POUR LES ÉTATS-UNIS
La question du sel y comme la plupart des questions vitales , n a jamais été bien comprise que sous laiguillon du besoin. Quand on se sent privé d*air, on emploierait tout ce qui reste de force humaine pour en avoir et le respirer h pleins poumons; de même, quand on se voit manquer de sel , feraitron les plus grands sacrifices pour s en procurer, ne fût-ce que quelques grains. Oh ! alors on sent très-bien le rôle de cet élément nécessaire à la santé , et Ton est tout convaincu de ce qu'il vaut pour le bien-être des nations comme pour la vie des individus.
Cest ce qui fut également compris, en janvier 1858, par l'nvant-garde américaine en marche vers VUtah. Pour ne pas descendre à Thumiliation de recevoir en présent le sel des Mormons ou de leur en acheter, elle le payait au poids de lor. Faute même d'en obtenir à ce prix, elle envoya des détachements à des centaines de milles, dans le Nouveau-Mexique, rien que pour chercher quelques sacs de cette indispensable et singulière marchandise. L'exemple de cette cruelle privation n'est point, au surplus, nouveau dans l'histoire des États-Unis; et la période révolutionnaire , comme la guerre de 1812, nous offrirait à cet égard des enseignements bien autrement significatifs. Qu'il suffise, en attendant , de l'expérience des troupes fédérales hivernant dans les Montagnes Rocheuses sans une ration suffisante de sel , pour comprendre , à première vue , combien il importerait d'en naturaliser la fabrication aux États-Unis, partout où il y aurait possibilité. Sous un autre rapport , comment oublier les innombrables avantages industriels, commerciaux et agricoles, résultant de la vente ou de l'emploi direct de cette denrée pour tout pays qui la produit? Si la Louisiane, par exemple , deveaait le lieu favori de cette production , elle en recueillerait infailliblement les premiers bénéfices , et y trouverait un nouvel élément de fortune qui rivaliserait bientôt avec son sucre et son coton. Parmi les questions dont dépend sa grandeur à venir, je n'en sache pas de plus urgente que celle
du sel qu elle consomme ; elle devrait d'autant plus le produire , qu elle en fournirait des quantités illimitées aux populations riveraines du Mississipi.
Or, jusqu'à présent, ce sel, dont la production spontanée s'aperçoit si fréquemment en été sur les bords du golfe de Mexique , depuis la Floride jusqu'au Texas , ce sel , si facile à fabriquer dans tous les états du Sud sous l'action gratuite des vents et du soleil , leur est constamment venu de l'Angleterre , de l'Europe continentale ou des Antilles. De sorte que cet élément de future prospérité, cette denrée vitale, presque aussi nécessaire à leur indépendance économique que la poudre à canon l'a été à leur indépendance nationale , leur est exclusivement fournie par l'étranger, et se trouve en des mains qui , malgré tous les rêveurs de paix perpétuelle, pourraient bien un jour devenir ennemies, et en faire un instrument, sinon de domination , tout au moins de famine et de trouble intérieur.
