ROCHES GRANITIQUES
dépassent parfois deux centimètres carrés. Ainsi que flans la granulite de Mont-Mado dont je parlerai plus loin, le quartz y est granuleux, et la proportion rela- H\ tMnent faible de mica ou d'hornblende, fait que l'une tt l'autre de ces roches sont susceptibles d'un beau poli. Aussi n'est-il pas rare de les trouver employées comme pierres d'ornement, et l'on en fabrique même (le petits objets de luxe, tels qu'anneaux et bracelets.
Le Mont de la Ville est formé d'un granité à grain serré, d'une teinte rougeàtre, un peu sombre. Il est parfois employé comme moellon, mais le plus souvent il sert à l'empierrement des routes. On en trouve un ^t'^lblal)Ie aux Maltières et dans les rochers isolés d'Elizabeth C.astlc et de Montorgueil. L'élément noir est cependant plus rare dans cette dernière localité.
Ordinairement le feldspath de ces granités exposé aux influences atmosphériques prend une teinte rosechair, parsemée quelquefois d'un jaune pâle ou d'un rouge sanglant. C'est sans doute le résultat de l'oxydation du fer. Le phénomène est à peu près général sur les côtes ; cependant la teinte grise ou bleuâtre se conserve assez bien au Lecq , au Trou du Diable , au Crabbé, et à Piémont, c'est-à-dire dans ceux de nos granités qui se rapprochent le plus du type classique. Celui des carrières de l'Étacq pourrait être rangé avec ces derniers, si l'élément noir n'y faisait un peu défaut ; et par ce côté il se rapproche beaucoup des granulites.
Granulite.
Ces roches, où le mica et riiornblende sont à peine apparents, comme je l'ai dit, se distinguent encore des granités par un quartz plus granuleux. Il est visible qu'au lieu de se mouler sur les autres éléments, il s'est d'abord, du moins en grande partie, isolé en grains ou cristaux bipyramidés. Leur teinte est généralement d'un beau rose. Elles dominent dans le massif qui sépare Saint-Clément de Grou ville. Aux environs de Samarès, la pâte, à grain très fm , parait compacte, presque pétrosiliceuse (1). Sa couleur générale tend vers le brun-marron, mais l'exposition à l'air fait ressortir des cristaux inégaux de teinte plus claire. Cette variété se rattache aux microgranulites des géologues français.
La granulite se montre encore entre Saint-Aubin et Saint-Brelade, à Beauport et au signal de la Moye. Mais dans ces localités la dimension des grains de quartz et des cristaux de feldspath est très variable. On en trouve depuis la grosseur du grain de sable jusqu'à celle de la noisette, et même les amas pegmaloUles n'y sont pas rares. A ces granulites ou microgranulites on doit rattacher les nombreux filons roses ou rouges à grain très fin, qui sur tous les points de l'Ile, coupent les
(1) I'('liosilex : feldspath compact ayant l'apparence du silex ou de la pierre à fusil. On confond souvent ce nom avec celui d'eurtte.
nOCUES URAMTIOUES. 19
granités aussi bien que les diorites. Le quartz y est à peine visible quoique très abondant. J'attribue cette finesse de grain à la solidification rapide de ces veines, promptement refroidies au milieu des masses anciennes où elles pénétraient; et en efîet, quand elles atteignent une certaine épaisseur, leur centre est plus granuleux que leurs bords , comme on peut le constater, à mer basse, à l'est du rocher de Montorgueil (1).
Mais c'est à Mont-Mado que se montre le type de la granulite. Elle y constitue les mines les plus activement exploitées de l'Ile. Quoique très dure, elle se laisse aisément tailler en blocs de toute dimension. On peut y distinguer d'abord un feldspath rose qui donne la teinte dominante et un feldspath blanc , seul sur certains points des carrières; ensuite le quartz vitreux en très grande proportion et enfin quelques paillettes de mica noir. Ces dernières forment parfois de petits nids, mais heureusement ils sont assez rares pour ne pas déprécier la pierre. Les déchets provenant des carrières
(I) L'endroit le plus remarquable pour ses veines de granulile, est la plage rocheuse des environs de la Rocque. Le rocher qui forme le milieu de la digue, avait été coupé par une tranchée de nivellement, où la mine, en enlevant le toit des .veines, les avait laissées à nu sur leur liiur. Elles étaient fendillées en petits quadrilatères ou autres hgures géométriques rappelant ici un damier, là presque des signes hiéroglyphiques. Les plus apparents de ces signes y ont été recouverts par le remblai dp la nouvelle digue. Mais auprès, du côté de la grève de Saint-Clément, un rocher de plusieurs mètres cubes, traversé en son milieu par une veine de granulite, a été arrondi par le frottement des galets. La veine, plus résistante que le granité porphyroïde, dépasse en forme de crête et donne au bloc l'apparenee d'un immense casqne de géant.
