Géographie universelle
S*il était nécestaire de proaver la Justesse de cette triste mais consolaute pensée , que souvent l'adversité sert à placer dans le jour le plus avantageux Tiiomme doué d*un mérite véritable ; s*il était utile de faire voir que, persécuter ou bannir l'écrivain courageux qui sacrifie ses intéi*éts personnels à l'intérêt général en signalant les &utes des gouvernants , c'est quelquefois priver à jamais la patiie d'un de ses plus fermes défenseurs et la frustrei* de la gloire que ses talents feraient rejaillir sur elle : nous trouverions l'application de ces deux véiités dans la vie même du savant géographe à la mémoire duquel notre reconnaissance pour l'intérêt qu'il nous témoigna, notre estime pour ses rares qualités , notre admiration pour ses talents, nous font an devoir de consacrer quelques pages.
MALTB-CoNaAB BRUUN, dout le nom francisé a dégénéré en celui de MALTs^Banii ^ naquit àThister, dans la province de Jutland en Danemark , le 12 août 1775. Son père, ancien capitaine de dragons, était conseiller de justice et administrateur des domaines. 11 soigna Téducation de son fils avec tout le zèle d'un bou père et la sagacité d'un homme éclairé. Le jeune Conrad, dont les facultés se développèrent de bonne heure , répondit si bien aux soins paternels , qu*à peine âgé de quinze ans il fut en état de se présenter à Tuniversité de Copenhague. Son premier examen fut même si brillant , qu*il lui valut des éloges publics ; la même année il eu subit un second avec autant de succès ; enfin , en 1791 , son troisième examen justifia les espérances que les deux premiers avaient fait naître. Les heureuses dispositions que le jeune Conrad montrait dans ses études déterminèrent son père à le destiner aux fonctions de ministre du culte : il croyait ce parti d'autant plus sage , que Conrad était l'alné de trois garçons et de trois filles , et qu'il paraissait natui*el de le réservei* pour une carrière qui eu ferait le mentor de sa jeune famille. Mais , doué d'une imagination brillante , notre étudiant se lassa bientôt des subtilités et des arguties de la théologie , quoique cette science en renferme beaucoup moins chez les protestants que chez les ca?tholiques.
A l'université de Copenhague^ où il prenait ses degrés, Conrad , que nous appellerons désormais Malte-Brun , ne suivait ses études théologiques que par condescendance pour les intentions de sou père ; mais il s'en délassait par la littérature. Doué d'une grande tamlité I. ^ 1
pour apprendre les langues et pour saisir les tournures et les degrés de finesse qui les distinguent, on sent déjà tout l'avantage. qu'il dut en retirer pour ses délassements favoris, et Ton prévoit même comment il devint capable d'écrire le français avec une facilité, une élégance^ une hardiesse que n'a jamais acquises aucune plume étrangère, et qui le placent même au rang de nos meilleurs littérateurs. Ses premiers pas dans la carrière des lettres furent marqués par des succès. L'harmonie de ses irers et la force de ses pensées promettaient un grand poète au Danemark: bientôt la cpnsidérationque lui attirèrent ses talents naissants le fit rechercher de tout ce que la capitale possédait de plus marquant en littérateurs , en savants et en publicistes. L'influence que la révolution française exerçait en Europe commençait à se faire sentir «n i)aoemai'k. Am scinde cett« monarchie où les préteations de ia noblesse et la suprématie du clerfé, après avoir iong'^temps fatigué la nation, l'avaient portée à renoncer aune représentation illusoire pour se confier nu pouvoir despotique, mais paternel, de ses rois, les accents de la liberté commençaient à trouver des échos. Bans les réunions déjeunes littérateurs où ses talents l'avaleot fait rechercher, on cessai bientôt de s'entretenir exclusivement de poésie ; on éprouva le besoin d'y mêler la politique ; et les idées nouvelles^ exaltant l'âme ardente de Malte-Brun, eurent en lui un de leurs plus chauds partisans.
