéantie chaque année comme dans la zone polaire par des mois entiers passés sans que Tastre vienne à l'horizon. Des arbres superbes, connus en France sous le nom de bois tlu Nord, les sapins, les pins, les mélèzes, les épicéas, les bouleaux, font l'honneur de cette zone, qui se nomme la zone froide : en Scandinavie, en Allemagne, en Russie, en Sibérie, au Canada, dans le nord des États-Unis, ils forment des forêts solennelles. Si dans ces forêts les lianes ne courent point de branche en braûche comme dans les bois des Tropiques, si la vie y est moins pressée, les formes moins diverses et moins éclatantes, l'arbre n'y est point étouffé par les plantes parasites ; il y garde mieux sa noblesse, son port, son profil, son indépendance, et dans les forêts qu'il compose, le regard trouve devant lui des avenues, du jour et des horizons, tandis que dans les « selvas » sud-américaines, il s'arrête continuellement devant le tissu des végétations folles et des guirlandes dé fleurs.
Avec leurs troncs semblables à des colonnes, leur voûte touffue, leur jour sombre, leur vaste silence, les hautes futaies du ciel froid ou tempéré ont quelque chose de l'architecture et du recueillement des temples. Elles sont, pour ainsi dire, plus monumentales que les bois tropicaux où toute ordonnance disparaît sous les draperies et les tentures. Et selon qu'elles perdent leurs feuilles ou gardent leurs aiguilles, l'automne ou l'hiver leur donne une beauté magnifique inconnue aux forêts des cieux plus tiédes : à la saison des feuilles mourantes et des feuilles mortes, les bois que blesse l'automne prennent la noble majesté des ruines ; à la saison des plus grands frimas, dans les résineuses forêts qui ré-
Forêt tropicale.
iO GÉOGRAPHIE.
sistent à l'hiver, chaque branche, sombre ou noire, ploie sous la blancheur de la neige.
Ainsi, presque au sortir de la zone des frimas sans fin et des arbres noués par la nuit et la glace, on entre dans une région où déjà le soleil luit sur des troncs puissants et des forêts glorieuses. Le blé et presque toutes nos herbes françaises croissent déjà dans la zone froide. A plus forte raison dans la zone tempérée, comme à Londres, à Paris, à Bordeaux: seulement Londres est incapable de mûrir un raisin ; Paris a le cep, mais de ses grappes sortent des vins aigres, et Bordeaux a surtout grandi dans Testime des hommes par Texcellence de ses crûs. On doit donc distinguer unç zone tempérée froide, sans vignes, et une zone tempérée chaude, riche surtout par ses vignobles. Le chêne, le tilleul, le frêne, le hêtre, Tormeau, le châtaignier, le peuplier, sont les arbres les plus communs de ces deux zones, qui portent cinq ou six espèces d'essences résineuses et une douzaine d'essences feuillues.
Avec les oliviers, que suivent les orangers, puis les palmiers, on passe dans la zone chaude, qui est celle de Cannes ou de Menton en France, de Naples en Italie, de Cadix en Espagne, d'Alger en Afrique, zone heureuse et charmante, nature harmonieuse, terre prodigue où l'homme dit un joyeux adieu aux froids du Nord comme aux brouillards du pays tempéré. La science, les lettres, les arts ont longtemps habité ce jardin de plaisance de la Terre, sur le bord de la Méditerranée ; ils ne l'ont point encore tout à fait quitté, bien que vivant aujourd'hui de préférence chez les peuples de la zone tempérée et de la zone froide. Rien au monde n'égale en beauté sobre ce bassin méditerranéen , auquel prennent part l'Europe méridionale, l'Afrique du Nord et l'Asie Mineure. Antiques souvenirs mis à part, bien des hommes se sentent aussi émus sur le bord de son admirable mer que devant l'opulence des forêts les plus dévergondées du Tropique. Le parfait s'y compose pourtant de pejii d'élé-
se
ments, de quelques grandes lignes droites et d'une profusion de lumière : une crique d'eau caressante et bleue, une arête vive, une montagne cassée, une source transparente, une ruine ; sur la roche un pin parasol, dans la ravine un palmier ; au premier plan des couleurs heurtées, au loin des tons violets, rien de plus. Le beau c'est le simple.
La zone tropicale s'appelle ainsi de ce qu'elle se déploie entre le Tropique du Cancer au nord et le Tropique du Capricorne au sud. Mieux vaut la nommer équatoriale, parce , qu'elle accompagne l'Equateur sur la rondeur de la Terre. Elle tire sa puissance de la profusion de pluie amenée par des vents réguliers ou variables, et de la chaleur du soleil, dont les rayons sont de moins en moins obliques à mesure qu'on s'approche de l'Equateur, où ils tombent d'aplomb sur le sol. Ce mariage de la chaleur et de l'humidité fait naître un merveilleux excès de vie qui se manifeste avec éclat au Brésil, enAfrique, dans l'Inde, l'Indo-Chine, le grand archipel Malais. Là, dans des forêts prodigieuses, chaque arbre a ses lianes étouffantes, ses parasites , ses oiseaux bariolés , ses singes ricaneurs ; là rôdent les animaux les plus élégants ou les plus forts de la Terre ; là rampent les serpents les plus chargés de poisons ; là volent ou sautent les insectes innombrables qui sont les ennemis les plus puissants de l'homme. C'est notre race qui porte la peine des splendeurs de ce puissant climat dont les chaleurs humides ont fait de nos cousins rouges ou noirs, hommes généralement aussi souples de corps que laids de visage, une tourbe de bimanes sans intelligence, sans idéal et sans énergie. Quant à l'homme blanc, il s'y épuise en quelques années, et sa postérité y descend rapidement au-dessous de ce qu'elle serait restée en Europe, à moins que le fondateur de la famille n'ait pris pour séjour un site élevé au-dessus des mers.
Poissaneè de l'altitude. — C'est que sl la latitude fait les climats généraux, le glacial, le froid, le tempéré, le chaud et l'équatorial, dans l'enceinte même dettes grandes zones, l'élévation du sol crée des climats locaux. En même temps qu'on s'élève au-dessus de l'Océan, la température s'abaisse en moyenne, et, prenant beaucoup de brusquerie, varie de plus en plus de saison à saison, de jour à jour, de jour à nuit. Selon l'exposition, la nature des terres et les autres circonstances du lieu, 160 ou 200 ou 240 mètres d'élévation amènent un abaissement d'un degré dans la moyenne annuelle d'un endroit. Monter de 100 mètres, c'est faire environ 125 kilomètres dans la direction du Pôle : à la ferme péruvienne d'Antisana, la moyenne de l'année égale presque exactement celle de Saint-Pétersbourg ; or, la ville des froids palais regarde le ciel du 60® degré boréal et Antisaha se trouve sous la coupole du ciel équatorial ; mais Saint-Pétersbourg est au niveau de la mer et la ferme péruvienne à plus de 4000 mètres d'altitude, sur un plateau des Andes. Des milliers de monts ont leurs épaules dans la neige éternelle, tandis que dans des vallées si proches de leurs pics que l'aigle, le vautour, le condor, y descendent en quelques coups d'aile, de tièdes haleines et de chauds soleils font de l'année un gai printemps de douze mois.
Dans les contrées du haut Nord, glacées même au bord de la mer, l'influence de l'altitude est peu visible, mais dès qu'on s'approche de la zone tempérée, elle surprend l'homme le moins attentif. En France, on monte en quelques heures des oliviers du Bas-Languedoc aux plateaux cévenols où le seigle a peine à croître ; en moins d'un jour on s'élève de la vallée de Prades, étuve méridionale, au sommet presque immuablement hivernal du Canigou. Sous l'Equateur, dix mètres d'ascension, la hauteur d'une maison de deux étages, balancent douze kilomètres de marche vers le nord. A la base des géants équatoriaux, ou seulement tropicaux, le soleil brille sur des forêts miraculeuses , sur des champs d'une fécondité
inouïe quand ils sont arrosés, sur des villes ou Thomme épuisé soupire après la fraîcheur. Cette fraîcheur, il la trouve déjà à cinq cents, à mille mètres de hauteur, dans des vallées où le monde des plantes n'est plus le même que dans le bas pays : des espèces ont disparu, d'autres apparaissent; quelques-unes montent plus haut que ne semblerait le souffrir leur nature, d'autres descendent plus bas ; dans l'ensemble les végétations s'échelonnent, dans le détail elles se pénètrent. A deux mille mètres, plus de danger d'épuisement avant l'âge, même pour le Blanc le plus sensible au despotisme du Tropique, et déjà les arbres de l'Europe se mêlent fraternellement à ceux du Cancer, de la Ligne et du Capricorne. A trois mille mètres, on se croirait sous le climat de la Méditerranée et l'on se sent vivre avec bonheur dans des vallées délicieusement tempérées comme celle de Quito. A quatre mille mètres, le froid est vif; à cinq mille mètres, la montagne est inhabitable; à six, à sept, à huit mille mètres, on se trouve au Pôle, que six, sept, huit kilomètres en hauteur ont attiré au sein de la zone torride, quand il faudrait pour le trouver chez lui faire le quart du tour du Globe, dix mille kilomètres, en tirant vers le nord ou vers le sud.
