‹ Géologie pratique de la LouisianeChapitre 45 sur 60 · X« LETTRE · texte numérisé non relu

X« LETTRE

NoQvelle-Orlëans , 15 mars 1859.

La Louisiane préluderait fort bien à son colmatage si elle imitait les levées usitées en Hollande. — • Système des colmates proposé trop tard pour remédier & Taffaissement géologique de ce dernier pays. — Grave sujet de méditation sur son avenir. — Conditions i tous égards supérieures de la Louisiane , et urgence de lui appliquer un système de colmata perfectionnées.

Ce que la Hollande a fait en maints endroits pour remédier à la rupture de ses digues, est, en attendant un système de colmates moins primitif, ce que la Louisiane pourrait faire , h son tour, pour utiliser les hautes eaux du Mississipi . Voici , en effet , ce qui se passe dans les Pays-Bas Hollandais :

tt Lorsqu'une rivière ou un bras de mer est bordé par des digues , l'essentiel pour les habitants est que les eaux , si elles venaient malheureusement h rompre ces digues , ne se précipitent pas en trop grande quantité dans l'intérieur du pays ; car alors la nécessité de retirer ces eaux donne un travail énorme aux moulins à vent. Afin de rendre cet accident plus difficile, on établit une seconde digue en arrière de la première , et on réunit même ces deux digues entre elles par des digues transversales qui divisent toute la zone intermédiaire en une série d'œillets. Ces œillets, construits ainsi par manière de précaution, pourraient aussi servir au colmatage : opération qui serait extrêmement importante pour tout le pays , car elle aurait pour effet de transformer tout l'espace occupé par les œillets en une énorme digue, d'une largeur égale à l'intervalle des deux digues primitives. En effet, lorsque les rivières sont très-chargées de sédiments , quand elles sont très-bourbeuses , on peut laisser entrer l'eau dans ces œillets et l'y laisser reposer. Quand elle est bien clarifiée, on peut l'enlever au moyen des machines d'épuisement, et, en renouvelant cette opération d'année en année, on finirait par combler entièrement les œillets.

» Maintenant que l'on a la ressource des machines à vapeur, on pourrait multiplier beaucoup ces opérations. Après avoir élevé le sol situé entre les deux digues , on pourrait élever une troisième digue en arrière de la seconde ; et de cette manière on élèverait finalement le sol de la Hollande tout entière jusqu'à un niveau égal à celui des plus hautes marées. »

Tel est le système des colmates que propose M. Ëlie de Beaumont dans sa Géologie pratique (p. 300): système vraiment rudimentaire dans l'espèce en

question , et dont on devine d'ailleurs la lenteur et les dépenses , puisque les eaux clariGées, au lieu de s'écouler d'elles-mêmes, comme elles feraient en Louisiane , devraient être épuisées à grand renfort de machines à vent ou à vapeur. Sans donc examiner la valeur pratique du plan proposé par M. Ëlie de Beaumont, contentons-nous de rappeler, avec ce savant et avec la plupart des ingénieurs de Hollande , le phénomène géologique qui semble propre à ce pays et y complique singulièrement les questions d'hydraulique naturelle. C'est le phénomène d'un affaissement graduel du sol , qui , quelle qu'en scit l'extrême lenteur, est attesté par une série de faits de la plus haute gravité. D'abord, la pénétration de la mer dans l'intérieur des terres rendue de siècle en siècle plus facile à travers les dunes ; le cordon littoral de celles-ci brisé ou affaibli en plusieurs endroits, et plusieurs des lies qui le formaient détruites par l'effet des hautes marées , ou bien des presqu'îles détachées du continent par la démolition Je leur isthme; la submersion successive de vastes portions de territoire; In formation du Zuyderzée durant le XIII® siècle , puis celle des lagunes du Dollart et de la Jalide , suivie par la submersion du Biesbosch et l'empiétement des eaux dans le lac de Harlem, qu'elles changent bientôt en mer navigable ; des bras de mer empiétant à leur tour sur la Zélande , tandis que d'autres portions de rivage recouvertes de vieilles constructions romaines s'enfonçaient sous le niveau des marées oii on les voit encore : tous ces phénomènes, quelle qu'en soit la cause , ne peuvent guère s'expliquer que par l'action d'un phénomène dominateur et général , c'est-à-dire \ affaissement gradwl du sol des Pays-Bas hollandais.