Autant il était timide et réservé dans ia conversation , autant il était hardi et passionné dans ses écrits* 11 le prouva dans la première feuille qu'il publia sous le titre de Wakkeren (le Réveille-Matin), dont la tendance politique attira une condamnation fiscale à l'éditeur. La réputation qu'il s'était acquise était un motif plut que suffisant pour le déterminer àabandouoer la carrière ecclésiastique, à laquelle d'ailleurs il préférait celle du l)arreau. L'étude des lois ne fit que développer en lui l'indépendance des opinions et l'enthousiasme de la liberté. Eu 1795 et 1796, il rédigea une feuille périodique qu'il appela le ColA^Atme des Aristoeratêi, et dans laquelle l'autorité trouva matière à lui Intenter un procès et des poursuites qui l'obligèrent à se réfugier dans l'tle de Haven, appartenant à la Suède. Le séjour qu'il fit dans cette célèbre résidence de Tycho-Brahé inspira sa muse : il y composa deux poèmes, l'un en l'honneur d'un combat naval que les Danois, sous les ordres de Bille, avaient livré aux Barbaresques; l'autre est une ode à l'occasion de la mort du* comte de Bernstorff, ministre , qui, comprenant la marche des^ idées , dirigea Frédéric VI vers de sages réformes. Grâce aux lumières de cet homme d'État , en moins de douze ans le Danemark avait changé de face; les paysans danois, rendus à fa même liberté civile que leurs frères de Norvège, supportèrent avec joie le fardeau de la conscription militaire ; et les seigneurs qui s'étaient opposés à cet affranchissement furent étonnés de voir que leurs terres avaient doublé de prix et de revenu. « Le même esprit d'humanité, dit Malte-Brun ('], dicta de sages règlements, qui , dans les colonies danoises , changèrent l'esclavage des nègres en une douce domesticité. Une neutralité parfaite ouvrit an pavillon danois toutes les mers du globe. On abandonna, comme peu approprié aux localités du pays, le système d'encouragements directs, de règlements et de prohibitions , au moyen duquel les gouvernements précédents avaient essuyé de forcer les pn^rès du commerce ou des manufactures: on comprit qu'un petit pays situé entre deux mers devait suivre d'autres principes commerciaux que les grands États manufacturiers ; en conséquence on laissa au génie de la nation un libre essor, et aussitôt l'industrie profita de ses ressources naturelles ; on facilita le transit des marchandises étrangères, on diminua le tarif des douanes , et aussitôt leur produit doubla. De nouvelles villes de commerce s'élevèrent jusque sur les stériles rivages de Tlslande. Peut-être , dans les mesures relative» aux finanoes, respecta-t-on trop la liberté du commerce ; du moins il semble
ffl HoUce hlttoH(|ue wr S. M. Frédéric VI, etc. {Journal des Débats , !•* avril iSOS.)
ifagalte qu*Bvee Tordre et rabondanoe établis dans le trésor publie , au moyen d'ane caisse d'amortissement , ou n'ait point réussi , par quelque mesure de rigueur , à s'affranchir du joug d'une petite république marchande, et que les agioteurs de Hambourg aient de temps en temps ressaisi leur ancien privilège de fixer à leur gré le cours des papiers danois. Dans tous ces changements , Frédéric YI et son fidèle ministre soumirent leurs projets à des discussions pul>liques , et surent ainsi exciter et armer l'opinion publique elle-même contre les abus et les préjugés qu'il fallait combattre. Cependant le bien est tocjours accompagné de quelques maux. La liberté accordée aux écrivains, liberté dont les bornes sont si difficiles à fixer d'une manière claire et uniforme » fut la source de quelques chagrins intérieurs dans la famille politique »
Il était naturel que, sincèrement dévoué à son pays, Malte-Brun' sentit vivement la perte que faisait le DanemarlL par la mort du sage BerustorfL Aussi l'ode qu'il composa sur ce sujet passe-t-elle pour un des plus i>eaux poèmes lyriques dont se glorifie la littérature danoise : on assure même qu'elle fut couronné^ par l'Académie royale de Stockholm (>) ; mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'il reçut de cette société les encouragements les plus flatteurs. Après un court s^our sur la terre d'exil , il obtint l'autorisation de revenir à Copenbague. Son premier soin fut de publier ses Essais poétiques. Ce recueil eut tout le succès qu'il pouvait en attendre ; mais , comme il ne cessait de réclamer pour sa patrie les libertés que, sous le ministère deBernstorff , elle paraissait être sur le point d'obtenir, les puissante du jour, intéressés a s'opposer aux réformes, signalèrent le jeune poôte comme un esprit brouillon, comme un révolutionnaire dangereux. La fureur de ses ennemis le menaça de nouveau en 1799 , à propos de la publication d'un écrit poli tique très piquant intitulé: Tttajuneta in uno. Prévenu par ses amis que les dépositaires de l'autorité seraient cette fois plus sévères envers lui qu'ils ne l'avaient été Jusqu'alors , il n'attendit pas que le ministère public, saisi de cette affaire , eût dirigé ses poursuites contre iui ; il se bâta de chercher un i*efuge en Suède, où sa réputation lui assurait des protecteurs , où ses talents étaient appréciés. L'accueil qu'il obtint sur cette terre de l'indépendance lui fit oublier un instant les injustes persécutions dont il avait été l'objet dans sa patrie. Mais blentêt il partit pour Hambourg , où il se chargea de l'éducation des enfants d'un riche négociant ; il y apprît la nouvelle révolution qui donnait à la république française un chef dont on espérait que la fermeté étoufferait les factions sans enchaîner la liberté. Dès lors ii conçut le prc^jet d'adopter la France pour patrie. Au surplus ^ il faut le dire, cette détermination , qui eut tant d'influence sur sa vie littéraire , ne fut prise qu'après que la sentence des tribunaux danois l'eut condamné à l'exil.
