COMMENT CARTIER TRANSFORMA LA RACE
La Providence nous envoya Cartier au véritable moment où la lutte était pour changer de nature, et Ton va voir que Fœuvre de cet homme étonnant a été, en Canada, aussi importante, sur un moindre théâtre, que celle de Richelieu, qui fit, des nombreuses races étrangères dont se composait la France, une natiom compacte. Sans l'esprit créateur du grand cardinal, il n'y aurait pas eu d'âme française, de même qu'il n'y aurait pas encore d'Allemagne, si Bismark n'avait pas conduit la Prusse de 1860 'à 1870. Un peuple surgit seulement lorsqu'un homme de génie vient en personnifier les qualités latentes et en mesurer la valeur et les besoins. Au népotisme de la bureaucratie devait succéder le vrai " struggle for life ", dans les ambitions du Haut-Canada, accolé au Bas-Canaida pour le rendre anémique, comme on met un malade à côté d'une personne vigoureuse pour qu'elle prenne une partie de sa force vitale, cette population n'-était pas plus prête que la nôtre au régime représentatif. Elle était aussi enfant dans ses caprices d'agression fanatique que l'était la population de Québec dans son inexpérien<îe de la lutte parlementaire et même de la vie publique. L'Anglais qui a grandi dans son Ile avec l'horreur de toute entrave, puisqu'il a détruit de luimême et l'autorité du monarque et Tautorité du pape, ne comprenait pas qu'il y eut, à côté de lui; dans le même accouplement de forces, des citoyens aussi réactionnaires en affaires publiques et aussi soumis à la direction religieuse.
Nouveaux arrivés en Canada, avec le caractère dominant de leur race, mais privés des lumières qui distinguent si remarquablement les classes dirigeantes de la Grande Bretagne, ces immigrants peu instruits et, par conséquent, peu en état de raisonner, avaient conçu d'invincibles préjugés contre tous ceux qui ne leur ressemblaient pas. C'est Cartier qui devait altérer cette mentalité de gens sincères, mais mal impressionnés sur la
population du Bas-Canada. C^est lui qui devait, en même temps, faire sortir ses compatriotes de leur apathie et les rendre capables de faire honneur aux obligations du glorieux régime parlementaire, dont il est bien difficile de comprendre le mécanisme et les infinies ressources.
Dans la récréation d'une race, ce qui se produit lentement se décompose lentement. La languissante évolution de la France est une preuve vivante de cette vérité. Elle veut, depuis la disparition de Napoléon 1er, s'initier aux notions eonstitutionnelles et se mettre sous le régime parlementaire. Depuis quarante ans surtout, elle demande avec ferveur son salut aux formes démocratiques, et, cependant, il y a encore, dans le peuple français des tendances invincibles à accepter l'absolutisme ; celui par exemple des préfets imposés par l'Etat, qui est lui-même censé être une pièce démocratique du nouveau rouage, et l'action gouvernementale, sous mille formes restrictives, que ne souffriraient pas, aujourd'hui, ses cousins de Québec, issus de la même formation primitive.
Cest Cartier, surtout, qui a le plus frappé les esprits par les vigoureuses levons de choses qu'il donnait là ses compatriotes et qui a fait comprendre avec force comment l'initiative individuelle est la base de toute liberté. Les Haut-Canadiens l'avaient par instinct de leur origine britannique, cette indépendance de caractère; mais ils la poussaient à l'extrême, en omettant toute déférence pour d'autres êtres qui n'avaient pas la marque de naissance anglaise. Les Bas-Canadiens avaient la déférence ; ils avaient aussi un sentiment inné de résistance, mais, ils ne connaissaient pas l'usasse de la méthode offensive et défensive, l'escrime politique et la spontanéité qu'il y a dans la grande liberté anglaise.
C'est une étude palpitante que cette lutte entre les deux provinces, personnifiées par Cartier contre Brown, avec la grande intelligence de J.-A. Macdonald incompris des siens, qui faisait tourner de son côté, c'est-à-dire en faveur de l'ordre et là notre avantage en même temps, la résultante de ces deux forces opposées. Cartier, professeur d'énergie, Macdonald, professeur de tactique, tel est le tableau synoptique de l'époque créatrice de 1848-
1875. Vingt-quatre ans de vie parlementaire suffirent à Cartier pour réveiller dans sa race des facultés qui dormaient, pour la préparer à ces combats pacifiques qui sont la base, la vie du régime constitutionnel. Les Canadiens-Français ont acquis le tempérament anglais dans la vie politique, sans perdre leurs qualités propres et leur personnalité.
Il semble impossible de créer brusquement dans un peuple une communauté de sentiments et d'idées qui sont, d'ordinaire, déposés dans les esprits comme le sédiment impercefptible des siècles, et qui forment, à la longue, un caractère uniforme. Et, cependant, il n'y a pas à le nier les Canadiens-Français, quoique restés français pour tout le reste, ont acquis, à l'école intense la vivacité, la versatilité et l'aplomb politiques de l'Anglais, et n'apportent pas même une nuance particulière dans le ton général des partis. Ils ne font qu'un avec les autres nationalités sur l'autorité du drapeau, l'allégeance naturelle !à la couronne britannique amglaise.
Après tout, le mélange saxon-breton-normand des Iles Britanniques et le breton-normand très pur du continent américain, qui parlèrent la même langue pendant près de trois cents ans, ont une commune participation à l'infusion plusieurs fois séculaire des sangs celtique et romain, qui couvrirent à la fois la Gaule et l'Angleterre. L'atavisme serait presque complet, si une transformation religieuse n'était venue jeter les divergences les plus graves entre ces rudiments congénères. Mais les deux mentalités, aujourd'hui diversement inspirées, ressemblent plutôt aux nombreux produits chimiques qui, après l'ébullition d'un moment, forment des combinaisons utiles en reprenant l«urs qualités premières.
Cartier, qui voyait clair dans ces vérités psychologiques et physiologiques, se mit à l'œuvre avec un esprit vraiment prophétique, en canalisant les passions et les violences des deux races préjugées, pour combiner ces éléments, non par une tentative d'assimilation impossible, mais par une simple coopération qui unit les efforts, sans détruire l'individualisme, pour former l'âme collective da Canada.
On n'a qu'à jeter les yeux sur la volumineuse législation ide Cartier pour eomprendre que, tout en donnant une autre psychologie à sa propre race, et un mouvement d'ensemble, un lien commun à toutes les races appelées à faire un pays, il a jeté une forte vie organique où il n'y avait rien du tout.
Il a surtout lutté pour un principe qui fut le guide de toute sa vie: ^^ La responsabilité ministérielle ". Il disait, 'dès 1844, dans son premier discours politique, à Saint- Denis, pour faire battre le chef Bas-Canadien du ministère, M. Denis Benjamin Yiger, qui avait méconnu cette vérité : " Le gouverneur général, Sir Charles Metcalfe, a refusé de suivre l'avis de ses ministres, dans des matières qui étaient de leur ressort absolu. JE SUIS ICI POUR LE BLAMEiR. " Sa correspondance officielle, sous la confédération, avec Lord Carnarvon, Oranville, etc., ministres des colonies, reflète la même fermeté de tempérament.
Réciter tout ce qu'il a exécuté, serait entreprendre l'histoire de nos institutions politiques, municipales et sociales, et faire assister le lecteur, même à notre développement religieux. •