‹ Géologie pratique de la LouisianeChapitre 46 sur 60 · XI« LETTRE · texte numérisé non relu

XI« LETTRE

Nouvelle-Orléans, 11 février 1859.

Progrès de la question des dessèchements. — Rapport du major Beauregard. — Le système des colmates y obtient gain de cause, en principe, à cause de son économie et de sa salubrité. — Application exceptionnelle et pourtant trop générale du système des polders au drainage de la cité. — La section du 3Iétairie Ridge au lac Pontchartrain , essentiellement distincte delà section purement urbaine. — Comment dès-lors appliquer le même régime à leurs conditions si différentes ou plutôt si contraires? — Laissez à la section urbaine le drainage artilkiel , mais donnez-nous les colmates au-delà du Métairie Ridge. — La vraie difficulté des polders , celle des frais d'entretien, omise dans le Rapport Beauregard, par la précipitation du Bureau du premier district. — Un cinquième des frais de ce système suffirait à Tapplication complète du colmatage.

Voici juste un an révolu depuis que l'Abeille accueillit mes premiers articles sur les avantages spéciaux du système des colmates pour le dessèchement des marais du Mississipi. L'incrédulité ou tout au moins le doute de la plupart des ingénieurs fut la seule réponse que je reçus. Depuis lors pourtant tout a bien changé de face. Le bon sens a eu son tour; et un pas immense vient d'être fait par le rapport du major Beauregard , relatif au système de drainage proposé pour le premier district de la Nouvelle-Orléans.

Pour faire mieux comprendre ce point d arrivée , et le caractère éminent de l'ingénieur en chef qui nous y conduit, laissez-moi vous reporter en 1840. A cette époque , la compagnie chargée de dessécher la Nouvelle-Orléans avait conçu la singulière idée de colmater l'arrière de la rue C lai borne, non pas, s'il vous plaît, naturellement au moyen des alluvions charriées par le fleuve lui-même (quel mérite y aurait-il eu à laisser faire cet ouvrage par le Mississipi?), mais tout artificiellement et à grand renfort de charriots et de mulets ; ce qui dut sembler, sinon plus méritoire, au moins plus lucratif aux entrepreneurs. Or, ne croyez point que cette idée soit restée seulement à l'état de projet. Elle reçut fort bien son commencement d'exécution ; et comme pour occuper les mulets et leurs conducteurs il fallait leur donner de la terre à transporter, on décida ({u'on la demanderait aux battures du fleuve au moment de la baisse des eaux. Tous comptes faits , et l'ingénieur M. Dumbar les fit alors d'une manière très-précise , il eût fallu au moins 94 ans pour que les 17,500 charrois.

praticables pour ratlerrissemeDt proposé, eussent pu relever les bas-fonds à un niveau demi-protecteur * .

Voilà certes un projet qui , en fait d'économie de temps et d'argent , vaut bien tout ce que les projets h grandes excavations de terre nous préparent en fait de salubrité ! Aussi mourut-il vite h la peine , comme j espère que ceux-ci mourront a leur tour de leur belle mort , pour nous laisser vivre en trêve , sinon en paix perpétuelle avec les épidémies.

Je reviens au rapport du major Beauregard :

« Deux systèmes de drainage , dit-il , s offrent d'eux-mêmes h notre consi- » dération pour atteindre un objet si désirable et qui importe tant à la santé et »à la prospérité de notre ville.

» Le premier est le système des colmates , adopté principalement dans l'Italie » et consistant en des inondations successives , prises de tout cours d'eau chargé »de sédiments et contigu aux terres à dessécher. Le résultat de ces opérations » est d'élever graduellement le sol jusqu'à une hauteur suffisante, pour que les » eaux de pluie s'en écoulent naturellement au moyen de tranchées superficielles.

» Le second système est celui des polders, adopté en Hollande , ou en des » lieux qui n'ont pas sous la main des cours d'eau sédimentaires. Il consiste à » diviser en sections , au moyen de canaux et levées , le terrain à dessécher, et » à l'épuiser artificiellement par des turbines ou pompes à vis , roues hydrau- » liques ou pompes aspirantes, mues par le vent ou la vapeur.

» Il est évident , ajoute aussitôt le major Beauregard , que lorsque les circon- » stances le favorisent , le premier de ces deux systèmes , en raison de son » économie et de sa salubrité , doit être préféré pour les bas-fonds à mettre en » valeur ; et c'est le mieux adapté généralement au dessèchement des marais

^ Je dois au D^ Samuel Gartwright, si riche en communications instructives, de pouvoir faire ici connaître Tentreprise pour laquelle , disait-on alors , « whe can only rely on th$ earth ^ sand whieh the River annually deposUs in front of our circonscribed riparian limitt, # ....

• Taking it fort granted , notvoithgtanding thete undeniahle facts , that one half of tfi$ earth or tand, whieh we procure at the low waler of the Mittiaipi River, can be applied to raite or fill up the lots of ground in the rear of Claiborne street: at the rate of 17,500 cart loads , during the ujhole courte of each ^ every year, it would require at least 94 years , to raite the présent turf ace of the ground to a height, U)hich would only be a half protection, . •. It conseqùently becomet voorse than useless to continue the raising or tilling up of the streets , as is novr practised in the rear of Claiborne street, » (Report of M. Dumbar, engineer, to the N. 0. draining compaoy. 18iO.)

( isi )

» contigus au Mississipi : And is the one best adapted, generally, to reclaim the » swamp lands contiguous to the Missimpi river, »

Tel est le témoignage compétent, h coup sûr, s'il en est un en Louisiane, et qui pose désormais le système des colmcUes au premier rang de nos modes de drainage. Nous avons donc gain de cause en principe ; le reste dépendra de Tapplication. Toutefois, le major Beauregard, en signalant ainsi la voie la plus économique et la plus salubre de nos grandes améliorations intérieures , n'a pas cru devoir adopter les colmates pour Tarrière-section du premier district à dessécher, vu la grande dépense et la longue durée, suppose-t-il , qu'un tel système exigerait pour ce lieu spécial ; « d'où résulte , ajoute-t-il , que nous sommes «réduits {constrained) h la meilleure application du second système ou sys- » tèmc hollandais ^ . o

Comme on le voit, ce dernier n'est donc qu'un pis-aller, dont il reste à tirer le meilleur parti possible. Or, c'est ainsi que s'expriment maintenant les plus habiles ingénieurs , en Hollande même , entre autres le célèbre directeur des travaux hydrauliques de la cité de Rotterdam , M. William Scholten , dont vous avez récemment publié le témoignage si conforme à celui du major Beauregard. Voila donc comme les bons esprits se rencontrent. Mais ils ont aussi leurs divergences qu'il nous faut apprécier ; et , conformément au désir du major Beauregard comme à celui de M.W. Scholten, nous le ferons avec une entière indépendance : ce qui sera rendre un nouvel hommage h leur caractère et à leur talent.

L'ingénieur de Rotterdam est d'abord tout entier au système des colmates , n'admettant la convenance des polders que pour les anciennes cités où les atterrisscments s'élèveraient à des prix fabuleux et se compteraient par mètres carrés. Or , c'est pour un motif semblable que l'ingénieur de la Nouvelle -Orléans accepte , à son tour , comme exception applicable au premier district de notre cité, le drainage par voie d'épuisement. Si donc les conditions des deux cités (Uaicnt identiques, les deux ingénieurs auraient également raison, et je vous prie de croire que je serais le premier à le proclamer. Mais si l'identité supposée fait place à des différences radicales , il faudra bien admettre aussi que l'un des deux est dans l'erreur.

Jetez maintenant les yeux et sur la carte et sur l'histoire de la Nouvelle-

* Fleport on proposed System of drainage for the first draining district, New-Orleans. By major G.'T. Beauregard , chief engineer, New-Orkans 4869.

