‹ Géographie sociale. La mer, populations maritimes, migrations, pêches, commerce, domination de la merChapitre 35 sur 77 · CHAPITRE VII MIGRATIONS TRANSOCÉANIQUES · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII MIGRATIONS TRANSOCÉANIQUES

55. Appel d'hommes des foyers de condensation vers les vides continentaux, à travers les espaces maritimes, — 56, Migrations maritimes et migrations terrestres. — 57. Migrations forcées (esclaves, engagés, coolies) ; leurs rapports avec la navigation commerciale. — 58. Peuplement européen des deux Amériques. — 59. Recul des foyers d’origine des migrations vers l’intérieur du continent. — Üo. Peuplemient des côtes du Pacifique par la race jaune.

55. Appel d'hommes des foyers de condensation vers les vides continentaux, à travers les espaces maritimes. — On doit considérer les phénomènes de migration, lorsqu'ils relient des zones d'arrivée et des zones de départ étendues, comme les signes extérieurs d’une tendance vers l'égalité de répartition des hommes sur la surface planétaire. Les courants migrateurs pratiquent une sorte d’exhaustion du trop plein des masses humaines dans les foyers de condensation tels que l'Europe, la Chine et l'Inde. Soit que les ressources manquent totalement dans les centres surpeuplés, soit que la complexité croissante des besoins y entraine une agoravation des charges et du taux moyen d'existence (standard of life, soit que le rayonnement des voies de circulation commodes et rapides, sur mer et sur terre, autour des foyers de condensation et de civilisation, amène à lui seul, à défaut de nécessités impérieuses, le déracinement des

hommes, c'est toujours d'un centre de plus grande den-

sité vers un centre de moins grande densité que la migra= lion par zones établit son réseau de circulation humaine. È Jusqu'à maintenant, les Etats-Unis sont moins peuplés que l'Europe, et ce qui est vrai des Etats-Unis l’est encore plus de l'Amérique du Sud, du Canada, de l'Afrique du à Sud, de l’Australasie. Les coolies de l'Inde trouvent. par- à tout où ils vont, des régions moins peuplées que les côtes à du Malabar et du Cut Les Chinois et les Japonais qui essaiment sur les côtes du Pacifique ont devant eux, en Colombie britannique, au Pérou, en Australie et mème aux Etats-Unis, des espaces presque déserts, en comparaison de la condensation extrème de leur terre na=M tale. A la vérité, tous les courants migrateurs ne-relèvent pas de la migration par zones. Ceux qui relèvent de Jam migration concentrique ont des effets tout opposés. Nous entendons par migrations concentriques celles qui entas-" sent sur des points définis les hommes auparavant répar-« tis sur de vastes espaces. Ces migrations sont fort nom=—" breuses, soit à l'intérieur des anciens foyers de condensation où elles provoquent le phénomène du développement" des grandes villes ou urbanisme, soit à l'extérieur de ces foyers où elles amènent la croissance rapide des villes ma ritimes, la fusion des races °v:$ 49 et III° partie), et même sur certains points de la planète (Etats-Unis), | 3 formation presque soudaine des ciés-champignons: Comme nous l'avons vu, la migration concentrique caractérise la plupart des déplacements de populations pro prement maritimes, vers des points déterminés ou vers des espaces restreints ; c'est elle qui donne à ces populas tions leur complexité ethnique. Mais, de nos jours sur=. tout, à mesure que les voies de circulation terrestre den viennent plus étendues, plus commodes et plus rapides,

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et se soudent mieux aux faisceaux de circulation marine, la migration concentrique le cède en importance à cette migration par zones qui, à considérer l’ensemble de la planète, corrige quelque peu les excès de l’urbanisme.