Au point de vue de la balance du commerce , l'importation du sel étranger n'est pas enfin d'un moindre intérêt pour les États-Unis; il suffit d'en signaler l'accroissement, dont la rapidité tient du prodige. Comme la progression y porte presque uniquement sur les sels d'origine anglaise , nous allons y voir un tableau qui doit singulièrement flatter l'orgueil britannique : on dirait une invasion marchande d'autant plus sûre du succès qu'elle est plus silencieuse, et d'autant plus irrésistible qu'elle prend les Américains en quelque sorte par les vivres. Le sel, d'ailleurs, n'est pas seulement une de leurs denrées vitales; il est de plus un article absolument indispensable à leurs pêcheries, à leurs innombrables salaisons, et bientôt aussi, je l'espère, à leur incomparable agriculture. Néanmoins, les législateurs de l'Union n'en prennent nul souci, et, des Législatures particulières , je ne sache que celle de l'État de New-Yorck qui en ait fait l'objet d'une persévérante attention. Pour captiver un enfant, il sufGt souvent d'un morceau de sucre : eh bien ! le sel étranger semblerait exercer le même charme aux États-Unis , particulièrement dans les États du Sud , qui ne songent point encore à le retirer de l'eau salée au moyen de l'évaporation atmosphérique. Aussi l'Angleterre leur en envoie-t-elle h plaisir et à foison , on dirait tout exprès pour leur ôter jusqu'à l'idée d'utiliser leur brillant soleil et la mer qui baigne leurs rivages. Les cargaisons de sel n'y arrivent donc plus comme jadis , sous le bon vieux temps colonial, par quelques centaines de tonneaux suffisant à la consommation de l'année entière , mais par 1 à 1 5 mille sacs a la fois , réclamés par
la consommation quotidienne , et chargés soit à Liverpool , soit aux Iles Turques, d'où, en dépit des frais de transport, ils viennent s'emmagasiner par millions de boisseaux dans les ports américains, en attendant de se répandre dans l'intérieur de l'Union par la voie des fleuves et des chemins.de fer. Durant l'année financière 1853-54, l'importation comprit 10 millions de boisseaux. L'année suivante, elle fut de 13 millions. En 1855-56, elle s'est élevée à 15,405,861 boisseaux. J'ignore les rapports du trésorier- fédéral pour 1857 et 58 ; mais nous y verrons probablement le chiffre de 1 7 millions , qui , soit pour l'achat , soit pour le fret de la marchandise , auront coûté aux consommateurs américains trois à quatre millions de dollars. Une telle somme mérite à coup sûr quelque considération , surtout si l'on réfléchit que la dixième partie en eût largement sufB à naturaliser sur les rivages du Sud la fabrication du sel de mer par l'emploi scientifique de l'évaporation naturelle.
Mais passons sur le chiffre de ce tribut annuel , et revenons à l'importation , dont la marche envahissante mérite surtout d'être étudiée à la Nouvelle-Orléans.
Des articles importés dans cette métropole, le sel, à lui seul, dépasse d'abord en poids et quantité tous les autres réunis. En second lieu, le chiffre de sa progression fait d'autant mieux ressortir le défaut complet de concurrence indigène, montrant que, jusqu'à présent, pas un grain de sel américain n'est mis en vente dans le grand marché de la vallée du Mississipi. Par triste compensation, voici, pour les trois dernières années, le tableau des sels d'origine étrangère vendus à la Nouvelle-Orléans :
Qualité. Lieux de proyenance. . . . 1854-5&
Sel de chaudière. — Sacs de Liverpool. .... 603,298 Sel de mer. — Boisseaux des Iles Turques et autres lieux 382,298
Ainsi, outre les boisseaux do sel marin que la Nouvelle-Orléans reçoit exclusivement pour les saleurs de l'Ouest , elle importe 1 ,051 , 1 90 sacs de Liverpool en sel de chaudière destiné aux autres classes de consommateurs. Or, voilà , s'il en fut jamais, une importation aux proportions colossales, et qui venge bien John Bull des plaisanteries dont il est souvent l'objet de la part de X Oncle Sam!
Oui , sans doute , la glorieuse indépendance , la victoire de la Nouvelle- Orléans , le Détour aux Anglais , donnent autant de coups de soleil à tout bon sujet britannique qui remonte le Mississipi. Mais-, en dépit du sort, le sel dont
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il a rempli son natire remonte avec lui , et, sans brait comme sans éclat, prend possession absolue de la métropole du Sud.
En somme , c'est environ quatre millions de boisseaux ou le quart de Timportation totale aux États-Unis , qui , sortant chaque année soit de Liverpool , soit des Iles Turques , autre dépendance anglaise , vont se répandre dans toute la vallée du Mississipi ; tandis que les ports de l'Atlantique s'approvisionnent auprès des mêmes producteurs , et que TUnion entière relève k cet égard de son ancienne métropole presque autant qu'avant d'en avoir secoué le joug. Or, où trouver pareil résultat commercial? Non, je n'en sache aucun d'aussi étonnant dans l'histoire des nations marchandes.
Ici donc saluons respectueusement n'importe quel producteur britannique ; car, s'il est un titre de gloire pour lui , c'est à coup sûr de rester encore maître du marché américain , et d'y faire acheter, en dépit des frais de transport et de combustible, une denrée que l'évaporation atmosphérique y multipliera quelque jour de manière à rendre à l'Angleterre et à l'Ancien Monde tout le sel que le Nouveau a déjà pu recevoir de lui.
(Voir Y Appendice relatif h ce sujet. )