BENJAMIN SULTE
Publié en 1873,
Un peu augmenté en 1914.
éV
Sir George- Etienne Cartier,
HOX. ELZ. GERIN
L'HON. ELZEAR GERIN
Feu l'Hon. Elzéar Gérin, né à Yamachiche le 14 novembre 1843, fit ses études au Séminaire de Nicolet, et entra de bonne heure dans le journalisme, d'abord au ^' Journal de Québec " sous THon. M. Cauchon, puis à '^ La Minerve " qui l'envoya comme son correspondant, suivre les débats du parlement anglais lors de rétablissement de la confédération. Fonda en 1866 ^^ Le Canada '^ organe du gouvernement conservateur à Ottawa. ^
Puis en 1867 et 68 on le vit à Paris attaché à la Kédaction du " Journal de Paris " pour toutes les questions se rattachant à PAmérique du Nord. Revenu au pays en 1868, candidat malheureux dans le Comté de St-Maurice, il se fixa aux Trois-Rivières où il rédigea le " Constitutionnel " pendant quelques années. Admis au barreau en 1871 et élu député de St-Maurice pour Québec, il abandonna le journalisme. Il fut nommé conseiller législatif en 1883, et décéda en 1887.
Edmond Lareau dans son histoire de " La littérature canadienne " le met au rang de nos meilleurs écrivain^?. Il publia différents opuscules entre autres " L'histoire de la Gazette de Québec " et ^^ Un voyage sur le St-Maurice ". Ses articles et ehroniques publiés dans " La Revue Canadienne " ont été particulièrement remarqués. Il avait une plume alerte, franche, incisive et toujours bien française. Il était frère de feu Antoine Gérin-Lajoie, auteur de " Jean Rivard ", et de Monseigneur Gérin, Prélat Apostolique, Curé de St-Justin.
Né le 6 septembre 1814, Sir George est mort le 20 mai 1873, ayant atteint l'âge peu avancé de 58 ans, 8 mois et 14 jours. Cette vie a été courte, mais qu'elle a été bien remplie ! Depuis plus de trente ans, son nom remplit notre histoire et sa mémoire est gravée en traits ineffaçables dans nos annales parlementaires et dans nos livres ^ de législation. Il était déjà un de nos vétérans politiques à l'âge où les autres entrent à peine dans la carrière. Le deuil universel que la mort de M. Cartier, a créé dans le pays montre suffisamment que ce n'est pas une existence ordinaire qui vient de s'éteindre sur les plages brumeuses de la Tamise. Sir John A. Macdonald a versé des larmes en lisant à la Chambre des Communes la dépêche qui lui annonçait la nouvelle fatale ; tous les députés ont participé à cette douleur amère et à ces sincères regrets. Imitant l'exemple des nations qui ont laissé des noms illustres à la postérité, notre pays se charge des funérailles de celui qui a été sa gloire et son honneur, et par-dessus tout son fidèle et dévoué serviteur.
A ces témoignages éclatants, nous voulons joindre notre faible tribut en retraçant à la hâte, la carrière accidentée de celui que nous pleurons comme un grand citoyen, comme un grand homme d'Etat et comme un grand chef de parti.
C'est sur les bords poétiques de la rivière Chambly, que George^E tienne Cartier a vu le jour. Son père, cultivateur, négociant, et colonel de milice, se nommait Jacques Cartier, sa mère portait le nom de Marguerite Paradis. D'après quelques biographies ce Jacques Car- ' tier, de St- Antoine, était un arrière neveu du célèbre navigateur de St-Malo. Quoi qu'il en soit de l'authencité
de cette origine illustre, il est certain que la famille Cartier a toujours été tenue en haute estime et considération dans la rivière Ohambly et les environs.
Tout jeune encore, George-Etienne montra une rare persévérance à l'étude et au travail ; au séminaire de St- Sulpice où il fut envoyé de bonne heure, il montra tout de suite ses qualité précieuses qui ont ensuite fait sa force et sa position. Il avait pour camarade de classe, un frère d'une intelligence beaucoup plus vive et plus précoce, mais là force de iconstance et d'assiduité, George parvenait toujours à prendre le dessus. Dans Fécolier, on entrevoyait là qu'il voulait à tout prix faire son chemin et ne reculer devant aucun obstacle. Aussi, ce frère doué d'une intelligence remarquable, qui, au collège, apprenait avec la pflus grande facilité tout ce qu'il voulait, est resté dans l'obscurité, tandis que l'élève doué d'une intelligence plus ingrate, mais laborieuse, assidu, persévérant, est arrivé à la plus haute position que puisse ambitionner un citoyen de notre paj^s.
