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LE VÉRITABLE PÈRE DE LA CONFÉDÉRATION

Quand on déclare Cartier le principal auteur de la Confédération, on croit avoir tout dit en rendant hommage au grand empire qu'il exerçait sur la province de Québec. Mais il y a beaucoup plus que c^la. C'est lui qui eut la première idée pratique de ce vaste projet, parce que lui seul était assez grand pour en mesurer l'ampleur.

Quelques esprits audacieux, en avant de leur temps, avaient bien lancé la théorie d'une confédération des possessions britanniques, tels que M. Richard J. Uniacke, de la Nouvelle-Ecosse, en 1820, le juge en chef Sewell de Québec, en 1822, Lyons MacKenzie, en 1830, Lord John Durham, en 1839, Sir John Beverley Robinson, de 1835 à 1840, à la Législature du Haut-Canada, M. Johnson, à la législature de la Nouvelle-Ecosse, en 1854 ; mais il appartenait à Cartier de transporter l'étude de la question sur le terrain pratique du concours impérial, avec un plan tout tracé, qui fut le canevas sur lequel les pères de la Confédération appliquèrent les besoins de chaque province. Nommé premier ministre en 1858, Cartier se rendit immédiatement à Londres pour demander deux choses : L'Union fédérale de toutes les provinces et la construction de l'Intercolonial. Il fallait, naturellement, quelques années pour donner à ce plan nouveau le temps de mûrir. Mais ce ne fut pas long, et huit années plus

tard, les quatre grandes provinces consentaient à l'axiopter dans la forme soumise par Cartier. C'est lui-même qui le déclare, sans la moindre contradiction de ses collègues, tous vivants alors, dans un banquet qui lui fut donné à Montréal, le 30 octobre 1866 : — ^^ Je puis vous dire, en '' effet, que le projet de Québec contient presque toutes '' les propositions que nous fimes en 1858. "

Et, le 1er juillet 1867, parlant à Ottawa, dans sa propre maison, où il était interviewé par le biographe de Phistoriographe bien connu, dont Fautorité est incontesté^*, M. Henry J. Morgan, il était enicore plus explicite : " Comme chef du parti libéral-conservateur pour la pro- " vince de Québec '', dit-il, " j'ai rendu la même justice Pi " tous, sans faire de distinction entre les race<s et les reli- " gions. C'est avec cet esprit que, lorsque je formai mon ^^ cabinet en 1858, j'adoptai le projet d'union fédérale de " mon ami Galt et en fis mon propre projet ; et j'allai avec " Galt et Ross en Angleterre, en 1859, pour faire accepter " l'idée par le gouvernement anglais. John A. n'a eu rien " à faire avec cela. "

Disons, comme digression, que cette dernière remarque n'indiquait aucune animosité contre Sir John. Cartier faisait, seulement, allusion au fait que Macdonald avait favorisé plutôt l'Union Législative, ce qui était bien naturel pour le chef d'une province anglaise. Mais cette différence de vues, depuis la conférence constitutionnelle de 1866, en Angleterre, fut cause qu'à la distribution des honneurs royaux, Cartier ne reçut qu'un titre inférieur. Son grief, le 1er juillet 1867, était que, ce jour-là, on l'eût laissé entrer dans la salle où les décorations allaient se donner, sans qu'il fût averti de la chose. Le lendemain, c'est le rédacteur de " La Minerve " qui eut son tour de reproches ; car ce journal, observant les coutumes communes à tous les organes officieux d'approuver sans réserve les actes du gouvernement, avait félicité, le matin, Cartier et Langevin de leur décoration. L'orage se passa dans la demeure de Cartier, rue Notre-Dame, où il était en ce moment, en compagnie de Galt, à rédiger des motifs de leur refus. Mais le commentaire indiscret, " injudicieux " de "La Minerve", comme l'appelait Car-

tier, offrit au journaliste l'occasion de recevoir la même confidence que M. Morgan sur l'attitude de 8ir John.

Cartier ne pouvait pas consentir, en acceptant le grade de Compagnon idu Bain, à faire placer la province de Québec au second rang. Le gouvernement anglais comprit vite son erreur et la répara en lui conférant la dignité de baronet, supérieure à celle des Chevaliers, Commandeurs, ou Grand' Croix.

Après être entré dans la Confédération, il songea, aussitôt, à l'agrandir. On le vit, l'année suivante, se rendre à Londres pour négocier l'iacquisition du Nord-Ouest. Il fut l'hôte de la reine, pendant son séjour en Angleterre ; il fit une impression décisive et tourna l'opinion anglaise en sa faveur. M. Gladstone ne put s'empêcher de dire de lui, à un dîner public où ils se rencontrèrent: " Que cet " homme avait la PUISiSANCE D'UNE LEGION, et que, "supérieur comme il l'était à tous ses prédécesseurs, il " unissait aux qualités de sa race qu'il faisait aimer, cet " esprit de fraternité qui allait unir toutes les parties de " l'empire ". Il finit par faire réduire à f 1,500,000 les prétentions de la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui demandait 15,000,000.

