FORMATION DES DUNES
Plus au sud , la grève couverte de rochers au large, leste unie le long du rivage ; aussi depuis la pointe du sud-est de la Rocco jusqu'à la Pulente , une assez grande quantité de sable a encore pénétré sur les hauteurs, par un vallon et par deux petites échancrures de la côte. Les rochers de Petit-Port n'ont pu le préserver complètement; mais si le fond étroit de Tanse est rempli de sable, les collines environnantes en sont plutôt imprégnées que couvertes.
La partie de la région sud-ouest de Tile , où je n'ai pu retrouver, même par intervalle , le sol primitif enseveli sous le sable, occupe plus de deux kilomètres de l'ouest à Test, et d'un kilomètre du nord au sud. C'est la seule que j'ai marquée sur la carte sous le nom de dunes. En réalité la superficie des terres qui sont recouvertes ou au moins fortement imprégnées de sable, est bien deux fois plus considérable. L'envahissement s'est arrêté à la vallée de Pont-Marquet, dont la direction est perpendiculaire à la marche de fléau vers l'est. Le sable qui pénétrait dans la vallée se trouvait par làmême soustrait à l'action ultérieure du vent, et le ruisseau a suffi pour empêcher l'encombrement de la vallée . Le sol de la grève de Saint-Ouen est argileux et le sable n'y garde qu'une très faible épaisseur ; c'est pourquoi, dès que la plage eut été déblayée du sable venu du large, l'afflux sur les terres se trouva presque totalement interrompu. Aussi la terrasse du fond de la baie, faute de nouveaux apports, s'est couverte de
mousses et de diverses plantes, entre autres de graminées aux racines traînantes , qui ont partout fixé la surface du sol. Les légers nuages de poussière, empruntés aux flancs toujours remaniés du bourrelet extérieur, et qui parviennent à franchir les collines , ne suffi- *sent pas à empêcher la végétation de s'étendre sur les plateaux. La marche du fléau est donc enrayée. Elle pourrait recommencer si la mer, élevant subitement son niveau, venait à remanier en grand le fond sableux de la baie ; mais hors ce cas , d'ailleurs tout à fait improbable , le sable provenant de l'érosion lente du rivage se distribuera insensiblement sur les terres. En attendant , la culture essaie de reconquérir le terrain perdu. Elle améliore peu à peu les abords des dunes les plus hautes, et ces champs sablonneux^ s'ils ne sont pas les plus fertiles, sont au moins des meilleurs pour la qualité de certains produits.
On n'a pas de documents sur la formation des cordons littoraux dans les baies de Saint-Brelade, de Saint- Aubin, de Saint-Clément et de Grouville; mais ils sont évidemment récents et produits par le dernier retour de la mer, ainsi que les dunes basses qui çà et là les séparent des coteaux. Le déblaiement du cromlech de la Première-Tour montre bien qu'ils sont postérieurs à l'érection de ce monument. Ces cordons sont d'ailleurs assez fixes, vu le peu de profondeur que la mer atteint à leur pied. Si une tempête unie à une grande marée en emporte quelque pan , on sent la nécessité de le§ revêtir
œRDONS UTTORAUX. loî)
d'un talus, surtout quand ils sont longés par une route ; mais cela ne dénote pas clairement une élévation de la mer. L'érosion d'une cùte peut en effet tenir à plusieurs causes ; ne voyons-nous pas chaque jour, selon la direction du vent, la mer démolir sur un point et édifier sur un autre ?
Un seul envahissement des côtes de Jersey.
J'ai dit plus haut que les faits historiques concernant Jersey pourraient à la rigueur, à ne considérer que leur date, se concilier avec la double oscillation du sol que l'on suppose s'être accomplie, en d'autres régions, depuis le commencement de l'ère chrétienne. C'était assez donner à entendre que l'ensemble des circonstances ne s'accordait pas, selon moi, avec ce double mouvement. Ce n'est pourtant pas au silence de l'histoire que je demanderai mes prenvès ; car le second mouvement de subsidence des côtes dont tout le monde parle . aurait pu faire oublier le premier. En Picardie et en Flandre, ce n'est pas la tradition, mais l'observation, qui aurait révélé l'envahissement de la mer. Or à Jersey, l'observation n'apporte, ce me semble, aucune preuve d'un niveaii plus élevé que le niveau actuel, depuis l'époque romaine; et au contraire il y a de bonnes raisons de croire que cette surélévation de la mer n'a pas eu lieu.