La migration par zones n’a pu naître que du jour où les barrières atlantique et pacifique sont tombées, et où les anciens vides océaniques (chap. v), se sont ouverts à l'extension de l'œcoumène. C'est de ce jour seulement qu'a commencé une sorte de poussée vers l'équilibre de répartition des hommes sur la planète, — poussée inter mittente, souvent suspendue, et parfois reprise avec vigueur, en harmonie avec le développement intérieur des foyers de condensation et de l'Europe en particulier ; mais, en somme, l'impulsion n'a fait que croître depuis le xvi° siècle jusqu'au temps présent, et elle a peu à peu gagné jusqu'aux régions les plus éloignées du foyer d’origine, grace à la domestication des forces naturelles et aux progrès de l'outillage de transport. Jusqu'ici les Blancs de Europe. ont donné l'impulsion, soit en émigrant euxmêmes, soit en déterminant des migrations forcées de races sédentaires comme les Nègres africains ; maintenant, les Jaunes d'Extrème-Orient se mettent en mouvement à leur tour.

Il y a donc eu, à travers les anciens vides océaniques peu à peu comblés et effacés, un appel d'hommes presque continuel des foyers de condensation vers les régions désertes ou relativement désertes et politiquement inorganisées de l’œcoumène terrestre. Ces régions étaient vastes surtout dans le continent américain, dont elles couvraient la plus grande partie : en outre, l'Amérique, étroite et relativement peu étendue dans les malsaines régions tropicales et équatoriales, s'épanouit largement, au Sud

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comme au Nord, mais surtout au Nord, dans les régions subtropicales et tempérées où la race blanche trouve l'æœcoumène qui lui convient, presque identique à son foyer d'Europe : on peut en dire autant pour les Sino- Japonais dont le groupe est le plus nombreux, sinon le plus dense, du globe. Par conséquent, l'Amérique, autrefois protégée contre les migrations par les deux grands vides maritimes, mal peuplée, politiquement inorganisée sur toutes ses côtes, organisée seulement sur ses plateaux intérieurs du Mexique et du Pérou dont il était facile de cerner et réduire les habitants, devait devenir et est devenue le but principal des migrations transocéaniques. A l'Amérique se sont ajoutées, comme champs de peuple ment, les pointes méridionales des continents, autrefois protégées et isolées par le grand vide austral : l'Afrique du Sud et l’Australasie ; il est donc facile de voir à quel point l'existence des anciens vides océaniques est liée à celle des vides de l'æœcoumène terrestre : les seconds étaient une conséquence des premiers, et non, comme on pourrait le croire, les premiers des seconds.

06.Migrations maritimes et migrations terrestres. — Depuis que les barrières océaniques sont tombées, les grandes migrations par zones ne se sont faites que par mer. Dans le cas de l'Amérique et de l'Australie, la voie maritime océanique nous semble, au premier abord, s'imposer comme une nécessité physique absolue. Cependant, en examinant les choses de près, on se rend compte qu'il n y avait aucune impossibilité matérielle à ce que le peuplement de l'Amérique se’fit (comme il a failli se faire), par les chaînes d'îles et par les espaces maritimes resserrés de la zone subpolaire arctique {$ 4o et 41); et l'Australie :

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aurait pu, semble-t-il, recevoir par les îles et par les détroits de l’Insulinde ses colons civilisés, de même qu'elle a reçu vraisemblablement par cette route ses peuples primiüfs. Quant à l'Afriquesdu Sud, aucune condition naturelle ne s'oppose absolument à son peuplement par extension continentale. Et cependant, ni l'Afrique du Sud, ni l'Australie, ni l'Amérique n'ont été atteintes par le moindre courant migrateur terrestre’. C'est que, dès le commencement de la navigation au large, dès le comblement des vides océaniques, et bien avant la navigation à vapeur, lorsque le vent et la voile seuls conduisaient les hommes au delà de l'océan, la mer s’est révélée comme la route la plus commode et la mieux adaptée aux migrations par zones. À des migrations déterminées par les mobiles généraux et particuliers les plus divers, et, par conséquent, souvent incertaines dans leur but géographique, comme on le voit par les tâtonnements des conquistadores, des pirates, des boucaniers, des flibustiers, des marchands d’esclaves, des chercheurs d’or et de marchandises précieuses, le caractère divergent et quelque peu indécis des anciennes routes maritimes ne nuisait pas, bien au contraire : les oscillations des routes de mer étendaient sur de vastes espaces les courants migrateurs, qui rayonnaient aisément sur de nombreuses directions, au lieu de se canaliser dans une seule et étroite voie. Le rayonnement répond assurément mieux que la canalisation aux tendances psychologiques des chercheurs de ressources nouvelles et d’aventures. Or, la canalisation est, d’une manière presque infaillible, la forme prise par les migrations terrestres.