Orléans. La ville date d'un siècle et demi , mais son iroportnrtce compte à peine un demi-siècle de durée. L'avenir en est immense, sans doute, et le prix du terrain y fera un jour oublier celui de Rotterdam. Mais en attendant, et c'est pourquoi il faudrait se hâter , que signifie , à côté de la cité hollandaise , la valeur des cyprières limitrophes du lac Pontchartrain? Rien , absolument rien, puisque ce n'est pas même dans la proportion de 1 à 100. C'o^it donc aujourd'hui et avant que ces bas-fonds acquièrent une valeur excessive , que le colmatage en est praticable au point de vue économique, autant qu'il sera facile et sûr sous le rapport de l'exécution,

Que le major Beauregard veuille aussi considérer les difficultés à résoudre dans le drainage du premier district. Ces difficultés sont de nature très-diverse ; et si j'admets parfaitement avec lui qu'il y aurait folie à vouloir colmater la cité proprement dite , il peut bien m'accorder qu'il y aurait sagesse aussi h traiter tout différemment ce qui diffère le plus de la cité, c'est-à-dire les marais limitrophes au bayou St. -John et toute la section comprise entre le Métairie Ridge et le lac. La topographie elle-même signale à tous les yeux cette différence de traitement , fondée sur une différence radicale de constitution. Ici , la Nouvelle- Orléans est comme une belle et riche fiancée dont la santé et les atours réclament mille soins de ses médecins, c'est-à-dire de ses ingénieurs. Mais là-bas, c'est un type tout opposé, l'enfant d'une nature vigoureuse autant que sauvage ; et je ne puis rieri comprendre aux soins dispendieux et superflus qui la soumettraient au même régime que la délicate et grande dame. Je le demanderai au major Beauregard : En présence d'un tel contraste , le régime artificiel qui convient à celle-ci peut-il bien convenir à l'autre? Et ne vaut-il pas mieux cent fois appliquer à la sauvagesse les remèdes que la nature a toujours mis à sa disposition ?

Médecins des terres malades, décidez maintenant la question. Si nous vous accordons ici les polders, là-bas donnez-nous les colmates. Multipliez à l'envi vos machines hydrauliques, centuplez tous les autres moyens artificiels, dont l'usure, l'entretien et l'éternel renouvellement ne vous coûteront que plus cher; mais laissez-nous utili'^er les forces \ivesdu Mississipi, ses alterrissements inépuisables, et ses transports gratuits qni n'ont besoin que d'une direction intelligente pour consommer à tout jamais nos œuvres de dessèchement et de salubrité. En résumé, qu'on ait les polders là où, comme en Hollande, il est

absolument impossible d'avoir mieux , rien de plus sage ; mais que là où des atterrissements successifs pourraient nous soustraire aui inondations du Mississipi , on s'obstine à rester inférieur à ses hautes eaux , cela passe les limites des bonnes intentions , et notre chef-ingénieur a déjà prouvé que les siennes n'iront jamais jusque-là.

Faisons un pas de plus, et demandons au Bureau de dessèchement du premier district, dont le major ne pouvait ni ne devait dépasser les instructions, pourquoi la vraie difGculté du système artificiel , celle des frais d'entretien , a été complètement omise dans le rapport. Pour mieux m'éclairer sur la valeur de cette objection , j'en parlai à l'un des principaux membres du Bureau , lequel crut me répondre en insistant sur la nécessité de faire vite. A ce compte, il n'y aurait qu'à supprimer toutes les difficultés , et ce serait encore plus vite fait... sur le papier, bien entendu ; car, sur le terrain, elles ne manqueront pas de se multiplier en proportion du moindre temps qu'on aura mis à les connaître.

L'objection fondée sur les frais d'entretien ne saurait donc être omise ; et le Bureau du premier district est requis de la résoudre , pour la complète édification du public, et aussi pour la propre satisfaction du major Beauregard , qui ne doit pas laisser son beau travail inachevé.

Considérés au point de vue financier, les systèmes d'exhaussement naturel et d'épuisement artificiel sont de nouveau en présence. Dans ce dernier, tout est précaire , et rien n'y est sûr que l'énorme dépense de la mise en œuvre et des frais d'entretien : témoin les cinq millions qu'il faudrait pour les polders de M. Pilié. Or, quand on pense que le quart de cette somme dépasserait de beaucoup ce qu'exigerait un colmatage général , cela mérite réflexion , et devrait bien le faire appliquer d'abord au-delà du Métairie Ridge. C'est, en cifet , là qu'atteignant pleinement son but en deux ou trois années , il économiserait aussitôt toute autre dépense. Quant aux bas-fonds du premier district, 500,000 dollars suffiraient à les co/ma/er sans dépenses ultérieures, en place des 600,000 dollars du chef-ingénieur, dont le système entraînerait, en outre, une dépense perpétuelle d'entretien d'environ 150,000 dollars par an. Ce dernier chiOre reste, il est vrai, à préciser; mais tel quel, il représente un capital de près de 1,500,000 dollars : ce qui porterait le coût de ce drainage partiel à 2,000,000 et plus, outre le chapitre des éventualités, commun à toutes les opérations purement artificielles.

XUe LETTRE.

Question des dessèchements en rapport avec Thygiène publique. — Aggravation d'insalubrité dans les marais voisins de la Nouvelle-Orléans. — Les mélanges saumâtres, propres à ses marais, y sont les plus actifs générateurs de la malaria. — Nécessité de prévenir ces mélanges. — Expérience des maremmes toscanes — Une levée de séparation le long du lac Pontchartrain préluderait à l'application des colmates, — Théâtre à profits grandioses pour cette opération. — La Nouvelle -Orléans, s'étendant jusqu'au lac, toucherait à un avenir sans limites. — Avantages hydrauliques que le colmatage assurerait aux deux Canaux. — Autres avantages pour les deux Chemins de fer et pour les quatre Compagnies , si la salubrité était rendue aux terrains qu'elles traversent. ~- Les premiers bienfaiteurs d'un pays sont ceux qui l'assainissent, et c'est à ce titre que les ingénieurs et les géologues en sont aussi les médecins.

Le projet du major Beauregard me semble avoir résumé tout ce qu'il y a de sérieux et de réfléchi dans le système des dessèchements artificiels appliqués à la Nouvelle-Orléans. Et néanmoins, par suite des frais d'entretien dont on ne lui a pas laissé dire un mot, et des excavations de terre qu'il n'a pu complètement atténuer, la fortune et la santé publiques ne manqueraient guère de s'y trouver compromises.

Voyons maintenant si ces deux grands intérêts de la cité ne seraient point destinés à un meilleur avenir dans les opérations de colmatage, dont notre chef- ingénieur a reconnu en principe la supériorité finale, et en outre les avantages immédiats sous le double rapport de l'économie et de la salubrité. Rendons-nous bien compte d'abord de la formation des marais voisins de la Nouvelle-Orléans. Les conditions qui les distinguent en sont particulières, et c'est à elles qu'ils doivent d'être, en été, plus méphitiques et bien plus dangereux que ceux de l'intérieur.

Cette diflérence est capitale , et il importe d'en apprécier l'origine et les résultats par rapport aux futures opérations de dessèchement. Sauf erreur de ma part, et si l'expérience hygiénique de la France et de l'Italie n'est point trompeuse, l'aggravation d'insalubrité dans le voisinage de la ville tiendrait avant tout à la cause suivante : le mélange saumâtre et stagnant des eaux de pluie ou du fleuve avec les eaux salées du golfe de Mexique. Pareil mélange est, en eflet, considéré comme un des principes les plus actifs de la malaria; et Ton peut s'en rendre compte par la double putréfaction qui lui est propre: les infasoires de l'eau douce y mourant au contact des éléments salins , et les

infusoires des eaux du littoral expirant et se putréfiant, à leur tour, dans les alluvions imprégnées d'eau douce. Telle est la combinaison infectante et homicide qui a donné aux marais voisins de la cité le triste privilège d'être si redoutables aux habitants des faubourgs et d'y arrêter le développement de la population.

