Peuplement européen des deux Amériques
— Quoiqu'on ne puisse comparer les agences d’émigration, ni aux anciens négriers, ni même aux enrôleurs de coolies chinois et hindous, il n’y a pas, entre les migrations forcées des esclaves africains et des engagés asiatiques, et les migrations spontanées des paysans et des prolétaires urbains de l'Europe, une différence si tranchée qu on pourrait le croire. L'Italien, le Hongrois et le Slave - qui s'embarquent à Hambourg, à Anvers, au Havre ou à Le Gênes, pour trouver au delà de l'Atlantique l’espace né- - cessaire à leur existence, qui leur manque dans leur patrie - d'origine, suivent à leur insu la même voie sociale que … Les cookies et les nègres. Comme ceux-ci, les émigrants européens sont devenus d'importants éléments de prospérité pour la navigation commerciale, que la régularité des phénomènes migrateurs, aussi rigoureuse que si elle était déterminée, comme au temps des esclaves, par la volonté - humaine, habitue à compter sur un contingent normal d'émigrants,qui remplissent les entreponts des grands paquebots d’acier,sur les routesd'Europe vers l'Amérique du Nord, et à un moindre degré, vers l'Amérique du Sud. Ce n'est pas le flot des passagers ordinaires qui a créé et “ quiconserve, sur les voies atlantiques, l'imposant ou-
tillage de la marine moderne : c’est l'abondance de la
marchandise humaine, les émigrants, avec l'abondance
des marchandises lourdes et de faible valeur, qui a déter-
miné le rapide accroissement du tonnage des paquebots
transatlantiques. Aux foules que le foyer de condensation
européen ne cesse de déverser sur l'Amérique encore mal
peuplée, il faut des villes flottantes capables de contenir , les masses d'émigrants que jettent soudainement sur les quais des ports les lignes de chemins de fer de l'Europe.
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Les paquebots mixtes dont les plus grands atteignent 20 à 23.000 tonneaux de jauge nette, comme la série en ie de la White Star Line (Baltic, Cedric, Celtic, Teutonie, etc.) . qui ne réalisent qu'une vitesse assez modeste (16 à 17 nœuds), et qui, malgré le bruit fait autour de leurs brillants rivaux à marche rapide (Deutschland, Kaiser Wilhelm IT, Provence, Lusitania) concentrent encore dans leurs entreponts et dans leurs cales la plus grande masse du trafic transatlantique, transportent surtout des mar chandises lourdes et des émigrants. C’est autour de la Maison des émigrants de Brème que s'est développée la prospérité maritime du Norddeutscher Lloyd: c'est l'affluence des émigrants slaves et hongrois à Hambourg qui, à travers toutes les crises, maintient au beau fixe, depuis dix années, le baromètre commercial de la Ham burg Amerika Linie ; ce sont des émigrants italiens et slaves qui remplissent les entreponts des paquebots de la Compagnie française transatlantique: c'est enfin, l'absence de tout courant de retour, en comparaison de cette puissante affluence de l'aller, qui explique, mieux peutêtre que toute considération de pure économie ou de politique financière, l’infériorité de la marine de haute mer des Etats-Unis par rapport aux puissantes marines de l'Europe (v. IIT° partie). On voit donc que,si le trafic négrier assurait la prospérité de la navigation commerciale, au temps des voiliers et des routes des alizés, c'est le trafic des émigrants qui le remplace exactement, au temps présent de la marine à vapeur et des routes tracées suivant l'arc de grand cercle. Ce que furent les Anglais, les Français, les Hollandais, les Espagnols et les Portugais comme transporteurs d'esclaves, les Anglais, les Allemands, les Français et les Italiens le sont aujourd'hui comme transporteurs d'émigrants.