{Rappelons qu'il ne s’agit ici que des courants migrateurs venant des foyers de condensation (Europe, Chine, Inde).

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Celles-ci ne peuvent guère, comme les migrations mari= times, s'étendre presque uniformément sur une surface | | plane où les obstacles humains n'existent pas et où les obstacles naturels sont presque partout les mêmes. Le flot de la migration terrestre ne peut qu’à grand’ peine couvrir de vastes espaces où s'opposent à lui KA conditions topographiques et climatiques très variées, et où 1l doit comp- E ter à chaque pas avec la résistance de l'homme. La mi= gration terrestre doit donc le plus souvent, au lieu dem rayonner dans l’espace comme la migration maritime, se concentrer et se canaliser dans une seule et étroite voie. Ajoutons que, quoique ainsi concentrée et canalisée, la M migration terrestre est moins sûre de la position précise de sa zone terminale, et par conséquent, moins énergique dans sa poussée, que la migration maritime. En effet, 4 cette dernière, si divergente qu'elle soit, se propose tou=. jours comme objectif précis un front d'aboutissement dé- « terminé par une ligne de côtes où toutes les ramifications. viennent finalement se souder, de sorte que, malgré les incertitudes de direction et le vaste champ offert aux di-" vergences des migrations maritimes, celles-ci ne se perdent jamais entièrement et finissent toujours par produire leurs conséquences sociales.

IL est instructif de comparer, à ce point de vue, 1 différentes formes d'expansion de l'Europe au delà de ses” frontières. Tandis que les mouvements maritimes au delà des mers atlantiques et australes ont couvert d'Européens « les immenses espaces des deux Amériques, de l'Afrique " du Sud et de l’Australasie, les migrations terrestres sur les frontières continentales n’ont eu que de maigres résul=s lats, souvent éphémères, toujours restreints et circonscrits. Du temps des croisades, les hommes d'Occident ont

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à peine pris pied, en venant par terre, sur le sol rocailleux de la Syrie et de la Judée, et encore n’ont-ils pu s'y maintenir deux siècles que grâce aux expéditions maritimes qui venaient detemps à autre alimenter et renforcer le peuplement occidental en Palestine. La migration russe en Sibérie et en Asie centrale a suivi d'abord les pistes des fracls qui reliaient les grands fleuves les uns aux autres, et ensuite elle s’est étendue le long des voies de chemin de fer; mais, malgré la prolificité et la pauvreté de la population russe, et malgré le défaut d’obstacles naturels, l'absence d'organisation politique et l’éparpillement humain qui facilitent les courants de migration dans l’Asie du nord et de l'ouest, la colonisation russe ne dessine que de longues et étroites bandes dans l'infini du steppe, de la taïga et du Koum'. Lorsque le pangermanisme invite l'expansion allemande à prendre la direction continentale de l'Est, vers les plaines de la Hongrie et du Bas-Danube, et au delà du Bosphore, vers l’Anatolie et la Mésopotamie, il ne tient pas compte des difficultés d'ordre terrestre qui, malgré là proximité géographique, empècheront imfalliblement les courants de migration allemande de se dessiner, de ce côté, avec la même force et avec la mème suite que sur les côtes transatlantiques. Le paquebot d'émigrants qui jetait, il y a peu d'années encore, une masse d'Allemands sur les quais de New-York et de Rio-de-Janeiro, menait, d'une manière à peu près certaine, les émigrants à bon port, dans des milieux marimes et urbains tout préparés pour leur réception, pour leur apprentissage d'assimilation et pour leur redistribution à l'intérieur. Le chemin de fer qui suit et qui suivra la voie de la « poussée vers l'Est », ne fera que jeter les émigrants désarmés, isolés et dépaysés, au milieu de po-

pulations continentales hostiles, où les étrangers devront, soit se plier à des règles d'existence sociale peu flexibles et nullement cosmopolites, soit affronter des luttes et des rivalités parfois violentes. Cette seule comparaison montre combien les migrations maritimes ont plus de chances de succès que les migrations continentales ; aujourd hui, comme nous le verrons plus loin /$ 58), ces dernières sont surtout, pour les premières, de simples affluents et des. courants d'alimentation.