Pour mieux comprendre l'aggravation de la malaria autour de la Nouvelle- Orléans , il ne faut point oublier non plus que le sol , aussitôt qu'il y est entr'ouvert, nous fait toucher à un composé d'alluvions alternativement fluviales et maritimes. Or, la nature, en étant également saumàtre, doit engendrer des effets non moins délétères. Ce qui parle enfin d'une manière visible à tous , ce sont les tempêtes et les marées extraordinaires , qui, de temps à autre, viennent y mêler les eaux du golfe aux eaux douces des lacs et marécages intérieurs. Et quel en est le résultat? On le vit en Louisiane après le désastre de Lasi-hland, qui ne fut pas , me dit-on , le plus grave résultat de la tempête d'août 1856. En eûet, les eaux rendues saumûtres bien avant dans les terres produisirent une insalubrité générale , durant laquelle , faute d'ouvriers bien portants , nombre d'entrepreneurs et jusqu'aux ingénieurs de l'État furent obligés de suspendre leurs travaux.

Je fus témoin d'une épidémie semblable dans la Caroline et la Géorgie après la terrible tempête du 8 septembre 1854, laquelle fut, il est vrai, suivie de pluies diluviennes qui en aggravèrent les eflets. Toutes les plantations du littoral se trouvèrent inondées d'eau saumétre , et les fièvres pernicieuses avec la dyssenterie n'y firent guère moins de ravages que la fièvre jaune n'en fit alors à Savannah et à Charleston.

Il n'est donc guère plus permis d'en douter : c'est le mélange saumAtre qui , à titre de promoteur de la malaria, devrait, le plus possible, être partout prévenu ou remédié. C'est ce qui me conduira plus tard à parler d'une industrie inconnue encore en Louisiane, et qui lui assurerait non -seulement la possession d'une denrée vitale dont elle est privée , mais aussi un moyen nouveau et tout spécial d'assainissement : c'est l'industrie du sel , dont le point de départ consiste à éloigner les eaux douces des eaux salées , et à prévenir par là-même tout mélange saumûtfe et pestilentiel.

Le mélange de l'eau douce avec l'eau salée étant ainsi la combinaison la plus infectante et peut-être aussi la cause directe de la malaria, voici ce qu'on a fait, à cet égard , dans le dessèchement des maremmes toscanes. Le premier

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soin des ingénieurs fut d'établir des ponts à cataractes destinés à ne verser à la mer que des eaux clarifiées , mais surtout à prévenir le mélange de celles-ci avec les eaux salées. Ce dernier but fut complètement atteint par une chaussée, longeant le littoral et servant de route publique. L'amélioration qui s'ensuivit dans le climat et la salubrité justifièrent bientôt toutes les prévisions ; et c'est pour utiliser, à notre tour, cette heureuse expérience que nous commencerions nos travaux par une digue, destinée h séparer h jamais les eaux souvent saumâtres du lac Pontchartrain des eaux stagnantes que les atterrissoments du Mississipi viendraient ensuite expulser.

Représentons-nous maintenant le champ général des opérations , encadré du lac au fleuve par deux chemins de fer, et intérieurement divisé du nord au sud par deux canaux. Le Métairie Ridge, courant d'est en ouest, y subdivise luimême les marais à dessécher en deux parties bien distinctes. Celle adjacente à la ville et aux paroisses de Jen*erson et Carrolton serait la réserve provisoire des polders, si l'on tient à lui en faire l'essai. L'autre, bordée et inondée par les marées du lac Pontchartrain, deviendrait, comme nous l'avons déjà dit, le champ d'application des colmates. Or, quand le succès de celles-ci serait complet et productif au centuple pour les parties intéressées , qui doute que les propriétaires et possesseurs de la précédente section ne vinssent d'euxmêmes solliciter chez eux l'application du même système ? Ainsi , point de difficultés économiques de ce côté. Quant à l'objection fondée sur le progrès trop avancé des habitations et de la culture , et dont je reconnais partiellement la valeur, ce serait une dérision que vouloir l'appliquer à la seconde section des marais que j'ai en vue. Là , en eiïet, sauf quelques barraques de bois et un peu de jardinage à l'entour , on n'aperçoit sur la lisière du Métairie Ridge qu'un pâturage nomade étranger à toute exploitation sérieuse; puis , de là jusqu'au lac Pontchartrain , l'objection serait si peu solide qu'elle n'y trouverait pas le moindre emplacement où se poser à pied sec .

L'expropriation pour cause d'utilité publique existerait, au surplus, pour cette grande entreprise, comme il y a vingt années pour la création du Nouveau Canal. Lisez la section IX de la charte du Canal* s Bank s et dites-moi si , dans

' La Banque, dite du Canal , parce qu*une des conditions de sa charte était de le construire, * rétablit dans les conditions suivantes :

Section VllL Canal de 60 pieds de large à la surface de Teau, navigable pour des bâtiments tirant

le privilège si bien motivé de cette Banque , la clause de 1 expropriation ne suffirait pas à résoudre toutes les difficultés suscitées par l'esprit de chicane. La valeur des indemnités serait dès-lors réduite à des chiiïres insignifiants par rapport aux bénéfices énormes de lentreprise, et Tobjection économique faite au système des cohnates ne saurait plus exister, sans peser également sur le système des polders.

Quant à ceux-ci , ils resteront toujours sous le poids des craintes que la seule pensée des grandes excavations de terre suscitent de toutes parts contre eux. La salubrité la plus parfaite serait, au contraire, la fidèle compagne du système opposé , puisque les années où les cy prières ont été rafraîchies , ont toujours été les plus favorables à la santé publique. Or, les cyprières en question ne seraient pas seulement rafraîchies , mais de plus elles resteraient inondées , si besoin était, jusqu'au retour des crues du Mississipi. Les eaux clarifiées seraient remplacées par des eaux troubles; et, dans le cours de la seconde année, et au plus tard de la troisième , le succès de l'opération ne laisserait plus rien à désirer sous aucun rapport. Les terres exhaussées seraient dès-lors livrées à la culture, et la putréfaction du sol primitif pour toujours étouffée sous une masse impénétrable d'allu viens.

L'assainissement serait ainsi complet et sans retour, et la Nouvelle- Orléans s'établirait en souveraine aux bords du lac Pontchartrain. Qu'on se figure pour cette époque l'admirable position s'étendant du fleuve au lac , et

6 pieds d'eau , avec toutes les facilités d*entrée; et devant ôtre construit en trois ans, ou en cas de force majeure {at ail events) en cinq années, sous peine de voir la charte nulle et de nul effet.

Section IX

That ihe said corporation,., may enter upon any land through which they may deem it expédient to carry the said canal, withetcithor hout the consent of the owner thereof, ^ lay oui the route ichich shatl he considered best, ^ may eontraet voith the owner s ofany land ^ tenements y for the purchase of so mueh thereof as may be desired^ if they ean agrée , with sueh owner or owners; but in case of disagreement, or in case the owner be a minor^ married woman , interdicted or absent from the state, then it shall be lawful for the said company to cause a survey ^ map to be made of the ground in their estimation requisite, on the field book of which shall be distinguiihed the land of each of the several owners or occupants^ appropriated or intended to be appropriated as a foresaxl ^ the quality thereof S; shall exhibit the same to the judge of the pari^h in which the land lies , who shall thereupon by writing under his hand , appoint five desinterested penons to appraise the promises specified in the said book.

Bien et Justement appliqué, ce mode expéditif de travaux publics conviendrait parfaitement au colmatage.