Par ce pouvoir qu'a l'altitude de créer des climats étages, des saisons et des végétations superposées, le Globe gagne étonnamment en variété ; chaque pays fièrement accidenté devient à lui seul une petite Terre , et cela d'autant plus qu'il s'approche de l'Equateur et qu'il peut joindre ainsi le plus de soleil possible à tous les degrés de flore et de climat que comporte l'escalier des monts. Mais sans aller jusqu'aux Andes, jusqu'aux îles de la Sonde ou jusqu'à l'Himalaya, la France n'abrite-t-elle pas le palmier des calanques provençales au pied de ces Alpes qui mêlent, à quelques lieues au nord , les sapins aux prairies et les lacs gelés aux roches éternellement désagrégées par l'hiver ?
Prowlnees géographiques. — Au régime des vents et des pluies, au voisinage ou à Féloignement de l'Océan, à la distance du Pôle ou de rÉquateùr, à l'empilement des monts, s'ajoute la natijre du sol pour fonnçr ce qu'on nomme la province géographique. Suivant la qualité des terrains de surface et la nature des sous-roches, les divers pays sont féconds, médiocres ou stériles, favorables à telle ou telle graine, à tel ou tel arbre.
Tantôt ils absorbent volontiers la chaleur du soleil, tantôt ils la repoussent ; tantôt ils sont perméables et secs, hormis dans les bas fonds où rejaillissent les eaux disparues ; tantôt ils sont imperméables, et dans ce cas, humides, prodigues de petites sources, d'étangs, de ruisseaux, de bois trempés au pied par des prairies mouillées et malsaines. Un canton granitique n'a jamais l'aspect d'un canton calcaire, crayeux ou schisteux; ses prédilections ne portent pas sur les mêmes plantes et, avec le déroulement des siècles, la race qui y séjourne prend un visage, un coi'ps, une manière d'être, un genre d'esprit, une tournure de langage, une prononciation à part. Le fils de la « terre de granit recouverte de chênes, » lavée par des pluies fines et peu à peu rongée par des vagues vertes sous des cieux gris, l'homme de Koscoff ou de Douarnenez ne ressemble pas au gai propriétaire des alluvions gasconnes, au pêcheur de la Corniche, au Saharien séché par le soleil, au Portugais installé sur le rivage du Brésil, à l'Indien dont la hutte touche aux forêts vierges du fleuve des Amazones. Entre ces divers, habitants du monde, le sol ou le ciel, ou tous les deux, la province géographique en un mot, a mis à la longue des différences que le temps seul est capable de diminuer, puis d'effacer (toute fusion des sangs mise à part), lorsque l'immigration, le commerce, la conquête, mettent face à face, dans n'importe quel coin de l'univers, des familles, des nations venues de plus d'une patrie. Le « milieu » ne transforme qu'avec le secours des âges, et nous ne savons point, tant notre expérience est courte, si cette alliance même est
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capable de faire d'un Français un Chinois ou d'un Nègre un Islandais.
En tout pays vivent côte à côte des familles, des tribus, des peuples mêmes distincts par la taille, le crâne, les yeux, les cheveux, la barbe, les lèvres, les dents, et aussi par la manière de comprendre et d'exprimer les choses. Et nous, aussitôt, de crier à l'immuable : mais si ces hommes différents ne se sont point fondus sous nos yeux, malgré la perpétuelle insistance d'un milieu commun, si même nous n'avons pas encore vu poindre chez eux les plus légers changements, c'est peut-être parce que le temps n'a pas fait son œuvre. Suffirait-il d'un jour, d'une année, de dix vies, pour détruire ce qu'il fallut on ne sait combien de générations pour créer ? Nous comptons nos ans par dizaines, les années de nos familles par centaines, celles de nos peuples par milliers au plus, et les siècles de siècles ne sont qu'un instant pour notre planète, si périssable qu'elle soit, elle, son satellite, ses compagnes et son soleil.
Tout ceci dit, la description du monde s'abrège étrangement. La Terre et la Mer donnent la vie à quatre ou cinq cent mille espèces de plantes, à deux cent cinquante ou trois cent mille espèces d'animaux. Faut-il, se répétant toujours, traîner après soi tous les quadrupèdes, tous les oiseaux, tous les insectes, tous les arbres et toutes les fleurs d'une contrée ? Les mêmes plantes peuventelles croître sous les nues irlandaises et sous les soleils du Grand-Désert, dans « l'immensité jaune que piquent de points blancs Tougourt et Biskara ? » Au bord du Gange, dans les sables de Palmyre , à Thèbes aux cent portes, au Brésil* à Cuba, qui donc a jamais trouvé les bouleaux enfouis dans la neige, la mousse laponne et les troncs nains rampant sur le sol ? On sait où le palmier se balance, et nul ne cherche les « nobles fruits » du Midi dans le linceul des vallons polaires*
Les contrées où règne le climat du Septentrion ont la végétation du Septentrion, les zones tempérées celle de la
zone tempérée, et dans leurs montagnes, si elles sont montagneuses, la végétation du Nord ; enfin les contrées tropicales portent les plantes du Tropique, et là où elles sont sillonnées de ti*ès-hautes chaînes, les plantes de la zone tempérée, de la zone froide et de la zone polaire, car, entre les Tropiques, chaque mont résume toute la création. Maintenant, d'ailleurs, que chaque région habitue chez elle toutes les végétations que favorisent ses climats ou qu'ils souffrent seulement, la prédiction de Virgile est à la veille de s'accomplir dans les bornes du possible : « Omnis feret omnia tellus *. » Depuis Christophe Colomb, nous avons envoyé cent cinquante ou deux cents plantes à l'Amérique, et de l'Amérique nous en avons reçu plus de soixante. Presque toutes nos céréales et nos arbres fruitiers viennent d'Asie.
Nombre des hommes. Guerre et colonisation. Injns* tifse des forts. Acclimatement. — On évalue à 1400 millions le nombre des habitants du Globe, trente-sept fois seulement la population de la France, qui cependant couvre à peine la 250® pairie de la Sphère : au taux de la France, notre habitation sublunaire tiendrait plus de 9 milliards d'hommes. Mais la Terre sera-t-elle meilleure et plus belle quand nous l'aurons toute remplie de villes ? Que d'injustices elle a déjà souffertes ! Toute race cultive un sol dérobé ; il n'est pas de sillon qui n'ait bu le sang innocent, pas de rivière qui n'ait été rougie dans une heure d'égarement furieux, pas de cité qui n'ait sous ses monu-^ ments des os d'hommes égorgés par des hommes plus forts. Que de journées dont il faut crier $ comme le chancelier de
* Partout la terre produira tout.
THôpital, au lendemain de la Saint-Barthélémy : « Excidat illa dies œvo ! » et pour finir avec le poète :
Nec postera credant Sœcula ! Nos etiam taceamus et oblita multa Nocte tegi nostrse patiamur crimina gentis ! *
A l'époque la plus recujée où nous ayons des traces de Thomme, nos ancêtres vivaient dans les cabanes des villages lacustres, ou sur terre dans l'obscurité des antres. Alors l'ennemi était partout, dans la montagne, dans la forêt , dans la vaste mer des herbes ; et , quand de la bouche de leur caverne, ouverte autant que possible à mi-rocher au-dessus du bond des fauves, les troglodytes dont nous descendons regardaient dans la vallée, ils voyaient rôder des bêtes formidables qui cherchaient la chair de l'homme comme l'homme cherchait leur chair. Contre ces rivaux aux dents cruelles, aux griffes puissantes, ils luttaient avec le bâton, la massue, la hache de silex, et dans des combats qui n'étaient pas sans gloire, ils tenaient tête à l'éléphant, au mammouth à toison, au rhinocéros, à l'hippopotame, au tigre, au grand ours des cavernes, à des bœufs féroces, à des cerfs gigantesques. Eh bien! quand nos aïeux vivaient ainsi dans des trous de rocher aussi inférieurs aux palais de nos jours que la sarbacane du sauvage l'est à mille canons en batterie ; quand ils avaient pour tout métal le bois, les os, la ramure du cerf, la corne et le silex, pour toute couche des herbes, pour tout vêtement des peaux d'animal, pour tout flambeau des branches de pin, quand dans les cris sortis du repaire d^s bêtes il y avait souvent des hurlements d'hommes déchirés, mêrtie alors notre race n'avait pas de plus grand ennemi qu'elle-même. Nous mangions déjà nos frères après les avoir assommés.
* Que ce jour sorte de Thistoire ! Que Tavenir n'y croie pas! Taisoos-nous, et puisse une profonde nuit couvrir les crimes de notre race !
n GÉOGRAPHIE.
