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ment soustraits au contact et aux regards du monde civilisé. L’attention
| ne se porta sur eux qu’à l’époque où les Portugais commencèrent leur * admirable carrière de découvertes maritimes. Une idée singulière atti-
rait surtout les Portugais vers ce pays: ils s’imaginaient que c’était
là que résidait ce fameux Prêtre-Jean, si longtemps cherché et toujours introuvable. En outre, là .ituation de ce pays, au fond de la mer
Rouge, leur sembla, avant qu’elle fût mieux connue, très-favorable pour le commerce entre l'Inde ct l’Europe, A la fin du xv° siècle, en 1490, Covilham parvint en Abyssinie par la voie de l'Égypte, et fut bientôt suivi par diverses ambassades ou missions. Les Abyssiniens étaient attachés à la secte d'Eutychès, c’est-à-dire professaient la doctrine Monophysite, et reconnaissaient la suprématie du patriarche d'Alexandrie ;
: en conséquence, les Portugais, les considérant à peu près comme des
: païens, firent Lous leurs efforts pour les convertir à la foi catholique et
leur faire reconneître la suprématie du pape. Enfin, le missionnaire Pacz, homme d’une habileté remarquable, parvint à persuader au roi Susneos , en 1620, de proclamer le catholicisme religion de l’État. Par malheur pour les missionnaires, cette mesure provoqua une effervescence générale, donna naissance à de violentes guerres civiles et se ter-
mina par l'expulsion entière des Portugais. Depuis lors, toute rela- : tion entre l'Europe et lAbyssinie avait cessé, et l’on oubliait pour
ainsi dire, Pexistence de ce pays, lorsque parut la narration si pittores-
. que et si intéressante du voyage de Bruce. Après Bruce, plusieurs voya- . geurs intrépides ont parsouru celte belle contrée et ont ajouté des
notions importantes à ce que Bruce nous en avait appris. Parmi eux, uous devons citer au premier rang Sait, Combes, Tamisier, Lefebvre et d'Abbadie.
L’Abyssinie a toujours été gouvernée par dés princes indigènes ; mais
cela n’a pas empêché qu'elle n’ait été bien souvent désolée par la guerre
civile, Ces guerres étaient ordinairement causées, soit par des compéti-
teurs au trône, soit par la révolte de puissants chefs militaires, soit
par les luttes intestines des divers souverains qui se partagent le pays.
Ce est pas tout, les guerres civiies, en affaiblissant le pays, ont amené vif, ji
la guerre étrangère, et exnosé le pays aux désastreuses incursions des Gallas, race nègre aussi féroce que belliqueuse. Les Gallas, après s'ètre d’abord emparé de plusieurs provinces frontières, ont étendu leurs conquêtes jusqu'aux provinces centrales, que leurs chefs gouvernent sous le nom d’un prince abyssinien. La position actus !l:ment occupée par les Gallas sépare l'Abyssinie en deux parties ; i4 partie nord qui forme le royaume de Tigré, avait pour souverain, à l’époque du voyage de Salt, Ras Welleta Sellassi, auquel a succédé Subegadis; les provinces méridionales de Choa et d'Etat sont gouvernées par un nrince qui descend de l’ancienne famille royale.
La constitution politique de la monarchie abyssinienne es. «€ despotisme pur, aucune limite n’étant assignée au pouvoir absolu du souverain. Lorsqu'il y avait unité dans le despotisme, la situation était encore tolérable, mais aujourd'hui que cette riche contrée est partagée entre plusieurs souverainetés, qu'il s’est formé unc sorte de féodalité militaire qui a morcelé les diverses provinces, l’Abyssinie est tombée dans l'état le plus déplorable, et l’on peut dire que le sabre y est la seule loi. Cependant le peuple tient en telle vénération la race de ses rois, qu’il serait dangereux pour les usurpateurs étrangers ou d’autres, de placer la couronne sur leur tête. Ils se contentent de choisir quelque prince appartenant à ce sang vénéré auquel ils laissent l'ombre de la souveraineté &t gouvernent en son nom. Les chefs Gallas eux-mêmes, qui se sont einparés de la moitié du pays et de Gondar, son ancienne capitale, ont jugé prudent de se conformer à celte politique.
Une contrée dont la situation politique est aussi déplorable ne sau-
rait voir prospérer aucun des arts qui font la richesse essentielle des
eations. Malgré l’extrême fertilité d'un sol admirablement arrosé ci situé sous une pareille latitude, l’agriculture y est tout à fait négligée. Chaque famille se borne à cultiver l’espace de terrain nécessaire pour la nourrir. La charrue abyssinienne est extrêmement grossière et souvent dépourvue de fer : ce sont des femmes qui sont chargées des opérations du sarclage et de la moisson. La richesse des pâturages permet d'élever sans peine un grand nambre de bestiaux. On élève aussi beaucoup d’abeilles, parce aue le miel, mêlé avec le maïs, sert à fabriquer uuc liqueur fermentée qui constitue la boisson favorite de l’Abyssinien,
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On récolte encore une assez grande quantité de coton ; mais elle n’est pas suffisante aux besoins du pays.
