‹ George-Etienne CartierChapitre 28 sur 35 · LA MORT DE CARTIER · texte numérisé non relu

LA MORT DE CARTIER

La nouvelle se répandit à Ottawa le jour même, le 20 mai, vers deux heures de Faprès-midi. La séance des Chambres s'ouvrait à trois heures. Dans les corridors, le vestibule, sur la place du parlement, des groupes se formaient qui échangeaient quelques phrases à voix basse et chacun se dispersait pour aller plus loin rencontrer un autre rassemblement silencieux, en regardant le drapeau de la grande tour qui flottaiet à mi-mât. '' Cartier est mort . . . c'est bien vrai ". Cinq à six paroles, et cela valait plus qu'une longue doléance. Ceux qui avaient assisté, en 1869, au spectacle qu'offrait la rue Sparkes, le matin de l'assassinat de D'Arcy McOee, ne pouvaient s'empêcher de faire la comparaison.

Les Communes, à l'ouverture de la séance, offraient un coup d'œil peu ordinaire. Tout était morne, au lieu de l'activité particulière à ces réunions. Les députés laissaient dormir les Ordres du Jour sur les pupitres. Silence absolu. Pas un mot de conversation, ni bonjour, ni salut. Toutes les têtes découvertes.

Sir John A. Macdonald se lève et lit un télégramme de Sir John Eoss conçu à peu près dans ces termes : "Cartier a eu une attaque, il y a huit jours, depuis lors, " il n'a fait qu'empirer et, ce matin, à 6 heures, il est " mort, tranquillement. Son corps sera envoyé en Ca- " nada par le steamer du 29. '^

Le premier ministre ajoute : " Monsieur le président, je me sens incapable d'en dire plus long ", et des larmes étouffent sa voix. Il se laisse tomber sur son fauteuil et pleure abondamment, la tête penchée sur son épaule, la

main droite placée sur le siège vide de Sir Greorge. Quelque temps s'écoule au milieu du plus profond silence.

L'un après l'autre, les honorables messieurs Langevin, Mackenzie, Oauchon et Dorion prononcèrent des paroles de regrets et de sympathie. La brièveté de ces discours et le ton des orateurs disaient éloquemment que les cœurs étaient pleins et débordaient. L'impression que cette scène produisait dépassait en intensité tout ce qui s'était vu en ce genre dans la Chambre, au témoignage dos anciens de ce lieu. C'était un cercle d'amis, déplorant la perte du plus aimé ou du plus respecté d'entr'eux.

L'Histoire parle de son œuvre politique qui, semblable à ces monuments dont la hauteur et l'importance se révèlent à mesure que l'on s'éloigne de leur base, reste pour attester sa valeur intellectuelle, son patriotisme, l'habileté de ses conceptions et la persévérance avec laquelle il les a fait adopter.

Il fut un temps dont le souvenir subsiste dans la mémoire des Canadiens-Français à titre d'époque de persécution et de douleur nationale. Comme les autres puissances de l'Europe, le Cabinet britannique gouvernait ses colonies sans consulter leurs besoins, leurs aspirations, et se montrait surtout insensible à l'égard de notre race. On ne cherchait qu'à nous amoindrir, à nous étouffer politiquement, à nous absorber comme nation. Pendant troisquarts de siècle que dura ce régime, quelle figure, pensezvous, lecteurs, que faisaient, en Angleterre, les Canadiens assez couragux que de porter, " au pied du trône ", les plaintes et l'expression des griefs de leurs compatriotes ? Hélas ! la plus humble comme la moins bien reçue des figures. Un homme partit des bords du Saint - Laurent pour aller demander à l'administration impériale de respecter la foi des traités ; de rendre justice \ des sujets soumis et respectueux ; de ne point permettre qu'on les opprime ; un homme qui proposait la reconnaissance de certaines libertés politiques qui, pourtant, n'affecteraient en rien les rouages du o^ouvernement de la mère-patrie ; un Canadien, en un mot, qui osait se présenter aux portes des bureaux de Dovning Street, n'attirait pas même l'attention des employés de troisième classe. Pour arriver, non pas au ministre, mais à un

simiple secrétaire, les pauvres délégués de la colonie écrivaient lettre sur lettre, sollicitaient audience par toutes les entremises auxquelles ils pouvaient s'accrocher, et ic'est à peine si on leur accordait quelques minutes d'entrevue pour la forme ; parfois, ils éprouvaient un refus d'admission sec, après avoir langui dans les antichambres, au milieu des pétitionnaires de tous genres qui, bien souvent, passaient avant eux. Nous avons des récits navrants de cet état de chose et il y en a un, entr'autres, dû à la plume de Charles Buller, membre du Parlement et secrétaire de Lord Durham, qui pourrait tenir lieu de tout ce que les Canadiens ont écrit sur le sujet : car il les confirme entièreme^t.

