LIVRE QUARâINTE-SIXIÊME
« Le genre de vie , la nature des différeats métiers et la qualité des aliments dont un peuple fait usage, sont les circonstances qui influent plus sur la propagation de Tespèce que le climat. On croit avoir observé que les peuples qui se nourrissent de poissons multipliait plus facilement que ceux qui ne mangent que de la viande ^') ; mais Fexemple cité plus haut du nombre d'enfants par mariage dans les deux départements maiitimes de la Vendée et du Morbihan, comparés à d'autres parties de la France , preuve que cette observation est illusoire. On a aussi attribué la fécondité des femmes de la Sologne, contrée peu salubre, au sarrasin qui fait la nourriture principale de ses habitants; car cette espèce de grain, comme on Tobserve dans les oiseaux, semble échauffer davantage les organes de la reproduetioQ *;, mais tout porte à croire que si dans ce pays insalubre le nombre des enfants par mariage remporte sur celui des pays voisins, c'est que la moitalité y est plus forte. Chez les peuples qui mènent une vie errante et qui sont peu nombreux, il nait mohis d'enfants que dans les pays où les individus des deux sexes se trouvent plus rapprochés et plus souvent en présence l'un de l'autre. Gq[>endant, à l'époque d'une haute civilisation, le nombre des naissances diminue par la cherté des subsistances qui rend les mariages plus difQciles. L'époque où un peuple vit principalement d'agrieulture
et représente la région méridionale ; l'aulre allant de Bruxelles à Stockholm, ou du &0« au 67«, forme la région septentrionale. Dans la première, U trouve que 100 mariages donnent 467 naissance», et que dans la seconde, le même nombre d'uoioos n'en pro* duit que 430. La diflérence , ^joute-t-il, devient eacorc plus grande si l'on compare les deux tempéii* turcs extrêmes: ainsi on compte, pour 100 nuiri«§ei, 610 enfants en Portugal, et 362 seulement en Suéde.
L'auteur, dont nous rappelons les observations, assigne avec raison é la fécondité des mariages une cause plus efficace que l'inlluenee de la température: c'est l'abondance des subsistances ou un travail assuré. Il reconnaît que les naissances ne peuvent être très nombreuses cbei un peuple pauvre et opprimé , manquant d'industrie ou de liberté ; mais si l'on objectait que la Moscovie est presque aussi fi^ conde que la Belgique, il 7 aurait à répondre que les terfii russes sont mieui velus, mieui nourris, mieui logés que la plupart des paysans des pays libres. j. h.
(•) McnUêquteu, Esprit des lois , 1. XXI II, cb. 13. — (-) Mém. de la Société royale de Médecine, année me, paru II, p. 70.
GËOGBAPHIE PHYSIQUE.
et dans une aisance moyenne parait être celle où il augmente le plus.
» Ce sont ces influences physiques de Tair, des aliments et du genre de vie qui rendent certaines saisons de lannée plus fertiles que .es autres. Pline appelle le printemps \^ saison génitale. Hippocrate avait observé avant lui que le printemps était la saison la plus favorable à la conception. Le soleil et Tamour rallument en même temps leur flambeau. Aristote a dit avec raison que ce sont \6 soleil et Thomme qui travaillent à la reproduction de l'homme. Des observations faites dans plusieurs pays semblent toutes s'accorder à indiquer les mois de décembre et de janvier comme ceux où il nait le plus d'enfants. Des circonstances locales, dépendantes du genre de vie d'une nation, peuvent changer cette règle générale. En Suède, selon Warg enfin, le mois où il y a le plus de naissances est celui de septembre , et le mois de janvier ne vient qu'après celui-ci. Ce fait n*a rien d'étonnant lorsqu'on se rappelle que chez tous les peuples du nord, surtout dans les campagnes, l'époque de Noël et du nouvel an donne le signal de fêtes, de rassemblements et de plaisir.