Déjà c'était la guerre, et c*est la guerre encore. L'homme tuait alors à longueur de bras ; plus tard il fut maître de la vie de son frère à la portée du javelot, de la flèche ou du jet de la fronde. De nos jours, il détruit à huit kilomètres. Et pourtant sa race couvre de plus en plus le monde- La « civilisation » s'est étendue au loin, en Amérique, en Afrique, en Asie, en Océanie, sur des mers de sang injustement versé, et aujourd'hui encore elle ne s'avance qu'en poussant les peuples inférieurs à la boucherie ou à l'hôpital. Bien des villes dont l'avenir s'enorgueillira, sont encore des savanes et des forêts où les sauvages, se sentant près de la fin de leurs tribus les plus fières, attendent m silence l'arrivée des spoliateurs blancs. Et quand i même tous les conquérants, tous les colons, tous les : « civilisateurs » seraient des hommes justes, des frères généreux, des voisins débonnaires, il semble que les races faibles n'en périraient pas moins. La nature paraît les avoir condamnées, car elle leur a donné tantôt l'esprit de résignation, tantôt la haine d'une demeure fixe et l'incapacité de se plier à la vie d'ambition et de rongement d'esprit telle que la comprennent les Européens et les Américains leurs fils, tantôt enfin une déplorable stérilité, lorsqu'il leur faudrait une fécondité prodigieuse pour résister à la fois à l'œuvre de la mort et à la pression toujours plus grande des peuples envahissants, qui * sont les Blancs, les Chinois et les Juifs.
Toutefois, ce n'est pas sans revanche que l'Européen trépigne sur le droit des faibles. Les nations qu'il proscrit en masse ne peuvent lui répondre que par des coups de maiui des incendies, des assassinats isolés ; la grande vengeance vient d'ailleurs : de la patrie même des races par lui vouées à la mort. Le sol qui porte les indigènes, l'air qu'ils respirent, l'eau qu'ils boivent, la forêt qui les ombrage, la montagne où sont leurs cavernes, s'insurgent contre l'étranger. De partout montent des poisons invisibles, et des milliers de familles meurent dans la bataille des défricheurs blancs contre une nature nouvelle. L'ac-
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climatement, presque toujours, coûte beaucoup plus de vie? aux cori|uérants que toutes leurs victoires, parce qu'en ouvrant le sol on en fait sortir des fièvres.
Si le climat du pays où se portent les envahisseurs ressemble à celui de la contrée qu'ils viennent de quitter, l'accoutumance à la patrie nouvelle fait bien quelques vides parmi les intrus, mais ceux-ci ne tardent pas à, s'enraciner dans le sol. Si le ciel de la métropole est beaucoup plus froid ou beaucoup plus chaud, beaucoup plus sec ou beaucoup plus humide, beaucoup plus calme ou beaucoup plus agité, si en un mot la dissemblance est grande entre les deux climats, la colonie souffre, les cimetières y sont pleins avant leur ville, et de mort en mort elle périt ou s'absorbe.
Ainsi, dans la basse Gochinchine, au Sénégal, en Guinée, au Gabon, en Guyane, après une surexcitation de quelques jours, le Français se sent menacé : rs^idement ou lentement, il vieillit et meurt avant l'âge, ou il revient en France, cassé, la figure jaune et les cheveux grisonnants. De même l'Anglais résiste mal à l'Inde ou à la Jamaïque, le Hollandais succombe dans sa lutte contre l'air de Batavia. Par contraste, le Cochinchinois, le Yoloff, le Nègre de la Guyane ou des Antilles, l'Indou, le Malais, se plient difficilement aux climats du Nord : quand ils viennent vivre dans notre Europe, mille fois moins nombreux d'ailleurs que nous chez eux, ils tombent presque tous dans la phthisie ou le rhumatisme^ qui sont deux des grands chemins du tombeau. Il n'en est pas autrement de la bête : le plus gai des animaux, le singe équatorial lui-même, cesse de gambader dans les hauts cordages quand le vaisseau qui l'emporte vers l'Europe a passé le Tropique ; puis il devient inquiet, maussade, rhumatisant ou phthisique, et aux cruautés de la maladie mortelle s'ajoute sûrement la nostalgie des brillantes forêts.
Pour s'en tenir à une contrée dont l'avenir nous importe singulièrement, à l'Algérie, le Français du nord et de l'est, le Lorrain, le Comtois, le Normand, s'y courbent
SOUS le poids de saisons qui ne sont pas celles de leur enfancie ; leurs familles n'y succombent point, car la différence entre le climat de la France septentrionale et celui du Tell algérien n'est pas l'écart absolu dont l'homme blanc ne saurait triompher, mais ils perdent beaucoup d'enfants, à moins qu'ils ne se soient alliés à une femme née dans l'Europe méridionale ou dans le pays même. Le Gascon, le Béarnais, y souffrent peu ; l'homme de Narbonne, d'Aigues-Mortes, d'Avignon ou d'Antibes s'y trouve tout à fait chez lui : à plus forte raison le Corse, Je Sarde, le Sicilien, le Maltais, le Catalan et l'Andalou, qui toutefois laissent généralement quelques-uns des leurs dans les défrichements, parce que tout sol remué après un long repos dégage des effluves dangereux. Quand ce beau pays sera plein de villes françaises, ainsi qu'il le fut de villes romaines, son histoire tiendra dans quelques lignes comme celle de toutes les colonies ; ces campagnes, pourra-t-on dire, virent passer des races qui se dévorèrent; la dernière venue força celles qu'elle rencontra sur ce sol ; elle les vainquit par le nombre, la richesse et les armes ; mais quand elle eut acquis la surface en quelques batailles, elle ne dompta la terre elle-même qu'obscurément, à la longue, en couchant sous la racine des hsrbes des générations de colons morts avant d'avoir porté tous les fruits de la vie.
Et là, comme ailleurs, la nation qui se forme ne sera point absolument la fille de celle qui passera pour sa mère. 11 y a bien peu de races qui meurent entièrement, bien peu de tribus, même parmi les plus chétives : les noms de leurs hommes sont remplacés par des noms étrangers, leurs autels sont renversés, leurs lois s'oublient, leur langue s'en va, mais l'âme de la tribu survit avec le sang de ses familles les plus vigoureuses. Pour peu que le soldat, l'aventurier, le chasseur, l'homme de loi, la misère, aient laissé debout quelques vaincus, ceuxci pénètrent à leur tour dans la race ennemie, quelquefois par des alliances légales, le plus souvent par des
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unions de hasard. Ainsi naissent des métis, qui, tenant au sol natal par le père ou la mère, ont toute certitude de se développer au moins avec la même puissance que les fils les mieux venus du peuple conquérant, et à la longue il se trouve que la nation qu'on pensait extirper a repris à la terre maternelle par d'innombrables racines. Chez les « Anglo-Saxons » eux-mêmes, ceux de tous les exterminateurs qui s'allient le inoins aux sauvages qu'ils foulent, on ne trouve pas une seule peuplade qui ait absolument péri. Les Indiens revivent dans beaucoup de familles blanches des États-Unis, et le jour où l'on dira : « Le dernier des Peaux-Rouges est mort, » la vie des Six Nations et de cent autres tribus mortes en apparence sera plus florissante que jamais dans des milliers de maisons très-fières de leur origine anglaise. 11 n'est pas jusqu'aux Tasmaniens, systématiquement égorgés, qui n'aient laissé derrière eux un tout petit peuple de métis aujourd'hui dispersés dans toute l'Australie. Et dans notre France même, habitée, nous dit-on, par les seuls « Ai7ens, » combien de nos pères sont des Huns, des Tatares, des Berbères, sans parler des barbares inconnus à nos plus vieux livres !
Aussi, de temps en temps, du sein de familles qui se croient de race pure, en Amérique, en Afrique, en Asie, en Océanie et jusqu'en Europe, il surgit tout à coup un enfant à visage étranger. Ce nouveau venu est le fils de quelque nation domptée et qu'on pensait disparue, mais elle n'était que cachée. Rien qu'en naissant, il proteste contre des siècles d'injustice : la nation « supérieure » avait oublié l'hospitalité violée, les serments méprisés, les traités rompus, les terres de chasse enlevées au chasseur, le lac et le fleuve pris au pêcheur, les forêts brûlées, les hommes percés, les femmes éventrées, les petits enfants écrasés contre la muraille, et l'histoire, la sévère histoire, avait effacé de son livre toutes ces vieilles infamies. K Mais, dit l'Ecriture, si ceux-ci se taisent, les pierres mêmes crieront ! »
Quelques nations possèdent un grand pouvoir de résistance aux climats, pouvoir qu'elles doivent sans doute à une origine mêlée, aussi bien qu'à une longue habitation de leurs ancêtres sous un ciel intermédiaire entre le torride et le tempéré. Ces nations cosmopolites au degré supérieur sont les Juifs, les Espagnols, les Portugais, les Arabes, et plus encore les Chinois, qui se ploient à tous les sols, à tous les airs, et qui peu à peu envahissent l'Asie, l'archipel Malais, les îles de la mer du Sud et les deux Amériques.
