DES SALINES COMME MOYEN SPÉCIAL D ASSAINISSEMENT
Retour à la question des dessèchements. — Des salines considérées comme moyen spécial d'assainir un pays. — Importance de leur établissement pour la Louisiane. — Le sel est à retirer de la salure du golfe de Mexique , comme les alluvions des eaux douces du Mississipi. — Les forces naturelles seront les principaux agents de ces deux récoltes également indispensables à la Louisiane.
Parmi les grands intérêts à satisfaire dans les conditions présentes de la Louisiane, nous avons déjà* vu Tagriculture et la santé publique réclamer impérieusement le dessèchement des terres marécageuses. L'indépendance économique de TËtat demande au même titre qu'une denrée vitale et de première nécessité comme le sel soit enfin d origine américaine , et soit mise par le bas prix de sa fabrication h la portée de tous les consommateurs, des consommateurs agricoles particulièrement. Ainsi , faute d'avoir cette denrée au prix commun des engrais , les planteurs de coton n'ont jamais pu l'utiliser en grand sur leurs terres. Or, c'est là un desideratum de l'agriculture Louisianaise , que la géologie de l'État aidera fort bien à remplir. La question du sel indigène devant donc aussi nous occuper, commençons par la mettre en rapport avec celle des dessèchements.
A l'égard de cette dernière question , on a pu voir que le mode d'exécution de mon système est simple en principe , comme toutes les opérations de la nature, et par conséquent très-facile à comprendre. Quant à l'application, quoiqu'on la présumât également aisée , ce serait peut-être bien différent , le succès des détails pratiques exigeant toujours une expérience spéciale.
Qu'il me soit donc permis de parler d'expérience au sujet des salines , et de dire comment les mélanges sauraâtres étant les ennemis de la fabrication du sel aussi bien que de la salubrité, j'ai depuis long -temps trouvé dans l'art de fonder les salines la vraie méthode de dessécher et assainir rapidement un pays. A cet égard, des faits entièrement inconnus en Louisiane méritent d'y être mis en lumière , pour montrer d'abord les rapports intimes qui unissent deux genres d'entreprises indispensables à sa grandeur : la production de son sel au moyen de l'évaporation atmosphérique, et la conquête de ses terres
marécageuses au moyen d'un système d'hydraulique naturelle. Quant à rétablissement des salines Louisianaises , ne fit-il qu accélérer les progrès de l'assainissement général , il nous offrirait déjà , à cet égard , un motif suffisant poqr nous en occuper.
Et d'abord, les rapports intimes de cette nouvelle question avec la précédente ne surprendront personne, si l'on se fait une idée juste d'une saline à évaporation atmosphérique. Comme l'eau douce est mortelle à ce genre d'établissement, tout y est combiné , tout y est constamment prêt pour s'en affranchir rapidement et prévenir son mélange avec l'eau salée, qu'elle rendrait saumâtre et impropre à produire le sel. Or, cette eau saumâtre, si funeste aux salines, est aussi la cause génératrice des fièvres qui désolent le pays durant quatre ou cinq mois de Vannée ; ce qu'on attribue au triste privilège qu'elle a d'une double putréfaction : les animalcules des eaux douces y meurent dans son humidité salée , et les animalcules des eaux salées viennent y mourir, à leur tour, dans les elluvions imprégnées d'eau douce.
De là , la principale source de cette malaria qui , jusqu'à ce jour, a rendu inhabitables les maremmes corses , toscanes et romaines , et qui rend de même improductifs tant de riches marais de la Louisiane , en les maintenant dans leur insalubrité primitive. Le mélange des eaux douces et des eaux salées , voilà donc le premier ennemi de la santé publique. Mais cet ennemi, l'art de fonder les salines nous a depuis long-temps appris à le combattre et à le vaincre. Nous n'hésiterons pas à l'attaquer de face , et il ne faudrait nullement désespérer d'en venir à bout dans la Louisiane , quoique le mal y soit aggravé par l'alternance des alluvions fluviales et des alluvions maritimes. Les atterrissements alternati(s, résultant des débordements du Mississipi et des marées extraordinaires du golfe de Mexique, ont constitué le sol de la Basse-Louisiane. Or, partout où il est imprégné d'humidité saumâtre, vraie source de la malaria, comment ne seraitil pas insalubre et pestilentiel?
L'origine du mal une fois connue , et ce mal étant le même qui tue les . salines , on comprendra mieux notre appel à l'hygiène publique et à ses dignes représentants. Qu'il nous soit permis de le faire en toute confiance, puisque le remède que nous allons proposer a obtenu un triomphant succès partout où l'application en a été faite en connaissance de cause. Laissez-moi vous soumettre les résultats d'une expérience de quatorze années ; vous me direz ensuite si Içs
salines n'ont pas toujours été , là où elles ont été praticables, l'un des plus efficaces moyens d'assainissement , et si la méthode de dessèchement qui les précède n'est pas celle aussi qui doit précéder dans les terres submergées de la Louisiane la marche de la culture et de la civilisation.