M Des causes politiques et morales influent très directement sur l'augmentation des naissances. Le défout de subsistance s'oppose à la multiplication des mariages, et ce n'est que par des mariages que l'État peut espéi*er de voir nai* tre beaucoup d'enfants; le libertinage, la communauté des femmes, la polygamie, le divorce, n'ont jamais eu d'influence salutaire sur la population. Il est démontré par des dénombrements authentiquas que, sur deux masses d'individus égales en nombre, celle qui vit dans le mariage produit plus d'enfants cjue celle qui se livre à la débauche. Quant à la fameuse institution proposée par Platon, nous nous en rapportons à ce philosophe lui-même; la communauté des femmes, telle qu'il la concevait, réglée par des lois austères, avait pour but de limiter la population en l'épurant {»). La polygamie des Orientaux , vu l'égalité de nombre des deux sexes, ne donne à un homme plusieurs femmes qu*en condamnant au célibat une grande partie de la nation. Aussi Montesquieu l'a déclarée nuisible à la population P) ;
,'') Plat., de Reptibl., llb. V. — (•) LeUres persanes, le«. nO. Esprit des lois, Uv. XVI, ch. 6; Uy. XXIII , cb. 2.
mais ce même philosophe s'est constitué le défenseur de la facilité et de la fréquence du divorce ; il a osé attribuer à cette Institution l'énorme nombre d'habitants qu'il donne à l'ancien empire romain; enfin il insinue que la religion chrétienne, en prêchant la continence et l'indissolubilité du mariage, a fait di-minuer le nombre du genre humain (i). Cette ingénieuse calomnie est aisément réfutée par les témoignages des anciens eux-mêmes , qui tous s'accordent à représenter l'antique sainteté du mariage comme la source la plus directe des forces inépuisables de la république romaine (a) ; taudis que sous les empereurs , dans les siècles de la corruption, l'Italie sei'ait restée inculte faute de bras si elle n'eût pas été cultivée par des légions, ou plutôt des nations entières d'esclaves amenées de toutes les par* tics du monde (3). Le mal réel que fait le célibat des prêtres, institution purement humaine, ne sam'ait balancer les services qu'a rendus le christianisme, même sous le seul rapport do l'augmentation et de la conservation de notre espèce.
» L'usage immodéré des liqueurs fortes énerve également un peuple et dessèche les sources de la propagation. Un peuple actif, fobre, modéré dans ses passions comme dana ses plaisirs, sera toujours plus fécond qu'un peuple abâtardi par le luxe, la mollesse et la jouissance des voluptés, que dédaigne ou que désavoue la nature. Une preuve de ce que l'on vient de dire nous est fournie par la comparaison des pays agricoles et des pays de vi» gnobles. Il parait prouvé qu'un terrain d'unt lieue carrée en champs ne peut occuper et nourrir que 1390 individus; au lieu qu'un pareil espace planté en vignes entretient 2604 personnes (*). Pourquoi néanmoins les pays vignobles sont-ils souvent plus mal peuplés que des provinces agricoles sous le môme climat? Pourquoi les paysans vignerons sont-ils souvent si malheureux ? C'est sans doute parce ^ ^
{') Montesquieu, Lettres persanes, lett. IlOellIÎ. Comp. Esprit des lois, XVI, 15; XXin, 21, à la fin. — f^) Dlonys. Halicarn., II, ^ater, Maxim,, II, c. 4. u4ttî, GelL, IV. c. 3. Plat. , Parall. de Thésée cl Bomulus.Cic.,de Republ., lib. VI. « Majores nostrl /!rmitersîabilita matrimonia esse vol uerunt.»—P) Ptin. Illst. nat., XXXIII, 10. .Seiwra, de Tranquill.,c. 8, de brevll. vit», c. 12, ^then. , Deipnosoph., Vï , Lips. de MagnUudlae Romane. Il» là. -<^(4) Diêoours sur les vignes, Dijon, 17ô6.
que Tivrognerle est plus favorisée daus un tel pays, et aussi parce que le produit annuel de la vigne est plus incertain que celui des semailles en blé.