Races et religions. — La science n'a pas manqué de partager les hommes en groupes, de nombres divers selon les savants. En général on reconnaît une race blanche avec deux courants distincts, un courant brun et un courant blond très -mêlés. Aux Blancs, qu'on nomme également Aryas, on rattache la race arabe ou sémitique, quand on n'en fait pas une « humanité » à part; puis viennent les Jaunes ou Mongols, qui grâce aux Chinois, prennent les deux cinquièmes des hommes, puis les Malais, les Polynésiens, les Papouas, les Nègres et les Négroïdes, enfin les Indiens ou Peaux- Rouges.
Cette division, comme les autres partages qu'on fait de la gent humaine, se heurte à des obstacles insurmontables : la question des races, de leurs origines, de leure liens de parenté, est un labyrinthe où notre ignorance se perd et dont probablement elle ne sortira jamais. Quelle voix l'appellerait du côté -de la lumière quand toute histoire se tait et qu'il ne nous reste que l'obscur langage de quelques lambeaux de légendes et de quelques os moisis ou tombant en poussière? Et quel fil saisir? Les hommes se sont tellement mêlés qu'aujourd'hui nous ne sau-
rions débrouiller l'écheveau des parentés humaines. Nous voyons des visages, nous entendons des langues, mais à quel degré ces visages représentent-ils une famille pure ? Et ces langues sont-elles parlées par la descendance directe d'un peuple ou par sa descendance bâtarde, ou même par des vaincus, des assimilés d'une tout autre race? En regardant un Français pris au hasard entre dix
Un Grec.
mille, qui saura lui dire : « Je sais de quels peuples vous êtes issu, et de combien de sangs se compose le sang de vos veines. » Et, d'autre part, que penserions-nous de celui qui rattacherait à la famille française les Noirs d'Haïti et les Peaux -Rouges de la Jeune - Lorette ? Ces hommes parlent pourtant notre langue, et ne parlent qu'elle, les uns dans les vallées tropicales de la plus
belle des Antilles, les autres dans le froid Canada, près des cascades d'une rivière qui court au majestueux Saint- Laurent.
Aussi ne devons-nous rien attacher d'absolu au mot de race, qu'il désigne une des grandes tribus de l'humanité, comme dans l'expression de « race blanche )),ou une petite famille , comme dans l'expression de « race fran-
Un Jaune.
çaise. » En donnant à ces termes leur valeur entière, on distribuerait les êtres parlants en clans tout à fait imaginaires. La « race blanche, » par exemple, contient aujourd'hui, même chez les plus purs de ses peuples, des éléments reçus des Jaunes, des Rouges et des Noirs, tandis que la « race française, » venue du concours de toutes sortes de peuplades hétérogènes, continue à se transfor-
mer sous nos yeux par d'innombrables apports étrangers. La race dite blanche ou aryenne, parlant des langages d'origine commune, couvre à peu près l'Europe et domine dans le reste du monde, qui reconnaît sa supériorité; elle est en voie de peupler l'Asie du Nord, l'Afrique septentrionale, l'Afrique méridionale, l'Australie, l'Océanie et les deux Amériques. Les Arabes gagnent en remontant
Un Nègre.
le Nil et dans toute l'Afrique centrale par le prosélytisme mahométan, par le commerce et par le massacre des Noirs ; mais partout ailleurs ils reculent devant les Blancs, surtout dans l'Afrique du Nord devant les Français.
Les Juifs, leurs proches parents, sont restés le clan le moins mêlé qu'il y ait sur terre, et cela malgré la beauté de leurs femmes, parce qu'ils se marient toujours soi-
gneusement entre eux : cette branche de la famille dite sémitique ne recule devant personne ; partout elle augmente en nombre, en influence, en audace ; et partout aussi elle dispose de richesses auprès desquelles les trésors de Crésus étaient la pauvreté même. La race jaune, inférieure en étendue d'esprit à la race
Un Peau-Bouge.
blancne, a beaucoup d'intelligence, de sagesse pratique et de longue patience ; aussi menace-t-elle de lutter pour l'empire avec les Européens eux-mêmes dans toutes les contrées chaudes ou torrides : déjà ses hommes sont nombreux en Indo-Ghine, aux Philippines, dans les îles de la Sonde, en Australie, en Californie, à Cuba, au Pérou*
Et cependant les Jaunes qui se dispersent dans le monde viennent seulement de deux provinces de la Chine. Que sera-ce quand la Chine entière s'ébranlera? Elle a 500 millions de Chinois, plus du tiers des hommes.
Les Noirs et les Négroïdes habitent principalement l'Afrique, puis l'Amérique où on les transportait par millions comme esclaves : pour l'intelligence ils ne valent ni le Blanc ni le Jaune, mais ils ont beaucoup de force, de vitalité, de fécondité, de gaieté. Leur alliance avec les Blancs a donné naissance aux mulâtres. Le plus bel empire qu'il y ait sur la terre des vivants, le Brésil, appartient de nom à la famille portugaise, qui est de race blanche, mais en réalité il a surtout pour habitants des mulâtres et des Noirs.
Les Indiens ou Peaux-Rouges d'Amérique s'effacent devant les Blancs ; leur sang se versa et se verse encore à flots dans les veines des nations espagnoles de l'Amérique, comme le sang noir dans les veines des Brésiliens. Les Malais sont soumis aux Européens et envahis par les Chinois ; les Papouas diminuent tous les jours, ils sont menacés de disparaître ; les Polynésiens des îles de l'Océanie fuient devant les Blancs dans leurs archipels et jusque sur leurs écueils de corail.
De célèbres géographes allemands, dont les livres font autorité, ont calculé par à peu près que la Terre contient trente pour cent de Blancs, quarante pour cent de Mongols, trente pour cent de Noirs et Négroïdes, de Peaux- Kouges, de Malais, de Polynésiens et de Papouas. En admettant que le monde renferme 1400 millions d'habitants, il y aurait donc 560 millions de Mongols, 420 millions de Blancs et aussi 420 millions de Noirs, de Rouges, de Malais, etc. Ce dernier nombre, d'ailleurs, contient à millions des personnes qui ont aussi quelque sang blanc dans les veines.
Une autre division est celle de l'humanité en chrétiens, (catholiques, protestants et grecs), en juifs, en musulmans, en brahmanistes, en bouddhistes et en idolâtres. A ce
point de vue, les 1400 millions d'hommes comprennent approximativement : 364 de chrétiens (dont 185 millions de catholiques, 97 millions de protestants, 82 millions de grecs), 6 millions de juifs, 172 millions de musulmans, 644 millions de brahmanistes et de bouddhistes, 214 millions d'idolâtres.
On divise la Terre en cinq parties : l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie.
Étendae de l'Europe. Sa supériorité dans le monde»
— L'Europe est presque cinq fois moins grande que TAsie, quatre fois moins que l'Amérique, presque exactement trois fois moins que l'Afrique, mais elle l'emporte sur l'Australie de 100 millions d'hectares.
La plus longue ligne qu'on puisse tracer sur son territoire, du cap lusitanien de Saint-Vincent à l'extrémité septentrionale de l'Oural, ne dépasse guère 5500 kilomètres. Cette partie du monde enferme à peine 990 millions d'hectares dont les deux tiers environ sont en plaines, l'autre tiers en montagnes et en plateaux.
L'Europe n'a donc que le treizième ou le quatorzième des terres, mais elle nourrit plus du cinquième des habitants du Globe, le tiers occidental de son territoire fournit les
* Moins la France, qui avec ses colonies forme un livre à part.
6É0e. RKCLl'S. — I. 3
grands inventeurs, les grands poètes, les grands artistes,, et d'elle partent tous les ans des centaines de milliers d'hommes qui vont porter au loin les langues littéraires. Bientôt l'Amérique sera plus riche que l'Europe, mais le sceptre du génie, des lettres, des arts et de la science ne tombera pas facilement des mains qui le tiennent depuis vingt-cinq siècles.
Comparée à la France, l'Europe est environ dix-huit fois plus vaste, mais ne renferme que huit fois notre nombre d'hommes. L'ouest et le centre, anciennement colonisés, ont presque tous leurs districts bien habités, souvent même trop pleins ; ils font le tiers de l'Europe. Les deux autres tiers renferment la Scandinavie, dont la race féconde ne trouve pas à s'épandre sur un domaine restreint par le froid du Nord et le froid des monts, la Turquie et la Grèce déchues, enfin l'immense Russie, encore un peu barbare, qui comprend à elle seule autant de terrain que le reste de l'Europe, sans avoir plus d'un quart des Européens.
