‹ Géographie sociale. La mer, populations maritimes, migrations, pêches, commerce, domination de la merChapitre 33 sur 77 · D PET · texte numérisé non relu

D PET

va AT L'an

Le 2 SR - MIGRATIONS MALAYO-POLYNÉSIENNES ET MÉLANÉSIENNES 219

sans invraisemblance que par beau temps, dans les conditions normales de la navigation, ils sont capables d’aider

utilement ou de contrarier, suivant la direction suivie, des navigateurs montés sur des esquifs légers et sensibles à la moindre impulsion, comme ceux des Malayo-Polynésiens. Les courants auraient donc tracé aux migrations des voies naturelles. Mais précisément ces voies sont, comme celles des courants atmosphériques, au rebours de la direction supposée des migrations. Dans l'hémisphère Nord, le courant nord-équatorial va des Sandwich aux Marshall, aux Carohnes et aux Philippines ; — en sens inverse du déplacement hypothétique des Malayo-Polynésiens. Dans l'hémisphère Sud, le courant sud-équatorial va des Marquises aux Samoa, d'où il projette des ramifications vers les Gilbert, les Salomon, les Tonga et la Nouvelle Calédonie, — toujours en sens inverse du courant des peuples. Le contre courant équatorial, dont la direction concorde avec celle des migrations. n'existe que dans la partie orientale du Pacifique, du 167° long. W. Gr. aux côtes américaines, vers le 10° de lat. N., précisément dans une zone déserte, loin du centre de dispersion supposé des courants migrateurs. Il est donc diflicile de trouver une opposition plus complète que celle qui existe, dans cette partie du monde océanique, entre les phénomènes naturels et les phénomènes humains. Les uns et les autres ne semblent liés par aucan rapport de causalité ; au contraire, ils paraissent absolument séparés.

La disposition topographique des archipels demeure donc le seul fait physique que l'on puisse relier aux migrations. Mais ce fait, à l'analyser de près, n'a pas une très grande portée. Il ne faut pas se faire illusion sur la proximité des archipels du Pacifique; il ne faut pas se

ses A

td ÉRs

faire illusion, surtout, sur l'étendue absolue des terrés émergées par rapport à l'espace océanique. Nos cartes nous trompent à ce point de vue. Elles sont obligées de représenter par des dessins, forts petits sans doute, mais néanmoins visibles, les terres du Pacifique. Or ces terres, si elles étaient représentées à l'échelle exacte des cartes, feraient des points visibles seulement au mieroscope. Toutes ces minuscules micronésies n'ont globale: ment que 30,000 kilomètres carrés, tandis que l’espace maritime en compte 160 millions. Ce sont des têtes d'épingle perdues dans l'immensité de l'Océan. Il est impossible de les comparer, comme lieux d'étape d'un mouvement à travers la mer, aux îles de l’Archipel ou aux terres de l'Insulinde. D'un archipel océanique du Paeifique à un autre, on se perd dans l’espace maritime sans bornes visibles, tandis que d’une Cyclade à une autre, on ne perd jamais la terre de vue. Les archipels pacifiques ne limitent pas et diminuent à peine l'étendue du désert d'eau. On ne peut expliquer autrement que Magellan, en 1921, ait traversé tout le Pacifique en diagonale, dans la zone des micronésies, sans voir autre chose que deux petits îlots ; et avec la notion exacte de ces rapports présente à l'esprit, on comprend que des archipels, découverts au xvi° siècle par Mendana et Quiros, aient été perdus après eux, et retrouvés seulement à la fin du xvm® siècle, quand la détermination des longitudes acquit une précision sufhisante.

