‹ George-Etienne CartierChapitre 18 sur 35 · LA JOURNÉE DE CARTIER · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE DE CARTIER

Jamais esprit plus actif n'habita un corps mieux fait pour supporter la fatigue. Sa charpente physique était extraordinairement solide. Grâce aux ressources qu'elle lui offrait et aussi ià cause des habitudes tempérantes qu'il avait adoptées, il pouvait accomplir ses quinze ou seize heures de travail par jour sans paraître las — non point qu'il fut aussi disposé à la fin de la journée qu'au eommencement ; mais ni sa figure^ ni sa parole, ni l'activité de tout son être n'en trahissait rien. Cependant, un

pareil régime le ruinait. Les grands travailleurs vont d'ordinaire par coups de collier, suivis d'un repos complet et de fortes distractions. Lui, pas du tout. Ce qui est un remède pour tout le monde, chaque jour — la promenade à pied — n'entra jamais dans ses habitudes et ceci amena le coup fatal. Rester assis pendant quatre, cinq ou six heures à lire des papiers, consulter dos livres, prendre des notes, se lever de temps en temps pour faire quelques pas en ruminant la .solution d'une affaire, puis courir au Conseil ou à la Chambre, siéger durant des heures, se lever pour prononcer un long discours et reprendre sa place comme si de rien n'était, voilà à quoi se bornait la vie physique de cet homme vigoureux, plein de sang, de sève et de feu. Sans la forte constitution dont il était doué il serait disparu encore plus tôt. T^es conseils, les avis alarmés ne lui manquaient pas à ce sujet, mais il allait, allait toujours coanme un boulet de canon épuisant sa force initiale et ne pouvant la refaire nulle part dans son trajet.

On cite deux ou trois occasions uniques où il s'est absenté durant les séances parlementaires. Quel que fut le «ujet du débat, Cartier veillait à la manœuvre. Ses collègues disparaissaient tour à tour pour respirer l'air frais, manger un morceau sur le pouce et même dormir au besoin, lorsque la séance se prolongeait outre mesure; mais lui, à son poste, l'œil au guet comme un joueur de balle, l'oreille tendue, la réplique sur les lèvres, toute sa personne prête à bondir dans l'arène à la première incartade de ses amis ou de ses adversaires, e'était le gladiateur qui tenait le terrain, attirait les regards et portait les derniers coup.s après diverses passes d'armes prépa ratoires. Le vide que sa mort a laissé dans la chambre des Communes est tout à fait hors de proportion avec le départ d'un autre membre.

Que de fois, accablé en apparence par la lassitude ou paraissant étranger au débat, il s'est posé la tête sur son pupitre et on l'a cru endormi ; mais à peine un orateur avait-il fini de parler ou venait-il de lancer un mot qui appelait l'attention, que le lutteur se redressait alerte et vibrant, relevait point par point l'argumentation défec-

tueuse à son sens et montrait qu'il avait tout entendu. M. Howe y fut pris un jour, vers les cinq heures du matin. Le ministre de la milice était écrasé sur son pupitre. S'arrétant sur une phrase, le grand tribun dit : " J'attendrai une autre occasion " ce que toute la Chambre comprit, car l'homme attaqué sommeillait. Soudain Cartier se retourne et lance un " Allez toujours, je ne dors que d'un œil ", qui fut couvert d'applaudissements.

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