OÙ s'offrent d'abord quatre entreprises dignes de la métropole du Sud : deux canaux navigables pour la voile et la vapeur , et deux chemins de fer destinés h recevoir les produits , non-seulement de Test de la Louisiane , mais encore des États du Mississipi et de TÂlabama. Jamais position commerciale ne la surpassa , à moins d'être placée sur le grand fleuve même dont elle sera un jour le complément. En attendant, avouons -le, tout y semble frappé de léthargie, puisque des quatre entreprises que nous y voyons destinées au plus bel avenir, il n'en est pas une qui rende l'intérêt du capital de fondation. Mais que l'œuvre du dessèchement et de l'assainissement s'accomplisse , et tout aussitôt la valeur des terres centuplée produira en leur faveur une révolution décisive, eflet d'un voisinage riche et bien portant succédant à des voisins maladifs et nécessiteux. En même temps, les plantations, les jardins, les faubourgs, la cité elle-même s'étendra jusqu'au lac, rendez- vous dosante et de fortune dont l'imagination a peine h concevoir tout l'avenir. C'est dans cette perspective que le terrain ne s'y vendrait plus par acres , mais bien par lots et à tant le pied carré. Les levées des canaux seraient enfin des rues où chaque maison, comme celles bordant les quais du Mississipi, jouirait d'un abordage économique , servirait d'entrepôt à la navigation intérieure , et en augmenterait les recettes au-delà de toutes prévisions. Quel beau jeu pour les spéculateurs Louisianais ! Pour peu qu'ils appliquent leur calcul à de tels bénéfices , ils y trouveront une véritable Californie.

Mais je passe aux avantages plus prochains ou plutôt immédiats qui en résulteraient pour le bon entretien des deux canaux. Le dessèchement au moyen des alluvion^ du Mississipi , charriées par les eaux dans les bas-fonds , nécessiterait l'écoulement des mêmes eaux, une fois clarifiées. Or, cet écoulement , devant, quanta la couche supérieure, avoir toujours une chute de plusieurs pieds, oflrirait par là même une force à utiliser, et rien ne serait plus facile que d'en faire des chasse-marées proportionnés à l'importance des deux canaux. Les chasse-marées sont, comme on sait, usités dans les ports que la marée ensable , pour les déblayer des barres que les tempêtes forment souvent à leur embouchure. Ceux que j'ai en vue rempliraient les mêmes fonctions , soit à l'entrée de chaque canal, soit dans leur parcours, en portant, à l'aide de barrages mobiles, l'eflbrt de la chute des eaux là où le besoin s'en ferait le plus sentir. Il en résulterait que ces deux voies navigables se nettoieraient

pres(|ue à rien ne coûte, en même temps que le renouvellement des eaux en maintiendrait la salubrité trop souvent rendue problématique. De tels avantages, propres uniquement à la méthode de dessèchement que je propose, ne seraient certes point à dédaigner pour les deux Compagnies. Ils seraient immédiats et positifs pour les divers intéressés, soit pour les actionnaires particuliers de l'ancien et du nouveau canal, soit pour TÉtat qui, en 1866 , deviendra propriétaire de ce dernier.

En résumé, la prospérité des quatre grandes Compagnies qui se partagent le commerce du lac Pontchartrain et vivent péniblement sur les profits d'une navigation destinée au plus riche avenir, cette prospérité dépend de Ventreprise nouvelle que nous proposons. Également propice à chacune d'elles, celle-ci embrasse et relie leurs divers intérêts, leur donnant confiance en elles-mêmes et crédit aux yeux de tous , en même temps qu'elle satisfait à toutes les autres convenances de la situation. Sans obérer le Trésor public, elle joint au bon marché , caractère essentiel de Thydraulique naturelle , un avantage plus précieux encore , celui de la sûreté ; car elle s'appuie sur le temps , et marche avec le fleuve qui donne et accumule les aliuvions. L'hydraulique artificielle lutte, au contraire , contre l'un et l'autre , et à des prix aussi coûteux qu'improductifs. Vienne un défaut de vigilance, vienne une crevasse, et tout est à recommencer. Aussi les frais d'entretien sont-ils énormes, et représentent-ils une somme double et triple du capital de fondation.

Le système du major Beauregard n'a point échappé à cet inconvénient. Quant à son rapport, il est, à cet égard, tout-à-fait irréprochable, puisque le Bureau du premier district, oubliant le premier les frais d'entretien, ne lui avait demandé de calculer que les frais de fondation. Si cet oubli, grave à coup sûr, retombe sur quelqu'un , ce ne peut être que sur ceux qui ont dans leurs mains la disposition des fonds et auront à en rendre compte.

Quant au dessèchement par les colmates, sans rien offrir de difficile en luimême , il n'en serait pas moins herculéen , par ses résultats par la reconnaissance publique qui l'accompagnerait.

Les héros de la Grèce , sur lesquels on débite tant de phrases clarifiées au filtre de la rhétorique, sans qu'il en reste le moindre fait positif pour exhausser le fond de notre instruction de collège; ces héros, dis-je, qui étaient avant tout des hommes utiles, appelaient hydres les animaux vivant dans les marais.

Or, que signifie Y hydre aux sept têtes des marais de Lerm, sinon les miasmes sans cesse renaissants de ces marais? De même que le surnom de Lernéen , donné h Hercule pour Tavoir tuée , attestait la reconnaissance des populations pour le héros qui avait assaini leur pays.

Si la santé est le premier des biens et si elle doit être un objet de permanente sollicitude, ceux qui assainissent un pays en sont, à coup sûr, les premiers bienfaiteurs. L'assainissement dépend sans doute du climat et de Tair, autant que du terrain ; mais qui améliore celui-ci, améliore aussi tes autres. L'atmosphère est comme le sol : un autre champ livré à la culture de l'homme , perfectionné par son travail ou détérioré par son incurie.

Le véritable ingénieur est comme le vrai médecin : il travaille à se rendre le moins nécessaire possible , et fait en sorte que les braves gens ou les lieux sur lesquels il a une foi» opéré , proclament l'efficacité de son art, en n'ayant plus besoin d'y recourir. Or, il a été facile de voir que tel était précisément e résultat du système des colmates par rapport au dessèchement des marais , dont il relève le fond au-dessus des hautes eaux. Une fois là, les bas- fonds peuvent remercier à tout jamais leur opérateur, et témoigner que son art n'a rien de commun avec le charlatanisme de la profession.

C'est à ce point de vue qu'en Louisiane, les ingénieurs rivalisent vraiment avec les médecins. Les soins que ceux-ci donnent à l'espèce humaine, les autres les donnent au sol qu'elle habile; aussi les uns et les autres devraient-ils s'entendre pour marcher d'un pas ferme au même but, et s'occuper de la salubrité générale du pays comme de l'élément promoteur de tous les autres progrès. C'est à cette fin qu'une école d'ingénieurs hydrauliques ne déparerait aucunement l'Université de la Louisiane. Elle v rivaliserait noblement avec la Faculté de médecine pour payer son tribut à la métropole du Sud : nouvelle Rome située sur le Mississipi comme l'ancienne sur le Tibre , et destinée à commander à la Méditerranée américaine comme l'autre commanda jadis à la Méditerranée du monde ancien .

QUESTION DU BATOU PLAQUEMINE.

Danger croistant d'inondations résultant du nouveau régime du Mississipi. •» Erreurs, relatives h l'histoire du bayou Plaquemine, réfutée» par les anciennes cartes. — Clôture du bayou discutée par deux des plus grands intérêts de la Louisiane. — Nécessité d*un système mixte et conciliateur. — Des écluses, qui au besoin ouvriraient et fermeraient ce bayou, résoudraient toutes les difficultés. — Importance générale de ce système indiquée par la formation géologique et la nature culminante des rives du Mississipi.