« Nous le vîmes , dit Bory de Saint-Vincent , arriver à Paris vers l'époque où le coup d'Etat du 18 brumaire venait de tuer ce que cherchait le patriote hyperbarém. Malte-Brun se donna lui-mêrpe ce titre , en nous racontant un jour , peu après son arrivée , les vicissitudes politiques qui l'avaient jeté sur les bords de la Seine. Il professait alors une grande admiration pour l'homme que l'on regardait généralonent comme le régulateur de la révolution , destiné à consoler l'Europe et des abus de l'ancien Ordre de choses, et des fautes qu'avait provoquées une résistance maladroite et opiniâtre à la destruction de ces abus ; mais le consulat à vie dessilla bientôt les yeux de Malte-Brun , qui , toujours occupé de politique , fit insérer des articles hostiles dans pi usi^rs journaux. Ces articles, aussi yi^oureux de style que de pensée , attirèrent l'attention d une puissance usurpatrice'et ombrageuse, et l'auteur fut condamné au silence. Be cette époque date le ressentiment de l'écrivain danois contre Napoléon. Ce ressentiment
(•) Voyez la Notice sar Halte-Bruo , publiée par M. Bory de Saini'Fmceni , dans la Revue Eoejelopédlque da mois de décembre 1827.
se déversa de temps en temps jusque sur la France elle-même , qui Tavait pourtant asseï dédommagé par son accueil des actes oppressifs d'un gouvernement qui commençait h peser aussi sur elle. De cette époque date également l'assiduité de Malte-Brun à l'étude de la branche des connaissances physiques qui fonda sa réputation , et il prit un rang distingué parmi les géographes , aussitôt qu'il lui fut interdit de s'occuper d'intérêts auxquels, après tout, on pouvait le considérer comme étranger. ■
Il y avait un peu plus de trois ans qu'il était en France lorsqu'il commença à publier en commun avec Mentelle un ouvrage intitulé : Géographie mathématique, physique et politique, en 16 volumes («). C'était la première fois que l'on i-éunissait dans un traité de ce genre la force de l'expression , l'élégance du style , la variété des descriptions et la multiplicité des connaissances. Jusque là , les traités de géographie en langue française étaient des compilations sans critique et sans goût , des narrations arides , hérissées de détails rebutants. La Géographie moderne de d'Anville n'était même plus qu'un recueil de renseignemenU surannés. Mentelle , malgré son talent , ne s'était attaché qu'à la publication d'ouvrages élémentaires. L'Allemagne seule comptait plusieurs géographes habiles ; elle s'enorgueillissait des écrits de l'un des créateurs de la statistique , de ce savant Busching qui venait de terminer ses jours à Berlin ; elle voyait plusieurs hommes distingués suivre les traces de ce maître , et perfectionner les moyens d'appliquer avec fruit la statistique à la description des Etats. Mais ni la France ni l'Allemagne ne possédaient encore un écrivain capable, en décrivant la terre sous ses divers rapports, de tracer des tableaux propres à instruire et à émouvoir : c'était au jeune étranger , obligé d*étay er son talent de l'autorité d'un savant qui s'était fait un nom dans l'enseignement de la géogi-aphie, qu'était réservé cet honneur. Mentelle, géographe instruit, mais privé de la connaissance des langues étrangères, était depuis long-temps obligé de se répéter dans ses publications faites à la hâte , et, d'ailleurs , son grand âge l'attachait à d'anciennes habitudes, dont son nouveau collaborateur avait de la peine à le détourner. Celui-ci , au contraire , puisant ses matériaux à des sources inconnues en France , animant ses descriptions de ce coloris naturel à un poëte de vingt-huit ans, offrant dans ses réflexions sur les mœurs cette philosophie qui répand tant d'intérêt sur la description d'un pays^ acquit bientêt en France une réputation qui s*étendit promptement en Allemagne , où il était déjà connu des savants par les correspondances qu'il entretenait avec plusieurs d'entre eux. Le public comprit que , bien que Malte-Brun ne fût que pour un tiers dans la rédaction de la nouvelle Géographie , son talent était dans une plus grande proportion pour la réussite de cet ouvrage. Aussi les propriétaires du Journal des D,ébat$ , sur l!espèce de célébrité qu'il s'était acquise par cette publication , s'empressèrent-ils , en 1806, de se l'attacher en qualité de rédacteur.