Çommeiit l*Earope est séparée de l'Asie. — L'Europe tient à l'Asie par la Russie, et elle en forme aujourd'hui une presqu'île ; mais dans le lointain des vieux âges, l'Europe occidentale et centrale (la véritable Europe, celle qui jusqu'à ce jour réfléchit, écrit et invente), était séparée du vieux continent par une mer allant de l'océan Glacial à la mer Noire et 9 la mer Caspienne : les lacs, les marais, les rivières molles de la Petite Russie et certaines dépressions au nord du Caucase indiquent le fond de ce détroit disparu.
L'Oural, chaîne peu élevée, indentée par des cols faciles, n'est pas considéré par les Russes comme la limite orientale de leur territoire européen. Les Moscovites regardent tout leur prodigieux empire comme un seul et même pays ; ils ne distinguent pas la Russie d'Europe de la Russie d'Asie, et le gouvernement de Perm, dont la
plus grande masse esl en Europe, empiète paj^près de 16 millions d*héctares sur le bassin de TObi, qui est un fleuve sibérien. Mais puisqu'il faut donner à l'Europe une borne à l'orient, l'Oural est l'unique frontière naturelle entre les plates étendues de la Sibérie et de la Russie. Nos ancêtres, moins généreux, faisaient commencer l'Asie au fleuve Don : « L'Europe, dit le Camoëns, touche à l'Asie du côté ou naît le soleil ; elle en est séparée par la froide et tortueuse rivière qui des monts Riphées court au lac Méotide. »
Au sud de l'Oural, et jusqu'au Caucase, dans les steppes des Kirghises, aux bouches de l'Oural et de la Volga, sur la mer Caspienne, aucun obstacle ne marque distinctement le divorce de ces deux parties du monde. Dans les parages orientaux attribués par l'usage à l'Asie, la nature du sol, l'aspect des lieux, le climat, les plantes, les hommes sont identiques à ce que montre à l'occident la terre dite européenne. Par cette large porte naturelle, grande ouverte entre les dernières collines ouraliennes et les premiers avant-monts du Caucase, passèrent de tout temps des hordes d'invasion. Jusqu'aux Mongols, les marées humaines de l'Asie débordèrent sur l'Europe par cette échancrure. C'était le flux, maintenant c'est le reflux; et les Européens, à leur tour, se versent par là sur l'Asie centrale en qualité de soldatSf de marchands, de mineurs, de laboureurs : tout cela russe, il est vrai, c'est-à-dire appartenant à l'une des nations européennes les plus mélangées d'éléments asiatiques. .
De l'Oural ku Caucase, on prend habituellement pour frontière la rivière Oural, affluent de la mer Caspienne; puis, à partir de l'embouchure de l'Oural, le lac Caspien jusqu'à la presqu'île d'Apchéron, fameuse par ses sources de naphte et ses langues de flamme, qu'adorent les Guèbres, sectateurs du Feu.
De la presqu'île d'Apchéron aux lames d'eau par où la mer d'Azof se mêle à la mer Noire^ le Caucase, de plus en plus envahi par les paysans russes, perce de ses pointes argentées tantôt l'éther lucide, tantôt des nuées ram-'
panles appartenant au nord à l'Europe, au sud à TAsie : son pic majeur, l'Elbrous, a 5660 mètres, 850 de plus que le Mont-Blanc, roi des Alpes.
Après le Caucase, l'Europe n'a plus devant elle que des flots amers : la mer Noire, le Bosphore, la mer de Marmara, les Dardanelles, l'Archipel, grands lacs ou chenaux étroits, de l'autre côté desquels se découpent dans le ciel du Levant les montagnes de l'Asie Mineure. Le dernier de ces bassins ou de ces goulots d'eaux salées, l'Archipel, s'ouvre sur la Méditerranée : celle-ci, qui est une fille de l'océan Atlantique, sépare l'Europe méridionale de l'Afrique du nord.
Les deax Earopes i la continentale et la péninsulaire. Courant du Golfe. — Si, du lieu OÙ le Bosphore prend les eaux de la mer Noire, on tire une ligne sur Kœnigsberg, grande ville de la Prusse orientale, puis une autre de Kœnigsberg à la bourgade Scandinave d'Hammerfest, assez avancée vers le nord pour qu'elle ait des jours et des nuits de deux mois, on divise l'Europe en deux portions qui ont peu de traits communs : à l'orient, la région continentale ; à l'occident, la région péninsulaire.
La région continentale, Russie et ancienne Pologne, ressemble à l'Asie du Nord par les proportions massives, l'immensité et le peu de pente des plaines, la longueur des rivières, la violence du climat. Les profondes forêts du Nord ne peuvent abriter la Russie des vents malfaisants du Pôle, qu'arrêteraient à peine des montagnes; le voisinage de l'océan Glacial, celui de la Sibérie, dont l'Oural n'est pas assez haut pour arrêter les souffles meurtriers, l'éloignement de ces mers tiédes qui adoucissent les températures, livrent cette grande plaine, même dans le sud, à des froids extraordinaires que suivent, jusque dans le haut nord, des chaleurs quasi-tropicales. N'ayant la plaine marine qu'à une distance excessive du centre, faute de montagnes créant des climats locaux et des régions
naturelles, cette contrée, où s'élabore la nation la plus puissante de l'avenir, a pour premier caractère la monotonie. C'est grâce à l'immensité de ce pays bas que l'Europe n'a que 297 mètres d'altitude moyenne, malgré le nombre et la hauteur de ses montagnes, malgré sa Scandinavie , ses Carpathes , ses Balkans, ses Alpes, ses Apennins, son Auvergne, son grand plateau d'Espagne, sa Corse, sa Sardaigne, sa Sicile et son île de Crète.
De l'est à l'ouest et du nord au sud, avec amélioration dans ces deux sens, la plaine rusàe couvre la moitié de notre partie du monde. L'homme n'y varie guère plus que la nature, et à part des tribus appartenant à la race turque et à la race dite finnoise ou tchoude, les habitants en sont tous les mêmes : des Slaves d'autant plus purs qu'ils s'éloignent plus de l'Asie, c'est-à-dire de la patrie de peu- " pies non aryens, qui remplacèrent souvent par des sangs étrangers le sang slave que répandaient leurs invasions. La prépondérance en terre slave appartint d'abord aux Polonais, auxquels obéirent longtemps les Petits-Russes , nation nombreuse que la Lithuanie apporta pour ainsi dire en dot à la Pologne quand elle maria ses destinées à celles du peuple de la Vistule au commencement du quatorzième siècle. Mais peu à peu croissait dans l'est, au centre de la plaine, une féconde nation, qui, trouvant devant elle de grands horizons de terres vierges, devint la plus nombreuse et la plus forte parmi ses sœurs. Dès qu'elle fut la maîtresse de son sort, elle se mit à conquérir tant sur les Slaves que sur les Asiatiques, et aujourd'hui les Russes sont loin de la France comme Paris l'est de Barcelone. De la Suède à la Chine, de la mer Glaciale aux monts d'Arménie, de la rivière qui porta le radeau de Tilsit aux deux fleuves qui coulent du Toit du Monde, ils commandent à plus du septième , et presque au sixième des terres du (rlobe.
Une province de la Russie, la Finlande, large isthme aux lacs sans nombre, sert de pont entre la grande plaine continentale et la Scandinavie, qui est une presqu'île aux
côtes découpées, au climat plus tempéré dans les vallées que ne le voudrait la latitude. Par ce double caractère, par la valeur considérable en toutes choses de ses six millions d'habitants, par la place qu'elle eut dans l'histoire, par les éléments vigoureux qu'elle envoie à l'Amérique du Nord, la Scandinavie fait bien partie de cette Europe occidentale qu'on est en droit d'appeler l'Europe péninsulaire. Ce qui distingue en effet tout particulièrement l'Europe occidentale du reste de la Terre, c'est la merveilleuse indentation de ses rivages ; aucun lambeau du Globe n'est en communication aussi intime avec l'eau marine, grande route du commerce, foyer des températures molles, mère des climats sans contraste barbare entre le froid et la chaleur. Il n'y a pas un seul point de l'Europe . péninsulaire qui soit plus loin de la mer que Paris de Mai*seille.
Aussi l'Europe occidentale prime-t-elle toute autre région du monde par la douceur comparative de ses climats. Qui croirait que les mêmes latitudes passent sur l'humide rivage de la Norvège et sur la côte groëlandaise , assaillie par les glaçons flottants ou emprisonnée dans les glaces fixes ; sur l'Irlande où la différence entre le mois le plus chaud et le mois le plus froid n'est que de 15 degrés, et sur la Sibérie d'irkoutsk où ce même écart est de 57 à 58 degrés ? Quel contraste entre l'Angleterre méridionale et l'abominable Labrador, entre Paris et Québec, où le mercure peut geler, entre Cannes et le rivage de la Mantchourie, entre Naples et New-York, entre la rive andalouse et le littoral de Washington ou de la Chine du nord !