Après les questions vitales et de première nécessité , comme la salubrité et le dessèchement de la Louisiane, viennent les questions d'utilité et de progrès; et c'est au premier rang de celles-ci que nous plaçons la question du bayou Plaquemine.

En traitant de Y ancien et du nouveau régime du Mississipi, nous avons déjà vu combien les progrès de la culture dans le bassin supérieur tendront à jeter sur les rives inférieures du fleuve des inondations aussi soudaines que fréquentes avec des atterrissements toujours plus considérables. Ceux-ci, exhaussant à leur tour le lit du fleuve, en rendront les crues plus menaçantes ; de sorte que la situation du moment , laquelle ne peut que s'aggraver dans l'avenir, serait la tendance de la colonisation d'en-haut à noyer celle d'en-bas, si celle-ci n'était sur ses gardes et ne veillait nuit et jour sur ses levées. La question embrasse, comme on voit, toute la vallée du Mississipi, et elle est pour la Louisiane d'un intérêt vital. Au surplus, la même situation se reproduit en petit dans le bassin inférieur du fleuve, et nous allons en faire une étude spéciale dans la question du bayou Plaquemine.

Rectifions d'abord les erreurs vraiment étranges qu'on a récemment soutenues au sujet de ce bayou. On a été jusqu'à prétendre qu'il n'a jamais constitué une branche naturelle du Mississipi, et quelques hommes de mérite soutiennent même encore que , des excavations artificielles l'ayant ouvert , des travaux de même nature pourraient, à bon droit, le fermer. La cartographie de la Louisiane (PLU) a déjà réfuté leurs assertions par trop gratuites; et quand les plus ancienne^ cartes , entre autres celle de 1718, nous montrent le bayou

SI

Plaquemine , tantôt sous ce nom , tanl^ en le nommant rivière des Ouacha, on serait désormais mal venu à reproduire une erreur de circonstance , indigne d'occuper des esprits sérieux .

Le terrain de la discussion ainsi déblayé , de quoi s'agit il?

La question des levées et celle des déversoirs du Mississipi , l'une et l'autre presque aussi anciennes que la colonisation i , se sont aggravées au point d'être maintenant des questions décisives pour la prospérité de la Louisiane.

« Ici , disent les uns , sont les terres les plus fertiles , mais périodiquement

• inondées et perdues pour tous. Gomment ne pas les soustraire par des levées

• aux crues du fleuve, et en finir avec les inondations provenant des bayous, » par la fermeture de ces derniers? En concentrant les eaux dans le lit principal ,

• on pourrait d'autant mieux les surveiller. »

Mais la surveillance ! sur qui reposera-t-elle ? Et, d'ailleurs , serskt-elle suffisante? Demandez aux crevasses de 18S8.

« Là-bas, répliquent les autres, existent déjà les plus riches plantations, et > les plus productives aussi pour le Trésor public , qui en retire avec l'impôt la » meilleure part de ses revenus. Comment ne pas sauvegarder avant tout celles* » ci , en atténuant par de nombreux déversoirs les mômes inondations qu'on » redoute tant pour des terres encore sans culture? »

Tel est le débat qui s'agite entre les anciens et les nouveaux planteurs, entre un intérêt de conservation et un intérêt de progrès. Être juste envers Tun et l'autre , sera le meilleur moyen de les concilier.

t m In the early settlement of thit Stat$ ihe landwas h9ld 6y th9 front proprittor bySpaniih and Freneh grant$ , and he held il vpon thê conditions of the grant: of keepîiig up a road aod levée on llio Tronl , anl a compliance U)ith thêsê eonditiont wat in faet thê main eonsidtration of the grant. But at thit time thesettlementt were confined ta the margin ofthe rit7«r, and the highest point being telected by the grantee ujhere the river u>ould be only a Utile over itt bankt at the highest ftood , the embankment could be throvon up at little eott. In time, theee conditions ofthe grants became very onerous , and no doubt induced the passage of the various aets ofCongress by which the riparian proprietors, u>ho held under Spanish and Freneh grants, had the right of baek concession given to them. When,then^ the territorial législature (irst under took to regulate and enforce the building of levée e at the cost of the front proprietor, and to subject tho land to sale for that purpose, it ujas only enforeing the performance of an existing eontract There uxu some show of justice in it », etc. Mais autres

conditions, autre lég;istation. (Voir p. 4 , Mémorial in behalf of the levée district of Carroll and Madison parishes.) By U. Short,, KeW'Orleans , 1859.

La sauvegarde des anciennes proprié^s riveraines , si belles dans leur savante et grandiose exploitation , intéresse d*abord toute la Louisiane. Ce qui les rend encore plus remarquables, c'est que la plupart d'entre elles sont le fruit d'une audacieuse persévérance , leurs possesseurs les ayant conquises sur un sol à peine raffermi , domaine des inondations périodiques , quand ce n'était pas celui des eaux stagnantes. L'existence de ces plantations, que des machines è vapeur aident h dessécher des eaux pluviales , dépend presque entièrement des levées qui les protègent contre les débordements du lleuve. La Nouvelle-Orléans elle-même n'existe que par la même protection , dont la force a été calculée sur l'ancien régime du Mississipi. Or, dans ce régime, comme on sait, une fois les eaux épanchées sur les rives, elles glissaient comme du sommet d'un dos-d'àne et ne rentraient plus dans le lit fluvial. Ces écoulements amoindrissaient d'autant le courant principal , réduit d'ailleurs par les bayous comme par autant de saignées , de sorte que la cité et les planteurs de l'aval restaient en sécurité derrière les mêmes digues qu'ils craignent maintenant de voir emportées par le fleuve, depuis que le régime primitif en est de plus en plus altéré par la main imprévoyante des spéculateurs.

Ainsi , les levées qui s'opposent au libre épanchement des eaux dans leur cours supérieur , les raccourcis qui , en coupant les méandres du fleuve, rendent sa marche plus rapide , ou bien la fermeture de ses branches secondaires et de ses moindres déversoirs , tous travaux en amont tendant à produire en aval des crues plus élevées , sont instinctivement vus du plus mauvais œil par les anciens planteurs ; et comme l'intérêt de leur section riveraine est certainement au premier rang des intérêts publics , on conçoit que le Pouvoir exécutif s'en soit déclaré le gardien , en apposant , par exemple , son veto au bill qui demandait la clôture du bayou Plaquemine.

Comme cette clôture a été la grande pensée du parti contraire et celle qui depuis long- temps résume tous ses projets , elle nous offrira l'occasion de le bien apprécier h notre tour. Ce second parti , qui cherche partout des bayous à clore et des digues à élever , est né des circonstances nouvelles oii les progrès si rapides de la culture et de la population ont placé la Louisiane. Tant que les grands intérêts agricoles restaient groupés sur le cours principal du Mississipi, leur fraternité d'origine, malgré quelques divergences de situation, rendait tout conflit sérieux impossible. Mais aussitôt qu'ils se furent également

établis sar les embranchements du fleuve , la division ne pouvait manquer d'être le résultat de leur agrandissement.

Ainsi , dès que les bayous Lafourche , Plaquemine ou Tèche rivalisèrent de production et de richesse avec les anciens cantons sucriers, cette rivalité se manifesta dans la question de Taménagement des cours d eau que chacun voulait endiguer ou clore, pour se défendre de^ inondations ou y dessécher plus commodément les marais voisins. De là, le parti des planteurs qui voudraient s'établir, par exemple , sur les bords de la Grande Rivière , section intermédiaire de l'Âtchafalaya , et seraient prêts à cultiver l'immense bassin qui du bayou Plaquemine s'étend au Tèche et à Berwick-Bay .