Ainsi, rien ne nous autorise à représenter les migrations du Pacifique comme les résultats nécessaires des conditions naturelles. Et pourtant ces migrations ne sont pas douteuses ; il est assez vraisemblable, de plus, que la plupart des peuplades éparpillées dans l'Océan ont une

souche et une origine communes, et que souche et origine doivent être cherchées dans l'archipel indonésien. C’est une seule famille linguistique que forment avec le malais, dit-on, tous les dialectes parlés dans le Pacifique et dans l'Océan Indien, de Madagascar à l’île de Päques: il y aurait donc une extension indonésienne dans toute cette étendue, et cette ligne d'extension aurait seulement été traversée, vers son milieu, par une autre ligne reliant les Négritos du sud de l'Inde à la Nouvelle Guinée, aux Nouvelles Hébrides, à l'Australie et à la Tasmanie. Mais les preuves tirées de la communauté des idiomes ou plutôt de l'identité de leurs racines originelles ne doivent être acceptées qu avec de fortes réserves.

D'autre part, il est certain qu'il existe une grande simi-

htude entre les traditions mythiques et sacrées de toutes - les tribus polynésiennes. « Les légendes divines des îles de la mer du Sud, dit Lang, n'ont point seulement entre elles ces ressemblances générales qui se retrouvent entre les mythes d’un bout du monde à l’autre ; elles offrent de Si nombreuses et de si essentielles analogies, qu'on est contraint de supposer qu'elles émanent toutes d'un centre commun et probablement assez voisin ? ».

Peut-être pourrait-on admettre que, si le peuplement

des archipels polynésiens s'est fait au rebours des voies tracées par la nature, il faut chercher les causes du peuplement originel dans de purs accidents. Des perturbations atmosphériques et des coups de vent auraient jeté -hors de leurs voies ordinaires les barques malayo-polynésiennes, en contrariant, pour un temps assez court, les directions normales de l'air et des eaux de la mer. Dans

2 Tan; p.178.

‘truclions navales et leurs connaissances astronomiques

loin de chez eux, à des distances telles, que les moyens de navigation limités dont ils disposaient leur ôtaient . tout espoir de revenir, même en suivant les vents etles « courants ordinaires. Mais nous ne méconnaissons pas la faiblesse de cette explication.

D1. Développement précoce et arrêt de l’art de la navigation. — Une chose demeure certaine : c'est É l'aptitude des Polynésiens à parcourir de vastes espaces … maritimes, malgré la médiocrité des moyens matériels M dont ils disposaient, et auxquels ont suppléé leur expérience et leurs qualités nautiques. Comme les Eskimos, ce peuple a un volume mental très développé, qu'il doit M à la dissémination de son œæcoumène ; comme les Eskimos encore, 1l est maritime faute d’une étendue suffisante de terre habitable, et il manœuvre ses frêles barques avec … adresse au milieu des dangers de la mer, qui ne sont pas. moindres entre les tropiques qu'aux abords du cercle po= « laire : car, à défaut d’icebergs et de glace de dérive, lin= sulaire polynésien a contre lui les barrières et les pointes … coralliennes, qui sont presque aussi nombreuses et à peine moins mobiles, puisque le développement continu des polypiers transforme sans cesse les petits fonds où évo-. luent les pirogues polynésiennes. Seulement, ces pirogues disparaissent aujourd'hui, comme les mœurs des Poly-. nésiens et comme les Polynésiens eux-mêmes, sous l’in= Îluence de la civilisation européenne. Ces peuples n'onk pas eu la chance d’être comme les Eskimos, des peuples= bordure (Randvülker) protégés par la difficulté d'accès dem leur œcoumène. Leur développement nautique, leurs cons