Des deux mers serrant dans leurs bras l'Europe occidentale, celle de l'ouest et du nord, qui est l'Atlantique, prête son lit à un courant d'une température de plusieurs degrés supérieure à la chaleur des couches d'eau qu'il fend. Ce courant, qu'on peut appeler courant du Golfe, mais il est plus connu sous le nom anglais de Gulf-Stream^ vient du golfe du Mexique, l'une des étuves de notre planète ; il longe d'abord, à quelque distance, le rivage des
Mont Gervin.
États-Unis; puis, dans les parages de Terre -IJeuve, il se porte à l'orient, et franchissant toute l'Atlantique, il vient jeter son immense fleuve d'eaux tièdes contre les rivages de l'Europe péninsulaire, du Portugal à la Laponie. La oier du midi, qui est la Méditerranée, n'a point part au courant du Golfe, mais les Alpes et des chaînes côtiéres la protègent des vents du Nord ; elle s'étale à ceux du Sud, éclos sous le ciel ardent, sur le sol de braise du Sahara, et elle est si bien abritée contre les froidures, que sauf, la mer Rouge et le golfe Persique, il n'y a pas d'eau salée aussi chaude à une telle distance de l'Equateur.
La chaleur de ces deux mers attiédit encore un climat déjà très -bénin grâce à la pénétration réciproque des terres et des eaux. Par un autre privilège, le sol est harmonieusement mouvementé dans l'Europe occidentale; tout s'y fait équilibre : les plaines, les vallées, les plateaux et les montagnes. Par le gouffre salé, nous avons ce qu'il nous faut d'air fortifiant, d'humidité, de pluie, de chaleur égale, sans parler des centaines de milliers de matelots qui rapprochent les tronçons épars de la race mortelle. Par la disposition du sol, nous avons tous les terrains; la montagne, qui en moyenne reçoit ici deux fois plus d'eau du ciel que le plat pays, 1300 millimètres par an au lieu de 575, nous donne ses neiges éternelles, réservoirs des rivières, ses hommes robustes qui réparent les générations usées de la plaine, ses alluvions qui rajeunissent les terres épuisées.
montagnes de l'Eorope. lies Alpes et leurs frimas étemels. — Les montagnes les plus chères à l'Europe sont les Alpes, parce qu'elles sont les pins belles et qu'elles lui envoient le plus d'eaux vivifiantes. L'Oural ne darde aucun pic hardi dans les cieux : au nord, il s'affaisse obscurément sur des plaines polaires où vont et viennent des hommes
Fiord norvégien.
nains; au sud, il se perd sur des steppes malheureux où des cavaliers barbares promènent leurs tentes de feutre, où le froid glacial, la chaleur violente et les vents sauvages ont tour à tour l'empire et ne laissent point de place à des mois sereins dans le cycle éternellement renouvelé des années.
Le Caucase est sublime : plus haut que les Alpes, il ne leur cède que la grâce et la variété; mais est-ce bien une montagne européenne? Il a beau se cabrer entre F Europe et l'Asie, c'est surtout à l'Asie qu'il tient : il s'y enchaîne par les monts et les plateaux qui d'Arménie passent en Asie Mineure et en Perse. De l'Europe il ne voit que des plaines qui furent une mer entre les deux parties du monde ; ces plaines ont vu passer les Barbares qui sont devenus les grands peuples modernes, mais elles n*ont été entraînées dans notre orbite que par une récente conquête.
Les collines de Russie n'ont rien de la vi^aie montagne, ni l'altitude, ni les glaciers, ni les rocs fiers, ni les torrents convulsifs,niles gorges effrayantes. De grands fleuves y naissent, la Volga, le Don, le Dnieper, la Dvina, la Neva, la Duna, fleuves côtoyés encore par des solitudes; mais la cognée fait reculer incessamment la forêt, et des sillons la remplacent où le vent du nord le permet.
Aux monts Scandinaves les grandes cascades, les neiges dépassant l'horizon, les lacs cristallins avec des sapins et des roches. Sur les fîords norvégiens il y a peut-être des sites plus grandioses qu'en Suisse, en Tyrol, en Savoie, mais il faudrait presque empiler l'un sur l'autre les deux premiers sommets de la Scandinavie pour faire un rival au monarque des Alpes; puis, ces montagnes, jetées dans une presqu'île, sont la vie de cette presqu'île seule et non pas celle de l'Europe.
Les peuples nombreux qui s'appuient aux bastions des Carpathes ont laissé jusqu'à ce jour bien des forêts à la nature vierge dans cette grande chaîne en demi-cercle ; les Polonais, les Allemands, les Tchèques, les Slovaques, les Hongrois, les Szeklers, les Roumains transylvains,
moldaves et valaques, les Riithènes, y boivent les sources de mille torrents, pères du Dniester, de la Vistule, dé l'Oder, des rivières magyares et roumaines. Mais, malgré leurs 24 millions d'hectares, malgré leur partage entre dix nations appartenant à quatre races, malgré leurs bois profonds, malgré leurs rivières, malgré l'escarpement de leure flancs et la hauteur de leur fronton au-dessus des plaines de l'est et du sud, les Carpathes ne peuvent lutter avec les Alpes; il leur manque les glaciers et l'altitude: comme en Scandinavie, on n'y pourrait dresser un pic égal au Mont-Blanc qu'en superposant deux des géants de la chaîne.
Les monts allemands, les Vosges, le Jura, les monts français, les gibbosités de l'Ecosse, du pays de Galles et de l'Irlande n'ont qu'une vertu locale : ils font le relief de quelques provinces, ils abreuvent des rivières moyennes, ils servent d'asile à de vieilles peuplades qui gardent l'antique rusticité pleine de sève, les idées et parfois les langues de jadis, mais aucun de leurs massifs ne luit de neiges assez hautes pour braver l'été, nul pic n'y monte à deux mille mètres.
Les Français de six départements, les Basques, les Espagnols de la Catalogne, de l'Aragon, des Asturies, de la Vieille-Castille, du royaume de Léon et de la Galice, sont fiers de la grandeur de leurs Pyrénées. Mais c'est en vain que ce magnifique mur de montagnes hérisse l'horizon de pyramides bleues et de cimes blanches ; il porte en vain des glaciers, en vain ses cols s'échancrent à des altitudes tout à* fait supérieures, en vain ses cirques défient ce que les Alpes ont de plus solennel, les Pyrénées n'ont qu'une importance moyenne : elles font à l'Espagne et à la France une immuable frontière, autrement vraie que celle du Rhin ; elles séparent deux natures et deux climats ; elles jettent de verts torrents à deux peuples, et trois fleuves, l'Adour, la Garonne et l'Èbre, mais ces fleuves et ces torrents réunis ne feraient qu'un ruisseau à côté de la rivière qui boirait toutes les eaux des Alpes.
. Les sierras d'Espagne et de Portugal, emprisonnées dans leur péninsule, n'ont que faire dans la vie générale de l'Europe, même la sierra Nevada, plus élevée que les Pyrénées. On a détruit leurs forêts, elles n'ont plus assez de sources pour remplir le Duero, le Tage , le Guadiana, le Guadalquivir, et elles stérilisent les plateaux de l'Espagne centrale en les sevrant des vents de la mer. Les Apennins d'Italie sont très-b^aux, ils flottent dans un air diaphane, mais ils naissent et meurent dans une étroite presqu'île, et leurs têtes les plus orgueilleuses ne vont qu'à la poitrine des grands monts de la Savoie, de la Suisse et du Tirol. L'Etna, l'une des plus superbes montagnes, n'ombrage qu'un lambeau de rivage dans une île ; enfin les chaînes de la Turquie et de la Grèce ne sortent point de leur péninsule, il n'y a point de glaciei^ dans leurs régions élevées, et si les Hellènes placèrent le palais des Dieux sur l'Olympe thessalien, c'est qu'ils ne connaissaient pas rOccident.
Les Alpes, elles, s'épanouissent sur 25 millions d'hectares, et leurs mille et mille glaciers, répiartis sur la Suisse, l'Autriche, la France et l'Italie, couvrent des centaines de milliers d'hectares. Du pied de ces glaciers s'échappent violemment des flots d'eau trouble qui portent leur bourbe à des lacs dont ils ressortent bleus ou verts : ainsi se forment les plus fameux fleuves de l'Europe, le lUiin des Suisses , des Allemands et des Hollandais , le Rhône des Français, le Pô et ses magnifiques affluents, et risar, rinn, la Drave, la Save, branches considérables du Danube. Voilà comment les Alpes étendent leurs bienfaits aux extrémités de l'Europe, jusqu'à la mer du Nord, jusqu'à la Méditerranée, jusqu'à la mer Noire. C'est dans leurs vallées que les Occidentaux vont se retremper à l'air le plus pur; c'est au 'rivage de leurs lacs qu'ils cherchent les plus glorieux spectacles, c'est dans leurs déserts suprêmes qu'ils vont fouler les neiges les plus immaculées.