Le bayou Plaquemine est , comme on sait , la plus courte voie par où les crues du Mississipi inondent périodiquement ce^ bassin et le rendent inhabitable. C'est donc ce bayou dont tous les nouveaux intéressés réclament à cor et à cri la fermeture. Et eux aussi, représentant une section importante de la Louisiane, ils n'ont pas manqué d'agir sur l'opinion publique , et d'obtenir même plusieurs fois l'appui de la Législature. Quant h la masse des électeurs, comme elle n'a nullement le moyen ni le loisir d'étudier des questions d'hydraulique , on devine aisément la fluctuation de ses votes , dont le résultat en pareille matière , s'il n'est le jeu du hasard , dépendra toujours des craintes ou des intérêts du moment.

Tels sont les deux partis contraires dont les arguments semblent également plausibles à la foule qui ne saurait en être juge , dont les intérêts , quoique partiels, sont également légitimes , mais dont les eflbrts, sans résultats définitifs, nont guère abouti qu'à se tenir mutuellement en échec. La raison en est dans la part d'erreur et de vérité que chaque système renferme , et qui tour-à-tour le rend trop fort pour être complètement vaincu , trop faible pour être complètement vainqueur. De là, la prolongation d'un conflit dont les vicissitudes sont aussi instructives que curieuses à propos du bayou Plaquemine.

C'est ainsi qu elles y ont fait dépenser l'argent de l'Ëtat , d'abord pour le nettoyer des chicots et le rendre plus navigable ; 2® pour établir des pilotis en travers, sous prétexte, dit-on, d'y arrêter les bois de dérive, mais dans le but de le fermer ; 3^ pour abattre ces mêmes pilotis qui interrompaient la navigation , et c'est encore ainsi que l'année dernière , elles allaient faire clore ce bayou , au moment oii les dernières inondations du Mississipi devaient rendre cette

mesure à jamais désastreuse.

Or, notez que, malgré ces avertissements, les partisans de la clôture du bayou ne désespèrent point de l'emporter de nouveau dans la Législature: preuve qu'ils se sentent trop forts pour être vaincus, et représentent un intérêt qui, bien que local, nen est pas moins un des plus considérables de la Louisiane. Néanmoins, plusieurs d'entre eux m'ont avoué , à Plaquemine même que je visitais alors, la difficulté d'un succès complet. Et, en effet, la part d'erreur ou de danger inhérente à leur système le rendra toujours vulnérable aux yeux de Topinion publique. Ils peuvent donc être assurés, s'ils parvenaient jamais à faire clore leur bayou, que la Législature suivante le ferait rouvrir, sans compter les indemnités à payer pour les dégâts que la surabondance des eaux n'aurait guère manqué d'occasionner en aval.

C'est donc une lutte sans résultat définitif, un travail de Sisyphe, où chaque parti dépense ses forces vives en pure perte , au lieu de les utiliser dans un but commun, perdant tout chaque Jois au moment du succès et pour avoir trop demandé.

Eh bien ! quoi qu'en dise le proverbe , qu'il ne faut pas mettre le doigt entre l'enclume et le marteau , c'est juste en pareil cas qu'un troisième système devra tôt ou tard être substitué aux deux précédents. Prenez, en effet, de ceux-ci tout ce qu'ils ont de vraiment légitime, rejetez-en ce qu'ils ont d'exclusif , d'erroné ou d'inapplicable , et vous trouverez vous-même le système mixte et conciliateur qui résoudra sans retour la question trop long-temps controversée .

A la première inspection du bayou Plaquemine que je fis au début de 1858 , les prétentions également exagérées de le tenir ou toujours fermé ou toujours ouvert , me firent très-naturellement concevoir un système mixte qui me semble beaucoup plus conforme aux vrais intérêts de chacun des deux partis. Ce système, destiné à combiner les avantages de l'ouverture et de la fermeture du bayou , consisterait à le fermer et ouvrir à volonté , au moyen d'une double , triple ou quadruple écluse, qu'on y rendrait maîtresse absolue du courant.

Le nombre des écluses serait h examiner ailleurs. Il ne s'agit pour le moment que de la supériorité de leur emploi , lequel faciliterait du même coup l'établissement d'une navigation permanente sous les murs de Plaquemine , et y sauvegarderait l'un des plus grands intérêts de l'État, celui des voies navigables, qu'on ne saurait ni trop bien entretenir ni trop multiplier.

N'oublions pas d'abord que le bayou en question a des caractères particuliers

qui eo attestent Timporlance. Sur une simple longueur de 9 Riilles, il offre 13 pieds de chute au-dessus du village indien, doù il débouche sur les basses terres du bassin de l'Atchafalaya , et d'un autre côté communique avec les marées du golfe de Mexique , doit il débouche sur les basses terres du bassin de TÂtchafalaya. Or, puisque les eaux du golfe se rapprochent ainsi d'ellesmêmes de celles du bayou et du Mississipi , quoi de plus naturel que chercher à faciliter et régulariser cette jonction , en y améliorant tous les cours d'eau jusqu & leur embouchure h la mer ! La navigation permanente de Plaquemine deviendrait alors le bras droit de celle du Mississipi , et sa poignée de main serait h Berwick-Bay, pour y marier les intérêts du chemin de fer à ceux du port de Gai veston et du Texas. Canaux et chemins de fer, au lieu de s'effrayer ici les uns des autres , y trouveraient , au contraire , d'immenses profits à partager; de même que les écluses du bayou Plaquemine auraient déj& concilié et satisfait les deux partis qui divisent la Louisiane au sujet de sa fermeture.

Cette conciliation étant le problème à résoudre en pratique , j'arrive à l'application de mon système mixte , quand le bayou muni de ses écluses aurait été rendu capable de contrôler les plus fortes inondations du Mississipi. Avec ces diverses portes d'entrée et de sortie , on conviendra d'abord que les plus belles combinaisons hydrauliques y deviendraient faciles. On creuserait sans danger le bayou, et l'établissement d'une navigation, non plus temporaire, mais permanente , n'y souffrirait aucune difficulté sérieuse : ainsi , l'on en jouirait quand le fleuve baisserait, aussi bien qu'au moment de ses crues extraordinaires. Mais que se passerait -il quand surviendraient celles-ci? C'est le point essentiel à résoudre.

Eh bien! les écluses , en pareil cas , seraient les soupapes de sftreté qu'il faudrait tenir constamment ouvertes ; et comme les inondations vraiment redoutables ne se présentent guère qu'une fois chaque cinq années, les écluses ne s'ouvriraient en permanence qu'alors , à l'effet d'atténuer le danger des crevasses , lequel , en moyenne , dure à peine un mois pendant ces crues extraordinaires. Ce ne serait donc que durant un mois sur cinq années que les écluses ouvertes à deux battants déchargeraient le fleuve de l'excès de ses eaux , et les débiteraient par une section qui aurait gagné en profondeur ce que l'exigence de la construction lui aurait fait perdre de largeur.

La difficulté du bayou Plaquemine se trouve ici réduite à sa plus simple

expression , et la solution , comme on va le voir, semble également satisfaisante pour tous les intéressés.

Que pourraient, en effet, souhaiter de plus les planteurs du fleuve, en aval du bayou? Sachant que l'obstacle au libre écoulement des eaux doit cesser au besoin, comment se plaindraient-ils des écluses de Plaquemine, destinées à s'ouvrir devant tout danger imminent d'inondation? Au lieu de se plaindre, ils n'auraient donc qu'à se féliciter d'y jouir d'une navigation permanente, de communications non interrompues avec les planteurs du bassin de l'Âtchafalaya.