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Toutefois, les migrations européennes à travers l’Atlantique sont antérieures au puissant essor du xn° siècle. Les premières remontent au comblement du vide atlantique par Colomb et par ses successeurs. Elles n'avaient pas alors et n'eurent jamais, jusqu'au développement de l'Europe industrielle, le caractère qu'elles ont aujourd'hui. À de rares exceptions près (migrations de gens fuyant les persécutions religieuses, comme dans la Nouvelle Angleterre, ou tentatives de transplantation agricole, comme celles de Champlain au Canada), les migrations européennes n eurent d'autre objet, pendant trois siècles, que la conquête des richesses réelles ou légendaires du Nouveau Monde. Soit qu'elles fussent déterminées par l’action immédiate d'une politique et d'un Etat, comme ce fut le cas pour les migrations espagnoles et portugaises, soit que cette politique s’exerçàt par l'intermédiaire de puissantes compagnies de colonisation, comme il arriva en France, en Angleterre et en Hollande, le peuplement européen des Amériques ne ressemblait en aucune manière au débordement d’un foyer de condensation surpeuplé sur des espaces déserts. La colonisation officielle a fait alors sur la plus grande partie de l'Amérique ce qu'elle fait aujourd'hui sur l'Afrique tropicale et équatoriale : elle a envoyé dans les territoires conquis des fonctionnaires, des soldats, des chefs et des agents de compagnies commerciales, des planteurs, en un mot, un personnel de direction ; elle n'y envoyait pas l'énorme masse de paysans et d'ouvriers, surtout de paysans, qui traverse aujourd'hui l'Atlantique. Sans doute, la densité de la population indigène de l'Amérique était si faible, que les quelques groupes d'Européens qui s’y sont établis, depuis Colomb jusqu à l'époque de la grande industrie, ont suffi
à européaniser des pays comme le Canada, les treize colonies américaines et une partie de l'Amérique espagnole et portugaise, ou tout au moins à donner au sang européen une part notable dans les métissages qui peuplent les plateaux et les montagnes du Mexique, de l'Amérique centrale, de la Colombie et du Pérou, les côtes du Vénézuéla et du Brésil, les plaines argentines, la lisière litto= … rale du Chili. Mais l'œuvre de peuplement était insuf- fisante et incomplète, comme le montre la persistance des populations indigènes sur de vastes territoires de lancienne Amérique espagnole et portugaise. Qu'on opposeà cette survivance des indigènes du centre et du sud Flextermination presque complète, au xix° siècle, des Peaux Rouges du Far West, dont la force de résistance et d'endurance était supérieure à celle des Indiens de l'Amérique espagnole : on comprendra mieux qu'une différence profonde distingue les maigres filets migrateurs de l'ancien peuplement américain et le flot puissant qui porte aujourd'hui les masses européennes au delà de VAtlan— tique.
L'émigration moderne se fait en quête, non de la richesse, mais du pain, à l'exception toutefois de l'émigration britannique, qui relève des caractères particuliers de l'expansion insulaire ($ 26 et 25), et qui du reste tend à décroître. Tous les autres courañts de migration européenne vers l'Amérique naissent à la fois sur de vastes régions,comme l'Allemagne, l'Italie, la Hongrie, la Russie, où l'équilibre s'est trouvé ou se trouve encore rompu entre les forces de production et de consommation. Ce M sont, par conséquent, des migrations par zones, au départ. [l'en est de même à l’arrivée, malgré les apparences contraires. On sait,en eflet,qu'à l'exception des émigrants
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qui vont aux ports du Brésil et de l'Argentine, presque tous les courants migrateurs issus des diverses régions de l'Europe se concentrent à New-York. Mais l’Empire City ne les immobilise pas.à leur confluent. Elle en retient sans doute une partie, puisque ce sont des prolétaires européens,et notamment des Juifs,qui peuplent ses faubourgs énormes. Cependant la grande masse sort de-New-York, où elle ne vivrait pas plus aisément que dans les grandes villes d'Europe, pour se redistribuer, grâce aux voies ferrées qui étendent leur réseau jusqu à Vancouver, San Francisco et Mexico, sur presque toute la surface de l'Amérique du Nord, selon la présence, dans une région ou dans une autre, de foyers d'appel économiques, sous forme de terres vacantes, de mines ou d'industries actives. Les courants de migration se répartissent donc par zones, à l’arrivée comme au départ.
Malgré la diversité des conditions économiques où se sont trouvés, depuis le xvr° siècle, les pays américains, et malgré les oscillations historiques qui ont fait passer et feront passer des uns aux autres le privilège d'attirer les émigrants d'Europe, les hommes de l'ancien continent se sont répartis en général, dans le nouveau, de manière à retrouver dans leur pays d'adoption une image plus ou moins exacte de leur pays d'origine. Ce ne sont assurément pas des considérations sentimentales qui les ont guidés : mais le déterminisme géographique montre ici sa puissance, relative et limitée sans doute, mais néan-
leur œcoumène primitif entre le 36° et le 72° degré de latitude N. (ce dernier degré correspond, dans l'Amérique du Nord, au 55° à peu près), les Européens se sont
moins réelle. Fils de climats tempérés et localisés dans:
établis de préférence, dans les deux Amériques, soit sur
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os à 2 el
éhe sai
les plateaux tropicaux (Mexique, Pérou, Bolivie), dont.