sont avantageusement employés pour l'empierrement des routes de cette partie de Tile.
A la distance d'un ou deux mètres la pierre de Mont- Mado semble toute tachetée de points noirs. Il n'en est rien. Ce sont les grains vitreux de quartz qui, à cause de leur transparence, ne renvoient à l'œil qu'un peu de lumière diffuse. Ils sont dans le feldspath ce que seraient de petites fenêtres vitrées multipliées dans la muraille d'une maison.
Au sud de Saint- Jean , près des Handois, la granulite a perdu sa teinte rose, par suite d'émanations sulfureuses ou au moins accompagnées de sulfure, ce qui, à mon avis, l'a rendue propre à la fabrication de la porcelaine. Les filons de quartz qui la sillonnent sont surtout imprégnés, comme une faible partie de la roche elle-même, de plaques écailleuses de sulfure de molybdène. La couleur, le peu de dureté et d'élasticité de la molybdénite , la font passer pour du plomb aux yeux des ouvriers de la carrière. La pyrite martiale, ou fer sulfuré, et la chalcopyrite, ou sulfure double de cuivre et de fer, ne se rencontrent qu'accidentellement dans ces filons quartzeux , où la molybdénite n'est pas elle-même très développée (1).
(I) Il y a quelques années , on s'est mis à exploiler au Pulec , près du village de lÉlacq, quelques veines de galène et blende (sulfures de plomb cl de zinc); mais oulre qu'elles étaient très peu importantes, la double marée de chaque jour était un obstacle insurmontable A la continuation des travaux. J'ai trouvé des traces de ces mêmes fdons. au milieu des
ROCHES GRAMTOIDES. 21
2** ROCHES GRAMTOÏDES.
Syénile.
J'ai dit plus haut qu'Ansted donne le nom de si/énitc à tous les granités de Jersey; mais cette appellation ne me parait convenir, en rigueur, qu'au massif du sud-est de Saint-IIélier, c'est-à-dire à la bande granitoïde qui s'étend , depuis Rouge Road , à la sortie de la Ville, jusqu'à Longueville et au Radier. Encore le quartz y est-il parfois assez abondant. La granulite se montre aussi dans cette bande, principalement au nord du manoir de Longueville.
Cette roche n'a pas partout absolument le même aspect ; à l'est , elle a le grain un peu plus fin ; à Rouge Road, elle ressemble, par ses larges cristaux de feldspath, au granité porphyroïde de la Saline ou de la Moye. Sur plusieurs points, elle est exploitée comme gravier. A Longueville, la kaolinisation est assez avancée, et les cristaux sont mêlés de beaucoup d'argile;
SI histcN. a cinq oa six cents mètres plus aa sad-ouest, au delà du Hartello de rÉtac4{.
La chalcopyrite se trouve à peine dans l'île ; j'en ai pourtant un échantillon, et un autre fait partie de la collection du musée de la Ville. Ils proviennent de la carrière de spilite dllomestead, dans la vallée des Vaux. Un vieillard m'en a montré un fragment trouvé, il y a cinquanle-cinq ans, dans le creusement d'un puits, à Bel-Air, près Saint- Sauveur. Pour la pyrite de fer, elle est disséminée dans presque toutes les roches de couleur sombre de l'ile, telles que schistes et diabases. Le morceau le plus considérable que j'aie rencontré vient du Mont-Cochon; il atteint à peine un décimètre cube.
mais on trouve aussi des nodules d'un gris noir, à l'intérieur desquels l'action de l'atmosphère s'est à peine fait sentir.
Diorile.