Il dut à l'avantage de posséder les principales langues de l'Europe, à sa connaissance du personnel des cabinets étrangers et des intérêts divers qui les guidaient , à la certitude de sa mémoire , à la rectitude de son jugement, à la variété de son instruction , à la facilité avec laquelle il résumait en un seul article les matériaux dispersés dans une •foule de journaux étran» gers, l'importante spécialité de la discussion des questions relatives à tk politique extérieure (^. Cependant sa plume facile , devenue plus %imilière avec notre langue, s'exerçait sur toutes sortes de sujets; les articles qu'il a fournis dans le Journal des Débats sur les voyages, la géographie, l'histoire, les langues , les antiquités , les sciences physiques ^a morale et la littéi*ature, articles qui ne sont pas de simples analyses, mais plutôt des dissertations à propos
(•) Par Edme MevtelU, de l'Institut national , et Malte-Brun, géographe danois; les détails sur la France, par Herinn. In-S», Paris, 1803 i ISUâ.
(*) Voyez rarlicle uécrologique sur Blalle-BruD t V^t M. Dmquet , dani le Journal des Débats du 18 décembre iS2G«
il*ouvrages dont il reudait compte , forment un recueil assez volumineux de mélanges intéressants (*)•
A l'époque où la France, entraînée par Taveuglement des rois et les intrigues de la politique anglaise dans des conquêtes qu'elle n*ambitlonnait pas , se préparait à établir en Pologne une barrière propre à garantir l'Europe occidentale de l'effrayante prépondérance du colosse russe , Malte-Brun conçut le projet de faire connaître ce pays, sur lequel l'injuste droit de la force s'était appesanti trois fois , et qui , partagé même entre deux de ses alliés naturels , n'existait plus pour la géographie. L'intérêt qu'excitaient les Polonais fit accueillir avec empressement le Tableau de la Pologne^ ouvrage qui offrait une esquisse rapide de la géographie , de l'histoire , des mœurs et des ressources de son ancien territoire ; et cependant ce livre ne coûta au savant géographe que six mois de travail. « Une description de la Pologne , ditil dans la préface de cet ouvrage, a été jusqu'à présent l'objet de vœux inutiles. Nous avons fait quelques recherches dans la vue de remplir cette lacune dans la géographie. L'intérêt des circonstances actuelles nous engage à en publier les résultats, encore très imparfaits. C'est sans aucune présomption , et pénétré uniquement de sentiments d'amitié et d'estime pour la nation polonaise comme pour une alliée ûdèle du Danemark, que , dans cet écrit , un Danois entreprend de faire un peu connaître la Pologne. C'est un simple cadre que l'on présente aux Polonais instruits pour les exciter à remplir les vides par des recherches nouvelles. En faveur de nos sentiments, ils nous pardonneront les erreurs que nous n'aurons pas pu éviter. •
C'était en 1807, année féconde en glorieux événements , année qui vit nos armées braver les rigueui*s de l'hiver pour poursuivre les Russes jusque dans les marais de la Prusse polonaise. Napoléon remporter la victoire à Ey lau et gagner la mémorable bataille de Friediand ; Dantziek ouvrir ses portes , Kœnigsberg capituler, et une longue série de beaux faits d'armes se terminer par Tentrevuc de Tilsittet par l'érection de la Pologne centrale en duché de Varsovie; c'esta-dlre le noble dévouement des Polonais , leur attachement à la Fi-ance , récompensés par le don d'un fanidroe de patrie , au moment même où la Lithuanie et les autres provinces ci-devant polonaises n'attendaient qu'un signal pour proclamer leur indépendance ; c'était au milieu du fracas des armes et pendant les intrigues de la politique que parut le Tableau de la Pologne. Il fut accueilli en France comme tous les ouvrages de son auteur; mais , en 1812, l'entrée de nos armées sur le territoire misse attira de nouveau l'attention sur ce livre : les Polonais sévirent au moment d'être réintégrés au nombre des nations libres ; on pensait que les guerriers français aimeraient à lire sur les lieux un livre qui, donnant une idée de i'ancienne puissance des Polonais, devait exciter l'Intérêt de leurs libérateurs. Des spéculateurs crurent donc l'occasion favorable pour réunir à Wilna tous les ouvrages français relatifs à la Pologne. Celui de Malte- Brun fut de ce nombre; mais les résultats désastreux d'une campagne dans laquelle le sort des armes fut toujours à Tavantage des Français pendant que les frimas moissonnaient leurs phalanges, amenèrent à leur suite les Russes dans les murs' de Wilna. Ceux-ci s'empressèrent de détruire ce^ livres favorables à leurs emiemis , et le Tableau de la Pologne^ entièrement épuisé par suite de cet événement , Ût désirer que son auteur en donnât une nouvelle édition (^, ce qu'il était sur le point de faire lorsque la mort vint le frapper,
(') Mélangée scientifiques et littéraires de Malte-Brun , ou Ghuix de ses principaux arUcles sur la littérature» la géographie et l'blsloire, recueillis el inis en ordre par M. J, Naehet , avocat i la Cour royale, 3 vol. lo-s» Paris, 1S28, chez Aimé André , libraire.