l'altitude compensait la latitude trop proche de l'équateur, soit dans les latitudes tempérées (Etats-Unis, Canada, sud du Brésil, Chili, Argentine), où la vie, les productions et le mode d'activité possible rappelaient le mieux l’Europe. La race blanche a laissé les pays trop chauds, trop humides et trop boisés (Antilles, Guyanes, Amazonie, Amérique centrale), soit aux nègres importés d'Afrique, soit aux anciens habitants du pays. Les Français qui allaient au Canada constataient, dès 1535, la ressemblance des pays du Saint-Laurent avec la Normandie et la Bretagne, et c'est au Canada que s’est concentré le peuplement français. Les Anglo-Saxons, les Allemands, les Italiens et les Slaves qui ont accru dans d'énormes proportions, de 1850 à 1900. la population des Etats-Unis, trouvaient sur le territoire de la grande république une diversité physique qui rappelait, avec des proportions plus vastes, la diversité européenne. Pour les Espagnols, les plateaux du Mexique, de l'Ecuador et du Pérou rappelaient sur des proportions plus vastes aussi les terrasses du Léon et de la Castille et les sierras d'Andalousie. Les Portugais ont trouvé sur les côtes du Brésil une Lusitanie australe. Les Allemands qui vont dans les
provinces tempérées du Brésil, Saû Paulo et Rio Grande
do Sul, ne songent pas à coloniser la chaude et humide Amazonie. Les Espagnols, les Italiens, les Allemands et les Français vont en masses croissantes dans l'Argentine parce qu'ils retrouvent, à cette pointe sud de l'Amérique, le climat tempéré, les cultures et les productions des zones tempérées de l'hémisphère boréal. D'une manière générale, c’est dans les pays tempérés, Etats-Unis et Argentine, que l'Europe se reflète le mieux, avec sa di-
OP
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versité de peuples et de races. Ces pays sont de petites . Europes pour le présent, de grandes Europes, peut-être, pour l'avenir, où s'émousseront, grâce à l étendue de l’es- « pace ct à l'absence de tout passé historique, les distinc- - tions ethniques, linguistiques et sociales qui s’affirment “si nettement dans le cadre européen ($ 3). L'Europe a à laissé, en revanche, à l'élément africain, mêlé à l'élément . indigène et à une certaine quantité de résidus européens, “ les espaces intermédiaires des côtes tropicales et équato- É riales, que les Européens Ne encore pour une partie, mais ne peuplent pas ($ 57). Ainsi, les pays tempérés - sont et seront les plus ee et les plus civilisés des deux Amériques ; ce sont aussi ceux où l'élément africain et l'élément indigène ont le moins de part. Sur les points où l'élément africain s’avance jusqu'à toucher le domaine « des peuples de race blanche et mème à le pénétrer, comme “en Virginie et en Caroline, éclatent des luttes de races “qui révèlent un manque de mise au point dans la répar- “hition géographique : c'est l'origine de la « question - noire » aux Etats-Unis.
…— On n'aurait pas une idée complète du peuplement mo- “derne de l'Amérique par l'Europe, si on négligeait d'ob- “server que grâce à l'accélération et à la commodité des “transports, les courants migrateurs ont aujourd'hui une rapidité et une mobilité autrefois inconnues. L’actif mou- “xement d'hommes de l'Europe vers l'Amérique se com …plète aisément au moyen du retour, partiel et fractionné, “des éléments inassimilables. Et même, il y a mieux. L'émigralion temporaire, dans un but économique, et “sans déracinement définitif, s'est établie sur une voie de migration, celle qui va d'Italie en Argentine. Tous les | Vans des € équipes d'ouvriers agricoles italiens vont faire la
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moisson en Argentine pendant l'été de l'hémisphère aus tral, et reviennent pour la même besogne en Europe pen- « dant l'été boréal. C'est ainsi que le rapetissement de la planète, qui provient de la rapidité des transports, en traine déjà, suivant les oscillations saisonnières, des oscillations régulières de l'œcoumène. Nul doute que cette M forme RE" de migration ne soit appelée à se dévelop à per dans l'avenir.
29. Recul des îfoyers d'origine des migrations vers l’intérieur du continent. — Les zones d'origine. des courants de migration transatlantique s'élargissent de … plus en plus vers l'intérieur de l'Europe. Après avoir été confinés, pendant longtemps, à la lisière côtière de Eu. rope occidentale, seule partie maritime, expansive et colonisatrice, les courants migrateurs ont gagné vers l'intérieur, et leurs zones d'origine ne cessent de reculer et de. | s'éloigner des mers atlantiques. Au temps de la colonisation officielle et des grandes compagnies coloniales, du xvi au xvu° siècle, l'Angleterre, la Hollande, la France, l'Espagne et le Portugal ont fourni les premiers éléments du peuplement américain, auquel ne prenaient part mi l'Europe du centre, ni l'Europe de l'est. À partir de 1820 et surtout de 1860, les pays allemands sont entrés en ligne : pendant que les anciens courants de migration se” maintenaient, un peu affaiblis, en Espagne, en Portugal et en Angleterre, disparaissaient en France, et n'augmentaient notablement qu'en Irlande, un nouveau et puissants courant se formait au départ de Brème et de Hambourg et jetait les Germains par centaines de mille au delà de l'Océan. Puis cette émigration s’est affaiblie à son tour au point de devenir presque négligeable, et ce sont main=