La diorite est une roche granitoïde, composée de feldspath plagioclase, presque toujours d'un blanc mat, et d'amphibole hornblende, d'un vert foncé jusqu'au noir (1). Elle contraste, par sa couleur gris sombre, avec les granités ou granulites rougeàtres, auxquels elle est mêlée ou juxtaposée. Elle se montre dans deux massifs principaux, l'un au nord, l'autre au sud.
Le premier commence à la Plaine, se développe à Sorel, et s'étend vers l'est, jusqu'au delà de Rosnez. Il pénètre dans Mourier Bay, et affleure même en un point de la baie de la Saline.
Rosnez, sans doute Nez roussi, semble tirer son nom de cette particularité , que son extrême pointe , composée de granité, est rougeAtre, tandis que le reste garde la couleur sombre de la diorite. Quelque chose de semblable se voit aussi aux autres pointes de ces mêmes parages. L'ensemble de ce massif est du reste complètement pénétré par le granité. A l'ouest de Sorel , dans un commencement de carrière , des morceaux globuleux de la roche sont empâtés dans un granité porphyroïde, et donnent un tuf auquel l'action atmosphé-
(1) Diorite, c'est-à-dire à double aspect ou couleur.
ROCHES GRANITOIDES. 23
ri(jue a ùté sa consistance. Le haut des falaises a conservé de grosses masses arrondies de diorite, immenses têtes grises, émergeant des bruyères et des ajoncs.
Le second massif comprend une partie des rochers d'Elizabetli Castle, de la Pointe des Pas et de la Colette, ainsi que la plupart des écueils qui défendent la haie de Samarès (1).
L'Ile Verte ou de la Motte et la pointe de Rock Berg présentent les types les plus curieux de cette pierre. Les cristaux noirs d'hornblende, semblables à du charbon luisant, y sont très développés (2). La colline (jui borne Samarès à Test, et s'étend de Look Out à (irouville, est un des terrains les plus mêlés de l'Ile. Avec le porphyre microgranulitique et la granulite dont j'ai parlé, il contient beaucoup de diorite. C'est principalement dans cette dernière roche qu'est ou-
(1) Uae coalée d'eurile grise, où l'on diàUngue quelques rares lamelles de mica noir, a pénétré l'extrémité du rocher sur lequel s'élève le Fort du Sud. Elle s'c^t intimement soudée au granité ; mais le rapide refroidissement de ses bords, an contact de la roche encaissante, lésa laissés pétrosiliceux, presque vitreux. Le reste, au contraire, où les cristaux ont pu se développer, a pris la texture granitoïde.
Dans quelques-unes des roches basses de la Pointe et du Havre des Pas, en particulier à Fort d'.Auvergne, la diorite, par la quantité de mica noir qu'elle contient, semble jiasser au Kersanton.
La carte indique une autre petite masse sous le nom d'eurite grise, au nord de l'ile, entre le Côtil et la Saline. Le caractère de cette roche est peu marqué. Peut-être ne faudrait-il y voir que du grès fedspalhiquc altéré par la granulite. Les longues tranchées que la mer y a creusées, semblent favorables à cette hypothèse.
(2) Souvent à la laisse debaute mer ou dans les ondulations du sable, le long de la grève d'.\zette, s'aligne une iHJudre noire, comme à Saint- Malo on voit la poussière de mica. On se demande si elle ne viendrait
verte la petite tranchée du chemin de l'arsenal de l'est, au sortir de la plaine de Longueville, ainsi que la tranchée plus importante de la route de Saint-Clément, à un demi-kilomètre à l'ouest de l'église. Parfois, dans la grève d'Azette, le feldspath fait presque complètement défaut, et la roche passe à l'amphiholite.
La diorite fait place au granité porphyroïde dans la grève de Saint-Clément, depuis Pontac jusqu'au delà de la Rocque, mais elle se montre de nouveau au sud et à l'est de la tour Seymour. Lors même que la couleur grise ou rougeàtre des diorites ou des granités disparaît sous la couche serrée des balanes qui couvrent les écueils de la plage , il est aisé de distinguer les deux roches entre elles. La diorite se présente en blocs prismatiques échelonnés les uns sur les autres , tandis que le granité offre généralement des amas aux contours plus arrondis.