27. Migrations forcées (esclaves, engagés, coolies) ; leurs rapports avec la navigation commerciale. — Pour que les migrations maritimes produisent d’importants effets sociaux, 1l n’est pas nécessaire qu'elles soient spontanées. La traite des nègres d'Afrique, le transport des engagés et des coolies de la Chine et de l'Inde ‘deux faits qui ont les rapports les plus étroits), comptent, au même litre que les exodes des paysans italiens, hongrois et slaves, parmi les grands courants océaniques qui ont modifié ou qui modifient la répartition des hommes sur la terre. La traite dure encore sur la côte orientale d'Afrique, entre les pays nègres et les pays d'Islam : elle a cessé sur la côte occidentale, entre la Guinée et les pays de culture tropicale des deux Amériques, après avoir déversé pendant trois siècles les nègres africains sur les plantations de coton, de canne à sucre et de café des Etats-Unis, des Antilles, des Guyanes et de l'ancienne Amérique espagnole et portugaise. La traite atlantique se reliait très nettement aux conditions d'existence et de développement de la marine de commerce à voiles, avant l’ère de la grande industrie. La prospérité de la traite importait à celle de la marine, et il n'est pas

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étonnant que les pavillons européens aient tous pris part, dans l’ordre de leur importance maritime, au commerce des esclaves, auquel Anglais, Français, Hollandais, Espagnols et Portugais ont excellé, tour à tour ou ensemble. Car, à l'époque où le trafic par mer consistait encore uniquement ‘xvi° au xvir° siècle), en marchandises légères et souvent précieuses, contrairement à ce qui se passe aujourd'hui (v. IIl° partie), la traite fournissait le moyen de compléter les cargaisons avec un chargement humain, pour les navires qui allaient d'Europe aux «Iles » et que les alizés poussaient lentement le long des côtes d'Afrique, avant qu'ils ne prissent la rout2 de l'Amérique tropicale ; d'autre part, les légères marchandises exportées par l'Europe donnaient, sur la côte de Guinéc, les éléments du troc en nature qui procurait les esclaves aux négriers. Ainsi, les bateaux français obtenaient leurs nègres, à Sierra Leone, contre de l'indienne, de la toile de Rouen, des mouchoirs de Cholet, de la toile de Bretagne, de l’eau-de-vie, du tabac de Virginie, des fusils de munition, des barils de poudre, des couteaux, des tabatières, des chaudrons, des parasols, des pierres à fusil, des verroteries ; toutes ces marchandises étaient ramenées, pour les négociations, à l'unité monétaire de la barre (valant 4 livres tournois) ‘. Il est si vrai que la traite a été un des principaux objets du commerce maritime, que la vieille métropole commerciale de l'W. de l'Angleterre, Liverpool, a traversé deux phases ; depuis le commencement de la grande industrie, Liverpool est surtout le port du coton ; auparavant, c'était le port des négriers.

Le commerce des esclaves a pratiqué, parmi les peuples

1 Bec, p. 39-43.

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noirs de l'Afrique intérieure, une sorte d'exhaustion qui a diminué leur nombre ou arrêté leur développement; il a réalisé, sur les côtes de Guinée, du Sénégal au Came- roun, et en particulier au Sierra Leone, un mélange très varié de peuples et de langues, qui rappelle les fusions les plus complexes des rivages et des iles méditerranéens et indonésiens ; enfin, il a abouti à l'établissement, sur la côle américaine, de noyaux africains assez forts pour ne pas se perdre dans les populations qui les entouraient, et même pour acquérir l'indépendance politique (nègres des | Etats-Unis, république d'Haïti). |