(«) Le Tableau de la Pologne a été récemment réimprimé avec des additions nombreuses et des cor.eclions Importantes , que Ton doit A M. Léonard Chodzko, Jeune Polonais, qui , en publiant celte édition en 1830 . «emblait prévoir que l'énergie de ses compatriotes allait remettre en quesUun leur esclavage ou leur liberté. Voici
Retournons on instant sur nos pas : ce fut dans le courant de Tannée 1808 que Malte-Bnm exécuta le projet qu'il avait conçu , dès son début dans la carrière des«sciences, de contribuer à répandre en France le goût de la géographie par la publication d*un recueil périodique spé* cialement consacré À cette importante branche des connaissances humaines. Il attribuait avec raison la supériorité de l'Allemagne sur la France, relativement à Tinstruction géographique, à la multiplicité de ces soi-tes de recueils dans le premier de ces deux pays , et à leur absence totale dans le second. Il publia donc , de concert avec M. Kyriès , les Annales des Voyages, de la Géographie et de l'Histoire ; et, grâce à cet heureux essai, nous possédons maintenant plusieurs ouvrages périodiques sur la science géographique.
La publication de ces annales , sa coopération à la rédaction du Journal des Débats , n'empêchèrent pas que Malte-Brun ne trouvât le temps nécessaire pour élèvera la géographie le monument qu*il se proposait de laisser comme le titre le plus durable de sa réputation scientifique et littéraire : on comprend que nous voulons parler du Précis de la Géographie universelle. Le premier volume de cet ouvrage parut en 1810. Il contient l'Histoire de la Géographie, histoire que Ton peut considérer comme un travail à part, comme une brillante introduction à l'étude de la science ; aussi en avons-nous scrupuleusement respecté le plan et Texécution, en n'y introduisant que les rectifications et les additions devenues indispensables dans un travail publié depuis plus de vingt ans. Le second volume renferme la Théorie de la Géographie en général, c'est-à-dire de la partie astronomique et mathématique , de la partie physique et de la partie politique. On y trouve un exposé des changements qui ont altéré la surface de la terre, des détails sur la distribution géographique des végétaux et des animaux, et des considérations sur l'homme physique. Mais on sent qu'ici la connaissance que Malte-Brun possède des divei-ses langues de l'Europe ne compense point l'inconvénient d'être peu versé dans les sciences naturelles : aussi ce volume passe-t-il aux yeux de tous les savantscomme le moins digne des talents et de l'érudition de son auteur, et comme celui qui a le plus vieilli.
Ce fut en 1817 que parut le cinquième volume du Précis. Mais cet ouvrage avait une telle vogue que, bien qu'il fût imprimé à un très grand nombre d'exemplaires, chacun de ces volumes obtint promptement les honneurs de la réimpression. Persuadé en 1811 , lorsqu'il commençait la partie descriptive , que l'énorme étendue qu'avait acquise l'empire français devait amener tôt ou tard de grandes modifications dans les limites des différents Etats de l'Europe, Malte-Brun avait laissé à traiter en deraier cette partie du monde ; passant successivement en revue l'Asie, i'Océanie, l'Afrique et l'Amérique. Ses prévisions se réalisèrent: à la suite des défections de ses alliés , s'écroula en 1814 la prépondérance de la France humiliée et resserrée, contre les intérêts d'une sage politique , dans des limites que Napoléon ne voulut point et ne pouvait point reconnaître.