La fabrication de cotonnades est l’industrie la plus considérable de l'Abyssinie : ce développement s'explique par ce fait, que les habitants s'habillent généralement avec des étoffes de coton. Les étoffes les plus fines se font à Gondar, les grossières à Adoua ; celles-ci, à cause de la demande universelle qu’on en fait, servent d’intermédiaire ou de monuaie dans les échanges. L’on trouve encore en Abyssinie quelques fabriques de soieries, de tapis grossiers et d’armes. Le commerce n’est pas beaucoup plus prospère que l'industrie. Le ncrt de Massaouah est le seul par lequel puissent se faire les impor! puis il faut recourir aux caravanes pour introduire dans l’ini es et les objets manufacturés d’origine étrangère. Les pri: icles d’importation sont du coton brut et des cotonnades fines de Surate, des tapis de Perse, des soieries de la Chine, des velours de France, des peaux teintes d'Egypte et des verroteries de Venise. L’Abyssinie ne peut donner en retour que de l’ivoire, de la poudre d’or et des esclaves qui viennent, soit du pays même, soit de l'intérieur de l’Afrique. Les esclaves abyssiniennes sont extrêmement recherchées en Egypte et dans tout l'Orient, à cause de leur beauté.
L’Abyssinien a les yeux grands, la taille svelte, élancée, les formes belles; sa couleur passe du brun foncé au brun clair; chez les femmes, elle arrive même à la couleur blanche européenne. Quoique vivant sous le 12° degré de latitude nord, au centre de l'Afrique, il ne ressemble en rien à la race nègre; il a les traits du visage, l’ovale de la tête de l’Arabe et de l’Européen. Suivant Larrey, l’Abyssinien se distingue par de grands yeux et un noble regard ; l’angle intérieur de l'œil présente une courbe légère ; ses mâchoires se terminent par un angle aigu, et for. ment avec les pommettes saillantes des joues un triangle d’une belle régularité. Ils ont la lèvre épaisse, mais elle n’est pas pendante et renversée comme celle des Nègres; leurs dents sont remarquables, comme chez ces derniers, par leur blancheur, mais sans être saillantes ; leur peau est cuivrée, olivâtre et foncée. Ces traits caractéristiques sont communs aux Cophtes avec des nuances peu sensibles; on les retrouve daus les statues des anciens Egyptieus, surtout dans le Sphynx, et aussi dans la conformation du crâne des momies de Saccarah, Ces ob-
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servations, faites sur les lieux mêmes par un médecin distingué, confirment jusqu’à l'évidence l’opinion émise depuis Hérodote, que les Abyssiniens appartiennent à la même race que les Cophtes, c’est-à-dire à la tige des anciens Egyptiens.
Vivant toujours à découvert, sous un ciel tempéré, à la suite de ses troupeaux ou à la chasse, ne reprenant jamais le même chemin dans ses excursions , toujours en guerre et toujours active, cette race polygame et d’une puberté précoce, se multiplie avec une prodigieuse fécondité. Elle forme sur ce point un contraste frappant avec les habitants du plateau du Thibet. Beaucoup de conirées de ce pays d’Aipes passent pour très-peuplées. La femme est nubile à 10 ou 12 ans; l'homme se marie à 44; le Schoum Wvoldo que connut Salt, avait quarante femmes et plus de cent enfants. U y a très-peu de villes dans le pays ; mais toutes les vallées, toutes les montagnes sont pleines d’habitations. Quoique très-pauvres, l’hospitalité est nationale chez les habitants de l’Abyssinie comme dans tous les pays d’Alpes.
Les mœurs des Abyssiniens, nonobstant la mince couche de civilisation dontelles sont revêtues, se distinguent entre cellesde tous les peuples par leur barbarie et leur corruption. Leur vie domestique est marquée par des habitudes grossières et plus révoltantes que celles qui s’observent chez les nations les plus sauvages. Quelques-unes sont telles que l'on a longtemps refusé d’y croire , et que le témoignage unanime des voyageurs a été nécessaire pour faire admettre la véracité de ces récits.
Parmi les usages qui ont le plus excité l’étonnement des voyageurs, nous citerons le raffinement de gloutonnerie féroce qui préside à leurs festins. Un bœuf est à la porte de la salle du banquet; on coupe sur l’animal des tranches de chair, et on apporte ces muscles saignants et palpitants que les convives dévorent avec avidité comme un mets délicieux. Suivant Bruce, on découpe les tranches de chair sur l’animal encore vivant, dont les mugissements se mêlent aux cris de joie de ia compagnie; suivant Salt, au contraire, on les coupe simplement sur un bœuf que l’on vient de tuer a l'instant. L’indolence orgueilleuse des chefs abyssiniens se montre dans leur manière de manger. Deux dames assises de chaque côté du chef, lui mettent les morceaux de chair dans la bouche autant qu’il en peut entrer, «absolument, dit up ancien voyageur, comme l’on fait pour les oies que l'on veut en-
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La schulada, coutume également barbare, est en usage chez les conducteurs de bestiaux. Lorsque, au milieu d’une marche, ils sont pris par la faim, ils découvent sur l’un de leurs animaux une tranche de chair, referment la plaie, ct, après avoir satisfait leur voracité, se remettent en route.