« L'époque de la puberté arrive plus t6t, » dit-on, dans les pays chauds et méridionaux » que dans les climats froids, comme ceux des » pays septentrionaux et des montagnes éle- » vées. » Cette thèse, vulgairement adoptée, a besoin de restrictions. Il est vrai, par exemple, que les femmes barbaresques sont communément mères à onze ans, et cessent d*avoir des enfants à trente {»). Buffon rapporte, diaprés Thévenot, qu'au royaume de Dekhan on marie les garçons à dix ans et les filles à huit, et qu'il y en a qui ont des enfants à cet âge ; de sorte qu'elles peuvent être grand'mères avant l'âge de vingt ans. Mais si cela était purement l'effet du climat, comme Buffon le croit, il s'ensuivrait une conséquence fort singulière. Le clinmt sous lequel habitent les nègres du Sénégal est certainement plus chaud que celui de la Barbarie, et même que celui de la presqu'île de Dekhan. Donc, si c'est l'influence du climat seul qui hâte l'époque de la puberté chez les peuples de Tlnde, et qui la fixe à dix ou onze ans, la même influence devrait fixer l'époque de la puberté à sept ou huit ans chez les nègres, ce qui serait absurde. Au contraire , toutes les relations que nous avons consultées semblent indiquer que la puberté chez les nègres n'est pas beaucoup plus hâtive que chez les peuples méridionaux de l'Europe. Il paraît donc que, même dans la zone torride, le phénomène physique dont il est question dépend plutôt de la différence des races que de celle du climat (2).
• Souvent aussi on doit en chercher la cause dans l'extrême dissolution des mœurs. Quoi qu'il en soit, le phénomène dont nous parlons n'influe probablement que très peu sui^ le nombre des naissances, et point du tout sur l'augmentation de la population. D'abord on a observé que partout où les femmes sont nubiles de très bonne heure, elles cessent aussi plus têt d'être fécondes : aux Indes , elles vieillissent déjà à trente ans. D'un autre côté, les enfants, dans ces pays, sont
(') Shaw, Voyage en Barbarie, tom. I, p. 395.
(•) On sait enefTetquela puberté se manifeste plus tard dans la race caucasique que dans la race mongole et la race nègre. J. H.
LTV RE QUARANTÈ-SÏXIÉME.
plus faibles et sujets à une mortalité plus graude.
» Cette dernière observation doit même s'étendre indistinctement à tous les peuples ; on doit toujours se garder de conclure à une augmentation de population, uniquement parce qu'on voit un énorme excédant de naissances sur les morts. Lorsque ces excédants sont trop disproportionnés au nombre des morts et à celui des mariages, on est fondé à soupçonner quelque inexactitude dans la rédaction des listes, ou quelque circonstance physique extraordinaire. Le rapport des naissances aux mariages, l'un portant l'autre, et dans un pays de quelque étendue, ne peut guère êti*e audessus de ô , ni au-dessous de 3 naissances pour un mariage. Le rapport oixlinaire, dans les pays les plus civilisés du monde, est de 4 naissances pour un mariage. Le rappcrî entre les naissances et les décès est, année commune, depuis 101 jusqu'à 150 pour 100. Ce dernier rapport même n'a lieu que dans quelques provinces de peu d'étendue et singulièrement favorisées de la nature. Tout ce qu'il y a de plus, en parlant d'un pays étendu, doit paraître suspect, à moins d'être prouvé par des dénombrements et des registres revêtus d'un grand caractère d'authenticité.
» Euler a calculé la table suivante, au moyen de laquelle on voit aussitôt en combien d'années le nombre d'individus d'une naton peut doubler dans des circonstances données ^')-
Pays de 100,000 habitants : mortalité <fe 1 «ur 36.
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» Le même géomètre , en admettant des sup* positions exti*émement Dsivorables à la propa-
(') Etder, Tables conunaniqaées à Sussmilckt Ordre divin, c. VIII, $$ 152-156-162.
GÉOGRAPHIE PHYwSIQUE.
gation de Tespèce , a calculé une table en séries réourrentes, dont le résultat général est que le genre humain a pu se tripler en vingt-quatre ^ns, et qu'au bout de trois cents ans , la postérité d*un seul couple a pu s'élever à 3,993,954 individus.
» Si Ton évalue le nombre total des humains i'^OO millions, le rapport entre les décès et les vivants , de 1 à 33, et celui entre le^ naissances et les vivants de 1 à 29 i, on trouve les résultats suivants pour la totalité du globe :
Epoqae d* temp<.
Dans a ne année. .
un Jour . . .
une heure. .
une minute .
une seconde.
NaiftMtices.
Moru.