Malte-Brun avait, comme tant d'autres, prodigué les éloges à ce génie extraordinaire, auquel on ne pouvait reprocher que la défiance qui l'avait porté à forger des fers à une nation généreuse, mais avide de gloire autant que de liberté. Louii XVIII, sentant qu'après une absence de vingt-cinq années, les princes de l'ancienne dynastie , inconnus à toute la jeunesse , ne pouvaient trouver de solides appuis dans cette portion nombreuse de la nation qui voulait des institutions basées sur l'abolition du pouvoir absolu et sur une véritable représentation nationale, Louis XVIII s'empressa, en rentrant sur le sol français, de proie titre de la nouvelle édiUon : Tableau -ûe la Pologne ancienne et moderne , som les rapports géographie que'*, xtaii cliques , géologiques, politiques , moraux , historiques, législatifs, scientifiques et littéraires, publié en un volume par MaUe-Rrun. Nouvelle édition , entièrement refondue, augmentée et ornée de caries ; par Léonard Cliodzko , ancien élève de Puniversilé de Wllna , membre de l'Académie rovale de Nancy, clc.^ î vol. ln-8o, Paris. 1830.
damer une constitution dont Texécutionr franche devait faire oublier le régine militaire et assurer la prospérité du pays. Malte-Brun , voyant s'établir en France un gouvernement dont il avait long-temps réclamé les avantages au sein de sa patrie , embrassa franchement le parti de la Restauration ; et quoique le gouvernement de Louis XYIII eût commis des fautes qui préparèrent le 20 mars , et qui furent même publiquement avouées par ce prince , le consciencieux géographe, plus éclairé qu'un autre sur la marche probable des événements et sur les résolutions de la politique, Jugeant d'ailleurs par les premiers actes de Napoléon que son s^our à Ttle d*£lbe ne l'avait pas rendu plus partisan des libertés publiques y manifesta hautement pendant les Cent-Jours son éloignement pour le despotisme et Tarbitraire en publiant une Apologie de Louis XVIII. Quelques personnes lui ont fait un reproche de cette conduite : nous n'y voyons que la haine du régime militaire , dent on avait reconnu les infaillibles résultats ] nous n'y voyons que la conséquence des principes qui lui avalent fait embrasser le parti de la Restauration ; nous n'y voyons qu'un acte de courage, digne d'un esprit indépendant; nous n*y voyons enfin qu'un sujet d'éloges. Ce fut dans des principes analogues qu'il publia ^ 1825 un Traité de la LégUimUé. Il sentait qu'au moment où Louis XVilI terminait sa carrière , plusieurs partisj[K)uvaient se montrer avec les mêmes prétentions. Certaines défiances s'étaient déjà manifestées envers Charles X; mais son but était de prouver que la légitimité est le dogme fondamental aussi indispensable à la liberté des peuples qu'à la conservation des pouvoirs créés pour la défense de la société. En cela ses intentions étaient sages et ses raisonnements étaient Justes ; mais il ne voyait pas qu'en faisant dériver la légitimité du droit divin, il la plaçait sur une base dont l'histoire a trop souvent démontré In fragilité. S'il eût été témoin de la révolution de 1830, il eât reconnu que la véritable légitimité dérive de la souveraineté du peuple, exprimée par l'assentiment général , et que tant que lé contrat qui les avait unis subsiste entre la nation et le souverain , Tordre de successibilité au trône établi par les lois, ne peut subir aucune atteinte.
Vers la fin de l'année 1821, Malte-Brun acquit un nouveau titre à la reconnaissance des hommes instruits en coopérant de tout son pouvoir à l'établissement de la Société de Géograpkie. Il en fut un *des premiers fondateurs, et fut aussi l'un des rédacteurs des statuts de cette association, dans lesquels sont tracées les routes les plus sûres pour obtenir un succès durable. Ramené vers la science qu'il chérissait, et à laquelle il avait fuit de trop fréquentes infidélités, il publia en 1826 le sixième volume du Préàê. Ce volume contient les généralités sur l'Europe, un tableau des peuples européens anciens et modernes classés par familles et par langues, la description de la Turquie, de la Hongrie , de la Russie , de la Pologne et de la Gallicie. Sa publication causa une agréable sensation dans le noonde littéraire et savant ; on voyait avec plaisir approcher le moment où se terminerait un ouvrage commencé alors depuis plus de quinze ans, et sur lequel les jugements de l'Europe savante sont fidèlement exprimés dans le passage suivant d'une éloquente notice faite par M. Larenaudière sur les travaux de la Société de Géographie et sur les pertes irréparables qu'elle venait de faire en 1826 par la mort de quelques membres, et surtout de Malte-Brun.