Dans toute cette formation la diorite est pénétrée par la roche granitique qui y entre parfois en minces filets. Le long d'Elizabeth Castle, on se croirait en présence d'une brèche composée de gros blocs sombres et anguleux pris dans une pâte de teinte rose. A l'Hermitage, le mélange parait moins désordonné, et de la digue on
pas do la démolition des diorites du large. Mais outre la grosseur de certains fjrains (lui ne pourraient provenir que d'une roche broyée et non sin)pl(Mnent usée par les galets, la densité sjMicilique de celle malière noire montre qu'elle est composée de charbon. Elle est fournie par les cendres rejetées des foyers des vapeurs et par le poussier de la cale et du pont des navires chargés de charbon.
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upenoit les deux roches alternant en assises parallèles. Os assises où domine la diorite , plongent légèrement à l'est et à l'ouest , des deux côtés du rocher, comme si un axe de soulèvement, de direction nord-sud, avait passé par Elizabeth Castle et l'Hermitage. Ces mêmes rochere et ceux de la baie de Samarès sont injectés do veinules vert-jaunâtr-es d'épidote.
La diorite, comme je l'ai dit plus haut, n'a reçu •ju'un commencement d'exploitation sur l'anse de la Houle à l'ouest de Sorel, mais on en a beaucoup extrait des récifs de la baie de Samarès. C'est du moins ce que semble indiquer l'inspection de ces rochers euxmêmes, aussi bien que la nature des pierres employées dans le talus incliné qui protège la plaine contre les hautes marées. Certains murs de clôture de ces para- -cs sont aussi construits avec des roches de la grève.
Des trente et quelques pierres qui composent le le monument mégalithique de Mont-l'bé , une douzaine sontdioritiques; les autres proviennent vraisemblablement du granité porphyroïde de la grève de Pontac.
Actuellement, auprès du manoir de Samarès, dans une grande carrière de porphyre microgranulitique, exploité surtout pour l'empierrement des chemins, on extrait une très belle diorite. La même coulée a été découverte de l'autre côté de la colline , près de la tour de Look Out, La pierre est magnifique, mais elle se débite assez difficilement et son extraction doit être très coûteuse. La façade de la chapelle indépendante
i2() GÉOLOGIE DE JERSEY.
(le la rue Victoria, ainsi que le mur d'entrée et une partie de la chapelle du cimetière mixte, sont construits en diorite. La même roche se retrouve encore à la maison du capitaine du port. On a commencé à en expédier quelques chargements en Angleterre pour faire du macadam.
Quand on a déblayé la terre au-dessous de Look Out pour découvrir la roche, on a trouvé des blocs aux angles émoussés, semblables à ceux que j'ai signalés plus haut dans les falaises de Sorel. C'est là d'ailleurs un caractère très marqué des roches granitiques et granitoïdes. Des blocs ou des noyaux résistent aux influences de l'atmosphère , et les graviers qui les enveloppent montrent bien comment la destruction s'est progressivement propagée tout autour. Il y a, sur ce point, un préjugé assez répandu même parmi les personnes qui ne manquent pas d'instruction. On se figure difficilement que des roches comme le granité puissent se décomposer sous la seule influence de l'atmosphère. Voici, à ce propos, ce que me disait un ouvrier de cette carrière de Look Out : « Ces roches-là, Monsieur, ce sont des gourmandes : elles se sont nourries plus vite que les autres. Si on attendait quelques années, tout ce gravier qui les entoure se changerait en pierres solides. Car, voyez-vous. Monsieur, les roches, c'est comme les arbres, ça grandit. » Comme je n'avais pas l'air très convaincu, il m'apporta une preuve, à son avis, sans l'éplique. « En
ROCUES. GRANITOIDES. 27
France , car je suis Français , moi ,1a roche était molle dans une carrière ; on lui laissa trois ans pour se nourrir et elle devint dure. — C'était peut-être du tuffeau; lui dis-je. — Oui, Monsieur. »
Je vis bien vite que je perdrais mon temps en voulant lui faire comprendre qu'il y a de la différence entre une roche cristiiUine comme la diorite , et une pierre amorphe et humide , qui se dessèche quand la carrière est ouverte.