Venez avec moi sur les côtes occidentales de la France , dans les régions marécageuses situées entre la Loire et la Gironde : sept à huit millions de boisseaui de sel y sont annuellement fabriqués avec les eaux de l'Atlantique , et plus de vingt mille travailleurs doivent à cette industrie tous leurs moyens d'existence. Or, ces mêmes travailleurs vous diront unanimement que la contrée n'est habitable que par et pour les salines , et ils ajouteront : « Si nos salines » étaient mieux tenues , si les eaux douces y étaient mieux séparées des eaux f salées , de manière à prévenir les mélanges saumàtres dans les fossés exté- » rieurs aussi bien que dans Tirrigation intérieure , le pays en deviendrait bien » plus sain encore , et la production du sel plus abondante. »
Passons au sud de la France , sur les rivages de la Méditerranée , et nous vérifierons les mêmes résultats , à des degrés divers selon les localités. Ainsi , construit-on au milieu de marais infectés de la fièvre une vaste saline , celle de Berre , par exemple : la fièvre cessera immédiatement dans l'enceinte , mais elle continuera d'abord à ravager l'extérieur; aussi les ouvriers voisins ou les saliniers auront-ils soin toujours de venir passer la nuit dans la saline comme dans un lieu de refuge , jusqu'à ce que l'influence de cet établissement et les progrès du dessèchement et de la culture aient assaini toute la région.
Autre exemple. Les marais de Peccais, entre Aiguesmortes et les embouchures du Rhône , étaient, il y a 50 ans, rendus tout-à-fait inhabitables par la malaria. A 1 exception des ouvriers des vieilles salines, on n'y voyait que des douaniers et aussi quelques soldats , car c'était l'époque où l'Angleterre resserrait de tous côtés les réseaux de son blocus maritime contre Napoléon. Eh bien ! douaniers et soldats y étaient autant de victimes condamnées d'avance aux effets d'un climat mortel. Et de là le nom de fièvre militaire, donné à celle qui les foudroyait trop souvent dans ces redoutables parages.
Qu'est-il arrivé depuis lors? La fabrication du sel ayant subi deux ou trois révolutions techniques, et toutes les vieilles petites salines ayant été combinées en un seul établissement de 4 à 5,000 acres, Vinfluencc de cette vaste saline a fait elle-même une complète révolution dans les conditions hygiéniques du
climat. Tout y a changé de face. Les fièvres pernicieuses ou cérébrales en ont entièrement disparu ; et quant à celles qu'on y peut prendre par imprudence ou excès, elles sont intermittentes, du caractère le plus bénin et trèâ-rares.
Les vastes salines qui entourent Aiguesmortes ont contribué avec le même succès à l'assainissement de cette autre région marécageuse. Des canaux de commerce ont, de leur côté, concouru aux mêmes résultats , et ces divers moyens appelant le travail et l'industrie ont produit une double révolution également heureuse et féconde, d'abord dans la salubrité et ensuite dans l'économie de tout le littoral. Tel est le grave enseignement résultant des salines françaises, et parfaitement applicable aux futures salines de la Louisiane.
Quant à l'expérience de l'Italie , où j'ai passé cinq années à faire des études et des travaux pratiques , j'en rappellerai seulement quelques principes parmi ceux que j'ai pu vériGer ou appliquer moi-même, en fondant^en 1848 la saline de Cervia :
1 ^ Toute saline commençant par un dessèchement donne , pour ce genre d'opération , le vrai modèle à suivre , puisque la fabrication du sel y dépend de la perfection du dessèchement ; de sorte que fonder une saline dans la Louisiane serait y résoudre en petit le grave problème qui préoccupe aujourd'hui l'opinion publique et la Législature.
2^ L'art des salines est encore celui d'utiliser toutes les forces évaporantes des vents et du soleil , forces également applicables aux dessèchements , et d'autant plus efRcaces sur les eaux fluviales , que ces eaux , étant plus légères que les eaux de la mer, oflrent moins de résistance à l'évaporation.
3^ Le bon emploi de ces forces que je n'ai encore rencontrées nulle part , pas même en Italie où l'art des dessèchements est à coup sûr le plus avancé , constituera, je l'espère , un des progrès de l'hydraulique. Quant à présent, pour se faire une idée de cette puissance d'évaporation qui nous environne, et que, dans mes articles de 1845 , je comparais aux forces motrices des chutes du Niagara, il suffira de rappeler que l'illustre professeur Maury l'a depuis calculée et jugée équivalente en moyenne à une force de 30 chevaux de vapeur par acre de superficie. Dans les régions du Sud et dans la Louisiane , nous pourrions trèsbien la supposer d'au moins 35 chevaux. Telle serait donc la machine naturelle à utiliser aussi pour les dessèchements de la Louisiane , et qui ne coûterait rien ni aux citoyens ni au trésor de l'État.
Ces principes posés, et les salines h évaporation atmosphérique étant ainsi mises en rapport intime avec les dessèchements h opérer dans la Louisiane, resterait la question pratique à résoudre : Où et comment commencer Topération? Mais ceci est affaire financière avant tout; et ce n'est pas le moment convenable de Taborder. Le sel a d'ailleurs bien d'autres aspects plus importants à mettre ici en lumière ! Il intéresse l'agriculture , qui en a besoin comme engrais, particulièrement sur les terres à coton. De lui dépend encore l'émancipation économique des États-Unis, qui ne sauraient toujours recevoir cette denrée vitale du dehors , c'est-à-dire de nations capables d'être un jour leurs ennemies.
C'est l'importance d'un tel sujet qui nous y fait revenir dans le chapitre suivant , bien persuadé que s'il est d'abord goûté sous le rapport des intérêts matériels , il ne tardera pas à Tétre davantage au point de vue des études géologiques.
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