tt La description de la terre, dit-il, est une oeuvre vulgaire si l'on se borne au seul classe* ment des faiU observés. Ce n'est pas la géographie selon la pensée de Strabon , ce n'est pas «dlede Malte-Brun. Il sent que la sécheresse est fille des méthodes abstraites pi t'évite même dans la théorie du globe, dont elle semblait Jusqu'alors inséparable. Il triomphe des difficultés qui l'attendent dans les descriptions partielles, et ce triomphe est une victoire delà réflexion Mir la routine. Combinant avec adresse les méthodes naturelles et les divisions politiques, il réunit sous un seul point de vue les peuples d'origine commune , et , quand ce lien n'existe pas , il renferme les provinces et les empires dans les bornes tracées par la nature; comme elle, sa
marche est pittoresque et variée. Il ne connaît rien d'absolu, et son cadre même change avee son sujet. S!il s'ayance dans un pays bien cultivé, il décrit avec soin les produits d'une terre féconde. Entre -t-il dans le désert ou dans les régions montagneuses, Il s'attache aux grands traits physiques de la contrée. Il sait l'art de donner du charme à la sèche topographie, en mêlant àl'énumération des villes, dans l'ordre de leur importance, quelques traits d'histoire et quelques scènes de la vie intérieure. D'autres fois 11 navigue de rivage en rivage , et ne marque son repos que par des discussions profondes sur des points controversés de géographie comparée. Il ne passe pas au milieu des nations puissantes sans faire ressortir les causes de leur prospérité, les phases de leur grandeur, leurs ressources et la nature fle leurs intérêts politiques; et lorsqu'il porte ses pas chez les peuples sauvages, ses habiles pinceaux, s'emparant des sujets de mœurs, rendent avec une étonnante variété les costumes, la physionomie et les habitudes des hommes de la nature. Partout, en parlant à la pensée, à l'Imagination, il replace sur des bases philosophiques une science trop long-temps dépouillée de son vérital>le caractère et de ses charmes naturels. Voilà, non l'esquisse du Prieit^ mais son esprit, sa pensée dominante, les grands traits qui le distinguent, et qui expliquent le succès d'une telle composition et son influence sur la manièie de traiter la géographie (<). »
Malte-Brun était un de ces hommes pour qui le travail est un besoin, parce qu'ils veulent tout savoir, tout Juger par eux-mêmes, et que leur vie n'est qu'une étude continuelle. Quelle vaste érudition n'a-t-il pas fallu pour composer les six premiers volumes du Prém^ qu'un lavant, dont l'opinion est d'un grand poids en pareille matière, regarde comme une sorte d'Encyclopédie 01 « Le plan de l'ouvrage, aJoute-t*ii , est sans doute beaucoup trop vaste pour qu'un seul homme le pût exécuter sans qu'il s'y trouvât des parties faibles; mais nulle part on n'a rien mieux fait Jusqu'à ce jour. Pour élever un monument impérissable à la géographie, et fixer l'état où elle se trouvait vers le premier quart duxix* siècle, Malte-Brun aurait dû appeler à son aide des collaborateurs à chacun desquels il eût confié un rameau delà science en se réservant le soin detraiter les généralités et de décrire les contrées qu'il connais* sait le mieux ; mais il a voulu se charger seul du poids de l'univers, sous lequel l'antiquité nous apprend que pliait le puissant Atlas. » Dans le cours des deux dernières années de sa vie, Malte-Brun avait préparé et coordonné quelques matériaux pour la publication d'un abrégé de son Préeiê de la Géographie universelle; il en publia, dans le courant de Juin 1826, sous la forme de prospectus , la préface, dans laquellell traçait d'une manière claire et précise te plan entièrement neuf de cet ouvrage (*).
L'assiduité d'un travail fatigant, les veilles continuelles, épuisaient depuis long-temps ses forces ; ses amis voyaient avec douleur l'altération graduelle de sa santé : un repos de quelques semaines aurait suffi pour la rétablir ; il négligea les conseils de la prudence et les sollicitations de J'amitié. Bientôt le mal fit des progrès effrayants j et tandis que tous ceux qui l'entou-
('] Notice annuelle des travaux de la Société de Géographie en 1826, par M. Larenaudière , secrétaire général de la commiMion centrale ; lue à rassemblée générale du 14 décembre 1827.
(>) M. Bory de Saint-Fincent , dans sa NoUce biographique sur Malte-Brun.