Puisque j'en suis aux préjugés concernant les pierres, voici une autre leçon d'un ouvrier. — « Cette pierre blanche résistera-t-elle bien, » demandait-on un jour, à l'un des maçons qui bâtissent l'église française catholique à Saint-Hélier (1). — « Oui, Monsieur; elle vient de France, et vous voyez qu'elle est blanche; Ift lune n'y mordra pas, sur celle-là. Ce n'est pas comme cette pierre jaunâtre qu'on a mise dans le grand collège, là-haut; c'est tout de suite dévoré par la lune. » Terrible lune ! ce n'était pas assez de s'exercer à roussir les jeunes pousses au mois d'avril , il fallait qu'elle se fit encore rongeuse, pour dévorer les pierres jaunâtres.
La théorie n'est pas nouvelle ; on disait au seizième siècle : « Espérant planter deux colonnes sur ce tombeau, non de tuffe venteuse, que la lune et l'hyver
(1; Celle pierre blanche n'est employée qu'à l'inléricur de l'église ; le ^•ranile ou pierre de laille de l'exlérieur vient aussi de France, do Plerçuer, je crois, en llle-et-Vilainc.
28 pÉOLOGIE DE JERSEY.
puissent geler, mais d'un marbre de vérité , de qui le temps ne void la fin. » (D'Aubigné, Hist.)
La seule différence est qu'on met ici l'hiver et la gelée de la partie. C'est qu'en effet, en hiver, comme au printemps, la gelée a lieu, d'ordinaire, durant les belles nuits, où la lune n'est pas voilée parles nuages. Mais ce qui, peut-être, plus que tout le reste, aura contribué à faire mettre la dégradation des pierres au compte de la lune, c'est que, dans nos contrées, la pluie, qui joue en cela le principal rôle , comme je vais le dire tout à l'heure, frappe les murailles surtout du côté du sud, c'est-à-dire du côté visité par la lune.
Le collège auquel le maçon fait allusion est Victoria Collège. La pierre de taille est du calcaire. Il est actuellement creusé , par places , à une profondeur de six centimètres, tandis que le granité porphyroïde a gardé son relief et sa fraîcheur. Il y aura une ressource : ce sera, de remplir, à temps, les vides avec du ciment. Cette roche ne pouvait résister. Elle est tendre; c'est du carbonate de chaux; elle est poreuse : autant de défauts graves , pour la place qu'elle occupe. La pluie chassée par le vent emporte mécaniquement des parcelles de pierre; de plus elle ruisselle sur la muraille, et l'acide carbonique qu'elle contient lui donne la propriété de dissoudre le carbonate de chaux. Enfin elle pénètre dans la pierre , avec le sel marin qu'elle apporte , quand eUe est chargée des embruns soulevés par les tempêtes. Ce sel entretient l'humidité nécessaire
PORPnVRES ET PYROMÉRIDES. 29
îV l'action continue de l'acide carbonique, et accidentellement à l'action de la gelée (1).
Je n'ai constaté nulle part comme à Jersey cette action de l'acide carbonique. Les murs de clôture sont bâtis à la chaux comme les maisons; mais ils ne sont pas, comme elles, protégés par le ciment ou la peinture. Aussi sont-ils, en très peu de temps, recouverts de longues et larges traînées de carbonate de chaux, partant des interstices des pierres où la chaux a été déposée.
3" PORPimiES QUARTZIFÈRES ET EURITIQCES. PYROMÉRIDES (2).
Ce vaste terrain s'étend sur un quart environ de la surface de l'Ile. Il comprend toute la bande nord-est, sauf l'extrémité de Rozel et de Sainte-Catherine , occupée par un conglomérat ou poudingue. C'est la roche
11) Le nitrate d'argent, complètement neutre à la pluie des temps calmes, donne un abondant précipité de chlorure darçent avec la pluie des temp<'tes. Celles-ci répandent, chaque année, sur Tlle, plus de cinq cent mille kilogrammes de sel marin. Naturellement, cette grande proportion de chlorure de sodium se révèle aussi dans l'eau des fontaines, oii il est apporté, non seulement par les embruns de la mer, mais encore par la tangue et surtout par le varech qu'on répand si largement sur les terres. Les mêmescauses, avec la formation dune certaine quantité de calcaire, résultant de la décomposition des granités, fournissent à l'eau de Jersey une quantité convenable de carbonate de chaux. Quant au sel marin, son abondance est évidemment sans inconvénient, puisqu'il faut encore en ajouter pour l'alimentation.
(2) Pyromérides : partagées dans le feu (?), formées dans une pâte on fusion.