C^est lui qui proposa en chambre le 28 mai 1869, l'achat / de ce territoire, grand comme trois ou quatre royaumes européens, qrui triplait la superficie du Canada et qui est en train de devenir le grenier de l'univers.

A l'insurrection inattendue de Riel, c'est lui qui l'appaisa en rappelant de Rome son grand ami Mgr Taché, qui était au concile œcuménique. Tout était réglé, quand le général Woolseley partit, à la tête d'une armée, pour aller enfoncer, à Fort Garry, des portes ouvertes.

C'est lui qui, le 2 mai 1870, fit adopter la constitution ^^ de Manitoba, et c'est lui qui lui assura le succès en choisissant comme premier gouverneur son collègue dans le cabinet, M. A. G. Archibald, de la Nouvelle-Ecosse.

Il connaissait M. Archibald comme un homme de cœur, de bien et de jugement, et il exerçait sur son esprit un empire suprême. M. Archibald refusa d'abord ; mais les instances de Cartier furent telles qu'une fois, pressé plus chaleureusement, il éclata en sanglots, disant qu'il ne

pouvait rien refuser à une instance si patriotique. Son règne paternel fut une bénédiction pour Manitoba.

C'est encore Cartier qui négocia rentrée de la Colombie Anglaise dans la Confédération. Cette colonie composée d'Anglais pur sang ne connaissait aucunement le Canada, puisque ceux-ci ne pouvaient communiquer avec leur mère-patrie que par les Etats-Unis. Ils éprouvèrent, d'abond, la plus grande répugnance pour cette idée. Cartier invita le délégué de la Colombie Anglaise, M. Trutch, à se retirer chez lui et, après quinze jours de cette intimité, M. Trutch ne put, pas plus que les autres, échapper au magnétisme incroyable de cet homme. Le 28 mars 1871, Cartier proposait à la Chambre l'admission de la Colombie Anglaise dans la Confédération.

Et, non moins grand événement, c'est Cartier qui, le 26 avril 1872, proposa la construction du premier Transcontinental Canadien.

Il avait su bien définir quelle devait en être la route : de l'Océan Pacifique à Montréal. Les Gouvernements qui se succédèrent après sa mort, tentèrent, vainement, de la changer, en omettant Manti^'éal comme terminus. Mackenzie faisait arrêter le chemin du Pacifique à Winnipeg, et, de là, l'amenait par voies d'eau aux Lacs des Bois, la Kivière à la Pluie, la Kamnistiqnia et Port Arthur, d'où il y aurait eu un service de bateaux jusqu'à Collender, maintenant North Bay. Quand Sir John Macdonald reprit le pouvoir, en 1878, le projet primitif de MM. Steven/s, Donald Smith, D. ^Iclntyre, R. B. Angus, J. Kenneidy, de New-York, J. J. Hill, de Saint-Paul, Minn., était de construire le chemin par Winnipeg jusqu'à la frontière américaine à Pembina. De là, la route .prenait la ligne qu'ils venaient d'acquérir, la " Saint Paul, Minneapolis et Manitoba ", et se rendait, par le Sault Sainte Marie, à North Bay, où elle tombait sur le " Canada Central ", qui était aussi leur propriété, pour aller soit à Toronto, soit à Ottawa.

Chapleau, qui était Premier Ministre à Québec, tout-àfait imbu de la politiqne de Cartier, sous la direction duquel il avait fait la lutte «de 1872 aux cris de " Nous l'aurons le terminus ", fit une lutte gigantesque à Ottawa

pour faire changer radicalement ce système incomplet et bâtard. Il s'installa à Ottawa pour toute la session de 1880-81 et fit, énergiquement, une guerre en règle à la politique de Sir John, ayant comme bras droit, aux Communes, M. J. A. Ouimet, le député de Laval et, comme levier, toute la députation de Québec. La conséquence de ces efforts fut que le gouvernement fédéral décida de construire, lui-même, la ligne de Winnipeg à North Bay, et que la Oonupagnie du Pacifique acheta le chemin de la province de Québec, d'Ottawa à Montréal.

Chapleau a déclaré bien des fois que s'il n'avait pas pu s'appuyer sur l'autorité de Cartier et s'il n'avait pas eu derrière lui la force de son plan primitif, il n'aurait jamais osé entreprendre une lutte aussi difficile contre son ^roipre et tout-puissant chef.

Cartier a donc été L'AUTEUR IMMEDIAT DU GRAND TRONC, DE L'INTERCOLONIAL ET DU PACIFIQUE CANADIEN, trois grandes conquêtes économiques, que cet admirateur de Napoléon 1er, dont il avait le physique, la taille, l'activité dévorante et le génie conceptif, aimait à appeler, en plaisantant, ses victoires d' Austerlitz, d'Iéna et de Wagram.

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