(3) MM. Larenaudiére, Huol et Baibi , qui se sont chargés de cette publication , ont suivi scrupuleusement le plan du savant géographe. Ce Traité , rédigé d'aprèi les renseignements les plus nouveaux, porte le titre suivant: Traité élémentaire de géographie, contenant un abrégé méthodique du Précis de la Géographie universelle, etc.. divisé en deux parties: celle des principes et celle des descriptions, précédé d'une introduction historique, et suivi d'un aperçu de la Géographie ancienne , sacrée et profane, par Malte-Brun; terminé d'après le plan et les matériaux laissés par ce célèbre géographe, par ses collabora tears et ses amis MM. Adrien Balbi , Larenaudière et Huot. Paris, 1831, 2 gros vol. in-8«, de 900 pages environ chacun, accompagnés d'un atlas de 12 cartes sur demi-colombier, gravées et coloriées avec soin, et de nombreux li* ( hlcaux statistiques ; chez Aimé André , libraire-éditeur.
raient redoutaient Tissue d'un état aussi alarmant , lui seul , calme » ignorant sa position , s'était , depuis trois Jours seulement , décidé à garder la chambre , et , dévoré par la passion de la science et le besoin de se rendre utile , traçait , deux heures avant de mouiir, Tanalyse raisonnée d'un ouvrage scientifique pour le JowrmX des Débats. Ce fut le 14 décembre 1826 qu'une attaque d*apoplexie l'enleva subitement à sa famille éplorée, à ses nombreux amis, aux Jeunes savants , aux jeunes littérateurs qu'il guidait de ses conseils , à ceux qui s'attendaient à le voir siéger à leurs côtés sur le fauteuil académique.
Quels regrets n'aurait-il pas éprouvés, s'il s'était vu mourir sans avoir pu terminer l'ouvrage qu'il regardait comme son plus beau titre à la renommée , comme le seul qui dât lui ouvrir les portes de l'Institutl II n'a pu rédiger que les cinq ou six premières feuilles du septième volume. Appelé àcontinuer le Fréeis dont nous avons composé sous son nom les deux derniers volumes, qui peut mieux que nous apprécier la facilité avec laquelle Malte-Brun travaillait, et la mémoiredont il était doué, puisqu'après ayoir cru , comme tous ses amis, qu'il laissait de nombreux matériaux- pour ce beau travail , nous avons acquis la certitude du contraire? Il semblait que tout son ouvrage se trouvât fait à l'avance dans sa tète ; il puisait seulement les détails statistiques dans les Journaux allemands ou dans les diverses géographies étrangères. On me pardonnera si j'ai eu la témérité d'achever un travail si digne de celui qui l'avait conçu, et si, dans une réimpression complète ,* ma faible main s'est efforcée de mettre à la hauteur de l'époque actuelle les volumes composés par Malte-Brun et publiés sous ses yeux , mais que les pas rapides des sciences ont rendus incomplets dans quelques détails (<)•
Après avoir été présentée au temple protestant de la confession d'Augsbourg , sa dépouille mortelle, entourée d'une foule d'amis, d'hommes de lettres , de savants, de libraires et de Journalistes , fut portée au cimetière de l'Ouest. Son colliborateur , M. Eyrics , et son ancien ami , M. Larenaudière , firent entendre sur sa tombe l'expression de leurs regrets et de leur douleur profonde.
Maintenant que le nom de Malte-Brun, à Jamais célèbre dans la science, fait rejaillir son éclat sur la nation qui doit le regarder comme lui appartenant , est-ce au Danemark, est-ce à la France que restera cet honneur? En vain nous dirait-on qu'il n'a jamais renoncé ostensiblement à son titre de Danois ; nous répondrions que l'ii^juste sévérité avec laquelle son pays a puni par un exil de vingt-six années le désintéressement , le cri de la conscience d'un jeune patriote , a enlevé au Danemark le droit de le revendiquer. Quoi ! c'est en 1826, c'est lorsque la mort se préparait à l'arracher de ce monde, que le pays qui l'avait vu naître s'est rappelé qu'il avait repoussé de son sein , qu'il avait pour ainsi dire rayé du nombre de ses enfants l'homme le plus capable de l'honorer I D'Alembert n'accorda le doux nom de mère qu'à la pauvre femme qui le ramassa dans la rue et l'éleva comme son propre fils ; de même Malte-Brun n'a-t-il pas dû renoncer tacitement à son pays , qui le repoussait, pour reporter sur la France, qui l'avait adopté , tous les sentiments qu'on doit à sa patrie? tïe craignons donc pas de le soutenir : comme organe de certaines opinions politiques et littéraires , comme auteur d'un des plus importants ouvrages français , ce grand géographe doit être placé au rang de nos auteurs les plus distingués.
(■} Depuis que nous avons terminé le Précis, des traductions en ont été publiées dans plusieurs pays , entre autres une en anglais , à Edimbourg, et une en arabe au Caire.