» D'où il suivrait que le nombre total du genre humain pourrait dans une année augmenter de 2,516,692 individus, si les guerres et les épidémies ne l'empêchaient pas. Cette augmentation ferait, en cent ans, monter le nombre des hommes à 3,216 millions. La terre pourrait bien en nourrir encore plus ; mais les témoignages de Vhistoire semblent jusqu'ici s'accorder à indiquer une augmentation beaucoup plus lente de l'espèce humaine'.
» Le rapport entre le nombre des deux sexes est un objet très important pour la statistique et pour la législation. En Europe, il naît toujours plus de garçons que de filles , dans le rapport de 16 à 15, de 21 à 20, ou, selon d'autres, de 26 à 25. La mortalité est aussi plus grande parmi les enfants mâles , à peu près dans le rapport de 27 à 26 ; d'où il suit que vers la quinzième année, l'équilibre est presque rétabli entre les deux sexes; cependant il y a encore un surplus pour le sexe masculin. Mais ce surplus en hommes, et même souvent un nombre trois ou quatre fois plus grand , est anéanti par les guerres , les voyages dangereux , les émigrations, dont l'effet tombe moins sur le sexe féminin. Ainsi, en dernière analyse, les femmes se trouvent toujours en plus grand nombre dans nos climats que les hommes. Cette différence est surtout très sensible après une longue guerre; selon Wargentin , elle s'est élevée, en France, après la guerre de sept ans, à 890,000, sur 24 ou 25 millions d'âmes ; et en Suède, après la guerre du Nord , à 127,000, sur 2,500,000 individus. D'après les calculs de M. Eick-
mann, elle s'est élevée en Angleterre, en 1811| à 388,886, sur 9,538,827 habitants, et en 1821 , à 310,543, sur 11,261,437 habitants.
» Néanmoins la différence en nombre entre les deux sexes n'est pas en Europe assez grande, ni surtout assez constante, pour qu'il soit permis d'en tirer, quelque conclusion défavo-*^ rable au système de la monogamie, ou des mariages entre un seul homme et une seule femme. Ces sortes de mariages, seuls conformes à la dignité humaine et à une saine morale , sont encore protégés par de puissantes raisons d'économie politique, et personne ne doute que la polygamie, ou le mariage d'un homme avec plusieurs femmes, ne serait une institution funeste pour le bien-être de TEurope.
» Quelques voyageurs (*j avaient paru croire que dans les climats chauds, il natt beaucoup plus de filles que de garçons ; et comme le sexe masculin y est encore sujet à une plus rapide destruction que parmi nous, le surplus des femmes devait devenir extrêmement grand; d'où Montesquieu conclut que la polygamie a chez ces peuples des excuses très plausibles ; mais le fait d'où il part s'est trouvé absolument faux. Les recherches du P. Parennin, dans la Chine ;^), les listes de Iwiptêmes tenues par les missionnaires danois de Tranquebar (') , les dénombrements faits par les Hollandais à Amboine et à Batavia {*) ; enfin , les renseignements pris à Bagdad et à Bombay par le judicieux Niebuhr V*), et ceux que l'on s'est procurés depuis sur plusieurs pays de la zone torride, ont démontré que le nombre des enfants des deux sexes n'est pas plus disproportionné dans l'Orient qu'en Europe.
» On prétend , avec plus de raison , qu'il y a des peuples qui , ayant la coutume de vendre au-dehors un grand nombre de femmes , eo manquent chez eux , ce qui les a engagés à établir la polyandrie , ou le mariage d'une femme à plusieurs maris ^). Cette institution, si elle
(>) Kœmpfer, descripUon du Japon, I, I. 2, cb. 5. Recueil des voyages de la compagnie des Indes, f , 346. — (») Lettres édMantes, recueil, XXVI, p. 8 (Paris, 1743). — (^) Sussmilch, TOrdre divin, etc., $ 418. — (*) ^M/<nt(yR.BeschryvingvanAniboina, II, p. »42. Struyck^ Nader onidelikingen noppens den staat van hctmenschelyk geslagt, pag, 104 (en hoUand.}. —
(5) Niebuhr, DescripUon de l'Arabie, 1, 102 tqq.—
(6) Duhalde, Description de la Chine, IV, 461. Sirab, (descr. de la Médie], IX, 798, édit. Almel. Comp. Michailit, droit mosaïque, II, 199 ( en allemand).