Les factoreries de négriers établies en permanence sur les « côtes de Guinée avaient à l'intérieur des terres, le plus loin possible, leurs aflidés qui avaient mission d'acheter des esclaves aux chefs et aux tribus ; les tribus et les chefs amenaient souvent eux-mêmes leur marchandise humaine. Des milliers d'esclaves de toutes provenances s'entassaient dans les baracons côtiers. Tous ne partaiïent pas pour l’Amérique : un certain nombre s'échappaît ou parvenait à rester sur le littoral africain : de là une extrême … complication ethnique et linguistique. « Dans le Sierra Leone, cette colonie d'esclaves affranchis, on trouve les | représentants de 200 tribus nègres, ne parlant pas moins « de 150 langages différents ‘, » Il est vrai que ces Nigri=. üens ressemblent à tel point les uns aux autres, au point de vue du type physique ?, que le mélange littoral s'est” fait avec la plus grande ie: Les continuels voyages des navires européens aux côtes de Guinée ont même eu» un résultat assez rare chez les peuples nègres, celui de dé=

! Ware, p. 144 £ ? Dexixer, p. 265. “À

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velopper les aptitudes et lhabileté nautiques chez les …—. Kroumen du littoral guinéen, que tous les navires d’Europe venant dans l'Afrique équatoriale employaient comme matelots, « pour ménager les forces de leur équipage sous un climat meurtrier ‘ ». Le séjour prolongé des Européens, ainsi que la déportation politique et pénitentiaire pratiquée par les Portugais aux Bissagos et dans les Rivières du Sud, ont encore mêlé un peu de sang européen à la complexité nègre. ia exemple chez les Métis (Gourmettes). de Zighincor, sur la Casamance, et de Cacheo sur le rio Cacheo ?. C'est ainsi que la Guinée, quoiqu'elle eût un front maritime peu articulé et développé sur les mers du large, est devenue, tout comme les côtes rte des espaces méditerranéens, un centre de fusion des peuples. Elle le doit avant tout à la traite.

En Amérique, les nègres exportés étaient destinés surtout, comme nous l'avons vu, aux plantations des pays tropicaux de monoculture. Il n’en était pas ainsi au début de la traite, qui avait été provoquée par Las Cases (1917), en vue de procurer des travailleurs aux mines d'or et d'argent du Nouveau Monde, où les indigènes périssaient en foule. Mais l'exportation des nègres ne tarda pas à dépasser de beaucoup les besoins des mines, et les Européens, maîtres de la terre américaine, trouvaient plus commode et aussi productif d'employer les Africains aux plantations des îles et des -côtes tropicales, toutes proches des lieux de débarquement. C'est ainsi que le peuplement nègre en \mérique arriva très vite à se localiser sur les terres basses, humides et chaudes, où étaient

1 Wuure, p. 147.

? BrosseLarm FAIDHERBE, p. 19-20.

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la plupart des plantations, ou sur les premières rampes montagneuses qui dominaient la zone littorale. Dans ces deux régions les nègres retrouvaient les conditions climatiques de la Guinée ; ils prospéraient et se développaent là où languissaient les Européens de race, et où les créoles, issus du séjour des Européens dans les îles, et les métis, issus du croisement des Européens et des indigènes, ne consentaient pas à se soumettre au travail exténuant des plantations. Les nègres ont donc peuplé les. côtes des Etats-Unis, entre le Texas et la Virgimie ; ils sont devenus les maîtres politiques et à peu près les seuls habitants de l’ancienne colonie française de Saint-Domingue ;:1ls sont très nombreux dans les autres Antilles, et forment même, dans la plupart des Petites Antilles, la grande majorité de la population ; ils comptent d'une manière très notable dans le peuplement du Venezuela, des Guyanes et du Brésil. Telles ont été les conséquences de la traite et la part prise par l’Afrique au peuplement américain. La contribution africaine est donc, en Amé-— rique, essentiellement insulaire et côtière : le nègre africain s’est peu répandu à l'intéfieur, sauf dans quelques parties du Brésil, et l'achat de nègres, aux temps esclavagistes, par des tribus de Peaux-Rouges du Far West américain, n'a laissé que des traces isolées, fort curieuses, mais peu importantes, dans quelques localités du Nebraska et de l’Arkansas,