Or , si ce sol entier s'affaisse par rapport au niveau de l'Océan , on conçoit tout ce qu'a de précaire le système artiGciel sur lequel repose l'existence actuelle de la Hollande. Quelque bien construites que ses digues aient été contre l'action de la mer ou celle des fleuves , il arrivera tôt ou tard qu'elles seront ou trop abaissées ou trop affaiblies pour lui opposer une résistance efficace ; et alors pourront survenir des désastres dont la seule pensée fait trembler sur l'avenir de ce pays. C'est juste pour neutraliser l'effet de cette dépression territoriale que les bons esprits recourent enfin aux colmates , et, quoique évidemment trop lard , les recommandent encore comme le seul espoir contre les appréhensions d'uT) lointain avenir, comme dernière planche de salut pour les générations futures. Écoutons encore h ce sujet M. Élie de Beaumont :

' « Livrée à elle-même, la Hollande continuerait à se couvrir de dépùts lirao- » ncux ou sableux ; mais aujourd'hui qu elle est circonscrite par des digues ,

• ces dépôts ne se produisent plus quà Vextérieur. Les digues empêchent la «nature d'accomplir le phénomène qui, peut-être, aurait maintenu toujours le » niveau de la Hollande dans les mêmes relations avec celui de la mer , » nonobstant son enfoncement progressif. Les rivières entraînent à la mer la » terre qui aurait continué à élever le sol ; mais on pourrait reproduire le résultat «primitif, et même en augmenter refficacité, en ouvrant les digues, ainsi que » je Tai déjà indiqué , pour recevoir les eaux troubles. Telle maison de banque n d'Amsterdam ou de Francfort, qui ajouterait un certain nombre de millions à » ce que dépense annuellement la Hollande , pourrait modifier la marche du

• phénomène en faisant séjourner les eaux troubles dans \es polders, »

Sauf erreur de ma part, le conseil financier de M. Élie de Beaumont supposerait le colmatage de la Hollande infiniment plus facile quil nest en réalité. Comment inonder, en effet, tant de polders dont la culture fait vivre les habitants? Non-seulement ce serait Tuincr leur première richesse, mais ce serait compromettre Vexistcnce des populations agglomérées qui s'y disputent les moindres parcelles du sol. 11 faut donc l'avouer, et M. W. Scholten nous Va déjà dit avec l'accent d'un regret patriotique : « Un tel remède vient trop tard , » car il tuerait du premier coup le pays qu'il s'agit de sauver dans un lointain et » vague avenir. »

Pourtant , quel sujet de méditation dans cet affaissement possible du sol de la Hollande ! La sécurité de la vie y dépend de quelques pieds , parfois même (le quelques pouces au-dessus des inondations et des tempêtes. Or, comment n'y pas sonder le mystère de la dépression géologique qui amoindrit de siècle en siècle les conditions de cette existence jadis si glorieuse? Les révolutions du globe ne sont pas finies pour nous. En 1822 , il en éclata une soudaine qui, en une seule nuit, changea le niveau du Chili sur une étendue de plus de 100,000 milles carrés. Le littoral s'en trouva exhaussé de 8 à 10 pieds audessus de son niveau primitif; tandis que, dans l'Océan Pacifique, d'immenses plateaux parsemés d'îles s'abaissent en proportion , et ne se maintiennent audessus des flots que par le travail des madrépores , incessamment occupés à neutraliser l'effet des aH'aissements sous-marins.