Le jeune Cartier avait hâte d'être dans le monde et d'y jouer un rôle. L'écho des luttes politiques l'avait fait tressaillir plus d'une fois sur les bancs de l'école, et les murailles du Séminaire ne le séparaient pas tellement des patriotes que son cœur ne put battre à l'unisson des leurs. C'est à l'époque du réveil des luttes constitutionnelles. Lafontaine, Morin, Elz. Bédard, Duval, Caron, viennent d'être élus à la Chambre de l'Assemblée pour y donner à Papineau l'appui de leurs talents naissants et de leur activité dévorante. Depuis la révolution de juillet 1830, les idées de réforme se répandent de plus en plus dans la province ; les journaux canadiens étaient remplis des cris de Liberté ! liberté ! qui se faisaient alors entendre par toute l'Europe, particulièrement en France et en Angleterre. La jeunesse était enthousiasmée et voulait à tout prix hâter l'aurore du jour nouveau qu'elle entrevoyait dans le triomphe des idées libérales. Il est digne de remarque d'ailleurs, que chaque fois qu'une grande commotion se fait sentir dans le monde, nous en éprouvons le contre-coup d'une manière plus ou moin^ violente. Lorsque les treize colonies anglaises s'insur-
geni contre leur métropole et mettent toute rAmérique en émoi, l'Angleterre nous jette pour nous calmer, F Acte de 1774. La grande révolution de 1789 nous vaut l'Acte de 1791. En 1830, la lutte fut plus longue et désastreuse et c'est incontestablement au réveil des esprits qui ^e produisit alors, que nous devons le régime constitutionnelle et responsable qui nous fut accordé après 1840. ^"fc'est au début de cette période brillante et pédlleuse que George Cartier, étant âgé de 17 ans, tomba dans 1( tourbillon politique. Il s'y jeta de toute la force de soi âme. Trop inexpérimenté pour raisonner sur les diff< rents systèmes politiques, il n'entendit que le bruit de h bataille et prit place dans les rangs des patriotes. On m j voyait alors d'autre alternative que de marcher à la suiti !de Papineau, ou de se faire le docile instrument de l'oli| I garchie exécrable qui étreignait le pays. Dès ce momeni Cartier fut de toutes les assemblées, de toutes les organ^ sations. Pendant que Sicotte, commis chez LaRocquf Bernard & Cie, s'essayait dans des correspondances coi promettantes qu'il écrivait pour LA MINERVE, Carti( finissait son droit et faisait des chansons patriotiques! La première fois que la St-Jean-Baptiste fut célébrée ei 1835/ dans le jardin de M. Macdonald, à Montréal, Geoi ge Cartier était présent, et à la fin du banquet, il chantî comme chant de circonstance :
Comme le dit un vieil adage :
Rien n'est si beau que son pays ;
Et de le chanter, c'est l'usage ;
Le mien je chante à mes amis (ftù).
L'étranger voit avec un œil d'envie Du Saint-Laurent le majestueux cours ; A son aspect le Canadien s'écrie :
O Canada ! mon pays ! mes amours !
Maints ruisseaux et maintes rivières
Arrosent nos fertiles champs;
Et de nos montagnes aliières,
De loin on voit les longs penchants.
Vallons, coteaux, forêts, chutes, rapides,
De tant d'objets est-il plus beau concours ?
Qui n'aimerait tes lacs aux eaux limpides ?
0 Canada I mon pays ! mes amours 1
Les quatre saisons de Tannée Offrent tour à tour leurs attraits.
Le printemps, l'amante enjouée Revoit ses fleurs, ses verts bosquets.
Le moissonneur, l'été, joyeux s'apprête A recueillir le fruit de ses labours, Et tout l'automne et tout l'hiver, on fête. 0 Canada ! mon pays I mes amours !
Le Canadien comme ses pères, Aime à chanter, à s'égayer.
Doux, aisé, vif en ses manières, Poli, galant, hospitalier, , A son pays il ne fut jamais traître, A l'esclavage il résista toujours ; Et sa maxime est la paix, le bien-être Du Canada, son pays, ses amours.
Chaque pays vante ses belles ;
Je crois bien que l'on ne ment pas ;
Mais nos Canadiennes comme elles
Ont des grâces et des appas.
Chez nous la belle est aimable, sincère ; D'une Française elle a tous les atours, L'air moins coquet, pourtant assez pour plaire, 0 Canada! mon pays! mes amours !
O mon pays ! de la nature Vraiment tu fus l'enfant chéri ; Mais l'étranger souvent parjure, En ton sein, le trouble a nourri.
Puissent tous tes enfants enfin se joindre,
Et valeureux voler à ton secours !
Car le beau jour déjà commence à poindre.
0 Canada ! mon pays ! mes amours !
Au mois de novembre de la même année, 1835, le jeune barde était admis au Barreau, ayant à peine dépassé la vingtaine. Il an^porta dans rexereice de sa profession la 'même fougue, et la même âpreté au travail qu'il avait déployé dans le reste. Tout de même, la politique et les muses l'entraînaîent souvent hors de son cabinet d'avocat.
Ceux qui ont entendu les discours politiques de Sir Georges dans la dernière et la plus importante période
— rode sa vie seront sans doute étonnés d'apprendre qu'il avait dans sa jeunesse, courtisé les muses avec une certaine assiduité, sinon avec un remarquable succès. A la fête de la St-Jean-Baptiste de 1837, lorsque déjà grondait l'orage on le retrouve faisant eneore entendre à ses amis un chant patriotique de son cru :