DE

Ë n ont plus guère aujourd'hui qu’une valeur de souvenir. Foutefois, il est utile de les «noter pour .comprendre la Là D persion des Polynésiens sur la vaste étendue du Pacifique. Entre le praô malais, bateau de mer intérieure et de navigation littorale, et la pirogue polynésienne, il y avait une différence essentielle : le premier se servait du balancier double, la seconde du balancier simple. Or, « l'effet du balancier double, dit l'amiral Päris, est contraire à celui du simple ; le simple rend le bateau ardent et trouve d'autant moins de résistance que la brise est plus forte: le double tend à faire arriver le bateau et force à placer la mâture en arrière pour compenser cet effet... Le balancier simple est plus marin, si l’on peut dire ! ». En d’autres termes, la pirogue polynésienne était un bateau léger et un bateau de course, capable de parcourir de grandes étendues ; c'était un bateau océanique, et 1l est très remarquable que, comme elle, la pirogue de l'océan Indien, à Ceylan et sur la côte de Malabar, était à balancier simple, tandis que les bateaux des mers fermées de l'Indonésie avaient le balancier double. Ainsi. les Polynésiens pouvaient aller loin et vite. De plus, comme on le sait, Fart - de se diriger d'après les étoiles et celui de construire des cartes ne 18 étaient pas inconnus ; ce fut un ces grands étonnements de Cook et de son compagnon Forster, quand ils furent pilotés à travers l'archipel de la Société par l’indigène Toupaïa (1769).

Toutefois, cet art nautique si remarquable et relativement si perfectionné, chez les Polynésiens, a été vite arrêté dans son développement. Faute d'une concentration suffisante du travail, faute de matières premières indispen-

OR ER Li

dd ter it (DR

RTE PEU eZ,

1 Paris, p. 65.

sables telles que le fer, la navigation polynésienne n'a pu -

agrandir ses esquifs ; elle n’a pu leur donner mi la solidité, ni la durée, ni la sécurité qui auraient permis d'établir, avant l'arrivée des Européens, des relations constantes entre les archipels du Pacifique. et qui auraient substitué aux migrations accidentelles les communications régulières. Les survivances, qui se sont prolongées jusqu'à nous, de l’ancienne construction navale, dans l’Indonésie ét dans le Pacifique, montrent que l'arrêt du développement nautique est dû à l'insuffisance et à la misère des moyens matériels. « Les habitants de l’île Keï, à l'W. de la Nouvelle-Guinée, construisent leurs embarcations à l'ancienne manière en attachant les membrures, et lorsque ces membrures, ainsi fixées à l’ancienne mode, sont hors d'usage, ils les remplacent par des membrures neuves, qu'ils fixent avec des clous à la manière européenne. Les habitants des îles Samoa et ceux des îles Fidji calfatent leurs bateaux avec la résine de l'arbre à pain, ceux des Kingsmill avec les fibres des feuilles du Pandanus ! ».

b2. Les Maori en Nouvelle-Zélande. — Parmi les

migrations malayo-polynésiennes, il en est une sur la-.

quelle un peu plus de lumière historique est répandue que sur les autres, grâce au développement supérieur du peuple qui l’a faite et au caractère défini de ses traditions. C'est la migration des Maori depuis leur centre d'origine, Hawaiki, que Percy Smith identifie avec Rarotonga, Jusqu’en Nouvelle-Zélande. Cette migration daterait du xiv° siècle (vers 1350); maisil est probable qu'elle ne se fit pas en une seule fois. Le type physique et social du

1 Suess, t. I, p. 4x.

is

Maori est très mélangé, et de nombreuses pénétrations ethniques y sont discernables, comme chez la plupart des populations maritimes, de sorte qu'on est conduit à supposer que les Maori actuels représentent plusieurs alluvions successives. D'autre part, Percy Smith pense - qu'avant d'aborder en Nouvelle-Zélande, ils parcoururent la majeure partie du monde polynésien. Quoi qu'il en soit, on conserve au musée de Wellington un morceau de bois qu'on dit avoir appartenu à l’un des deux grands canots qui vinrent d'Hawaiki, et à défaut de cette preuve fort douteuse, l’habileté nautique des Maori, leur langue et leurs traditions montrent leurs étroites affinités avec les habitants des îles polynésiennes, dont les séparent dix à quinze degrés de latitude au moins !. Mais cette migration du N. au $S., en travers de toutes les directions de vents et de courants, vient à l'appui des idées que nous avons exposées plus haut {$ 50) : elle n’a été déterminée par aucune des conditions naturelles existantes, et elle est trop récente pour ,que l’on puisse admettre, même un seul instant, qu’elle a été en rapport avec une révolution géologique.