La Hollande , pour s'empêcher de sombrer comme un navire que le destin

aurait vaincu , n'aura pas l'aide de ces animalcules microscopiques ; mais elle avait du moins le secours des alluvions , qui , retenues sur son sol , l'auraient exhaussé depuis long-temps et mis à l'abri de l'Océan Germanique. On conçoit donc pourquoi les Hollandais regrettent si vivement que leurs ancêtres n'aient point employé les colmates. C'est l'opinion formelle du géologue M. Staring, qui recommande d'appliquer ce système partout oJi il en est temps encore ; ce qui , du reste , se réalise à l'embouchure de l'Yssel.

Quant a M. SchoUen, après m'avoir fait visiter dads les faubourgs de Rotterdam les rues , non pas humides , mais littéralement marécageuses , que ses magnifiques travaux tendent à dessécher artificiellement, il ne put s'empêcher de s'écrier, aux premiers mots que je lui soumis sur le système des colmates : « Ah ! voilà bien le meilleur mode de dessèchement , celui où la nature travaille » avec et pour nous ! Malheureusement il est trop tard pour notre cité , du ^ moins som le rapport économique; car comment l'appliquer là où chaque » mètre carré de colmatage coûterait 2 et 3 florins? »

Quant à la Hollande en général , combien d'obstacles nouveaux s'ajoutent de jour en jour à celui résultant de l'excessive valeur du sol actuel ! Par exemple , ce sol , qu'il s'agirait d'exhausser, est précisément rendu plus bas encore par l'exploitation des tourbes qu'on va cherchant partout, en fouillant à plusieurs pieds, parfois même à plusieurs mètres, au-dessous non- seulement du niveau des fleuves, mais encore de celui des basses marées. A titre de combustible domestique , ces tourbes constituent un des grands intérêts de la Hollande , et leur industrie, poursuivie dans toutes les directions du sous-sol hollandais , s'oppose en beaucoup trop d'endroits à l'introduction des eaux troubles et à l'application du colmatage. Le sort en est donc jeté : il est trop tard pour porter remède à une situation dont l'avenir seul connaît le dernier mot, et qui, dès l'origine même de la puissance hollandaise , aurait d'ailleurs offert des difficultés qui n'existent nullement dans notre Louisiane.

Puisse maintenant le pays dont on dous opposait l'hydraulique artificielle , sans en connaître les résultats , nous éclairer de son expérience ! C'est lui-même qui nous recommande l'hydraulique naturelle des colmates, et dous la montre d'autant plus facile et profitable quelle sera plus promptement appliquée. Chaque année de retard en amoindrit , en effet , les avantages , et en rend l'opération plus urgente. A l'œuvre donc! car c'est à vue d'œil que se forment les

battures ; c'est par masses gigantesques que s'élèvent les dépôts terreux au débouché de chaque crevasse. Ici, les dépôts sont de sable; là-bas, d'argile mêlée y plus loin d'argile pure , et toujours formés d'après des lois invariables , dont l'intelligence et l'application constitueront un système de colmates perfectionnées. Dans son régime actuel , où le progrès de la culture accroît sans cesse les atterrissements , le Mississipi , de plus en plus resserré par des digues , tend à fixer dans son cours toutes les alluvions qu'il ne rejette pas à la mer. Or, les deux parts qu'il en fait sont également nuisibles aux intérêts de l'État : celles qu'il retient dans son lit en exhaussent évidemment le fond , au grand danger des propriétaires riverains ; l'autre , entraînée jusqu'à sop embouchure , s'y fixe sous forme de dépôts vaseux ; la mer y ajoute alors ses propres dépôts et barre ainsi les passes , dont l'exhaussement ne menace pas moins l'avenir de la navigation , que l'exhaussement du fond fluvial menace la richesse agricole du pays. C'est aux législateurs, c'est aux bons citoyens à aborder enfin la solution de ce problème , d'où dépend la santé et le bien-être public , et où chacun peut aisément trouver honneur et profit.

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