à peu près exclusive de la Trinité. Elle couvre aussi la moitié de Saint-Martin et de Grouville, dans leurs parties limitrophes ; de même pour Saint-Sauveur et Saint- Hélier.
M. de Lapparent l'a caractérisée en ces termes : « Toute cette bande est constituée de roches porphyriques, où domine un porphyre pétrosiliceux brunchocolat, à texture fluidale, souvent bien marquée, et parfois à séparations prismatiques comme celles des porphyres pétrosiliceux des Vosges (1). Outre la teinte brune , le porphyre peut offrir, avec une grande compacité et un grain indiscernable , des couleurs diverses, jaune clair, verdàtre, grisâtre, etc.
« Sur la limite septentrionale , depuis la tour d'Archirondel jusqu'à Havre-Giffard , la bande porphyrique change de caractère : sans cesser d'être d'un brun foncé, elle devient très compacte, très dure, et est parsemée de petites veinules blanches de calcédoine. En examinant la roche avec attention , on reconnaît que la calcédoine tapisse des fissures perli-r tiques, isolant , parfois , des noyaux sphériques. Mais ce caractère devient surtout tranché , au nord , près
(1) Ces prismes sont ordinairement à cinq pans plus ou moins égau\. Les côtés de la base atteignent jusqu'à 1 décimètre. La longueur des prismes peut être indéfinie. On les trouve, à peu près horizonlaus, formant comme des marches d'escaliers, à Blanche-Pierre, à la Cr<*lc et à Archirondel. Dans celle dernière localité, du côté de la pointe qui regarde la haie de Sainte-Catherine, le porphyre prend parfois l'aspect d'un jaspe brun clair.
PORPHYRES ET PYROMÉRIDES. 31
(le Boulay Bay. En ce point, c'est une véritable pyroinéride, qui se développe avec des noyaux très nets, ayant en moyenne un ou deux centimètres de diamètre, mais dont quelques-uns atteignent vingt-cinq centimètres. Sur tous, on observe une très belle division en couches ou écaiUes concentriques, de un à deux centimètres d'épaisseur au moins, séparées par (les filets de calcédoine. Les plus gros noyaux sont souvent vides à l'intérieur, et la cavité centrale est occupée non seulement par de la calcédoine, mais par du quartz en cristaux pyramides très nets quoique jaunâtres et non limpides (1).
« On peut dire que ce type de pyroméride dépasse en netteté et en dimensions tout ce qui a été décrit jusqu'ici. 11 est remarquable qu'il ait échappé si longtemps à l'attention, n'étant connu scientifiquement que depuis la description de M. Davies, faite sur des échantillons <]ui, d'ailleurs, étaient loin d'en représenter les plus belles variétés. Nous ne croyons
(1 ' Les plus, beaux échantillons se Irourent à l'est de Boulay Bay, t la Tête des Hougues. J'en ai rencontré un de 22 centimètres de iliamèire, sans cavité intérieure, formé de quatorze couches conccntrii|ues alternantes et à peu près égales de feldspath et de calcédoine. C'est t'ncore du même endroit que j'ai retiré le globule de 45 centimètres de diamètre, qu'on peut voir dans ma collection. Quoique coupé presque par la moitié et un peu creux, il pèse encore 65 kilogrammes. Arant la découverte de ces pyromérldes de Jersey, on n'avait pas signalé, je crois, de globule dépassant la grosseur du poing. Si, au lieu de gros sphérolithes, on cherche des roches parsemées de globules, qui y forment comme des yeux, on les trouvera ytarmi les cailloux roulés de Boulay Bay, mais principalement dans deux petites anses, à l'ouest de la jetée.
même pas faire im jugement téméraire, en supposant que c'est cette roche qui, vu la compacité et la forme arrondie de ses parties , a dû être qualifiée par Ansted d'ancien confjlomhal . Car cet old conrjlomcratc est indiqué juste aux points où affleure la pyroméride, laquelle n'est pas mentionnée dans le travail en question.