b3. Peuplement de la Tasmanie. — Tandis que les Malayo-Polynésiens s’étendaient à travers le Pacifique, un autre courant de migration reliait les Négritos de la Mélanésie et de la Nouvelle-Calédonie à la Tasmanie. à travers une partie de l'océan austral. Le peuplement de la Tasmanie a présenté une particularité intéressante ; il a été, selon toute vraisemblance, complètement indépendant de celui du continent australien. Les indigènes australiens

1 Grecory, p. 603 et suiv.

Lo:

étaient des continentaux, et le peu qui subsiste aujour ‘ d'hui est relégué au fond des terres ; les indigènes tasma=« niens, dont l'extermination est complète depuis une tren— taine d'années, étaient des marins audacieux, « des na geurs experts, habiles dans l'aménagement de leurs catamarans : ces pirogues, manœuvrées à la pagaie, al® laient à la mer par très mauvais temps ‘». Ces qualités nautiques permettent d'interpréter le eu plr de la Tasmanie comme le résultat d'une migration côtière que aurait suivi le littoral et traversé quelques parties de mer resserrées, entre les iles mélanésiennes et la Tasmanie, à moins que, comme l'ont pensé Lathamet Huxley, la Pas= manie ne soit, avec la Nouvelle-Calédonie et les Nouvelles.

Hébrides, un lambeau d'une ancienne Australie efflondrée;* à travers laquelle aurait eu lieu une extension continen: : tale de la race mélanésienne. Il faut convenir qu'ici Par gument géologique semble avoir plus de poids que dans Le cas cités plus haut ($ 50 et 52. parce qu'il s'appui sur des faits paléontologiques M rmettent de le dater avec précision. « Clarke, dit Suess, s'appuyant sur ce fat que les dépôts marins tertiaires font défaut sur les côte E: du continent australien et de la Tasmanie. a émis l'hypothèse que le prolongement du continent australien vers l'E. aurait été coupé par un affaissement récent. Ce

moderne, que l'ile de Lord Howe, avec son étendue a€ tuelle, n'aurait jamais pu nourrir ? ». Il n'est donc

! Grecorx, p. 245 et suiv.

2 Suess

ss, +." ps 6

sûr que le peuplement de la Tasmanie se soit fait par voie de migration maritime ; mais, en tout cas, l'extension continentale, si véritablement il ÿ en a eu une, a pris la forme du cheminement le long des côtes; forme dont il existe d'autres exemples plus certains et plus importants, comme nous l'avons vu plus haut ($ 47).

04. Peuplement malais à Madagascar. — On ne peut se poser une question semblable au sujet de Fimmigration malaise à Madagascar, qui a été suivie de l'établissement des Hova sur le plateau central de la grande île. Cette migration a été sûrement maritime, comme toutes celles des Malayo-Polynésiens ; mais elle a eu un résultat dont il serait sans doute impossible de trouver un autre exemple : d’une population maritime à l'origine, elle a fait une population de plateau. Il est vraisemblable que la route du peuplement malais à Madagascar a été toujours voisine des côtes ; elle a suivi, au départ de l'Insulinde et de l'Inde, les courants réguliers de la mousson, qui ont aidé de très bonne heure à l'établissement des relations d'Afrique en Asie ; puis elle s'est étendue le long des côtes orientales de l'Afrique, en ouvrant la route que les marins et les trafiquants arabes ont suivie à leur tour : mais ces derniers sont demeurés des gens du littoral, tandis que les Malais de Madagascar ont peu à peu rompu les liens qui les rattachaient à la mer. Ils n'en conservaient, au temps du royaume hova, quele souvenir d’une origine maritime, s’il faut interpréter ainsi le nom de canot d'argent que l'on donnait à la tombe où l’on ensevelissait le souverain ‘. Il est important de noter que la

LReccus, 1, t. XIV, p. 86-87.

NE trs

ss PR ET ‘2

le VUE 1, ON

Page 1