Quant à ceux-ci , qui , sous la sauvegarde des mêmes écluses , auraient eu le temps de canaliser, dessécher et cultiver cet admirable bassin , pourraient-ils , h leur tour, se plaindre de les voir s'ouvrir comme nous l'avons montré , une fois tout au plus chaque cinq ans, et leur déverser les eaux du fleuve en plus grande abondance que d'habitude ? Toute récrimination à cet égard serait à coup sûr mal fondée , et d'autant plus que ces inondations passagère^ et si rares pourraient être utilisées pour colmater leurs basses terres et les relever avec les sédiments du fleuve au-dessus des hautes eaux. Au pis-aller, la perte d'une récolte sur cinq entrerait dans leur calcul, et y figurerait comme frais d'entretien d'un sol acquis à si bon marché , grâce au parti originairement contraire à cette acquisition.

Si les anciens ou les nouveaux planteurs voulaient un peu réfléchir au système des colmates , ils y trouveraient une solution encore plus complète de la difficulté qui les divise. Les uns et les autres concourraient, en eflet, à réduire l'élévation des crues au moyen des mêmes saignées artificielles qui serviraient h exhausser leurs bas-fonds et atterrir leurs cy prières. Or, quels profits n'en résulteraient-ils pas? La seule exploitation des bois , faite à pied sec, y serait un trésor pour eux , en attendant que le sol assaini et cultivé vint , de son côté , doubler leurs revenus.

Avec cet ensemble de mesures marchant simultanément au même but, et qui seraient d'abord à discuter avec l'ingénieur de l'État , le système conciliateur que je soumets aux diverses parties intéressées , me semble entièrement conforme à leurs vrais intérêts. Mais dans l'application technique , me dira-t-on, n'y aura-t-il point des difficultés insurmontables? Les éboulis du fleuve permettraient-ils la fondation durable des écluses? Puis, les ensablements du bayou, les bois de dérive , etc ? Et cette autre difficulté , dont on ne parle pas : les filtrations

( iC8 )

souterraines du Mississipi qui fonctionnent comme un puits absorbant , et, en minant peu àtpeu le sol, se tracent des passages latéraux et trompeurs à travers les anciens radeaux , premiers fondements de ses rives ! Ce dernier phénomène s'accomplit précisément dans le bayou même de Plaquemine ; et il ne saurait y être douteux pour quiconque a obsené les puits que le (leuve s'y creuse durant les crues, et qui restent avec 20 à 25 pieds d'eau chaque fois que le bayou a été remis à sec. A toutes ces difficultés je n'ai pour le moment qu'un mot à répondre : c'est qu'en moyenne , elles dureraient à peine un mois chaque cinq années. Du reste, j'ose me dire prêt h les résoudre, et non-seulement celles-là, mais d'autres aussi relatives à l'hydraulique générale de la Louisiane , qui m'ont préoccupé durant mon voyage en Hollande, où tant de difficultés de ce genre ont été victorieusement résolues. Je crois y avoir recueilli toutes les notions applicables h la question du bayou Plaquemine. Aussi n'hésiterai-je point d'en assumer la solution pratique, si le système mixte et conciliateur que j'ai proposé obtenait, avec l'assentiment de l'ingénieur de l'État, celui de l'opinion publique et de la Législature.

Cette confiance ne me fait nullement oublier que la question se présente ici peut-être sous un point de vue tout nouveau, et que bien des personnes , ne l'envisageant pas d*abord sous tous les aspects , auront plus d'une objection h me faire. C'est ce à quoi je suis préparé et ce que je désire même, non pour le plaisir de discuter, mais pour arriver plus vite à dissiper les craintes et les moindres douter relatifs à la permanence des écluses et à la navigation du bayou. Le succès de cette entreprise conduirait forcément à la canalisation directe jusqu'à Berwick-Bay, où s'élèverait bientôt une autre cité, digne émule de Plaquemine. L'une et l'autre formeraient alors Tailë droite de la navigation Louisianaise , en attendant qu'une e:itreprise analogue sur le b -you Manchac lui donnât son aile gauche , et par les lacs Borgne et Pontchartrain lui fit dominer tous les intérêts du Mississipi-Sound.

QUESTION DU BATOU LAFOURCHE.

Le Mississipi étudié dans une miniature de hii-même. — Importance du bayou Lafourche. — Ses conditions anciennes et modernes. — Nécessité de rouvrir ses communications avec le golfe et d*améliorer celles avec le Mississipi. — Le système d'écluses proposé pour le bayou Plaquemine lui serait également applicable. — En attendant , ses plus chers int(^rêts dépendent d*un meilleur système de levées.

L'étade du Mississipi , pour avoir souvent été faite sur une trop vaste échelle, n a guère produit jusqu'à ce jour que des observations aussi incomplètes que discordantes. Comment ne pas croire aussi que l'immensité de ce théâtre y multiplie nécessairement les chances d'erreurs? Pour les éviter et nous rapprocher le plus possible du vrai, il faut restreindre le champ de nos observations. C'est à cette fin que j'essaierai d'étudier le fleuve , non plus dans ses proportions gigantesques , qui troublent si souvent le sentiment des distances , mais une miniature de lui-même, et dans le bayou , qui en est, en petit, la plus fidèle image.

C'est à ce Utre que le bayou Lafourche réclame une attention spéciale , et devient aussi le plus important de tous ceux qui arrosent la Louisiane. Il l'est, au surplus , sous bien d'autres rapports que celui de l'hydraulique : ainsi , quelle admirable voie de transport pour les produits agricoles ! quel puissant véhicule pour les besoins du commerce et de l'industrie ! Oh trouver enfin une plus belle rue pour la navigation intérieure , quand cent bateaux y fonctionnent déjà comme autant à'omnibtis à voile ou à vapeur? Une seule condition lui fait défaut, et celle-là est une dette sacrée à payer à ses habitants : c'est de le faire déboucher sur la mer en même temps que sur le Mississipi. Aussi est-ce à lui assurer cette amélioration , d'où en sortiront tant d'autres , que devraient tendre tous les efforts.

Cette question d'hydraulique comprend évidemment celle débattue au sujet de la fermeture du bayou ; fermeture à tout jamais inadmissible si on la voulait permanente , mais qui réunirait au contraire les avantages des deux systèmes si on la rendait purement facultative au moyen du système d'écluses, déjà

demandé à la Législature de 1824 et 1825 par Thonorable représentant de Thibodeaui , M.Joseph Nicolas, et que j'ai, à mon tour, proposé pour le bayou Plaquemine.

Ce dernier bayou , quand les premiers colons vinrent s'établir en Louisiane , était à peu près comme le bayou Manchac à l'époque de sa découverte. Iberville fut alors obligé d'y faire plus de 80 portages de ses canots , pour se rendre du Mississipi aux lacs Maurepas et Pontchartrain. Quant à l'entrée du bayou Lafourche, elle avait été considérée par De la Salle comme équivalente à celle du Mississipi, et, dans la carte de l'année 1700 {Planche /), elle conserve encore son importance primitive ; mais elle ne tarda pas j^ se remplir de bois de dérive, et les cartes du milieu du XVIII^ siècle nous la montrent avec des embarras qui la rendaient aussi peu navigable que le bayou Manchac. Aussi, quand les Acadiens vinrent en peupler les rives , ne communiquèrent-ils longtemps avec le fleuve qu'à l'aide d'un portage. Leur navigation naissante fut ainsi concentrée dans l'intérieur du bayou, qui mesurait alors, même en eau basse , 18 à 20 pieds de profondeur. Bientôt pourtant ils s'ouvrirent un passage à travers les radeaux qui les séparaient du Mississipi; et, cette route fluviale s'élargissant à chaque nouvelle crue , soit naturellement , soit par la main de l'homme, il en résulta une révolution inattendue dans le bassin inférieur du bayou Lafourche. Tandis que les bois de dérive arrachés en amont reformaient leurs radeaux en aval, les alluvions du 'fleuve entraînées sans obstacles par le courant tendaient à en atterrir le lit en même temps que l'embouchure. Les obstructions du général Jackson contribuèrent, à leur tour, à cette dégradation du bayou, qui n'est guère meilleur aujourd'hui pour communiquer avec le golfe qu'il ne le fut , à l'origine de l'établissement Acadien , pour communiquer avec le fleuve.