Le quart environ des eaux vives de l'Europe descend de ces montagnes centrales, dont la plus hardie est le Cer-
vin, la plus haute le Mont-Blanc qui atteint 4810 mètres. A lui seul, le massif du Mont-Blanc porte près de 30000 hectares de glaces éternelles; sans quitter la Savoie, où il se dresse, les chaînes de la Tarentaise et de la Maurienne sont diadémées de glaciers destinés à l'Isère; dans le Dauphiné, le Pelvoux partage d'immenses glaces entre risère et la Durance. En Suisse, le Mont-Rose, rival du Mont-Blanc, incline ses névés et ses glaciers entre la vallée du Rhône et la plaine du Pô, TOberland bernois entre le Rhône et le Rhin, le Saint-Gothard entre le Rhin, le Rhône et le Pô ; le Bernina fournit l'Inn. En Autriche, TŒtzthal et le Stubaier, TOrtler, les Hauts-Tauern ont aussi leiil's grandes « mers de glace. »
« Voyez, dit un Allemand, à propos d'une des merveilleuses montagnes de l'Oberland, la Vierge ou Jungfrau, voyez cette reine dans l'air clair et sublime, sur un trône impérissable ; à son front brille une couronne de diamants magiques ; le soleil y lance les flèches de la lumière, mais ces flèches la dorent et ne la réchauffent pas ! » Des pics alpins sans nombre ont droit à ce chant du poète, car la limite inférieure des neiges persévérantes se tient dans les Alpes entre 2500 et 3000 mètres seulement, tandis qu'une infinité de cimes dépassent grandement cette altitude : nombre de sommets s'élancent même au-dessus de 4000 mètres, c'«st-à-dire à 600 mètres au-dessus de la Maladetta, qui commande aux Pyrénées. Il y a une différence de 1400 mètres entre la tête de la Maladetta et la tête du Mont-Blanc, c'est-à-dire presque toute la hauteur du Puyde-Dôme , volcan français qui passe chez les Auvergnats pour le sommet principal du monde : « Si Dôme était sur Dôme, disent- ils, on verrait les portes de Rome. » Huit millions d'hommes vivent dans les Alpes : les Allemands y sont en majorité, puis les Français, que suivent les Italiens ; en dernier lieu viennent les Slaves.
liCS Eoropéens t Latins, Saxons et Slaves. I^es cinq g^randes langues. — Ainsi faite, comment s'éton* ner que l'Europe péninsulaire, le trentième à peine du Globe, fournisse les hommes les plus distingués ? Après la Grèce au langage sonore, aux républiques essaimantes, Rome mit à la place des nations détruites le droit, la langue et quelque peu le sang du Latium : elle créa des peuples encore debout en Europe et grandissant en Afrique et en Amérique sous le nom de Néo-Latins. Pendant la nuit du moyen âge, detix de ces peuples, les Italiens et les Français, ceux-ci moins que ceux-là, représentèrent dans le monde la science. Tari, la poésie : ils étaient l'espoir de l'avenir, tandis que les sophistes du Bas-Empire versaient le ridicule à flot sur l'illustre nom grec.
A l'aurore de l'ère moderne, deux peuples de TEurope nommée latine, les Portugais, puis les Espagnols, accomplirent, comme explorateurs des mers, des forêts, des savanes, des montagnes inconnues, une immensité de travaux héroïques tels que nulle famille de l'humanité n'a fourni en si peu d'années autant de découvreurs de pays, de traceurs de sentiers, d'hommes de coups de main, de conquérants (et aussi de bourreaux) : de ces prodigieux labeurs tout n'a pas disparu avec ces aventuriers ; leur trace est peu visible en Afrique et en Asie, mais la plus belle région de la Terre, l'Amérique du Sud, s'est façonnée aux deux langues de l'ibérie. Enfants du chaud pays où se balancent les palmiers d'Elche, ces Méridionaux prirent sans peine racine sur des rivages où les hommes du Nord auraient peut-être vu leurs familles languir, se flétrir et sécher. Tandis que les « Péninsulaires » parcouraient le monde nouveau, l'Italie et la France renouvelaient l'esprit humain par les grands hommes de la Renaissance.
Un peu plus tard les Français firent dans l'Amérique du Nord ce que les « Péninsulaires » avaient fait dans l'Amérique du Sud. Leurs pionniers, leurs chasseurs, leui's missionnaires parcoururent en tous sens le pays des
Grands-Lacs, le bassin du Mississipi, le Grand-Ouest, le Nord-Ouest et les Rocheuses. L'ingrate histoire ne se rappelle pas assez que les Français-Canadiens avaient nommé les rivières, les lacs, les montagnes, les tribus de presque toute TAmérique septentrionale quand les « Anglo-Saxons, » pourtant vingt fois plus nombreux, avaient à peine franchi les cols des Alleghanies. Moins heureuse que Tlbérie, la France a perdu ce qu'elle avait fondé : de tous ses efforts, il ne reste plus que de faibles colonies lentement absor- . bées par les gens de la langue anglaise, et, sur le bas Saint- Laurent, le peuple franco-canadien, qu'assiège une race hostile, mais il est énergique, patient, très-fécond et trèsenvahissant.
Dans l'ère moderne, la supériorité dans la pensée, dans les arts et dans l'élégance des mœurs n'a jamais, fût-ce un instant, quitté l'Europe péninsulaire. Depuis des centaines d'années c'est elle qui invente, chante, écrit, peint, sculpte et bâtit pour le reste du monde; c'est elle aussi qui remplit d'hommes âpres au travail tous les pays de l'univers que ne lui interdisent pas l'excès de chaleur et les poisons paludéens. Dans l'Asie du Nord, dans l'Atlas, dans l'Afrique australe, en Amérique, en Australie, elle a fondé des empires qui deviendront aussi des Europes, si les nouveaux milieux sont capables de nourrir libéralement ces germes européens. Dans cette œuvre, l'Europe dite latine, jadis à la tête de la race humaine, prend une part moindre que l'Europe nommée anglo-saxonne. Les Italiens n'ont point perdu leure dons artistiques et leur intelligence aigué, mais l'ignorance règne dans leurs plus belles provinces. L'Espagnol a toujours sa sobriété, son endurance, sa grandeur d'âme, sa « caballerosidad » et son patriotisme, mais l'Espagne n'a pas conservé le merveilleux empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Le Portugal a, pour ainsi dire, cessé de vivre après son énorme effort. La France invente, essaie, perfectionne, écrit des chefsd'œuvre, mais il lui manque les vastes colonies qui don-
neraient à sa langue, à sa littérature, à ses idées. Tau* torité que l'Angleterre tire des innombrables rejetons dont sa souche hérisse l'univers. Par nos départements de l'Est, du Rhône, de la Méditerranée, de la Garonne et des Pyrénées, nous contribuons largement à la colonisation de l'Amérique latine et nous fondons un empire néofrançais dans l'Afrique du Nord ; les Portugais soutiennent la race blanche dans ce Brésil qui aura un jour son demi-milliard d'hommes; les Espagnols et les Italiens partagent leurs émigrants entre l'Amérique espagnole et l'Afrique française.
L'Angleterre déborde sur le monde tempéré et sur tout le monde austral, moins l'Amérique du Sud. Preraiei*s hommes du monde, en ce siécle-ci, par le génie de l'invention (non par celui du perfectionnement), les Anglais le sont aussi par la multitude de pays qu'ils arrachent au désert. Comme ils ont pris pied sur beaucoup des meilleures terres du Globe, il sont aidés par tous dans leur œuvre, mais leurs principaux servants viennent de l'Allemagne et de la Scandinavie. Les émigrants qui contribuent le plus à développer les nouvelles Angleterres descendent précisément des Angles, des Saxons, des Normands, des Frisons, des Danois, qui fournirent à la vieille Albion l'un des deux éléments du sang anglais. L'autre élément fut le celtique, qui se trouve aussi à la base du peuple français : les prétendus Anglo-Saxons ne sont que des Celtes en partie germanisés, parlant une langue dont les mots vitaux sont des racines teutoniques.
Les Allemands n'aident pas seulement les Anglais dans le grand œuvre du défrichement de la Terre. Ce peuple est très-important par l'instinct qui porte ses familles à planter partout leur tente. S'ils affluent en masse chez les Néo-Anglais, les Germains se versent aussi dans tous les autres coins du monde où la forêt, les prairies, les savanes, les Uanos et les pampas attendent la venue des Blancs. Agriculteurs, ouvriei^, mineurs, fondateurs de maisons de commerce, chefs d'industrie, professeurs,
maîtres d'école, musiciens, brasseurs, on retrouve^ partout leurs yeux le plus souvent bleus, leur chevelure le plus souvent blonde, et leur figure pleine de santé, mais béate et rarement belle, sur un corps de taille haute et de forte encolure plus vigoureux qu'élégant et léger. Ils sont laborieux, économes, amis des familles nombreuses ; sans trop d'épreuves s'ils se sont fixés dans les régions tempérées, après la lutte contre l'acclimatement s'ils ont émigré vers le Sud, ils réussissent, et plus d'une fois c'est par leurs villages qu'a commencé la vie dans les pays déserts.