On ne peut séparer de la traite des esclaves l’engage- : ment des coolies de la Chine et de l'Inde. L'engagement a remplacé la traite; les coolies sont une marchandise humaine, comme les esclaves ; les prétendus contrats signés entre eux et leurs exportateurs ne peuvent avoir à nos yeux la moindre valeur juridique, car ces contrats ne

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sont volontaires, en réalité, que du côté de l’entrepreneur européen, et du côté de l'intermédiaire chinois ou hindou qui s'engage à embarquer un nombre d'hommes déterminé, et qui y parvient de gré ou de forcee. Par conséquent, il s’agit ici d’une migration forcé, tout comme dans le cas de la traite, avec la différence que cette migration porte sur des pays surpeuplés, au lieu de dévaster, comme la traite africaine, des pays de faible densité. Comme autrefois la traite, l'embarquement des engagés et des coolies est devenu un élément très sérieux de la navigation commerciale. Sans doute, le troc ne se fait plus en nature, avec des verroteries, de l’indienne et des fusils de munition ; il se fait en argent, grâce à la diffusion des espèces monnayées ; il n'est donc plus nécessaire que les bateaux qui transportent les coolies aient dans leurs cales de quoi les payer ; le coffre-fort du capitaine suffit. Mais le développement du transport des marchandises lourdes (v. II partie), permet aux bateaux qui font l'intercourse des mers de Chine et de l'océan Indien de joindre des opérations commerciales portant sur les choses aux opérations qui portent sur les hommes. Il n°y a donc plus de bateaux spécialement négriers.

Au reste, l'objet et les conséquences du transport des coolies ressemblent à ce que nous avons vu au sujet de la traite. Ilest vrai que, comme les moyens de recrutement sont moins violents, et comme les pays de recrutement peuvent suffire, sans s’épuiser, à d'importants mouvements de migration, on ne peut ‘constater, sur les côtes de la Chine et de l'Inde, l’exhaustion qui a dévasté pendant trois siècles les côtes de Guinée, et qui dévaste encore l'Afrique orientale ; il est vrai aussi que, comme aux premiers temps de la traite, c’est surtout pour l'exploitation

des mines que se fait l’exode des coolies. À ce point de vue, les mines de l'Australie et de l'Afrique du Sud sont aujourd'hui des foyers d’appel, comme autrefois les mines de Guanajato, de Zacatecas et de Potosi. Maïs aux mines s'ajoutent encore les cultures tropicales, et surtout les travaux publics comme les chemins de fer et les ports des zones équatoriales, où le travailleur européen suc comberait à la tâche que l’on confie au Chinois ou aù Malabare. En outre. les populations ainsi transportées par force ne forment pas, en général, comme les nègres de l'ancienne traite, de nouvelles fractions ethniques distincies de tout ce qui les entoure. Car les migrations des coolies ont un caractère urbain très prononcé. C’est vers de grandes villes, qui sont en mème temps de grands chantiers, qu'ils se dirigent. Des villes se fondent près des mines et le long des nouvelles lignes de chemin de fer. Au lieu de prendre possession, de gré ou de force, d’un morceau de sol, les engagés et les coolies s'entassent dans les baraquements en we, et en zinc des villes nouvelles, ou dans les ruelles sordides des vieilles villes maritimes. C'est d'eux que proviennent des populations comme les métis de Sydney, de Melbourne, de Zanzibar,

et en particulier l'étrange composé de nègres, d'Hindous, de Malais et de Chinoïs qui vit au cap de Bonne Espérance, les garçons du Cap, Cape-boys ‘. Ainsi la migration forcée tend plutôt à devenir concentrique, au lieu de maintenir son ancienne forme de migration par zones. Il n’en est pas de même, dans la plus grande partie des cas, » pour la migration spontanée des Européens.

? Lerox-Brauzreu, p. 246-247.

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