« Dans les environs de Havre-Giffard , la pyroméride est bréchiforme , et prend les allures d'une argilolithe (1) . »
Le rocher qui domine la falaise , à l'ouest de Boulay Bay, un peu au delà du fortin , est presque en entier composé de globules très calcédonieux , variant de la grosseur d'une noisette à celle du poing ; mais on en trouve aussi d'une trentaine de centimètres de diamètre. Il parait, qu'en comparant ces sphérolitlies au si- Jex souvent concentré autour d'un oursin , ou autre matière organique , on a cru qu'à Jersey, les terrains n'étaient pas complètement dépourvus de fossiles^ Mais d'abord, c'était se méprendre sur la nature des por-
(1) A Ilavre-Giffard et à Boulay Bay, ces roches qu'Ansted appelle vieux conglomérat en ont, en effet, assez l'apparence quand elles sont usées par la mer. Elles doivent cet aspect à la différence de dureté et de couleur des parties dont elles sont formées; mais à l'intérieur, rien ne les distingue des porphyres et des pyromérides. Ce qui différencie l&brèc/ie du poudingue, c'est que, dans la première, les fragmenis sont anguleux, et dans le second, ils sont arrondis. Conglomérat s'appli({ue aux deux sorles de roches. Dune pâte éruptive, saisie à son apparition par les agents extérieurs, ou englobant des parties déjà solidifiées, il résulterait uii luf. Quelques morceaux de tufs pélrosiliceux de Havre- Giffard ont pu facilement élre pris pour un conglomérat.
PORPnTRES ET PTROMÉRIDES. 33
j>liyres, roches éruptives où aucun organisme n'aurait pu se développer. Ejisuite, il n'est pas nécessaire d'assigner une matière organique comme point de départ i\ la concentration moléculaire. Durant le refroidissement du porphyre un grain de feldspath, par exemple, - est solidifié; il grossit, en irradiant, par l'adjonction do l;i substance de même nature qui l'enveloppe. C'est comme un essai de cristallisation, où le dépôt commencé attire, de proche en proche, les molécules similaires, répandues autour de lui. En passant ainsi à l'état solide , le feldspath s'est séparé de l'excès de silice qui y était mêlé ou combiné : et là où la matière"'^ calcédonfeuse était assez abondante, elle a empêché les grandes cavités, en comblant les interstices laissés par le retrait de la roche feldspathique.- Il est remarquable, en effet, que ces grandes cavités, au centre des globules même les plus développés, ne se rencontrent qu'aux endroits où le terrain est à peine sursaturé de silice, par exemple, à la Tête des Hougues; tandis que de l'autre côté de Boulay Bay, où la roche est très acide , les globules ne sont jamais vides à l'intérieur.
Quant aux cristaux pyramides de quartz, qui tapissent les parois des cavités, ils ont pu se former par une exsudation subséquente de la silice, comme on l'admet pour les géodes.
J'ai vu d'autres roches de Jersey, où les apparences I jw*^^^
de fossUes se réduisent à des dendrides ou arborisa-
cÉoLocie DE jERser. 3
tiens. Elles sont toutes purement superficielles. Les unes proviennent seulement de l'oxydation du fer ou du manganèse, à la suite d'infiltrations aqueuses dans les fissures de la pierre. Les autres sont dues, en outre, à des racines; on les trouve dans la partie supérieure des carrières, principalement au milieu des champs de bruyère ; telles sont les empreintes du Jardin d'Olivet, sur la côte nord.
Enfin, il arrive que certains échantillons de ces mômes porphyres, présentant au plus haut degré la texture fluidale, sont tellement fibreux, qu'ils feraient aisément croire à une tige pétrifiée.
Transon a compris sous le nom de r/rès tout ce qu'il a vu de ces porphyres pétrosiliceux. Ansted les appelle souvent quartzite , et les autres noms qu'il emploie, suivant les localités, se rapportent toujours, d'après ses propres définitions, à une roche siliceuse. De fait, si l'on était réduit à l'inspection de tel ou tel échantillon, il y aurait danger de se méprendre, et le nom de grès^ ou encore mieux de quartzite , serait justifié ; mais l'ensemble du terrain, si parfaitement caractérisé dans presque toute son étendue, ne permet pas une dénomination qui ferait soupçonner une roche de sédiment. Ce qu'on peut dire en général, c'est que cette roche est un feldspath sursaturé de silice, d'où lui est venu le nom de porphyre quartzifère, et si par places la silice domine , ailleurs l'eurite renferme à peine quelques petits cristaux de quartz disséminés dans sa masse.