Mais, un jour (1858), tout cela fut changé. Monsieur Cartier arriva à Lonidres précédé de la réputation qu'il s'était faite en Canada. Il représentait des idées qui, en ce moment, occupaient l'attention du bureau colonial et des projets destinés à devenir victorieux bientôt après son arrivée. Cette fois, plus de salle d'attente, plus de travail de corridor, plus de commis à implorer ; les ministres le reçoivent à porte ouverte ; on l'invite dans le monde officiel ; il «'amuse ; il parle ; il négocie ; on s'assemble pour l'entendre expliquer le Canada ; la reine lui donne un appartement au château de Windsor; il est en rapports intimes pour ainsi dire avec la famille royale, et on lui offre le même logement, au cas de son retour à Londres, — ce qui eut lieu plus tard, comme on sait.

La glace était rompue. Ce rempart de verre fumé derrière lequel se cachait le mystérieux et redoutable pouvoir de Dovning Street, ce bureau colonial inaccessible aux prières des fidèles, ce sanctuaire entouré d'archanges aux -épées flamboyantes, tout disparaissait en quelques heures et une ère nouvelle s'ouvrit pour le Canada. Comment exprimer en bref un tel changement ? La vérité est que nous traitions enfin de puissance à puissance, ce qui était inouï, renversait toutes les traditions, introduisait un système inconnu jusqu'alors et lançait la colonie dans la carrière qu'elle a si brillamment parcourue dv'puis cette époque.

L'historien Garneau, autre grand patriote, regardait la politique de Cartier d'un œil craintif, ou plutôt défa-

vorable ; mais en apiprenant que notre délégué avait été reçu de ^ette manière, il manifesta une joie immense. Je tiens €eci de toute sa famille. Il ne cessait d'en parler, lui, Fhomme aux interprétations historiques : car il lui semblait apercevoir l'avenir tel qu'il a été en effet. Comme Canadien-Français, disait-il, je me félicite doublement de ce triomphe — c'est une victoire décisive, un point tournant, une fortune inattendue — et il en comprenait les résultats immanquables. Son enfance et sa jeunesse s'iétaient passées à entendre la clameur de l'assemblée législative de Québec contre l'oppression — de là, ses doutes sur nos destinées. Aussi, vit-on, du jour où l'on apprit les nouvelles de Londres, élever son enthousiasme jusqu'à l'attendrissement. Plus que personne, il pouvait juger les conséquences d'une telle transformation. Il disait à son entourage, faisant allusion à sa propre présence au Colonial Office, en 1831 : "Ceux qui " n'ont pas vu comme moi le mépris que l'on professait là- '^ bas, il y a trente ans, pour tout? ce qui était canadien- " français, ne comprennent pas mon émotion. Je me rap- " pelle bien d'autres faits qui remplissent mon cœur et " ma pensée. Le changement qui s'opère aujourd'hui est ''de ceux que les infortunés, les lutteurs écrasés n'espè- '' rent jamais voir, et, pourtant, j'ai ce bonheur. "

Reportons-nous, avec notre historien national, aux temps sombres des rebuffades et des dénis de justice — en face de la situation actuelle, nous trouverons comme lui des larmes pour manifester notre joie.

Le 27 janvier 1885, /lorsque la statue de Cartier, sortant des mains de Philippe Hébert, fut placée à la droite du parlement d'Ottawa, je publiai des couplets qui peuvent servir de conclusion au présent article :

Voyez, dans ce bronze fidèle, Fait pour triompher des autans, Celui qui servait de modèle Aux patriotes de son temps.

Il reparaît, superbe dans sa force, Dressant un front qui n'a jamais plié.

I Cœur généreux, chêne à la rude écorce, Le Canadien ne l'a pas oublié, Ne l'a pas oublié.

Venu de l'époque lointaine Où l'intrigue opprimait le droit, Cet héritier de LaFontaine Nous affranchit d'un joug étroit.

Grand ouvrier dans la tâche commune,

Avec ardeur il a sacrifié

Santé, repos et bonheur et fortune,

Le Canadien ne l'a pas oublié, Ne l'a pas oublié.

Le souci de la politique

N'altéra jamais sa gaîté.

Souvent la verve poétique

Chez lui brillait en liberté, Et, boute-en-train, type de Jean-Baptiste, Comme il chantait l'amour et l'amitié!

L'homme d'Etat nous révèle un artiste.

Le Canadien ne l'a pas oublié, Ne l'a pas oublié.

Près des souvenirs que j'honore.

Son image est dans ma maison.

Et j'aime à rappeler encore

Son esprit ferme, sa raison.

A la jeunesse, il enseigne l'Histoire, Car son destin fut le plus envié.

Nous l'avons mis au temple de Mémoire.

Le Canadien ne l'a pas oublié, Ne l'a pas oublié.

Cette poésie peut se chanter sur la mélodie de : " O Canada, mon pays, mes amours !

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