Les rapports des voyageurs nous représentent les Abyssiniens comme un peuple d’un caractère féroce et sanguinaire. La fréquence des guerres civiles et étrangères contribue sans doute beaucoup à entretenir et à développer cette funeste disposition. Les principaux officiers ne se font aucun scrupule d'exécuter eux-mêmes les sentences de mort prononcées par le roi ou par le chef auquel ils obéissent. Lorsque Bruce habitait Gondar, à l’époque d’une guerre civile, il ne pouvait sortir de chez lui sans rencontrer des cadavres abandonnés dans les rues, sans sépulture, et destinés à devenir la proie des hyènes et des chiens. Dans leurs guerres avec les Gallas, ils ont voulu rivaliser de férocité avec ces Nègres sauvages, et ils leur ont emprunté l’horrible coutume d'enlever les parties sexuelles de l'ennemi qu’ils ont abattu, et de les porter en triomphe.
Les Abyssiniens ne se distinguent pas moins par la dépravation de leurs mœurs que par leur cruauté. L’ivrognerie est un vice généralement répandu. On peut presque dire, avec Bruce, que l'institution du mariage n’existe pas chez eux, tant est grande la facilité avec laquelle ils forment ou rompent ce contrat. L'amant s'adresse aux parents de la jeune fille sans s'inquiéter de l'agrément de celle-ci; quand îl a leur consentement, il va la chercher et l'emporte chez lui sur ses épaules. La cérémonie, fort simple comme on voit, se termine par un festin,
Parfois, cependant, on y met un peu plus de formes; les époux, deux’
ou trois semaines après leur union, se rendent à l’église pour la faire consacrer par le prêtre. Un voyageur vit à Gondar une dame en compagnie de six autres personnes qui avaient été successivement ses maris. Les femmes d’un rang élevé prennent un très-grand empire sur leurs époux; mais en même temps elles se piquent fort peu d’observer les devoirs que le mariage leur impose. La polygamie est extrêmement
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commune ; toutefois, l’une des femmes a seule la prééminence, et les autres ne sont guère regardées que comme des concubines.
En présence d’un pareil tableau, il serait difficile de supposer que les Abyssiniens professent le christianisme. Leur christianisme ressemble fort à celui des Cophtes, et ils reconnaissent la suprématie du patriarche cophte qui réside au Caire. Le chef du clergé abyssinien porte le nom d’abouna ; il est nommé par le patriarche cophte et doit toujours être un étranger. Cette règle singulière tient sans doute à ce que les Abyssiriens ont fort peu de confiance dans le savoir de leur clergé national. Ils combinent avec leur foi chrétienne plusieurs observances judaïques, telles que la circoncision et l’abstinence de certaines viandes. Ils observent à la fois le sabbat et le dimanche. ils ont, en ovtre, une multitude de fêtes, et leur calendrier de saints est fort nombreux. La Vierge est l’objet d’un culte accompagné d’autant de démonstrations qu’en Espagne et en Italie, Les Abyssiniens font usage de l’encens et de l’eau bénite. Les sacrements reconnus sont le baptême, qui ne se confère qu'aux adultes, la confession et la cène. Ils communient sous les deux espèces et admettent la transsubstantiation. Leur Bible contient les mêmeslivres que ceux des catholiques, et de plus un livre d’Hénoch, dont Bruce a rapporté trois exemplaires. Les églises sont nombreuses et ornées de peintures ; mais les statues, les bas-reliefs et les crucifix sont interdits. Les prêtres se marient ; les moines seuls sont soumis au célibat, mais, au rapport de Combes et Tamisier, les monastères ne sont guère peuplés que par des malheureux émasculés par le fer des Gallas.
Plusieurs langues différentes sont parlées dans l’Abyssinie. angue Ghéez, usitée dans le royaume de Tigré, et dans laquelle sont . 1ts les livres abyssiniens, est regardée par lessavants comme un idiome dérivé de l'arabe. La langue amharique, en usage à la cour depuis le xiv° siècle, et parlée dans la plupart des provinces, offre aussi beaucoup de racines arabes; néanmoins, elle présente dans sa syntaxe des traces d’une origine particulière. La langue ghéez, plus dure que l’arabe, a cinq consonnes dont un organe européen ne saurait rendre la rudesse ; l’ambarique a bien plus de douceur, mais il lui manque cette variété de formes grammaticales qui caractérise les langues asiatiques. li semblerait donc que l’Abyssinie, peuplée d’abord par une race indigène et
primitive, aurait reçu, surtout dans ses parties septentrionales et mari-
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