Cette dernière communication, ouverte enfin , mais par des gens inexpérimentés, qui ne songeaient qu'à se rendre aisément dans le Mississipi et nullement à la mer, aurait dû , tout au contraire , être dirigée par des hommes de l'art , conformément aux conditions du fleuve , et surtout en vue de sa puissance sédimen taire. Mais rien ne fut alors calculé, rien si ce n'est l'intérêt du moment; de sorte qu'il reste à réparer aujourd'hui un mal qui empire sans cesse, et incomparablement plus grave que le bien alors obtenu ne fut avantageux.

Nous avons vu que le Mississipi , après avoir creusé le bayou Lafourche et

en avoir fait une puissante voie navigable, l'avait fermé par ses radeaux , rendu presque indépendant de son cours et préservé de la sorte de ses formidables atluvions. Or, n est-ce pas \h un indice qu'il faut continuer à maintenir le bayou dans une certaine indépendance du fleuve ? D'un autre côté , tes habitants voulaient h tout prix communiquer librement avec ce dernier, qui équivalait pour eux h une mer intérieure. Or, n est-ce pas là un autre indice à suivre, et aussi important à suivre que le premier, quoiqu'il semble tout d'abord nous conduire dans une direclion contraire ? Telle est la contradiction , plus apparente que réelle, qui n'a fait que croître en importance, et qu'il s'agit de concilier au plus tôt.

Or, comme nous l'avons déjà dit, ce n'est que par un système d'écluses ouvrant et fermant à volonté , que le problème peut être résolu et l'hydraulique du bayou Lafourche définitivement rétablie dans ses conditions normales. Sa fermeture permanente priverait, en eflet, la Louisiane d'une de ses plus belles voies de navigation. Mais s'il reste constamment ouvert, même quand son ouverture est inutile à la sauvegarde des planteurs du Bas-Mississipi , les sédiments de ce fleuve , qui l'ont déjà atterri , au point de n'y laisser que deux ou trois pieds d'eau là où il s'en trouvait dix-huit ou ungt, continueront d'en exhausser le lit avec une rapidité n efl*rayante , que nulle levée n'y sera sûre de résister aux inondations. Qu'on y établisse, au contraire, des écluses d'après le principe que nous avons proposé pour le bayou Plaquemine , et toutes les difficultés s'y trouveront également simplifiées.

Sans reproduire ici les arguments déjà exposés à ce sujet , qu'il suffise de dire qu'une écluse à double et triple bassin protégerait l'entrée du bayou à Donaldsonville ; une seconde, avec un seul réservoir, exhausserait devant Thibodeaux les eaux basses du bayou , et maintiendrait une navigation permanente avec le Terrebonne et les Attakapas ; une troisième , enfin , serait à Lockport et y arrêterait les tempêtes du golfe , ce qui préviendrait le mélange des eaux salées avec les eaux douces du Lafourche supérieur et y deviendrait une condition précieuse pour la salubrité du pays. Si cette dernière écluse eût existé du temps du général Jackson, elle y aurait servi de défense, non-seulement contre les marées , mais aussi contre les ennemis du dehors , et il n'en serait résulté aucun des inconvénients que les obstructions du général ont occasionnés à la navigation intérieure.

Les sédiments et bois de dérive que ces obstacles ont contribué à fixer vers lembouchure du bayou , en ont complètement dénaturé le régime primitif. Depuis le retour de ta paix , le Gouvernement Fédéral aurait bien dû remédier aux torts qui avaient été faits aux habitants en vue de la défense nationale. C'était une dette sacrée envers cette section de la Louisiane , mais qui ne lui a été payée qu à demi , si ce n est èi contre-cœur. Ce que le Congrès a fait en Géorgie pour rétablir l'ancienne navigation du Savannah , interrompue durant la période révolutionnaire, aurait bien dû être fait aussi et au même titre pour l'État qui a si glorieusement décidé le succès de la seconde guerre de l'Indé* pendance.

En attendant cette restauration de son cours inférieur, le bayou Lafourcbe jouit au moins du privilège d'y avoir des crevasses en permanence; et, à défaut d'atterrissements bien dirigés pour exhausser méthodiquement le fond des cy prières riveraines, c'est bien ce qu'il y a de mieux h laisser faire. Ces crevasses y jettent , en effet , des masses d'alluvions qui créent un sol dont les habitants supputent chaque année l'accroissement de valeur. C'est un colmatage naturel , fait au hasard , mais qui néanmoins agit toujours et contribue à la salubrité comme à l'exhaussement des bas-fonds du littoral , à la différence d'autres cyprières non moins étendues, mais bien plus malsaines, qui dominent » en amont , dans le triangle formé par le bayou , le Mississipi et le lac des Allemands. On sait que ce lac, comme celui de San-Salvador, occupe un niveau très-inférieur aux eaux du fleuve et du Lafourcbe , et très-peu au-dessus de celai du golfe , comme l'indique le maréyage, qui fait balancer les eaux de ces lacs à la mer et de \t mer aux lacs selon que les vents soufflent du nord ou du sud. Avec un niveau qui ne peut être moindre de 10 à 15 pieds au-dessous des eaux fluviales les plus voisines , on devine la facilité d'y faire arriver ces dernières, après en avoir retenu les sédiments dans les bas-fonds intermédiaires. Ces lacs semblent donc placés tout exprès , entre le Lafourcbe et le Uississipi , pour en recevoir les eaux clarifiées après l'opération du colmatage. Cette opération pourrait se diviser et se graduer , par une chaussée allant de Thibodeaux au fleuve ; ce qui doterait le pays d'une route indispensable , en même temps que cette chaussée faciliterait le colmatage du sommet du triangle en question.

Pour faire mieux comprendre Tutilité des colmates , il me reste à donner

un exemple de l'exhaussement désordonné des terres par l'eflet des alluvions , quand elles sont disséminées à tout hasard par les crevasses. Cet exemple est frappant dans le triangle formé par les bayous Lafourche et Terrebonne et l'intersection du chemin de fer des Cpelousas. Thibodeaax en est le sommet, et les trois côtés en sont presque également couverts d'habitations; mais l'intérieur reste encore le domaine exclusif des inondations pluviales.

Or, voici ce qui s'y est passé par l'effet des crevasses :

Les bayous Œau-Bleue, Petit- Coteau et Grand-Coteau, coulaient entre les deux précédents bayous. Les rives des bayous Petit et Grand -Coteau formaient, en 1820, des côtes où croissaient des cannes, bambous indigènes dont on fait les paniers , et dont la végétation caractérise les terres non submergées. Plusieurs crevasses du bayou Lafourche ayant eu lieu depuis lors , leurs dépôts sont venus former d'autres côtes à angle droit vers les bords de ces mêmes bayous intérieurs , dont le cours , se trouvant alors interrompu , a reflué et recouvert leurs rives : c'est ainsi que ces rives , primitivement élevées , se trouvent maintenant noyées comme de vraies cyprières. Si, au contraire, les dépôts des crevasses avaient été méthodiquement dirigés par le colmatage, méthode d'hydraulique naturelle que nous expliquerons plus bas , il est évident que , ces mêmes bayous n'étant point interceptés , on en aurait uniformément exhaussé les bassins, et le triangle en question serait aujourd'hui un modèle de terres desséchées et assainies.

Tel serait le point de départ des améliorations destinées à décupler l'importance du bayou Lafourche. Quanta son état présent, les crevasses qui noient périodiquement tant de richesses sur ses bords, montrent assez qu'un meilleur système de levées serait provisoirement sa plus sûre sauvegarde. De cette question du moment dépend le plus immédiat de ses intérêts.

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