On cite des levées de galets, des rivages soulevés
[raised beaches) , ou des dépôts modernes au-dessus du niveau présent, aussi bien à Jersey qu'à Guernesey et à Aurigny. D'abord il faut s'entendre sur le mot moderne; car relativement à la formation ancienne de ces trois lies, achevée tout entière à la fin de l'ère primaire, des dépôts modernes pourraient encore être très anciens, et bien antérieurs aux époques que nous étudions. Les levées de galets, si elles sont recouvertes par des éboulis qui les préservent de l'action de l'atmosphère , n'ont souvent aucune raison de disparaître ; et si elles sont directement soumises à cette action , rien encore ne montre qu'elles ne puissent durer très longtemps. Supposons, par exemple, que la mer, s'éloignant actuellement des côtes, abandonne, je ne dis pas le cordon littoral de la baie de l'Érée à Guernesey, lequel, sur un kilomètre de long et 40 mètres de large , atteint jusqu'à 8 mètres d'épaisseur, mais seulement la masse bien moins considérable des cailloux accumulés à Boulay Bay; qui pourrait affirmer qu'ils auront disparu dans cinq mille ans? Si donc ces levées de galets ne sont pas mêlées de débris qui portent en eux-mêmes leur date, et qui n'aient pu s*y introduire après le premier dépôt, rien n'autorise à les regarder comme rrcc/itcs , en prenant ce mot dans le sens ordinaire de l'histoire.
Quant à l'identité de leurs éléments avec ceux qui bordent aujourd'hui les mêmes grèves, c'est ce qu'on observera nécessairement presque toujours sur les
LEVÉES DC GALETS. IGl
côtes des lies; car les galets sont, dans leur ensemble, empruntés aux roches voisines, et par suite rien n'empêche que, durant des centaines de siècles, les cailloux l'oulés d'une côte ne restent identiques à eux-mêmes.
De ces remarques je conclus que les levées signalées par Ansted à Aurigny, à Guernesey et dans les petites lies voisines, et données par lui comme modei-nes, pourraient bien remonter au delà de l'ère chrétienne. Certains dépôts de tourbe et de sable , à Guernesey, ont fourni des monnaies romaines , il est vrai ; mais aussi sont-ils au-dessous et non au-dessus du niveau actuel. Ceux, du reste, qui voudraient s'autoriser des observations d'Ansted pour regarder comme récents et postérieurs à l'époque romaine tous les dépôts que cet auteur qualifie de modernes ^ ceux-là, dis-je, devaient admettre que la surélévation de la mer n'a pas été seulement de quelques mètres; car pour lui le dépôt de la descente à Boulay Bay est évidemment moderne, no doubt modem, et pourtant il n'est pas à moins de 60 mètres au-dessus de la mer (1).
Le même auteur décrit un banc de galets parfaitement caractérisé, dit-il, et mis à nu durant les travaux de construction du Fort-Régent. Ce dépôt est à 30 pieds au-dessus du niveau moyen de la mer, about thirty feet above the présent mean level of the sea. Ce
(I) Ma remarque ne se rapporte qu'au sens du mot moderne dans le livre Channel Islands. J'ai dit plus haut ce qu'on peut penser de ce dépôt (p. 73, note;.
que j'ai dit des levées en général doit s'appliquer à celle-ci : par elles-mêmes, elles ne sont caractéristiques d'aucune époque. De plus, la hauteur où elle se trouve ne dépasse pas le niveau auquel la mer actuelle dépose encore des galets sur d'autres points de l'ile. Qui ne sait , en effet, que durant les tempêtes les vagues peuvent jeter, ou même pousser les galets à 5 ou 6 mètres au-dessus du niveau des hautes marées ? Or ici la levée ne le dépasse pas de plus de 3 mètres. Ansted prédisait qu'elle disparaîtrait bientôt, et mes recherches me font croire que sa prédiction s'est réalisée ; quelque mur ou terrassement aura de nouveau enseveli ce dépôt.
Heureusement ces cordons de cailloux roulés, placés à quelques mètres au-dessus de la laisse ordinaire des hautes marées, ne sont pas rares. On peut en voir à la partie sud-est de la Crête Point, au Portelet de Noirmont, dans les grottes à l'ouest du Crabbé, à Petit- Port près de Vicart Harbour, et dans la petite anse aux pyromérides, à deux cents pas à l'ouest de la digue de Boulay. J'ajoute même que quelques-uns .sont ;l des points, sinon à des hauteurs, où la mer, même durant les tempêtes, n'en pousse plus aujourd'hui. Et bien que ces dépôts soient en réalité modernes, d'hier si l'on veut, je dirai qu'on n'en peut tirer aucune preuve d'un niveau plus élevé. L'explication est facile. Quand il .se produit un éboulement d'une falaise médiocrement accore , les terres descendues sur la grève y forment