Cependant, il n'y a pas encore lieu de décerner aux « Saxons » la royauté de l'univers. Si les peuples ultramarins issus des Européens d^i Nord sont presque tous arrivés à l'âge viril, si leur vigueur nous étonne, les nations semées au delà des mers par les Méridionaux qu'on pense flétrir en les traitant de Latins, atteignent aujourd'hui leur adolescence, l'Algérie elle-même, la dernière venue. Ces nations ne sont pas plus latines que les colonies de l'Angleterre ne sont saxonnes, mais elles parlent des langues latines. Les pays qu'elles se préparent à remplir, les premiers du monde par l'opulence de leur nature, pourront donner demeure à plus d'un milliard d'hommes. Déjà les gens du Midi, les Italiens en tête, s'y portent à raison de cent mille par an, et cette invasion que chaque mois augmente présage à l'empire des Latins une destinée égale au destin de l'empire des Saxons.
Puis il est un troisième empire appartenant à celle race qui s'est donné le nom de slave, la glorieuse y ou peut-être la parlante^ par opposition aux muets, c'està-dire aux incompris, aux étrangers. Il couvre déjà la moitié de l'Europe, il couvrira bientôt la moitié de l'Asie, d'un seul tenant; et dans cet empire où sonnent peut-être cent langues, la nation des Grands-Russes a une telle prépondérance que tous les verbes de la terre des tsars s'éteindront devant son langage riche et sonore, plus digne d'être parlé que celui des « Saxons »
GÉOG. RECLUS. — I. 4
OU que ceux des « Latins, » parce qu'il n'est pas un bâtard de sang -mêlé comme l'anglais ou le français, mais un fils de sang pur qui porte sur ses traits la marque de son origine. Dans nos lang^ues de l'Occident on ne retrouve la parole de nos pères qu'à force de la chercher; nous avons tout corrompu, sons et formes, et c'est comme dans un fumier que Brillent çà et là les mots plus nobles où l'on reconnaît « l'aryen » des ancêtres, tandis que le russe a gardé beaucoup de racines premières et beaucoup de formes pleines.
Ainsi le monde n'est plus menacé de devenir la proie d'une seule civilisation et d'une seule langue. La plupart des hommes à larges idées appellent de tous leurs vœux le règne d'un idiome universel. Peut-être ont-ils tort. Le commerce gagnerait à la disparition de toutes les langues fors une, mais l'esprit humain y perdrait singulièrement eji étendue, en énergie et en diversité. L'honune qui souhaite une langue universelle ressemble à celui qui demanderait l'abaissement des montagnes au niveau de la plaine et la suppression de tous les fleuves. Que les routes seraient faciles à tracer sur une Terre qui n'aurait plus ni hautes aspérités, ni glaciers, ni torrents, ni abîmes, mais seulement çà et là quelque tertre pour y jucher un belvédère, et des canaux d'arrosage ou de navigation d'une largeur et d'une profondeur mathématiques, sagement réglés pour toutes les saisons! Mais aussi, combien cette Terre parfaitement aplanie serait-elle banale et indigne d'être aimée! Qui en connaîtrait un arpent la saurait tout entière, et la noble soif de courir au delà de l'horizon, de gravir, de contempler, de comparer et d'apprendre aurait cessé d'altérer les hommes.
Cinq langues européennes, le russe, l'anglais, l'espagnol, le français, le portugais, ont devant elles un plus large avenir que les autres parce qu'elles s'emploient aussi hors de l'Europe, dans des contrées plus ou moins vastes qui sont ou qui furent des colonies de la Russie, de l'Angleterre, de l'Espagne, de la France et du Portugal :
colonies dans le sens antique du mot, c'est-à-dire pays qui ne sont pas seulement dominés par la force comme l'Inde, la Cochinchine ou Java, et trop souvent foulés et pillés, mais qui reçoivent aussi des familles métropolitaines d'où sort une race capable de croître : telles sont, par exemple, l'Australie, l'Algérie, le Chili, la Sibérie, le Brésil.
Le russe est la langue maternelle ou officielle de plus de quatre-vingt millions d'hommes, et l'on peut élever à prés de huit cent mille personnes, et peut-être à un million, l'accroissement annuel de l'ensemble des personnes qui le parlent dès le berceau ou qui l'apprennent plus tard.
L'anglais, dont usent environ soixante-quinze millions d'hommes, gagne au moins un million deux cent mille personnes tous les ans.
L'espagnol est le verbe maternel ou l'idiome officiel et la « langue générale » de prés de cinquante-cinq millions d'hommes (les Philippines comprises) ; il gagne environ six cent mille « espagnolisants » par an.
Le français, parlé par prés de quarante-trois millions de personnes, et de plus langue officielle de l'Algérie, acquiert annuellement deux cent vingt mille hommes, ainsi répartis : France, en temps normal, cent cinquante mille; Belgique wallonne, vingt-cinq milje ; Suisse romande, sept mille ; Algérie, dix mille (nombre destiné à devenir beaucoup plus considérable); Canadiens et Acadiens, vingt à vingt-cinq mille; Nouvelle-Calédonie, Antilles, Bourbon et Maurice, etc., quelques milliers.
Le portugais, employé par seize millions d'hommes, ' augmente annuellement de cent cinquante à deux cent mille « lusitanisants. »
Tous ces accroissements annuels, même celui du français, qui a beaucoup moins de terres vierges devant lui que les quatre autres langages, grandissent d'un mouvement accéléré; toutefois c'est la langue anglaise qui fait les progrès les plus rapides, grâce à Tiramigra-
tion formidable qui se jette sur les terres où règne cet idiome sourd.
Puisque l'Angleterre répand le plus l'Europe hors de l'Europe, commençons par l'Angleterre la description de la patrie des Visages-Pâles.
ROYATJME-CNI
lia manche. Petitesse de l'État • puissance dn peuple. — Le Royaume-Uni, partout assiégé des flots, est l'archipel le plus grand de l'Europe. La Manche le sépare de la France, la mer du Nord l'éloigné des Pays-Bas, de l'Allemagne, de la Norvège. A l'ouest battent les lames de l'Atlantique, tandis que dans la direction du Pôle s'étend iine mer d'abord semée d'archipels, puis dénuée d'îles jusqu'à l'Islande et à la solitaire Jean Mayen.
La Manche, mère des naufrages, n'a pas toujours soulevé ses vagues entre la France et l'Angleterre ; elle n'a pas toujours existé, et il fut un temps où l'île bretonne tenait au continent dont elle s'éloigne maintenant de plus en plus, car aujourd'hui, et depuis de longs siècles, cette mer impatiente arrache des lambeaux de falaise, tant sur le littoral anglais que sur la côte où plongent les départements français du Pas-de-Calais, de la Somme et de la Seine-Inférieure. Une partie de ces débris traînés et tritu- . rés par les flots va s'ajouter aux plages de la Hollande et de l'Angleterre orientale. Ainsi s'agrandissent deux plaines : en Hollande les polders , en Angleterre les fens du Wash et de l'Humber. La Manche est peu profonde, et si elle baissait de 60 mètres, l'Angleterre aurait un pont vers la France ; si, de son côté, la mer du Nord perdait 200 mètres, l'archipel Britannique tiendrait à
TAllemagne, mais non à la Norvège qui est bordée par une fosse de 800 mèti^es de profondeur. Les deux rives de ce bras de mer ne tarderont pas à être unies, de France en Angleterre, soit au-dessous de son lit par un tunnel qui sera le plus long chemin de Thomme dans le royaume de Tombre, soit au-dessus de ses flots par un pont prodigieux, le plus audacieux qu'aura conçu notre génie depuis le jour où quelque ancêtre extraordinairement reculé, le premier des « pontifes » dans Tantique acception du mot, eut l'idée de jeter un tronc d'arbre au travers d'un torrent.
L'étendue des îles Britanniques, sensiblement égale à celle de la Norvège, n'est guère que de 31 millions et demi d'hectares, dont un peu moins de 15 raillions occupés par la montagne. Mais sur cet espace grand comme les trois cinquièmes de notre pays à nous, habitent près de 33 millions d'hommes, 18 à 19 fois autant qu'il y a de Norvégiens , et presque autant que de Français en France. C'est qu'il n'y a pas au monde un pays mieux cultivé, bien que les champs n'y puissent nourrir les villes, tant ces villes sont grandes et nombreuses.: le Royaume-Uni vit en partie des grains que lui vend l'étranger. Il n'est guère de contrées si riches en mines; il n'en . existe point qui extraie autant de houille, forge autant de fer, tisse autant de laine et de coton.
Le Royaume-Uni comprend deux grandes îles, la Bretagne ou Grande-Bretagne et l'Irlande.